IIS
leurs purtisans , affln de prévenir les menaces qia'ils disent leorestrefaictes, et qnlls se tronrent en estât d'en empescher Teffet ; et déjà dans toute la province les nns et les autres se divisent pour le gouvernement et pour le parlement j et s'en déclarent par le ruban des deux différentes couleurs, qui marquent ceux de cliaeon des partis.
Cependant , comme il étoit de la prudence du Roy d'aller au-devant de ces émotions, qui pourroient mettre toute la province en confusion dm peu de temps , Sa Majesté envoya des initnictions audit sieur d'Estampes, lequel ayant la naissance , la suffisance , la probité et le zèle sa bien de l'Estat , donne lieu de croire qu'il saarasi bien mesnager les esprits, qu'il rétabiiroit et le repos et le calme dans cette province. Ces iostnictlons portoient : « M. d'Estampes saura premièrement que Tintention de Sa Majesté est d'observer ponctuellement le traicté faict par M. le cardinal Bichi , et de r^ler les fonctions du gouverneur et du parlement.
» Et pour y parvenir, ledit sieur dTstampes aora une particulière connoissance, sur les lieux, deee qui s*est fait, tant par ledit sieur comte d'Alais que par ceux du parlement , au préjudiee les uns des autres , et essayera de remettre ehaeun dans sa naturelle fonction , guérira la méfiance , rassurera les esprits, et les persuadera, par toutes sortes déraisons, de ne plus rieo entreprendre ni innover, et fera cognoistre à ceux du parlement que , s'ils continuoient de bleser Tauthorité du Roy, Sa Majesté seroit obligée de se servir de la puissance que Dieu lui a mise en main pour les cbâtier ; mais qu'elle délire auparavant les exhorter à vivre en bons et loyaux subjects, et jouir paisiblement de la griee de l'oubli de toutes leurs fautes passées. » Si ledit sieur d'Estampes trouvoit ledit sieur comte d'Alais irrité centre ceux du parlement , et que ceux qui l'approchent , et mesme la plnfitt de la noblesse du pays , voulussent suivre ee mouvement pour trouver employ dans les années, s'imaginant qu'il la faut employer en ee rencontre , il fera bien comprendre audit sieur comte qu'il doit faire céder au bien publique tes passions particulières, et qu*jl importe présentement au service du Roy de ne point entrerdans la voye de fait , mais plutôt différer les contestations, de telle sorte qu'il ne reste plus aox uns ni aux autres de sentimens d'animosité 00 de vengeance, et que, quand il jouira du dmimandement et 4» pouvoir sur les armées, ainsi que luy donne sa charge , et que de son c6cé le parlement ne se mêlera que des ordonaanccs. Ils doivent être tous satisfaits; et à
l'égard de ceux dudit parlement , ledit sieur d'Estampes les persuadera que la compagnie se doit renfermer dans les seules bornes du pouvoir de leur charge, sans les étendre au-delà ; et que tout ce qu'elle pourroit faire par méfiance et pour se prémunir contre l'authorité de Sa Majesté et celle du gouverneur de la province, ne leur peut servir qu'à exciter d'avantage l'envie de réprimer leurs entreprises par la force, et que le meilleur pour eux seroit de se tourner du costé du respect, de la soubmission et de Tobéissance qui est due à Sa Majesté, laquelle a accoustumé de pardonner à ceux qui s'bumi* lient, et de renverser les desseins de ceux qui s*opposent à ses volontés.
» Ainsi , toute cette conduitte consiste à remettre un chacun dans son droit , et qu'il ne reste aucun ombrage , ny soubçon , ny crainte , au contraire , une confiance toute entière à In parole qu'il leur donnera de la part de Sa Majesté , qu'elle est bien éloignée de cette pensée d'envoyer des gens de guerre, et qu'elle veut protéger et conserver son pays en usant de sa bonté paternelle ; néanmoins , si on s'opiniâtroit à mépriser les voyes de douceur qu'elle em» ployé en cette occasion , il est sans doute qu'elle se résoudra de faire sentir la pesentenr de sa main à tous ceux qui se rendront coupables de désobéissance et de rébellion.
» Ledit sieur d'Estampes suppléera encore d'une infinité de raisons que son bon esprit lui suggérera, et pour s'instruire d'avantage de cette affaire , passera à Garpentras pour y veoir M. le cardinal Bichy, lequel lui pourra dire tous les sentimens des uns et des autres , et lui donner ses bons advis et conseils, que ledit sieur d'Estampes suivra , comme venans d'une personne en qui Sa Majesté a pleine confiance , et qui , outre sa grande suffisance et dextérité, fait continuellement paroître une très forte passion pour les intérests du bien du service de Sa Majesté. » Il sera bon aussi de conférer avec le sieur de Sève , intendant en Provence , qui a veu la naissance et le progrès de toutes ces esmotions , et donnera une connoissance exacte de toutes choses audit sieur d'Estampes , lequel , conférant aussi avec le sieur archevêque d'Arles, qui a souvent esté employé en cette affaire, pourra , estant éclairé de tant de diverses choses, trouver avec plus de facilité l'igustement de toutes choses, et surtout conservera audit sieur comte d'Alais tout ce qui est attaché à sa personne et à la dignité de sa charge, de telle façon qu'il puisse en continuer ies fonctions et se faire obéir sans répugnance de tous ceux de son gouvernement, en tout ce qu'il leur commandera pour le service
MEMOIRES DV COMTE DE BBIENNF
de Sa Miy'esté , et fera si bien , que TuDion et l'intelligeuce qui doit estre entre luy et ceax dudict parlement paroisse, par les effets, et qu'elle soit establie en sorte que rien ne la puisse plus altérer.
u Le sieur d'Estampes prendra grand soin de faire entendre au sieur comte de Garces, lieutenant-général audit gouvernement, qu'il doit bien prendre garde de ne pas appuyer ceux dudit parlement contre le gouvernement, non seulement parce que leurs entreprises seroient préjudiciables au repos de la province , mais aussi par son propre intérest, parce qu'il ne peut consentir à l'affoiblissement de i'authorité dudit gouvernement , que la sienne , qui est la même, n'en souffre ; si bien, qu'il sera aisé de lui faire tenir une conduicte telle qu'il balance et modère l'emportement de ceux de la compagnie, qui ont quelque créance et attachement à sa personne.
» Le seul et unique but que doit avoir ledict sieur d'Estampes , en tout son employ, est de conserver la province dans rol)éissance de Sa Majesté 9 empescher qu'elle ne se divise et qu'il ne s'y fasse aucun parti ; que la noblesse , les magistrats , consuls et syndics des communautés , se rangent chacun à leur devoir et trouvent son repos dans une véritable soubmission. » Il a esté expédié audit sieur d'Estampes une commission du Roy pour avoir entrée et voix délil)érative au parlement, comme conseiller d*Estat honoraire, afin qu'il puisse , toutes les fois que bon luy semblera , conférer et faire résoudre les difficultés qui pourroient survenir avec ceux de cette compagnie.
» Il a e.sté aussi expédié une commission plus générale pour agir en tout ce qu*il jugera estre a propos pour le bien du service de Sa Majesté, assister aux conseils qui se tiendront chez ledit sieur comte d'Âlais, présider aux assemblées des communes 'et réunions des consuls, comme en tous 4éges et justices ; et parce que les expéditions pour les assemblées der> communautés ont esté déjà frictes et adressées audit sieur de Sève , il se ser\ ira de ces mêmes lettres et instructions , et effectuera ce qui lui auroit esté ordonné pour le service de Sa Majesté. Kn cas qu'il juge devoir retarder laditte assemblée, il en donnera son advîs à Sa Majesté , et si la tenue des Etats de la Provence se peut faire avec facilité ou non pour le repos delà province. » U y a encore un autre différent dans la ville d* Arles , pour la suppression du quatrième chaperon et rétablissement d'iceluy ; mais comme il a été renvoyé audit sieur comte d*Alais, on croit qu'il aura faict cet accord ; néanmoins, en
cas qu'il ne fust point achevé , ledit sieur d'Estampes y contribuera en tout ce qu'il pourra , à ce que cette affaire se termine au contentement universel de ceux de ladite ville, qu'il importe de contenter ; ledit sieur d'Estampes sera soigneux d'advertir Sa Majesté de tout ce qu'il aura faict , et réglera tout ce qu'il pourra sur les lieu avec promptitude et diligence, entièrement en sa prudence et bonne conduite. »
Enfin, M. d'Estampes dressa des articles avec messieurs du parlement , cour des comptes , aides et finances , ville d'Aix et pays de Provence, pour parvenir à une bonne paix, lesquels furent ajustés et signés à Aix, le 30 juillet , et dont voici les articles secrets :
« Messieurs du parlement , ville d'Aix et pais de Provence, déclarent qu'encores que, par leur response à l'article sixième des propositions à eux faictes par M. d'Estampes de Vallençay, ils ayent dit qu'ils n'y pouvoient entendre de faire présent à Sa Majesté de la somme de cent mille escus pour survenir à ses affaires présentes, néanmoings , pour tcsmoigner leur zèle et passion au service du Roy, encore que, pour leur défense légitime , ils ayent beaucoup ^consumé d'argent, et que leurs biens à la campagne ayent esté grandement gastés par les troupes que M. le comte d'Alais a fait venir dans le palis au temps de leur récolte, promettent de mettre es coffres de Sa Majesté, dans la Saint- Michel prochain , la somme de cent cinquante mille livres , qui lui seront payés et portés en son espargne par M. Bâillon, trésorier de la bourse commune dudit pais , à prendre sur Tes deniers de la dernière imposition de cent livres par feu , laquelle sortira à son effet et à ses fins. Sa Majesté en accordera les expéditions nécessaires pour l'entière exécution , et fera cesser tous empescheraens.
» Item^ sur l'article huictième concernant les évocations générales den^jndées, le parlement déclare qu'encore qu'il n'ayt consenti qu'à eelk pour les officiers du semestre , qu'ils veullenl bien H étendre jusqu'à vingt personnes que M. le comte d'Alais nommera, et mesme Jusqu*à trente, si ledit sieur d'Estampes le trouve aihsi se devoir faire; et sera monseigneur U clmncelier supplié par lui de vouloir restreindre que lesdites évocations ne seront que pool sommes excédant deux cents livres en priuci* pal , et dix livres de rente foncière, et non poui les provisions alimentaires.
» liefn , sur l'article neuvième touchant lei consulats , déclarent qu'ils consentent que lei consuls de Montauroux estant en charge soient
DEUXIÈME PAUTIK. [lG49]
continuez, encore qu'il y ayt arrest du parlement sur rappel interjette sur leur élection, achevant le reste de leur année. Et pour C3 qui est des consuls de Tannée, est remis à la prudence de If. d'Estampes seul d*en user comme il trouvera bon pour le service du Roy et repos de ladite ville. Et messieurs du parlement ont signé sur Toriginal.
■Faict à Aix , le vendrcdy trentième Jour de juillet mil six cens quarante-neuf. >
Bientôt après le calme se rétablit un peu dans cepays et à Paris même, etjlnformois les ambassadeurs que quand Ton sauroit l'entrée triomphante du Roi, son remerciement à Notre- Dame et sa cavalcate à Saint-Louis , et puis encores le divertissement des batteliers à faire lajooste et tirer Poye,avec ti^t;d'acclamatlon8 publiques et de marques d^affection des peuples, et le festin royal qu'on lui proposoit pour le Jour de sa feste , dans l'Hostel-de-Ville , le bal, la coroédy et un feu d'artiffice ,« on croirait certainement cbez tous les étrangers qu*il n'y avoit rien de plus véritable que le zèle du peuple envers Leurs Majestez , et un désir univerwl de leur rendre toutes sortes d'obéissance et de respect. Quand on sçauroit de plus , que la Pro?ence est tout-à-faict paciffîée ; que le parleoieat et ceux de la ville d'AIx avoient receu en Joye les conditions de la paix que Sa Majesté leur avoit voulu imposer ; que les députés do parlement étoient venuz faire excuses et loabmissions à M. le comte d'Alais, et des bourgeois en grand nombre venus luy demander pardon de tout ce qui s'estoit passé ; qu'on donnoit ordre à Bordeaux pour y establir le câline par la mesme voye ; il faudroit aussi que nos ennemis avouassent qu'ils s*étoient mesprfs, et que nous ne manquions ny de moyens, ny de force pour les pousser aux extrémités où Ils nous vouloient réduire, si eux-mesmes ne nous prévenoient par la paix , laquelle nous iouhaittions toujours, quelque prospérité qui nous arrivât ; et que nos alliez auroient maintenant plus de confiance en nous qui avions Met parroistre notre constante fidélité envers tous ceux à qui nous l'avions promise.
La cour fit dans ce temps-là un voyage à AmlcDS. Il ne se passa rien d*extraordinaire pendant la campagne, sinon que, tandis qu'elle dura, il y eut des personnes qui s'entremirent pour réunir parfaitement M. le prince avec le cardinal. Le premier, s^étant persuadé que l'on traitolt sincèrement avec lui , revint à Paris , on son frère et M. de Longueville se rendirent aossi. Le prince de Conti fut admis dans le con-
seil ; et, par malheur. Ton eut l'adresse de détacher M. le duc d'Orléans d'avec le prince de Condé. Le coadjuteur de Paris se déclara l'ennemi de celui-ci. Ce qui se passa entre eux est un événement des plus remarquables de l'histoire , que je n'entreprendrai pas d'écrire, mon intention, comme je l'ai déjà dit, n'étant que de parler seulement des choses auxquelles j'ai eu part.
[ Le roy d'Angleterre avoit été arrêté dans l'Ile de Wight et enfermé dans le château Hurst,puis transféré à Windsor, où il resta jusqu'au 19 janvier 1649. Delà, on le conduisit à Londres , où soixante-dix juges , dont Cromwel étoit le chef, lui firent son procès.
Il fut interrogé, eux couverts et assis, dans la salle de Woestmenster. Ce prince les confondit par ses réponses fermes et hardies , leur demandant de qui ils tenoient l'auctorité de juger leur souverain ; mais ces gens-là avoient prémédité leur action et rien ne pouvoit les empêcher de l'achever, sans quelque coup du ciel qui peut détourner leur fureur.
Leurs Majestés firent faire divers offices par M. de Bellievre , ambassadeur à Londres, et envoyèrent exprès M. de Varenne , avec lettre de créance , pour faire des instances vives et affectionnées en faveur dudit roy. La seule pensée de Testât où il étoit réduict fesoit horreur, et on ne sauroit assez s'estoner d'un attentat si funeste. M. de Yarennes partit chargé de lettres signées du Roi pour Cromwel , Jerton, le général Fairfax, et pour ceux de la chambre des communes , dont suit la teneur :
« Monsieur Cromwel, j'ai le cœur si touché du mauvais état auquel est réduit mon frère , oncle et cousin, le roy de la Grande-Bretagne , que je ne puis plus long-temps dissimuler sans estre esclairé des véritables intentions de ceux qui ont sa personne royale en leur pouvoir , ne pouvant pas m'imaginer que ce qui s'est dict icy puisse avoir autre lin que de justifier son innocence , affln de faire honte à tous ses accusateurs ; et comme vous êtes un de ceux qui y pouvez beaucoup contribuer , je vous escris celle-cy en particulier, de l'avis de la Reyne régente notre dame et mère, qui vous sera rendue par le sieur de Varenne, conseiller de mon conseil d'Etat et l'un de mes gentilshommes ordinaires, que j'envoye exprès pour vous faire cognoistre que vous avez en main une occasion de vous signaler , en faisant une action juste en faveur de votre souverain, en usant bien du pouvoir que les armes vous ont donné sur luy , lK)ur le remettre dans sa dignité et dans ses
MBMOIRK8 DV COMTB litL BRl£.\>iE,
droicts : ce qui voos seroit avantageux par la récompense que vous auriez méritée et par le bien qui en reviendroit a vostre patrie, le repos de laquelle vous devriez procurer : et ce faisant, je vous en seray obligé et vous donneray de solides effets de ma bonne volonté. Je veux bien juger de votre intérieur , et croire que vous vous servirez de Toccasion pour redonner à votre prince les marques de la grandeur et de Tautorité qui lui appartiennent , faisant une cbose fort glorieuse et qui vous rendra digne de toutes les grâces et faveurs , particulièrement de la royauté, ^t qui vous seront asseurées par la parole que je vous ai donnée et parce que mes intentions vous seront plus particulièrement expliquées par M. de Bellièvre, mon ambassadeur , et par ledit sieur de Varenne, en qui vous prendrez toute créance, je m'en remets à eux de s*étendre davantage sur ce s^Jet ; et ce pendant je prieray Dieu qu'il vous ait , etc.
» A Saint- Germain j le i février 1049. »
<• Monsieur Jerton , j'envoye exprez le sieur de Varenne , conseiller de mon conseil d*Etat et l*un de mes gentilshommes ordinaires , pour faire instance en mon nom partout où sera besoing , avec toute la chaleur d'amitié qui m'engage aux intérêts de mon frère , oncle et cousin, le roy de la Grande-Bretagne, à ce que son innocence soit recogneue, et que la paix entre luy et ses sujets se puisse terminer par une voye convenable à sa dignité, et qui soit glorieuse et utile à son parlement et à ceux qui commandent les armées , ne pouvant pas mlmaginer que ceux qui tiennent sa personne en leur pouvoir ayent d'autre pensée que celle de la restablir dans sa puissance légitime, et d'assurer par ce moyen le repos de ses sujets. Je veux croire que vous prendrez un conseil généreux , et que vous vous servirez de vo3 avantages pour contribuer au rétablissement de sa dîgplté^ ainsy que je vous en prie , et d'ajouter créance à tout ce qui vous sera dict par le sieur de Bellièvre , mon ambassadeur , et le sieur de Varennes, et aux asseurances qu'ils vous donneront de ma bonne volonté , priant Dieu , etc. »
« Monsieur le général Fairfax , nous avons tousjours creu que vous avie^ pria le commandement des armées d'Angleterre avec cette seulle intention d^asseurer le repos des peuples sous la juste et légitime domination de leur Boy , et nous ne pouvons pas nous imaginer que sa personne royalle estant tombée sous votre pouvoir puisse davantage estre maltraictée , et que , si
vous avez quelques raisons qui vous ayent engagé d'en venir si avant, vous serez maintenant plus éclairé , et après avoir recogneu ce qui est seul de sa dignité , ne perdrez pas l'occaskiD d'agrandir vostre fortune en rétablissant te sienne. En quoy , si mes prières peuvent être efficaces et qu'il se traicte quelqu'accommodement en la conjoncture présente, 'non-seulement je vous en sauray gré, mais je veux estre le garant de l'exécution des promesses qui vous seront faictes par ledit Boy , mon frère , onde et cousin ; et faisant réflexion sur ce qui vous sera plus particulièrement exposé par M. de Bellièvre , mon ambassadeur , et par le sieur de Varenne, conseiller de mon conseil d'Etat et l'un de mes gentilshommes ordinaires, que j*eiivoye exprez vers vous, je prens sujet de bien espérer de vostre ||umeur généreuse, qui donnera beaucoup d'éclat à sa réputation , si rinnocenee dudit Boy est manifestée ; et ne pouvant m'imaginer qu'on voullût mespriscr mes instances en une chose si juste et raisonnable, et qui me tient au cœur par le lien du sang et de la fraternitéi aussy je me persuade qu'aprez avoir ouy œ que j'ay mis en créance sur mon ambassadeur et sur ledit sieur de Varenne , vous prendrez des résolutions conformes à l'honneur de nostre profession , et à ce que doibt un suject à son roy et à sa patrie. Sur vos assurances , je prieray Dieu qu'il vous ayt , etc.
» A Saint' Germain , le 2 février 1649. »
•« Cher et bien amé , ayant sceu l'état auquel se trouve réduicte la personne de nostre frère, oncle et cousin, le Boy de la Grande-Bretagne; le njauvais traictement qu'il continue de reee« voir nous faisant craindre qu'il ne soit encore pire , nous a obligé d*envoyer exprez ledit siev de Varenne , conseiller en nostre conseil d'Etat et Tun de nos gentilshommes ordinaires , le^ quel nous avons chargé de celle-cy que noos vous écrivons de l'avis de la Beyne régente notre dame et mère , pour vous prier d'entrer en considération de ce qui est dû audit Roy, el de contribuer de tout vostre pouvoir à faire co sorte qu'il puisse changer sa mauvaise fortniM en une meilleure , et que le respect dont les AB' glois ont esté tousjours jaloux pour leur souverain ne se perde pas en celui-cy ; vous aasaraal que nous nous tiendrons très-obligés , si vmH deffére^ à nos prières très-instantes et afrectioii< nées en laveur dudit Roy, et nous en conserverons un ressentiment parfait pour vous faire »> gnolstre en toute occasion nostre bonne volonté envers voqs , Instant à vostre prodeoce ût
DEUXÙMB PABTIB. [îli4\i]
penser combien il nous seroit sensible si nous nestions pas assez considérés en une demande si Juste et à la poursuite de laquelle nous sommes intéressés par le sang et la fraternité. £t parce que ceux de la chambre des Communes du pariement d'Angleterre , à qui vous com* mimiqoerez ces présentes seront plus particulièrement informés de nos intentions par le sieur de Beliièvre , nostre ambassadeur , et par ledit aieur de Yarenne , nous nous en remettrons à ce qui sera dict par eux de nostre part , leur donnant créance pour cette affaire. Cependant nous prierons Dieu qu'il vous ait , très-chers et bons amis , en sa très-sainte garde. >»
Nous eûmes bientôt après avis de la condamnation à mort du roy de la Grande-Bretagne , par les commissaires constitués ses juges, qui iuy prononcèrent l'arrêt le buictième février, et firent faire l'exécution le lendemain, en place publique , vis-à-vis de la porte de sou palais. Cette Majesté souffrit avec beaucoup de patience et de courage les derniers efforts de la maliee de ses ennemis , lesquels depuis ordonnèrent que tous les actes ne se feroient plus loobz le nom de Roy , mais soubz le nom de ûtttodes Ubertatis Angliœ^ auctoriiate Parlamenti. Cet accident est si estrange qu'on oe pmt y penser sans horreur.
Ce fut notre résident de La Haye qui nous en informa le premier par sa lettre du f7 février, dont voici l'extrait ;
• Monsieur , vous aurez seu , en droiture de Londres , la mort pitoyable du roy d'Anglelore. Les uns disent que cette barbarie s'est amise dans la salle de Wintal , d'autres dans Boe place publique. J'ai veu deux lettres : Tune à la contesse d'Arondel , Tautre de l'ambassadeur Paw à son fils, qui demeure en cette ville; toutes deux ne marquent rien de cette circonstance , qui est bien vaine dans une si haute inhimanité. On nous a dit qu'il y a voit lettre de Neeaastel à Roterdam,par laquelle les députés d'Ecosse dévoient venir à La Haie , vers leur nouveau Boy ; nous n'en avons aucune certitude. >
Lea afhires d'Ecosse continuèrent de fixer notre attention. Je mandai à M. de Graymont f oe « les affaires de ce pays, encore chancekntes , avoient fait on grand pas pour leur sûreté et leur repos , en proclamant roy le prince deGalles ; mais que, s*ils manquolent à l'affermir en ses droicts et en sa dignité , leur seconde faute deviendrait pire que la première ; que les inteotioDS de Sa Miyesté étoient toutes bonnes
et avantageuses à cette nation, qui devraient récompenser, par un excès de fidélité etd*amour pour le fils , ce qu'ils ont perdu de réputation en livrant le père aux Angiois. Vous continuerez à nous donner avis de la pente que prendront les affaires , et direz à M. le marquis d'Argueil qu'il y a tousjours plus de fortune et d'honneur à espérer dans les bonnes grâces de son souverain et dans l'amitié d'un Roy de France , que dans le tumulte populaire dont le caprice faict tousjours périr les grands seigneurs. »
En réponse à cette dépêche, M. de Graymont me rendoit compte de ce qui se passoit en ce pays, par sa lettre du 23-13 mars 1649 , reçue à Saint-Germain le 4 avril , et que voici :
« Monseigneur, je raisonnois fort mal dans une de mes précédentes lettres : je disois que la différence de religion susciteroit tousjours assez de querelles entre l'Ecosse et les Indépendans , desquelles le roy d'Angleterre pou voit tirer beaucoup d'avantages; mais à présent je vois que le Covenant est une chose qui sert à diminuer l'autorité du Roy, traverser les Malignans, qui sont ses serviteurs , donner quelque appréhension aux Indépendans , s'acquérir l)eauooup de t)onne opinion vers le peuple, bref, à se deffendre et offenser soubz ce spécieux tittre de religion, sans épouser des querelles contraires aux intentions des Covenantaires. Les chefs de ce parti disent tout nettement que si le roy d'Angleterre ne l'accepte pas et ne donne toute sorte de satisfaction à l'Eglise , ils n'ont que faire d'entreprendre une nouvelle guerre contra leurs voisins , et ne parlent pas de ce qu'ils feroient pour Iuy s'il vouloit signer le Covenant, sinon en termes généraux; si bien que je ne sçay comment il se comportera avec eux.
» Le chevallier Flaming, qui arriva icy dimanche pour ses affaires particulières, comme il dit, mais en effet pour espier la contenance de ces messieurs-cy, témoigne que le roy d'Angleterre veut donner toute sorte de satisfaction à l'Eglise ; mais qu'il se veut conserver son autorité toute entière. S'ils en demeurent là, et eux dans les termes et fins du Coyenant, ils sont bien loing de s'accorder, puisque ledit Covenant déroge entièrement à son auctorité; si bien qu'il pourrait peut-estra faire un tour en Irlande devant que de venir en Escosse ou autre part. Mais il y a aussy danger que cela n'aigrist ce parlement , qui , après tout , a grand subject de désirar son prince en l'état qu'il le prétend avoir, c'est-à-dire sans autre pouvoir que celuy de les autoriser en toutes choses : ce qui les feroit redouter de ceux qui peuvent devenir leurs
ennemis et les mettroità Tabry de la liayne des Malignans, qui seroient par ladite prise du Govenant qu*aui*oit fait leur Roy, exclus de toutes charges et dénués des moyens de se venger des injures qu'ils ont reçues. Partant , Monseigneur, il me semble qu*il n*y a pour luy que deux voyes de v<?nir en Escosse : la première est d'y entrer bien accompagné , tant des forces étrangères que de ses anciens serviteurs, ce qui, estant directement contraire au Govenant, donneroit subject à ce parlement de prendre actuellement les armes contre eux , et de se Joindre avec l'Angleterre, qui ne pourroit pas avoir une meilleure occasion d'exécuter ses desseins ; l'autre est de venir lui seul avec commissionnaires des Estats du parlement qu*on luy veut envoyer cette semaine , et se jetter entre les bras de ceux qui ont vendu son père : car de croire qu'il obtiendra d*eux, par traité, des conditions plus douces , comme seroient celles de maintenir ses serviteurs et de passer un acte d'oubli de toutes les vieilles querelles et de ce nom de Mallgnan , il n'y a pas grande apparence , parce que cela reculerolt bien loing du gouvernement des affaires ceux de ce party-cy, et les apauvriroit beaucoup, la piuspart de leurs rentes estant fondées sur des Malignans, qu'ils se sont confisquées. Je n'ay point. Monseigneur, fait cy-dessus particulière mention du parti de Innernesse , parce que s'il n'est assisté de son Roy, il ne pourra pas subsister, et s'il en est aydé, cela dérogera au Govenant et sera un fondement à ceux-cy d'entrer en guerre ouverte contre leur prince. Les dernières nouvelles qui en sont venues disoient que les Malignans avoient démantelé la ville, et s'étoient retirés de l'autre costé de la Spare, ayant rompu le pont après eux , et qu'ils gardoieut les passages de cette rivière, et par mesme moyen trois provinces derrière eux, qu'ils veulent faire sousiever contre le lieutenant-général David Leslay, qui est arrivé là : ce qui me fait croire qu'ils ne sont pas cinq ou six mille hommes comme on disoit , et Je vois que les autres Malignans rabattent beaucoup de la joye quils avoient conceue au premier bruit de ce remuement. Gromwell â envoyé icy le colonel Roc pour voir si ce parlement vouloit maintenir tout de bon la protestation de ses oommissionaires. On le doit expédier aujourd'hui et luy donner réponse à la lettre qu'il a présentée. Je ne sçay pas quelle elle sara, mais on m*a dict de bonne part que, outre celle qu'on a envoyée avec une qui auc<> torisoit la protestation faicte , laquelle adoucit touttes choses , il y a apparence qu*on luy en donnera encore une autre pour asseurer les in-
UBMOIBBS nu COMTE DB BRIK.M^E,
dépendans de leur bonne volonté, et affermir la bonne intelligence qu'ils sont obligés d'entretenir avec eux pour parvenir à leurs intentions, quelles qu'elles soient.
» Ge parlement a disposé , la semaine passée , entre ses membres, des principaux offices du royaume , dont Je remets à vous entretenir quand j'en auray l'imprimé. Il est à présent à ordonner de ceux de la justicedans lesquels il ne souffrira pas un qui ait seulement quelque bonne volonté pour les Malignans, c*est-à-dire pour les serviteurs et service de leur Boy. Surquoj, Monseigneur, Je vous prie de remarquer qu'il a disposé de ces offices de sa propre auctorité sans le consentement duditRoy, ce qui estabsolument contre les lois et coustumes du royaume. Au reste, on travaille tousjours aux levées sans donner a connoltre précisément à quelle fin , lesquelles se font, pour la piuspart , aux dépens des Malignans et de quelques nouveaux impôts.
» On disoit ce matin que le party qui estoit à Innernesse estoit dissipé, et que les principaux chefs d'iceluy s*estoient rendus à David Leslay. On rapporte d'Hollande que M. Montross est en grande auctorité vers son Roy; que les inimitiés entre luy et les Hamiltons ne sont pas encore assoupies , et que le chevalier Douglas , qu'on me vient de dire arriver, en estoit parti pour Escosse, avec commissions du roy de la Grande-Bretagne au parlement. On parle du marquis d'Hunteley. Reste, Monseigneur, à voua souhaiter toutes sortes de prospérités , et voua demander la permission de me dire , avec toute sorte de respect , votre , etc. »
Par ma dépêche datée de Gompiègne le U mai , je recommandois surtout à M. de Groullé, qui étoit aussi chargé de nos affaires en Ecosse, qu'en s'expliquant avec les Anglois de ce qu'on pensoit d'eux en ce royaume, de ne point advouer que nous eussions le désir d'assister le roy de la Grande-Bretagne , affin que ces gens-là ne songeassent point à nous prévenir;, mais leur laisser croire que nous étions occupés a nos propres affaires, et que nous n'étions pas pour nous ingérer des leurs , ny contrarier tout ce qu*ils fesoient. El pour moy , je eroiois qu'il sufïisoit de les abandonner à leur propre confusion, et qu'elle devoit croistre parmi eux si fort, qu'il ne faudrolt point d'autres voyes ni pratique pour les dcstruire ; qu'il faloit continuer de m'avertir avec soin de tout ce qu'il pouvoit pénétrer. « Si le roy d'Angleterre , lui écrivois-je , vient en cette cour, ce ne sera que pour faire compliment à Leurs Mjyeslés , qui sont i\ présent occupées au
DEUXIÈME PABTIK. [l6l9J
principal effort de la [j^uerre, qoi sera faite en Flandres. Notre armée allemande ayant passé d«s avant-hier la rivière, est entrée dans le Haynault , et va Joindre notre armée françoise poar entreprendre quelque grand siège. »
Nous eûmes , vers ce même temps , avis par le résidant de La Haye, que « le nommé *Dauristaos, bollandois, et qui, servant de ilscal daos l'armée de Fairfax , a poursuivi en jugement le feu roy d'Angleterre , fut atrapé , le 1 2** do mois , à dix heures du soir, à La Haie , en soopant, et percé de cinq coups, dont il mourut àla metme heure ; qu'il étoit envoyé par la République angloise vers les Etats , et que Ton faisoit perquisition de ceux qui i*ont paie. Enfin le roy de la Grande-Bretagne arriva en France et vint dîner à Gompiègne, au mois de juillet, avec Leurs Majestés, monsieur le duc d'Anjou , monsieur et madame d'Orléans et Mademoiselle. Cette Majesté fut fort bien reçue en la cour, et en partit satisfaite, pour aller trouver la Rqyne, sa mère, à Saint-Germain , et prendre avec elle ses résolutions pour son voyage d'f riaade. -J
M. le prince ne fut pas plus tôt de retour à I^ qu'il s'aperçut que M. le duc d'Orléans a?oltdu refroidissement pour lui , et néanmoins lis vivolent en apparence avec beaucoup de civilité. Le cardinal, dont l'esprit étoit fort capable de causer leur mésintelligence, fit naître dei soupçons dans celui de M. le prince, et lui pnsoada que le coadjuteur , qui étoit ennemi de Ifazarin, avoit beaucoup de crédit sur Mon- ^, et que ce prélat avoit résolu de faire assttnner Son Altesse, un jour qu'elle passeroit (lans son carrosse sur le Pont-Neuf. Dans ce loême temps-là, le cardinal , pour mettre dans ses intérêts les ducs d'Epernon et de Bouillon , la maison de Rohan de la branche de Guémeoé^et la comtesse de Fiesque, fit consentir Sa ^Jesté qu'ils se couvriroient tous aux audien- ^) et que leurs filles auroient le tabouret, de '^^fane que cette comtesse. Ils furent donc mis ^possession de cet honneur; mais la noblesse s'en formalisa, en disant, entre autres raisons, ^sous le gouvernement d*une femme et d'un infant on oseroit tout entreprendre. Elle forma Rassemblée qui se joignit à celle du clergé , 9ii se tenoit pour lors. Ces deux corps député- '^t eoi^ointement pour faire des plaintes comiBQQes sur les désordres de l'Etat, qui ne pou- ^oieot être corrigés que par une assemblée des ivrtables du royaume. Les nobles flrent une Pitinte, en particulier, de ce qu'on vouloit dislôiguer de certaines maisons d'avec d'autres ^1 ne leur cédoient en rien. On fit toutes les
diligences possibles pour faire cesser cette assemblée; mais tous les moyens qu*on s'étoit proposés s^étant trouvés inutiles , les grâces furent révoquées, et Ton promit la convocation des Etats-généraux.
Il est bien vrai que M. le prince n'approuvoit pas que ces honneurs eussent été communiqués à tant de maisons ; mais il y en avoit aussi qu'il vouloit favoriser, comme celle de Bouillon : ce qui fut cause qu'il ne cessa de supplier la Reine que l'acte par lequel le Roi s'étoit engagé d*élever les uns au préjudice des autres fût supprimé. J'en avois , par malheur pour lui, été rendu le dépositaire , et je ne craignis point de dire à cette princesse que ceux qui me pressoient de rendre cet acte se mettoient peu en peine de ce qui pouvoit luf en arriver, et négligeoient son service pour des intérêts particuliers.
Sa Majesté m'ayant pressé deux différentes fois de lui remettre cet écrit que nous avions signé M. Le Tellier et moi , je lui dis pour m'en défendre qu'il pouvoit être révoqué par un postérieur : ce qui ne satisfaisant point ceux qui s'y trouvoient intéressés, ils eurent recours au cardinal pour l'obliger à m'en parler. C'est ce qu'il fit , en me blâmant de la difficulté que je faisois d'obéir à la Reine. Mais , après qu'il eut épuisé toute son éloquence pour me faire consentir à ce qu'il vouloit , je ne pus m'empécher de lui répondre, en me servant des termes
des païens, qu'il parloit
Mais qu'il se trompoit, s'il croyoit pouvoir m'obliger par force à faire pour lui ce que j'avois refusé à la Reine ; que Sa Majesté étoit en droit de me commander ; que les autres pouvoient tâcher de me persuader, mais qu'il ne seroit pas aisé d'y réussir. Celte Eminence eut alors recours à la Reine, qui me dit : « J'ai une preuve à désirer de votre affection ; voyez si vous me la devez réfuser. >» J'eusse volontiers répondu à cette princesse comme Eole fit à Junon (1) ; mais , sans me servir des paroles du poète, j*assurai la Reine qu'il n'y avoit rien que je ne fisse quand il s'agiroit de lui plaire. « Eh bien , me dit-elle, remettez à M. le prince récrit qu'il y a si long-temps qu'il presse pour le ravoir. » Je m'y engageai, et je le dis à M. Le Tellier, qui m'en sollicitoit continuellement, et qui crut ne pouvoir porter à ce prince une nouvelle qui lui fût plus agréable , en lui disant que je lui avois même offert de le lui remettre. Son Altesse
(i) Toiii,oRegiDa,qaid optes
Eiplorare labor : mihi Jussa capessere fas est.
{Enéide, livre 1. vers 76.)
MEMOIBES DU COUT£ UB BBIEMNS ,
in*envoya un de ses officiers pour in*avertir de l'attendre le lendemain matin , ajoutant qu'elle ne vouioit point que j'allasse à son hôtel. Je fus surpris de ce discours, et Je m'engageai d'attendre M. le prince , qui ne manqua pas de venir chez moi à neuf heures précises. J'allai à sa rencontre , et je lui remis les papiers qu'il avoit souhaités avec tant d'empressement, et lui ayant demandé, en lui faisant mon compliment^ pour quelle raison il s'étoit donné tant de peine , et n'avoit point voulu que j'allasse chez lui : « C'est, me dit-il, qu'ont eût pu croire que vous y seriez venu pour négocier. — Bien d'autres , lui répondis-je, s'en donnent la liberté; et quand Je la prendrois , je ne croirois pas qu'on y dût trouver à redire. Mais j'entends bien ce que cela signifie : c'est que, ne l'ayant pas fait, vous le trouverez mauvais. J'aurai à l'avenir une conduite plus régulière. — Faisons , me dit-il , deux tours dans votre cabinet, et fermez la porte. » Ensuite , continuant son discours , il m'ajouta : « Vous avez blâmé la manière dont j'en ai usé avec la Reine ; mais c*est sans doute parce que vous ignorez qu'elle m'avoit promis le gouvernement du Pont-de-l'Arche , dont elle s'est dédite. • Je lui avouai que la nouvelle m'en surprenoit, et que J'en étois d'autant plus surpris qu'il eût insisté pour le faire donner à M. de Longueville , après ce que Je lui avois entendu dire qu'il valoit mieux hasarder le tiers du royaume que de le faire; que Je ne comprcnois pas , par plusieurs raisons que Je lui alléguai, quelles étoient celles qui avoient pu le faire changer de sentiment ; mais que Je le suppliois de ne point trouver mauvais si Je doutois que la Reine s'y fût engagée. « Il est vrai , me dit-il , que ce n'est pas à elle à qui Je me suis adressé , mais au cardinal , qui m*a promis de faire tout ce qu'il pourroit pour me contenter. — Il peut , lui répondis-je, y avoir fait de son mieux sans l'avoir obtenu de Sa Majesté. Et en cela vous n'avez aucune raison de vous plaindre de la Reine , mais beaucoup de vous louer du cardinal. • Il me fit une réponse qui me surprit autant que les paroles aigres et emportées dont il se servit pour exprimer sa colère ; ce qui m'obligea de lui dire : « Vos expressions et vos pensées , Monsieur , sont outrageantes par rapport aux obligations que vous avez à la Reine ; car Votre Altesse sait bien que la Reine ne mérite pas d'être maltraitée. Quand il arrive que le maître , pour empêcher qu'un ancien serviteur ne soit opprimé par un plus puissant , fait quelque chose qui pourroit être blâmé , il s'en disculpe sur l'amitié qu'il porte à celui qu'on veut opprimer ; mais lorsqu'il s'agit d'une fem-
me, rinterprétation est toujours mauvaise; parce que si on lui doit du respect , on est blâm de lui eu manquer. Vous savez bien que la Retei ne doit point être traitée de la sorte, n'y ayaU bienfaits ni grâces que vous ayez désirés d*ellf que vous ne les ayez obtenus. — Quelles mniI ces grâces ? me dit-il ; voudriez-vous mettre C8 ligne de compte qu'elle m'a donné le gouverne' ment d'une province et d'une place ? C'est « qu'on avoit promis à feu mon père avant h mort du feu Roi. » Je lui dis que J'en conveneby que l'évêque de Beauvais l'avoit promis, mik que la Reine avoit tenu parole à ce prélat. Ob prince, transporté de colère, me dit alon: « N'estimez- vous donc point mes services? — Bien plus, lui répondis-je, que Votre Alteve ne le pourroit faire elle-même , parce que la modestie l'en empêche. Mais, puisque l'oceision s'en présente, je me crois obligé de von dire , Monsieur, que ce n'est point votre fortm qui fait la grandeur de l'Etat, mais qu'au COBtraire la puissance royale a contribué à viM gloire. Tel autre auroit pu commander les a^ mées du Roi, qui auroit été aussi heureux fn Votre Altesse. Avant que vous eussiez rendu à TEtat des services considérables , d'autres l'ai* roient pu faire aussi ; mais s'il avoit fallu hi récompenser comme vous l'avez été, on se leroit vu contraint de démembrer la monarchie.» L*horloge sonnant midi , comme c'étoit un dimanche et que M. le prince n'avoit pas encore entendu la messe , le prince de Conti , qui étoil dévot , et qui attendoit dans la salle , frappa à la porte de mon cabinet , pour avertir son firèfs d'aller à la messe : cela finit notre conversatlOB. Il me parut que depuis ce jour-là le prince de Condé n'eut plus la même confiance en mol. Ospendant il se croyoit assuré de la cour qallsl* maginoit gouverner absolument, et n'avofrriflD à craindre de M. le duc d'Orléans, persuaié qu'il étoit que Son Altesse Royale avoit moÊm de crédit que lui. Madame la princesse doHi* rière entra en quelque méfiance , parce qQ'eils remarqua que la Reine avoit du refroidisseiMil pour elle ; mais le cardinal se conduisolt afee tant de dissimulation â l'égard de M. le prines, que les plus éclairés entroient dans les sentimens de celui-ci , qui raisonnoit de oett» mnière : «On ne peut m'arrêter que très-dltteil» ment, à moins que M. le due d'OrléMS a^ consente. Et comme il n'auroit pas de ssmt pour l'abbé de La Rivière , je suis assolé ^ je n'ai rien à craindre ; car il ne mangoeroit pas de m'avertir de ce qui pourroit venir i m connoissance. » Il y eut pourtant de ses cré»* tures qui entrèrent dans la méflanee , d qri M
DBUllÈMB PABTIB. [1650]
csDseiltèrent de se teoir plutôt à Saint-Maur fi'à Paris , afin d*étre plus en état de se retirer s*il venoit à découvrir qu'on eût quelque doidn de l'arrêter. Mais on n'évite Jamais ce qse la providence de Dieu a résolu (1).
[1650] Le cardinal fit naître du soupçon dans l'esprit de M. le duc d^Orléans pour l'abbé de U Rivière, en ce qui regardoit M. le prince deCondé, et sut ensuite l'engager à consentir qae ee prince fût arrêté prisonnier. L'Eminence iii représenta que c'étoit un esprit altier qui , CB plusieurs occasions, lui avoit manqué de mpect, et que le consentement qu'il donneroit àeeque le prince fût arrêté, étoitun moyen pour faire voir que lui, Monsieur, étoit unique- BOit attaché au Roi ; que cela affermiroit l'autorité royale. D'ailleurs M. le duc d'Orléans étant obsédé par les amis du coadjuteur, qui éloinit ennemis déclarés du prince , Monsieur b'cd consentit que plus facilement à tout ce que Ton soubaitoit de lui. L'exécution d'un pareil deKein étoit pourtant très-difficile; car il falloit faire arrêter en même temps les deux frères, et H. de Longueville, leur beau-frère. Tout lotre lieu que le Palais-Royal y paroissoit peu propre. Il falloit des forces considérables pour les conduire à Yincennes , parce que le prince de Condé avoit à sa dévotion , dans la ville de Paris , un grand nombre d'officiers des troupes
(1) Le comte de Brienne parle pea dans ses Mé* ■oiresdo prétendu assassinat de Joly, événement assez iaportint , puisqu'il prépara l'arrestation du prince de Coodé. La dépêche suivante de ce personnage, adressée i M. Matharel , suppléera à ce silence. Elle est égale- Mot tirée des papiers de Brienne :
« Cet ordinaire vous portera des nouvelles de cette TiBe qui estonneront nos ennemis. Jeudi dernier, sur foeciiton d*nn coup de pistolet tiré dans le carosse du siear Joly, conseiller au Gliâtelet, par quelques personaet iBCOgonef , sans toutefois le blesser, quelques sédi- Uen vinrent au palais pour y esmouvoir le peuple , et s*CB trouva d*assez insolens pour crier aux armes, et qa*oo avoit assassiné des conseillers , pour faire l'efTect qa*oo s*eftolt promis. Les bourgeois se mocquèrent du brait et dirent tout bault qu'ils n*a voient que faire des querelles particulières, et qu'ils n'armeroient point nu le commandement du Roy.
» Le lendemain, plusieurs vagat>ons s'assemblèrent sous le mol de Bordeaux, en place Dauphine . à dessein d'as- SMilner monseigneur le prince ; lequel, en ayant esté advcrti, envoya M, Yiolard, son escuyer, recognoistre. n AU poosaé par cette canaille qui tira sur luy, et après sTeitre retiré , fit passer un des carosseï de Son Altesse tvee doq valets de pied derrière et deux devant, porlaat des llamt>eattx. Ces gens-là vinrent au carosse au du Poot^-Neuf, et ayant veu qu'il n*y avoit per* dedans , attaquèrent le carosse de M. le marquis de Dirai qui le snlvoit , et tirèrent deux coups de pislalec dedans, croyant que monseigneur le prince y serait, et blesièrent an laquais qui estoit seul, lequel ep •oinii qnelqnef lienres après.
qui avoient été levées sous son nom , et dont la bravoure pouvoit faire craindre qu'elles ne fuissent capables de tout entreprendre pour procurer la liberté de ce prince. Le Jour de l'exécution étant arrêté, on fit monter à cbeval les compagnies de la maison du Roi , qui se mirent en bataille au marcbé aux chevaux. M. le prince, en étant averti , en demanda la raison au cardinal , qui lui répondit qu'on avoit eu avis que Descoutures vouloit se sauver, et qu'on avoit assemblé des troupes pour Tarrêter. Comme il étoit ennemi déclaré de ce prince, Son Altesse en témoigna beaucoup de Joie, et n'examina pas davantage la chose. On l'avoit long-temps amusé de l'espérance de faire arrêter Descoutures, et l'on avoit même fait toutes les diligences apparentes pour y réussir. Beaucoup de gens croyoient qu'on affectoit de parottre désirer ce qu'on ne vouloit pas exécuter ; mais il n'y avoit que M. le prince qui , étant persuadé de la bonne foi du cardinal , prenoit pour argent comptant les raisons qu'on lui donnoit.
Je me souviens que , s'en étant un Jour entretenu avec moi, et ne croyant pas la chose si difficile qu'on la lui représentoit , Je lui demandai si c*étoit tout de bon qu'il désiroit que Descoutures fût pris ; et m*ayant dit qu'oui , Je l'assurai qu'il ne me falloit que trois jours pour découvrir l'endroit où il étoit retiré; que, quand
p Tout cela obligea Son Altesse Royale et monseigneur le prince d'aller au parlement , où les chambres estoient assemblées , pour y demander Justice et de Tassassinat contre M. Joly. et des actions séditieuses de ceux qui avoient crié aux armes. Il fut arresté qu'il en seroit Informé, et deux conseillers députés à cet effet : lesquels ont auJourd*huy rapporté lesdites informations , en présence de Leurs Altesses, et a esté décresté prise de corps contre le sieur de La Boulaye et un nommé Germain Lagneau et autres.
» Si bien que voilà les mescbans escartés et l'autorité du Roy restablie, aussi bien que celle de la cour de parlement qui veut faire Justice des auteurs et complices de ces désordres, afin que la punition en soit exemplaire et retienne chacun dans son debvoir.
» Les colonels des quartiers sont venus asseurer Leurs Majestés de la fidélité des bourgeois, et qu'ils ne se mesleront en aucune sorte des affaires de particuliers , et qu'ils ne prendront les armes que par le commandement du Roy et pour son service , tous prests d'exterminer tous les Frondeurs et les perturbateurs du repos public. C*est la vérité de tout ce qui s*est passé . et s'il en estoit écrit autrement, vous aurez de qiioi destsomper celuy qui en auroit des informaUons contrabret.
» Ceux de Bordeaux sont bien estonnés de ce que M. le comte Du Dognon a combattu dans la rivière et coulé deux de leurs grands vaisseaux à fond. Ils viendront bientost au repentir et à demander grâce , et nous croyons que tout sera calme dans deux Jours.
» Db Lomérib.
» IHi If déc9mbrê 1619, à Paris. »
MBUOIBKS DU COMTE DB BBIE3i>E ,
cela seroit fait , je manderois des officiers du gaet de ma connoissaDce, qui me donneroient les moyens dont il faudrait se servir pour arrêter Descoutures. G*est à quoi Je m'employai : et ils me promirent de faire toutes les diligences qui dépendroient d*eux. Elles ne furent pas inutiles, puisqu'ils découvrirent sa demeure, et me dirent ce qu'il falloit faire pour s'assurer de sa personne. L'ayant redit à M. le prince , il en parla au cardinal , qui lui répondit : «« Ce seroit commettre l'autorité royale que de vouloir faire prendre un homme logé dans la ville, proche l'église métropolitaine. » Ce prince , sans y faire beaucoup de réflexion , se contenta de cette raison , et me la redit. Je lui répondis : « On n'a pu croire qu'un homme qui a peur ne cherche et ne prenne sa retraite dans un lieu où il ne pourroit pas facilement être arrêté ; mais, puisque c'est une affaire à peser, c'est aussi à vous de voir si la monnoie qu'on vous présente est d'un bon aloi. Quant à moi , je vous avouerai franchement que je ne la prendrois pas en paiement. »
Les princes de Condé (1) et de Conti, et M. de Longueville se rendirent au Palais-Royal , sous prétexte détenir conseil. Avant que le premier sortît de chez lui , il fut averti par madame sa mère qu'il se passoit des choses qui pouvoient faire soupçonner qu'on les vouloit arrêter. Madame la princesse ajouta qu'elle connoissoit la cour par sa propre expérience. « Qu'ai -je à craindre ? lui répondit le prince : le cardinal est mon ami. — J'en doute, lui dit-elle. — Vous avez tort, lui répliqua son flls, car je compte autant sur lui que sur vous. » Madame la princesse finit son discours en lui ajoutant : « Dieu veuille que vous ne vous y trompiez pas I »
La Reine feignit une incommodité et demeura toujours sur son lit, afin qu'on ne remarquât point de changement à son visage. Tous les ennemis du prince se trouvèrent au palais avec leurs épées. Ceux qui dévoient assister au conseil s'y rendirent à l'heure qui leur avoit été donnée , qui étoit celle dans laquelle la chose devoit être exécutée. La Reine ayant dit que l'on passât dans la galerie , afin qu'elle se pût lever, M. le prince s'avança, et peu après lui l'abbé de La Rivière.
Gomme nous étions entrés, M. d'Avaux et moi , avant M. le chancelier^ nous fûmes surpris de n'y point trouver le cardinal. Mais, faisant réflexion qu'on y pouvoit passer de son appartement, nous jugeâmes qu'il l'auroit fait. Ce fut là que ce saint ministre déclara à La Ri-
(i) L'arrestation def princes eut lieu le ISianrfer 1050.
vière ce qui avoit été résolu. Celui-ci lui répon-^ dit: « Vous m'en avez fait un secret, je svis perdu avec mon maître. » Le cardinal le voii« lut rassurer ; mais l'événement flt connottre que l'abbé de La Rivière connoissoit à fond l'esprit de M. le duc d'Orléans, et que la cour i'avoit voulu perdre.
Nous avions commencé une conversatioa , M. d'Avaux et moi. Nous nous mtmes sous la cheminée pour la flnir. Le chancelier s'en approcha, et messieurs les princes. Celui de Condé dit à ce magistrat : « Il se passe une af« faire qui intéresse les rentiers, et qui meparott d'une assez grande conséquence pour l'examioer . avec plus de loisir qu'on ne le fait, car die pourroit avoir des suites fâcheuses. » Le chancelier, voulant justifier la conduite du conseil, M. le prince lui répondit , en témoignant la désapprouver : « Cette affaire mérite bien d'étn examinée à tête reposée : mais , quoi qu'il ea puisse arriver, je n'en serai pas plus blâmé, et peut-être encore moins que ceux qui s'en mêlent. »
Pendant que ce prince parloit au chancelier, Guitaut , capitaine des gardes de la Reine, accompagné de Comminge et de quelques offi* ciers de sa compagnie , entra dans la galerie y et le prince de Condé, qui s'y promenoit, s'étant avancé vers lui , fut fort surpris quand il lui dU qu'il avoit ordre de l'arrêter, avec M. le priœe de Conti et M. de Longueville. Celui de Condé revint où nous étions, pour dire aux antrei qu'ils étoient prisonniers de la part du Roi, et que M. Guitaut avoir ordre de s'assurer de teort personnes. Le chancelier, surpris de ce discoorit et qui n'avoit aucune part à la résolution qui avoit été prise, lui dit que c'étoit une plaisan* terie que Guitaut faisoit; et sur cela le prince lui répondit: » Allez donc trouver la Reine, pour l'avertir de la plaisanterie qui se fait. Pour moi , je tiens pour une chose très-sûre que je suis arrêté. » Alors Guitaut s'avança pour flsire descendre M. le prince dans le jardin. Il y avott un carrosse prêt à la porte. Le prince médit) avec beaucoup de bonté et de flerté tout enaenh ble : « Monsieur, comme j'ai souvent reçu des marques de votre amitié et de votre générosité, je me promets que vous direz un jour au Roi Im services que je lui ai rendus. >• Le prince de Conti m'embrassa, et me dit adieu. Jamais personne , de quelque naissance qu'elle ait été, n'a reçu un revers de fortune avec moins d'étonnement que ces princes. M. de Longueville ayant dit qu'il falloit songer à se sauver, M. le prince répondit : *• 11 n'y a point d'avenues qui ne soient gardées. >» Et celui de Conti ajouta:
DBUXIBMB PABTIE. [l6j»0]
> Diea m'a exaucé, car J*ai souvent soobaité , s'il vous arrivoit quelque disgrâce, de la partager avec vous. » Guitaut les pressa de mardier. Ils n*y témoignèrent aucune répugnance ; et comme ils descendoient dans le jardin , la Mie, M. le duc d'Orléans et le cardinal vinrent dans la galerie. Celui-ci voulut exposer les nisons que Sa Majesté avoit eues d'en user de eette manière ; et , témoignant ouvertement la jsk qu*ii ressentoit de celle que le peuple feroit piroltre, il me demanda ce que j'en pensois. Ma rtponse fut que je n'avois pas accoutumé de Uimer ce que les maîtres faisoient ; que la joie fiUique ne venant que de la haine qu'on avoit eoMue contre le prince , parce qu'on le croyoit ani de Son Eminence, dans huit jours on plaindioit son malheur, et que dans quinze le monde le regretteroit , et ne s'entretiendroit que des grandes actions qu'il avoit faites pour le ser- Tiee du Roi. Le cardinal , piqué de ce que je n'étais pas de son avis , me dit : « Le prince ne vous aimoit pas. — J'en conviens, lui répondls-Je,et je vous en avois l'obligation; mais nos querelles n'étant marquées qu'avec delà craie, noQS avons passé par dessus une éponge mouillée. Ainsi elles sont oubliées et effacées. » Le cudinal Ait fâché de ce que je n'avois pas pris ta à son discours , et m'ajouta : « Le prince ne fOQS estlmoit pas. » Alors je fus obligé de lui répondre que j'avois sujet d'être persuadé du contraire, non-seulement parce que la conduite qu'il avoit tenue à mon égard dans le moment de sa disgrâce m'en donnoit des assurances , BMds parce que d'ailleurs , en examinant ma manière d'agir, je la trouvois si pure , que je ne poQvois avoir perdu l'estime de ceux qui fainieot profession d'honneur et de vertu. Le premier ministre, pour mettre fia à la conversation « me dit : « La Reine veut que ce soit vous qol alliez trouver madame la princesse, pour loi faire savoir ce que Sa Msgesté a ordonné , et qn'oD n'a rien fait que pour Tavantage des princes et de leurs maisons. Car il est bien plus à fropos qne des nouvelles de cette nature nous iotait annoncées par des amis que par des enneiois, quand ce ne seroitque parce que ceuxlà font des rapports fidèles , et que ceux-ci y peuvent ajouter ou diminuer : ce qui cause souvent beaucoup de mal. » J'exécutai l'ordre qui me fut donné, et j'allai à l'hôtel de Condé, où j'attendis assez long-temps madame la princesse, qui étoit sortie , et qui n'apprit pas de moi cette nouvelle désagréable, mais de madame de Longoeville , qui lui dit un mot à l'oreille avant que j'eusse commencé à lui parler. Elle en parut troublée; mais la présence et la force de son
esprit firent qu'elle ne dit rien qui ne pût être rapporté.
Madame de Longueville sortit de Paris et se détermina d'aller en Normandie. Elle fut cause en partie que le Roi fit le voyage de Rouen, d'où il envoya sommer les villes de Dieppe et de Caen , qui se rendirent. Cette princesse , après s'être tenue un temps considérable cachée en différens endroits du royaume , alla à Stenay, d*où elle fit la guerre , sous le prétexte de l'injuste détention de messieurs ses frères et de monsieur son mari. Le Roi , ayant fait quelque séjour à Rouen , revint à Paris , d'où il partit pour aller en Bourgogne. M. de Vendôme, qui avoit le gouvernement de cette province , assiégea la ville de Bellegarde , qui capitula , et suivit l'exemple du château de Dijon et des autres places qui en avoient fait de même. La province de Bourgogne étant calmée , Sa Majesté revint à Paris, d'où elle alla en Guienne , sur la nouvelle qu'elle reçut que Bordeaux s'étoit déclaré pour les princes, après avoir donné retraite à madame la princesse et à madame de Longueville. Le Roi se détermina à en faire le siège ; et , pour ôter tout sujet de méfiance aux habitans , il en retira le gouvernement des mains de M. d'Epernon, dont la maison, d'e même que le Château -Trompette , avoit été rasée par le peuple , qui avoit député en Espagne et en Angleterre pour avoir du secours. M. de Bouillon, s'étant enfermé dans cette ville avec les princesses du sang qui y étoient , prit les armes contre le Roi , aussi bien que le vicomte de Turenne son frère , qui passa dans le service d'Espagne. Le commandement de Tarmée de terre fut donné au maréchal de La Meilleraye. Celle de mer fut donnée à Du Dognon. Après quelques jours de siège , Bordeaux capitula et ouvrit ses portes au Roi , auquel le parlement de Paris avoit envoyé quelques-uns de son corps qui favorisoieut en tout ceux de Bordeaux.
Sa Majesté se rendit en Guienne par le chemin ordinaire. Je la suivis , aussi bien que Servieu qui , prétendant être logé avant les secrétaires d'Etat , se servit du cardinal pour en faire donner Tordre aux maréchaux de logis. Cela lui réussit à Angouléme : et comme c*étoit une chose inouïe , on la tint fort secrète. La cour en étant partie pour aller à Aubeterre, ce fut là que la dispute commença tout de bon, et qu'une affaire de très-petite conséquence donna lieu à une querelle à laquelle Servien ne s^étoit point attendu. Le bruit fut excité par mes gens , qui me rapportèrent l'ordre donné aux maréchaux de logis , et je me trouvai
MEMOIRES DIT COMTE DE RR1EN>'E
obligé d*en faire mes plaintes à la Reine , à laquelle (je ne puis m'cmpéeher de Tavouer )Je parlai avec plus de chaleur que Je ne devois. Mais on ne garde pas toujours les règles de la bienséance quand on est véritablement offensé. Je dis donc à Sa Majesté que Je n'aurois Jamais cm qu'elle eût voulu m'ôter Thonneur. « Comment , me dit cette princesse , cela pourroit-il être arrivé? Je n'en eus Jamais la pensée. — Gela est arrivé en commandant , lui ajoutai-je^ que M. Servien fût logé avant moi , lequel a si bien reconnu mon droit , qu'ayant souvent logé ensemble , il a souffert que mon nom fût écrit avant le sien; et sans que J'aie été entendu , ni messieurs les secrétaires d'Etat, nous apprenons , Madame, qu'il a obtenu un Jugement en sa faveur. > La Reine me dit ce qu'on lui avoit exposé pour rengager à donner gain de cause à Servien , et ajouta qu'il étoit ministre. Je lui répondis, avec un peu trop de chaleur, que Je n'en connoissois qu'à Charenton et aux Mathurins. Gela déplut à Sa Majesté; mais elle n'en fit rien paroitre alors , compatissant peut-être à ma peine. J'obtins même de sa bonté que nos raisons seroient écoutées , et qu'elle nous feroit droit. Le lendemain matin J'allai chez le cardinal pour lui faire mes plaintes de ce qu'il avoit pris le parti de M. Servien contre moi. Il ût ce qu'il put pour me lasser , et pour faire en sorte que mon impatience me fit retirer ; mais j'étois résolu de lui parler : de manière que , voyant que son artifice lui étoit inutile , il ne put se défendre de me voir. Je lui remontrai mon droit et le sujet de mes plaintes , et , voyant qu'il ne me répondoit rien: « M. Servien, lui dis-Je, a voulu m'attaquer , mais Je me défendrai , puisqu'on ne me rend pas justice. » Le cardinal prit occasion de me répondre : « Il s'en tirera bien; et s'il n'étoit pas assez fort, Je lui servirois de second. » Alors , sans m'étonner , Je lui répondis : « Monsieur , avec la qualité dont vous êtes revêtu et celle que vous avez en France , vous ne devriez point me tenir un tel langage. Mais ce que Votre Eminence me dit ne m'empêchera point d'aller mon chemin , et nous verrons ce qui en arrivera. » Je me retirai ; et le jour que le Roi alla coucher à Goutras je fus remis en possession de mon droit , celui de Servien demeurant pourtant en son entier; c'est-à-dire que la liberté lui fut laissée de contester au fond. La cour se rendit de Goutras à Liboume, où les députés du parlement de Paris eurent audience. Les sceaux qu*on avoit ûtés au chancelier furent donnés à M. de Ghàteauneuf , qui resta à Paris avec M. Le Tellier , pour voir ce qui
s*y passeroit et pour contenir M. le duc d^Or* léans , c'est-à-dire pour prendre garde qui! im se laissât surprendre ni par les factieux di parlement , ni par les amis du princes , ni |W ceux du çoadjuteur ; car , quoiqu'il eût peu d*» mitié pour eux , on s'aperçut qu'il avoit amÉ de la haine et du mépris pour le gouvemenMflft, M. Le Tellier remarquoit que , lorsqu'il parioitk premier à Monsieur, il avoit assez sujet d'ètn content de ses raisons; mais qu'il paroissoit tosl autre, aussitôt que le garde-des-sceanx m quelque autre l'avoit entretenu.
Notre retour à Paris fut précipité , sur me terreur panique que le cardinal ne sut dissimn 1er étant à Bordeaux , et par l'envie qu'il avok d'empêcher que M. le duc d'Orléans ne se Ht chef de parti dans les provinces qui sont au-ddi de la Loire. Je n'eus aucune part à i'accommo» dément de Bordeaux parce que Je n'étois pv dans les bonnes grâces du cardinal qui ne prs> noit conseil que de Servien , et aussi parce qv je tombai malade à Bourg. Je me trouvai hôn d*état d'entendre parler d*affaires, et J'étsli même si foible, quand le Roi en partit pour Bivdeaux , que je ne pus le suivre. Je riçus pn» dant ma maladie tant de marques des Ixintésde Leurs Majestés , que Je me crois obligé de b'm rien dire par modestie. La Reine m'ayant ooamandé de me rendre auprès d'elle aussitôt qw ma santé pourroit me le permettre , Je m'en* barquai à Blaye, où j'étois allé pour changir d*air ; et je ne fus pas plus tôt arrivé à Bo^ deaux , que J'appris que les synodes de la bantt Guienne et du haut Lanp:uedoc s'étoient assen* blés , quoique cela leur fût défendu par les éditif et qu'ils avoient eu même la témérité de dé[Nh ter au Roi. Je fus d'avis qu'on ne reçût polit leurs députés; mais Servien, ayant souteni l'affirmative au contraire , obtint qu'ils anroieit audience. Je fis ce que Je pus pour l'empêcher; et comme le droit étoit en cela de mon côtéi on me dit pour raison que si le Roi n'entendelt pas ces députés , cela produiroit un mauvais effet , et seroit mal reçu non-seulement par eenx qui les avoient députés , mais généralement fm tous les religionnaires; que, dans l'état présent des affaires^ il n'étoit pas du service du Roi de les aliéner, et qu'il y avoit même un tempém* ment à prendre avec eux , dont ils ne paroi»* soient pas bien éloignés : c*étoit de se servir de ces termes, ceux qui nous ont été dêpiUiÊ, sans nommer les synodes de Guienne et de Languedoc assemblés. Je répondis que c'étoit smver en quelque façon les apparences ; mais qa*il falloit pourtant s'assurer d>ux , et prendra garde de les faire taire s'ils vendent à manquer
DRUXIÈyS PARTIE. [l6Sl]
à ee qiiMb avoient promis. Cela fut ainsi acesrdé, à ce qo*on nous rapporta, mais ne fut fM exécuté de même ; car le Roi eut le déplailir de voir qa*uii de ses sujets lui manqua de ifipect*
La eoor se disposa à revenir à Paris ^ où les oris des princes avoient tellement gagné Tespitt de M . le duc d'Orléans , qu'il demanda qie la garde lui en fàt donnée. La cour en vit la conséquences , et ceci donna matière à pluûmn affaires. La Reine tomba malade sur la note, et fàt obligée de séjourner à Amboise , n elle eut des accidens qui firent craindre pour die à ses serviteurs, et que le Roi ne tombât MUS la conduite de monsieur son oncle. Ils tinrat entre eux des conseils pour contribuer à la Uierté des princes si ce malheur arrivoit : fojant bien que pour affermir l'autorité royale il fkiloit qu'il y eût deux partis dans la cour, puisqu'il y en avoit un de formé dont tout étoit à craindre ; que plusieurs ofûciers s'étoient don- ■és à M. le duc d'Orléans ; que des esprits factieux recherchoient sa protection , et que tous eoneonroient à le rendre puissant et à réduire Il Reine à abandonner les affaires. La santé de cette princesse s'étant un peu rétablie, Sa Ma- Jerté partit d'Amboise , et résolut, pour se fortifcr, de faire quelque séjour à Fontainebleau. H. Le Tellier vint au devant de la cour^ et ne manqua pas de confirmer ce qu'il avoit mandé qoll ne seroit point difficile de gouverner M. le dne d'Orléans , pourvu qu'il n'y eût personne nprès de lui qui pût prendre sur son esprit un iseeodant pareil à celui que le garde-des-secaux «voit prendre. Celui-ci ne disoit rien contre M. Le Tellier, et le prenoit à témoin comment fl loi avoit offert de faire arrêter M. de Beaufim M. Le Tellier convenoit de l'offre , mais il doutoit qu'il en fût jamais venu à rexécutii)n , et eroyoit en avoir des preuves bien sûres. Mdnsieor, ayant de la répugnance pour venir à Fontainebleau, faisoit bien connoltre que sa eoQseience lui reprochoit beaucoup de choses ; et il n*3r avoit rien de plus sûr qu'il prenoit des Raisons avec les Frondeurs, et des mesures pour cMgner des affaires le cardinal. Celui-ci, ne songeant qu'A se maintenir, disposa la Reine , pendant qu'elle étoit à Bourg , à voir madame la princesse et madame de Lougueville, non pas dans l'Intention de leur faire des honnêtetés , mats pour gagner M. de Bouillon ; et cela donna Heu à beaucoup de gens de croire que ce fut là qulis commeneèrent à Jeter les fondemens de eette amitié qui a duré Jusqu'à la mort de ce duc, qui ne put pas retirer sitôt du service espagnol If. de Turenne , son frère, quelque envie qu'eût
le dernier de s'accommoder et de suivre ses conseils. Madame de Longueville s'en alla de Bordeaux à Stenay, et fit au contraire tous ses efforts pour engager M. de Turenne à rester dans le parti d'Flspagne , se promettant de cette couronne une entière protection pour messieurs ses frères. Le cardinal , ne se croyant point en sûreté à Paris , dit que les affaires du Roi i'appeloient en Champagne. Il y alla , et , ayant gagné sur lui de faire de la dépense , il causa la prise de Rethei. M. de Turenne , qui craignit que, s'il ne s'avançoit pour secourir cette place , on ne lui en imputât la perte , se mit en chemin pour la secourir ; mais il fut attaqué et défait par le mareschal Du Plessis-Prasiin (i), qui avoit eu le commandement de Tarmée destinée pour la conservation des frontières. Cette victoire enflant le cœur du cardinal , il demanda I qu'on nt maréchaux de France ceux qui avoient commandé sous M. Du Plessis ; et , pour faire sa cour à M. le duc d'Orléans, il fut d'advis que d'Etampcs fût du nombre. Grancey, qui crut l'avoir aussi bien mérité que ceux-là , demanda la même grâce en menaçant , et l'obtint à cause du peu de vigueur du gouvernement. Comme il commaodoit dans Gravelines , il se mit en chemin pour y aller, et dit tout haut quMl feroit ce qu'il jugeroit à propos s'il n'étolt fait maréchal. On le fit revenir en lui accordant sa demande.
[1651] La maladie de la Reine continuoit , et M. le duc d'Orléans, qui lui rendoit tous les jours visite quand elle étoit dans son redoublement , ne lui parloit d'ordinaire que de choses désagréables. Le cardinal , croyant avoir beaucoup fait pour l'Etat, s'attribuoit la gloire d'avoir vaincu une armée qu'il n'avoit Jamais vue , et, sous ce prétexte , ses amis avoient été élevés à la première dignité de l'Etat. Son Eminence se réconcilia avec Monsieur par le moyen du maréchal d'Etampes , et cela le détermina de revenir à Paris ; mais parce qu'il craignoit le peuple , on fit si bien que le Roi alla à sa rencontre : et la présence de Sa Majesté le mettant en sûreté , il reparut en public et reprit le maniement des affaires qu'il n'avoit point abandonnées , tout éloigné de la cour qu'il étoit ; car il ne s'y faisoit rien sans la participation de Son Eminence. Cependant le cardinal y reçut deux mortifications. Le parlement ne cessoit de faire des remontrances contre lui , même en sa présence, et de le marquer comme l'auteur des troubles de l'Etat. Les Frondeurs faisoient de continuelles instances afin que les princes qui
(l)Gette btUilleftil livrée lelddécembre 1650. (A.E.)
MEMOIBBS DU COMTE DE BRIENNE
étoient à ViDcennes fussent amenés à la Bastille, et qu'on leur en confiât la garde , disant ouvertement que le cardinal se rendoit le maître de leur destinée , et que , venant à former un parti avec eux , le leur s*affoibliroit de beaucoup.
La mort de madame la princesse douairière augmenta les espérances des ennemis de ses enfans , et ceux-ci craignoient avec raison que la cour ne les livrât à la fin à ceux qui étoient contre leurs intérêts. Il étoit assez extraordinaire de voir que les Frondeurs vouloient parottre les défenseurs des princes quand ils croyoient offenser le cardinal , ne pouvant cacher la haine qu'ils avoient pour lui. Un jour je demandai à Son Eminence si elle ne se lassoit point de voir décrier sa conduite , et s'il ne vaudroit pas mieux se raccommoder avec les princes que de souffrir tant d'outrages de leurs ennemis communs. Le cardinal me répondit : ^ Si dans deux jours précis les Frondeurs n'en passent par ce que Ton souhaite , je prendrai le parti que vous me proposez. » Je lui répliquai qu'il prtt bien garde qu'il n'en fût plus temps. Il obtint de la duchesse d'Aiguillon qu'elle confieroit la citadelle du Havre au sieur de Bar, en qui il avoit une entière confiance , qui gardoit les princes à Vincennes , e^qui continua de les garder au Havre. Gela surprit et les serviteurs et leurs amis, f I y en avoit qui les croyoient perdus sans ressource, puisqu'on les changeoit de prison; et un des plus attachés à leur service m'en témoigna son chagrin. Je lui dis qu*il se consolât , parce que les princes seroient bientôt en liberté. Les raisons que je lui donnai pour le convaincre furent que nous en étions sollicités par leurs ennemis, et que Tintérét du cardinal s'y rencontrant, il ne manqueroit pas de s'y déterminer après en avoir arrêté les conditions , et pris ses précautions avec eux. C'est en quoi les ennemis des princes ne purent cacher leur désespoir ; car ils craignoient avec raison que , ne cessant de maltraiter le cardinal et d*offenser la cour, on ne vint à leur opposer des personnes capables d'arrêter leur insolence et leur présomption.
Dès que les Frondeurs surent que les prisonniers avoient été transférés au Havre , ils firent au cardinal de continuelles remontrances pour obtenir la liberté des princes , disant pour raison qu'il falloit qu'ils fussent innocens, puisque, depuis un an qu'on les tenoit en prison y on n'avoit point fait leur procès.
Le premier ministre, ne voyant pas de pouvoir se soutenir plus long-temps par l'autorité de la Reine qu'il avoit affoiblie pendant son ministère, résolut de sortir du royaume après avoir
obtenu les ordres nécessaires pour mettre I princes en liberté. Il prit même la résolution se rendre auprès d'eux et de voir s'il pourroit l disposer à entreprendre sa défense et de le pi téger. Il tint ceci fort secret ; mais le Jonr éCa arrivé qu'il avoit fait dessein de se saover da la nuit, il s*en ouvrit à quelques-uns et m' parla en présence de la Reine, ajoutant que, da les occasions où je voudrois être conseillé po le service de Sa Majesté, il me manderoit siiM rement ses sentimens. Il voulut que je lui dii quels étoient les miens sur ce qu'il alloit exéc ter, m'ayant auparavant déclaré qu'il n'en aT( point d'autres que de faire connottre au pob que ce n'étoit pas à lui qu'on en vouloit, mali l'autorité royale , étant assuré que les espr mal intentionnés ne s'empêcheroient pas de fU des choses qui ne pourroient être tolérées da une monarchie. Je le louai en le remerciant d honnêtetés qu'il m'avoit faites; mais pour Cf Son Eminence ne voulut pas être de mes ami ni que je fusse son serviteur. Il ne put dissim 1er la haine qu'il portoit à la marquise de Gan ches, ma fille ; car il me dit : « Elle s'est bi«ii d chaînée contre moi dans le carosse de niad moiselle d'Orléans. » Je l'assurai que cela d' toit pas véritable , et que ma fille et M. de 6 mâches étoient trop serviteurs de Son Eminefi pour cela. Mais il me répliqua que je me troc pois si j'étois dans cette opinion. Je lui répond alors que je ne me trompois point; mais que, si s'étoient oubliés en quelque façon à l'égard < Son Eminence , ils en étoient excusables eo < qu'ils avoient été très -maltraités. Le feu I monta pour lors au visage , et la colère lui ôlai lu raison , il me dit : » Vous montrez bien qi vous êtes mauvais courtisan ; je veux que vm sachiez que je vous considère moins que la ten sur laquelle je marche. — Vous devriez, Mm sieur, répondis-je , être persuadé de ma pn bité, et ne point ignorer que vous ne park pas à un faquin. Mais , après vous être enoiporl comme vous avez fait , je suis bien aise que vei sachiez que , sans le respect que j'ai pour 1 Reine, vous ne sortiriez pas de la ville aussi fk cilement que vous y êtes entré.» Cependant pour ne point faire de peine à Sa Mfi\je8té,j sortis de son oratoire , et j'attendis dans la chan bre pour voir si elle n*avoit rien à me coor mander.
J'appris que le cardinal, étant en particalh avec Sa Majesté , lui avoit témoigné son chagri de ce qu'elle ne m'avoit pas grondé de la boni sorte, et que la Reine lui avoit dit: «Vous an voulu pousser à bout un gentilhomme dont k actions ont dîi vous faire c*onnoltre qu'il n*éto
DKUXlktfB PA
PAS d^hnroeur à se laisser insulter impunément, et qui d'aillears ne vous a rien dit dont vous puissiez vous offenser. »
Son £minence , voulant après cela se raccommoder avec raoi , m'envoya M. Le Tel lier pour me prier d*aller dans sa clîambre. Je dis à M. Le Tdïier que je n*y avois point de répugnance , mais que j*étois bien aise de savoir auparavant de quelle manière i*Eminence me parleroit ; «ear, ajoutai -je , si c'est avec la même hauteur qo*elle Ta déjà fait, je ne pourrai me contenir. Je vous prie donc de ne me point engager à foire ce que je veux éviter. » M. Le Tellier me npondit du cardinal , et me conduisit dans son appartement , d'où je revins sans avoir aucun njetde me plaindre. Je me retirai ensuite chez ^U^^ïy appris que ce premier ministre, étant peu aeeompagné et ayant trouvé à sa rencontre les meilleurs amis, avoit pris le lendemain le chemin de Normandie , dans l'intention de traiter avec les princes et de se servir des ordres qu'il avoit obtenus , ou de les brûler sMIs étoient inutiles. Ces ordres étoient adressés à de Bar, pour exécuter de point en point ce qu'il lui ordonneroit. Les personnes qui furent témoins de ce qui se passa au Havre ont déclaré que le ordinal y parut plus humilié que ceux qu'il préteodoit n'en pouvoir sortir que par son consentement. Après quelques conférences , dans lesquelles les princes ne lui promirent ni protection ni assistance , ils furent mis en liberté (l). SonEminence passa la rivière de Somme , et se retira dans le pays de l'évéque de Liège dont il étoit assuré.
Les princes , étant arrivés à Paris , saluèrent Si Majesté; mais , craignant tout de la cour, ils s*attachèrent à M. le duc d'Orléans pour s'en Bkettre à couvert , en cas qu'ils pussent parvenir à avoir part aux conseils de Son Altesse Royale, qollsse promettoient de mettre si fortement dans leurs intérêts , qu'ils ne parottroient point divitél. Les affaires se conduisirent pour lors avec beaucoup de foiblesse. La Reine ne faisoit rien que Monsieur n'en fût averti , qui y persuadé qu'elle avoit promis au cardinal de le considérer toujours , et de faire prendre au Roi ces mêmes sentimeos, pour l'en empêcher, proposa à la Reine de faire garder les portes par la bourgeoisie. Sa Majesté y consentit, et Monsieur, pour s'assurer plutôt par ses yeux qu'en se rapportant à la fidélité des bourgeois, envoyoit souvent voir ce que faisoient Leurs Majestés. Il faisoit cependant faire des rondes par la cavalerie , et tenoit comme en esclavage ceux h qui il devoit
(I) Ils sortirent da Havre le 13 février lOM. (A. E] m. c. o. M., T. m.
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la fidélité et l'obéissance. On soupçonna, mais à mon sens , mal à propos , le maréchal de Yilleroy d'être l'auteur des mauvais conseils que pre- Qoit Monsieur. Il est bien certain que le cardinal avoit voulu engager la Reine à sortir de Paris , et que le mépris qu'y recevoit son autorité lui en avoit fait prendre l'envie; mais mettant d'un côté sa réputation en balance avec le service du Roi, et de Pautre ce qui pouvoit satisfaire une princesse aussi courageuse et aussi har* die qu'elle étoit : «Il vaut mieux, me dit-elle , souffrir, que de rien hasarder mal à propos et se déshonorer. — Madame, lui répondis-Je , la résolution que vous prenez est digne de votre courage et de votre vertu. Pour faire connottre à Votre Majesté quelle en est la grandeur. Je vais lui faire voir la facilité qu'il y auroit à la faire sortir de Paris avec le Roi ; mais après cela, je ne puis prévoir ce qu'elle aura intention de faire , car il n'y auroit rien de plus aisé que de contenter votre passion , si elle n'étoit pas soumise à la raison. »
Ghâteauneuf paroissoit si fort attaché aux intérêts de Monsieur, que la Reine ne pouvoit prendre confiance en lui. Sa Majesté lui ûta les sceaux pour en honorer le premier président Mole; mais Monsieur s'en étant plaint, elle les ôta encore à celui-ci et les rendit au chancelier. Le parlement ne roanquoit pas de s'assembler tous les Jours. M. le duc d'Orléans et les princes s'y trouvoient. J'y avois été prendre aussi ma place , pour dire à la compagnie (si je m'en souviens , avant que le cardinal eût pris la résolution de se retirer dans les pays étrangers) qu'il étoit de la prudence de conseiller à Monsieur d'aller trouver la Reine, avant que la compagnie délibérât de faire des remontrances au Roi pour éloigner le cardinal de son service , et de l'assurer que Sa Majesté étoit tout-à-fait disposée à se réunir à lui, de l'écouter et de prendre ses conseils. Comme donc J'eus ordre de me trouver dans toutes ces assemblées , on mit un matin en délibération que le Roi seroit supplié d'éloigner Mazarin de son service^ avec Servien, Le Tellier et Lyonne. Les gens du parquet en requirent la compagnie. Les plus modérés crurent qu'il falloit suivre cet avis ; mais les autres furent d'un avis plus rigoureux. Quand mon tour vint d'opiner , je dis que je prenois le plus modéré , non que je le crusse juste, mais parce que Je m'y trou vois obligé, y ayant peu d'apparence que ceux qui avoient déjà ouvert leur avis en changeassent , et que je me croyois obligé de dire que la nouvelle jurisprudence qui s'établissoit me surprenoit. «Est-ce , ajoutai-Je, un crime d'être mal avec les grands? Je ne désavoue point
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MEMOIRES DU COMTE DE BBÎENNE
que ce ne soit un malheur ; mais on ne châtie jamais un homme pour être tombé en disgrâce, quand on ne l*accuse d^aucun crime. » li y eut enûn un arrêt qui ordonna que le Roi seroit supplié d'éloigner le cardinal, Servien et Le Tcllier, et la Reine de se défaire de Lyonne. La compagnie étant levée , Je me rendis au Palais- Royal , où je trouvai Servien qui y sachant déjà ce qui avoit été résolu au parlement , me voulut remercier de la manière dont j'avols opiné. Je coupai court à son compliment , et lui fis entendre que je le recevrois si je i'avois eu en vue en opinant ; mais que, n'ayant pensé qu'à la justice et au service du Roi , j'avois la récompense que j'en devois espérer, par le seul plaisir d'avoir rempli mou devoir. Le Tellier se retira et me pria de me charger de son département , laissant Le Roi , qui étoit son premier commis , et quelques autres, pour travailler sous moi, comme ils avoient déjà fait aux voyages de Normandie, de Bourgogne et de Guienne. Quelques jours avant que Lyonne eût été obligé de se retirer , il me demanda si je serois bien aise que la Reine me fit une prière pour quelques intérêts qui regardoient le cardinal. A quoi je répondis que Sa Majesté étoit en droit de me commander ; qu'il ne falloit point s'adresser à elle , si la chose que l'onsouhaitoit de moi étoit juste, parce que le procédé peu obligeant du cardinal à mon égard ne m'empécheroit pas de faire ce qui étoit de mon devoir ; mais que , supposé que ce ne fût qu'une simple grâce dont je fusse le maître , je m'y porterois d'autant plus volontiers, que je ferois connoltre par là au cardinal que j'avois oublié tout ce qui s'étoit passé entre nous. Il s'agissoit d'une ordonnance à la décharge du trésorier de la marine, pour lui remettre une somme de trente mille écus qui avoient été adjugés au Roi, qui jusqu'alors avoit voulu qu'il en eût la disposition. Je promis ce que l'on souhaitoit de moi, et je signai le même jour cette ordonnance. Cela m'attira une lettre fort civile de Son Eminence , qui, pour me remercier, se servit presque des termes qu'employa la reine de Saba pour flatter Salomon. Je répondis à cette lettre comme je devois. La majorité du Roi s'approchant , on vit bien que Monsieur se seroit volontiers soumis à la Reine pour rentrer dans ses bonnes grâces, sans une chose qui l'en empéchoit : c'étoit la crainte qu'il avoit d'être arrêté en venant trouver Sa Mi^jesté; car la bourgeoisie, dont il se
(I) ÀTant de se rendre en GoleoDe, il y eut à Chantilly on grand conseil, composé des princes de Condé, des ducs de Nemours et de La Rochefoucauld , de Viole, Lenet, etc.. dans lequel le parti des princes se décida à
faisoit fort, u'étoit plus armée. M. le prince faisoit aussi des avances pour le même sujet ; mah c'étoit seulement à dessein d'amuser la cour, el de donner le temps à ses troupes de passer danf le service d'Espagne, qu'il vouloit embrasser. Monsieur, sans peut-être savoir ses fntentioDS^ les favorisoit , empêchant qu'on ne fît séparer les troupes , en leur ordonnant de servir dans différentes armées. Je conseillai à la Reine d( s'en assurer, et de les faire tailler en pièces si elles faisoient mine de désobéir. L'ordre en ftal donné au maréchal d'Aumont , qui commandoil l'armée, et au marquis de Gastelnau, qui ser* voit sous lui en qualité de lieutenant-général. Je veux croire qu'ils tirent leur devoir; mais le soldats, ayant pris les devans, entrèrent dan) le pays de Liège avant qu'on les eût joints. S l'on se fût pressé davantage , on les eût ou dis sipés ou retenus dans le service du Roi. M. 1( prince, ne se croyant point trop en sûreté à h cour, prit prétexte d'aller prendre possession d( son gouvernement de Guienne (1), s'étant dé mis de celui de Rourgogne , dont le duc d'Eper non fut pourvu. Son frère et sa sœur se retiré rent en Berry sous les mêmes prétextes. Les ap parences sont qu'ils s'étoient assurés de Mon sieur, qui leur avoit promis de se déclarer pou eux si le cardinal revenoit en France, jugean bien qu'il feroit de son côté tout ce qu'il poorroj pour cela , et que c'étoit toujours l'inclination c la volonté de la Reine. Cependant Sa Majesté étant pressée par madame d'Aiguillon qai e avoit été recherchée par Monsieur, lui fit éerii qu'il eût à se retirer en Italie , parce que M séjour sur la frontière donnoit des soupçons plusieurs personnes. J'en expédiai et signal I dépêche : ce qu'il ne m'a jamais voulu pardon ner jusqu'à la mort. Il est bon de remarquera l'envoi et la réception de cette dépêche , parc qu'il eu sera fait mention ailleurs. Le jour qa le Roi devoit être déclaré majeur étant fort pro che , les frayeurs de Monsieur augmentèrent d telle manière , qu'il ne venoit plus au Palais Royal. 11 se tenoit, sous différens prétextes, bor de Paris, et alloit souvent à Limours. On Doa commanda, au duc de Damville et à moi, d'al 1er trouver ce prince pour le convier, de la par de Leurs Majestés, d'assister au lit de Jostle auquel le Roi seroit déclaré majeur. Il nous pa rut que ce prince y avoit de la répugnance, € qu'il ne put déguiser le véritable sujet de soi
faire alliance avec TEspagne et la guerre au Roi d France. ( Voyez , à ce sajet , la partie inédite des Mé moires de Lenet (page 527) que nous ayons publiée dta cette série.)
DEUXIEME PAHTIE. [lG5l]
appréhension ; et sur œ qae Je lui dis qu'elle étoit sans fondement, il me répliqua : « J'ai offensé la Reine 9 ayant été caase que le cardinal a été chassé dn royaume. Ainsi Je ne puis me fier à dle^ ni me trouver en lieu où Je puisse être arrêté. — Plusieurs, lui répondis-Je, ont offensé Sa Majesté pour avoir contribué à la même chose, et cependant aucun d'eux ne feroit difficulté de se fier à sa parole. — Mais , me dit-il, j'ai encore plus à craindre que les autres, parce que je suis bien plus élevé qu'eux , et que j'ai donné plus de chagrin à la Reine. » Je pris la liberté de lui parler ainsi : « Dans six mois que je reviendrai trouver Votre Altesse Royale pour lu convier de revenir à la cour, voQS y aurez encore de la répugnance. Je vous presserai pour m'en déclarer le sujet, et vous médirez alors pour raison : « N'ayant pas voulu me trouver au palais quand le Roi a été déclaré majeur, je l'ai offensé, et je crains qu'il n'en ait du ressentiment. » Ainsi, Monsieur, vous refuserez toujours de rendre aucun service à Sa Majesté. H faut donc (pardonnez-moi si je parle si librement) que vous ayez une si grande aversion pour sa personne , qu'elle puisse vous porter à attenter à sa couronne; et votre crime, si cela étoit , trooveroit son excuse dans le grand bien
qoe vous vous en seriez proposé — Me
croyez-vous, interrompit-il, assez méchant pour aToir nne semblable pensée ? — Non , Monsieur, loi répondis-je ; mais puisque vous la détestez , pourquoi ne voulez-vous point recevoir la récompense que vous avez méritée par tant de services , et ne pas tenir une conduite qui puisse élever au trône une de mesdames vos filles? — Tune est trop vieille , me répliqoa-t-il , et l'autre trop jeune, ainsi je ne m'en flatte pas ; car qoand même la seconde seroit en âge d*étre mariée, on se moqueroit encore de moi. — Vous ne perdrez rien , lui dis-je , en satisfaisant à votre devoir, et vous mériterez l'approbation des gens de bien. Vous aurez la satisfaction de voir qu'ils vous plaindront tous. » Quoique ce prince ne voulut point me déclarer s'il viendroit à Paris ou non , je jugeai qu'il n'y manqueroit pas , mais qu'il y arriveroit tard , qu'il se rendroit le lendemain au Palais, et qu'il se retireroit ensuite à Limours, aussitôt que la cérémonie de la maJcNrité seroit finie; ce qui fut ainsi exécuté.
Le Roi n'eut pas plus tôt été déclaré majeur, qall ôta les sceaux au chancelier pour les donner au premier président Mole. Il établit Ghâteauneuf chef de son conseil, et partit ensuite pour Fontainebleau, où il fit quelque séjour. Je m'y rendis deux jours après Sa Majesté. Je trouvai qu'on lui avoit fait prendre la résolution
d'aller à Rourges : ce que j'appris par un d« ceux qui eurent part au conseil, et qui me demanda en présence de la Reine si je ne l'approuvois pas. Ma réponse fut que, pour être d'un tel avis , il falloit être assuré que M. le prince de G)nti n'y eût point fait entrer de soldats; qu'il n'étoit pas le maître de la bourgeoisie , et que s'il y avoit une garnison dans Rourges, le conseil qu'on avoit donné au Roi me paroissoit bien hardi. Je ne m'attendois point à la réponse qu'il me fit, qu'il y avoit beaucoup de gens qui ne le vouloient donner qu'à coup sûr. Me sentant piqué d'un tel discoui's , je lui répondis : « Nous nous connoissons de longue main. Vous êtes brave a Fontainebleau; mais je crains fort que demain , quand nous serons vers la rivière de Loire, vous n'ayez peur ; et pour lors je serai brave à mon tour. » M. de Châteauneuf, qui étoit présent et qui avoit part à ce conseil , ne dit rien.
La cour partit de Fontainebleau le surlendemain , alla loger à Montargis, et le jour suivant à Gien , où la nouvelle s'étant répandue que le prince de Conti avoit fait entrer dans Rourges deux ou trois mille hommes de pied et quelque cavalerie, la même personne dont j'ai parlé, m'ayant rencontré auprès de la Reine et m'ayant exposé ce qu'elle sa voit, me demanda ce que je croyois qu'il y eût à faire. Je lui dis d'aller à Rourges. « Mais quoi! me répliqua-t-elle, les ennemis en sont les maîtres , y ayant fait recevoir une forte garnison. »» Je ne pus alors m'empécher de lui répondre en souriant : « Je vous avois bien dit à Fontainebleau que vous y étiez brave , et que j'avois peur ; mais que quand nous serions sur la Loire je serois brave à mon tour, et que la peur passeroit de votre côté. Afin que vous ne croyiez point que je parle comme un insensé, je vous dirai naturellement ce que je pense : c'est qu'il n'y aura pas plus de honte à se retirer ou à Nevers ou en Lyonnois , ou bien en Rourgogne , après avoir baisé le verrou des portes de Rourges, que d'y aller partant de ce lieu. Il ne nous est plus permis de faire un pas en arrière : il faut hasarder tout. Qui sait si l'avis qu'on nous a donné est véritable et ce que Dieu voudra faire pour nous? Il pourra bien arriver que les habilans de cette ville, étant piqués de ce qu'on s'est méfié d'eux , feront quelque mouvement dont nous pourrons profiter. » Gela lui redonna du courage ; et Ghâteauneuf, qui se promettoit beaucoup des habitans, avec lesquels il avoit toujours conservé quelque intelligence , leur ayant même promis le démolissement de la grosse tour de leur ville s'ils témoignoient de la fidélité au Roi , conclut que
MRMOtBBS DU COMTE DE BRIENNB
Sa Majesté continucroit son voyage et ne feroit que de très-petites journées; qu*ainsi on auroit le temps de délibérer sur ce qu*on auroit à faire, r/ordre ayant été donné pour aller à Aubigni , Leurs Majestés u*y furent pas sitôt arrivées^ qu*un échevin , député de la maison de ville de Bourges , s*y rendit pour les assurer de la fidélité des habitans^ etquHslessupplioientde s'avancer, voulant leur remettre leur ville. On peut juger si cette nouvelle fut bien reçue. La cour continua son chemin , et Tévénement fit connoitre que cet échevin n*avoit rien avancé que de vrai. On eut aussi la nouvelle qu'une compagnie de cavalerie , levée sous la commission du prince de Cont: , avoit été défaite , et que ce prince, madame de Longueville, sa sœur, et ceux qui étoient auprès d'eux, étonnés de tous les avantages de la cour , se disposoiént à quitter le Berry et à aller à Bordeaux se joindre au prince de Condé. Les troupes du Roi qui parurent, servant à augmenter leur peur, ils exécutèrent ce quils avoient projeté ; et le Roi , pour récompenser la fidélité des habitans de la ville de Bourges, en fit démolir la tour. Châteauneuf fut d'avis que la cour allât à Poitiers; et les serviteurs du Roi , qui étoient restés à Paris , qu1l ne falloit point s'éloigner de cette capitale, mais au contraire s'en approcher. J'étois de l'avis de ceux-ci; mais M. de Châteauneuf me fit changer, en me montrant des lettres qu'il avoit reçues de Poitiers , qui portoient que le prince de Gondé y étoit attendu , et que , s'étant rendu maître de cette grande ville , il s'assureroit parlà des provinces dont elle est la capitale, comme l'Angoumoiset la Saintonge , et même laGuienne, dans laquelle il étoit si puissant qu'il partageoit en quelque façon la monarchie avec le RoL Je crus, aussi bien que M. de Châteauneuf, qu'il falloit prévenir le mal , et que Leurs Majestés partissent au plus tôt de Bourges pour se rendre promptement à Poitiers. Avant que la cour se fût mise en chemin , je reçus une lettre du cardinal , bien différente de la première qu'il m'avoit écrite, et qui étoit la réponse à la mienne, qui étoit jointe à celle du Roi , et dont il a été fait mention. Elle contenoit : qu'il avoit l'expérience que ceux qui étoient en mauvaise fortune ne conservoient point d'amis; qu'il étoit surpris que je lui eusse conseillé et même prescrit , par une lettre du Roi , d'aller en Italie, puisqu'il n'avoit pu obtenir les ordres sans lesquels il n'y seroit pas en sûreté ni en état de servir Sa Majesté. Cette Eminence, se figurant que je ne parlerois point de cette belle lettre, et affectant de la rendre publique, en fil courir des copies par toute la cour, avant qu'elle
m'eût été rendue. Je pris mon parti sur-le-charop, qui fut de la portera la Reine, et de la supplier de la voir et de me permettre d'y faire réponse. Sa Majesté s'en défendit assez long-temps; mais, étant pressée par mes importunités, elle la prit et me la rendit le lendemain , en me disant : « Il faut excuser le chagrin du pauvre car dinai qui souffre. Je vous permets d'y faire réponse, mais je veux qu'elle soit honnête. » Je me servis de la permission qui m'avoit été donnée, et je ne dépassai point les règles de la bienséance. Je commençai ma lettre par dire que le secrétaire qui avoit écrit celle que je venoU de recevoir avoit pris un chiffre pour un autre; qu'il n'y avoit point d'honnête homme dans le royaume qui pût croire que , si j'avois promis moU' amitié et mes services à quelqu'un, Je fusse capable de manquer à ma parole, parce qu'il seroit tombé en disgrâce. Que la lettre dont il se plaignoit m'avoit été commandée , et que je n'avois pas oublié de remontrer que les diffl* cultes qu'on faisoit de lui accorder ce qu'il demandoit étoient une cause légitime de le dispen ser de ce qu'on vouloit de lui. Et puis je finis* sois par les complimens ordinaires.
Le Roi , ayant résolu de s'avancer en Poitou ordonna au comte d'Harcourt , qu'il avoit déclaré général de ses armées , de le suivre : a qu'il fit en s'avançant du côté de La Rochelle et se rendit maître de la tour. Il passa ensuite en Angoumpis, et il voulut tenter le secours d< Cognac; mais comme il n'étoit point en lieudi le pouvoir hasarder , Dieu fit une espèce de mi racle en faveur du Roi ; car les grandes eao) rompirent le pont qui donnoit communicatioi au quartier du prince de Condé , qui fut charge par le comte d'Harcourt , qui , s'étant prévalu d< l'occasion , s'en rendit le maître ; et , par l( moyen de quelques bateaux qui lui furent en voyés par ceux de la ville de Cognac, il y fit en trer le secours. M. le prince , surpris de ce mal heur et de la résolution du comte, prit celle di lever le sié.ge , et M. d'Harcourt celle de le pour suivre. Il défit une partie de ses troupes à Toq nay-Charente^ et le poussa jusque sur la Dor dogne , sur laquelle Son Altesse s'embarqua pou passer à Bordeaux , d'où M. le prince se rend! dans la haute Guienne. 11 y voulut prendre Ml radoux , où les régimens de Champagne et d'An vergne étoient entrés , et qui se défendirent i bien qu'ils donnèrent le temps au comte d'Har court de s'avancer. M. le prince, craignant d'« venir aux mains avec lui , prit le parti de se re tirer : ce qu'il ne put faire sans avoir une parti* de son armée défaite. Le l)on traitement que h Reine avoit consenti qui fut accordé à ces deoi
DRUllàMR PAXITIB. [lfi5f]
iz^
régimens, sauva la Guienne ; car, ayant eu des reeraes considérables , ils se trouvèrent par là eoétat de faire cette belle défense où Ils acquirent tant d*honneur. G*est ce que Je dis dans la suite au cardinal , quand il me reprocha d*avoir mal ménagé la bourse du Roi. Il faut croire qu'étant averti de la manière dont les affaires prospérolent , s'il en eut de la joie , il ue laissa pas de craindre qu'on ne les ôtât point des mains de ceux qui les faisoient si bien réussir : ce qui loi fit prendre la résolution de revenir à la cour. D'an autre côté, son naturel timide lui représentoittant de périls, qu'étant combattu de deux passions différentes , il ne savoit quel parti prendre; mais il paroissoit que, pourvu qu'il fût mandé et qu'on levât des troupes pour sa sûreté, il ne demandoit pas mieux que de revenir. Il écrivit même qu'il avoit une armée qu'il vouloit amener au Roi; mais elle étoit réduite à sa leole maison : et si Sa Majesté n'avoit pas ordonné au maréchal d'Hocquincourt d'en lever une, de se mettre à la tête et de conduire le cardinal , il se seroit bien donné de garde de passer la Meuse. Il avoit des amis à Poitiers ; oiais ce n'étoit pas d'eux qu'il étoit si bien servi que de ses ennemis , qui , pour s'insinuer dans l'esprit de la Reine , lui proposoient tous les joors de faire revenir cette Eminence. J'étois le seul d'un avis contraire, parce que Je prévoyois qu'il ne seroit pas sitôt rentré dans le royaume , qoe la ville de Paris et Monsieur se déclareroient contrôle Roi. La Reine écoutoit les raisons des uns et des autres sans déclarer sa volonté. Je dis un Jour à MM. de Ghâteauneuf et de Yilleroy : « Si vous croyez qu'il soit hors du service du Roi que le cardinal revienne , avouezle. Bien loin de m'y opposer. Je seconderai vos desseins. Mais si vous en avez d'autres que ceux qne vous faites paroître, à quoi bon dissimuler ? » lis se mirent à rire , sans vouloir s'expliquer davantage. Cela m'obligea de leur ajouter : « Vous en serez sûrement les dupes ; vos finesses n'empêcheront point qu'il ne revienne. La Reine, qui le fiera à moi , m'en dira le jour et le moment; et ce sera de ma plume qu'il en recevra l'ordre do Roi, tandis qu'aucun de vous n'en aura connoissance. » Ge que J'a vois prédit arriva; car si la Reine voulut bien me faire part de son secret , Je puis assurer qu'elle ne s'en est pas repentie. Pendant le séjour que la cour fit à Poitiers , le doc de Mercœur , qui avoit épousé une nièce du cardinal , voulant intimider ceux qu'il savoit n'être pas dans ses intérêts , me dit d'un air un peu cavalier, que cette Eminence avoit des amis qui , ayant une bonne épée , tireroient raison de ceux qui s'opposeroient à son retour. Je souffris
cela sans rien dire la première fois ; mais M. de Mercœur me l'ayant répété une seconde, Je lui répondis d'une manière à lui faire connoltre que Je ne craignois point ses menaces , et que Je ne tenois en rien ma fortune du cardinal. M. de Mercœur ne m'entendit pas ou ne voulut pas m'entendre, et nous nous séparâmes.
La cour étant encore à Poitiers , Yineuil , qui appartenoit à M. le prince , entreprit d'aller de Bordeaux à Paris , étant chargé d'une lettre de créance de la part de son maître pour M. le duc d'Orléans, et de quantité d'autres lettres. Et comme il craignoit d'être arrêté , il crut qu'il se garantiroit de cet accident s'il m'écrivoit pour obtenir un passeport , avec lequel il pourroit achever son voyage. Son intention n'étoit pas de me faire rendre sa lettre , mais de l'envoyer à la poste en cas qu'il fut arrêté. Etant entré dans la ville, il crut qu'il la traverseroit sans y être vu de personne de sa connoissance : ce qui ne lui réussit pas comme il pensoit, car il fut rencontré dans la rue par Bois-Dauphin y intime ami de M. de Ghâteauneuf, par lequel ayant été arrêté, il ne trouva point de meilleur expédient pour s'en débarrasser que de dire: « J'ai été trois heures avec M. de Brienne, Je l'ai informé de toutes choses , et il m'a donné un passeport pour continuer mon voyage en assurance. » Bois-Dauphin , curieux de savoir ce que J'avois pu apprendre de Vineuil, courut chez M. de Ghâteauneuf pour lui dire la rencontre qu'il avoit eue , et il le pressa de lui faire part des nouvelles dont sans doute Je l'a vois informé. M. de Ghâteauneuf soutint qu'il ne pouvoit pas être véritable que Yineuil eût été avec moi autant de temps qu'il l'avoit dit , parce que nous avions passé une partie de l'après-midi ensemble , et que d'ailleurs il y avoit bien peu d'apparence que , si J'avois eu des lettres de Bordeaux , Je ne lui en eusse rien dit , à cause de l'étroite liaison qui étoit entre lui, M. de Yilleroy et moi ; laquelle , pour parler à notre honneur , fut si sincère , que le service du Roi en alloit bien mieux , nous entrecommuniquant ce qui étoit de quelque conséquence. Nous étions même si souvent assemblés que ceux qui avoient des affaires à nous proposer étoient expédiés avec une telle diligence qu'ils en étoient surpris , n'ayant point oublié que la moindre affaire dont il falloit parler au cardinal leur faisoit perdre bien du temps et dépenser beaucoup d'argent inutilement. M. de Ghâteauneuf ayant pourtant quelque méfiance que J'aurois voulu lui cacher ce que Yineuil m'avoit dit , ou que j'agissois peutêtre par l'ordre de la Reine , envoya à cette princesse un homme de sa part pour lui dire ce
MEMOIRES DU COMTE DE BBIENNE y
que Bois-Dauphin lui avoit exposé. Sa MajeSté lui ût réponse qu'elle doutoit que cela pût être vrai , parce que Je ne l'en avois pas informée , ni pris son ordre pour expédier le passeport dont Vineuii se vantoit. Mais comme il naît facilement du soupçon dans l'esprit des princes, quelque confiance qu'ils puissent avoir en leurs serviteurs , la Reine , désirant savoir ce qui s'étoit passé , m'envoya quérir , et me demanda si J'avois vu Vineuii. Sur ce que Je lui répondis que non , elle s'étendit sur toutes les choses qui lui avoientété rapportées. Je crus qu'il étoit de mon intérêt et de mon devoir de faire perdre à Sa Majesté la mauvaise impression qu'elle auroit prise et qu'on pourroit lui faire prendre , en lui soutenant que Je lui avois celé la vérité , quoique ce fût une chose que Je ne dusse point appréhender , lui ayant donné en tant de rencontres des preuves de ma fidélité. Pour y réussir , et faire connoltre à Ghâteauneuf qu'il n'avoit pas fait à mon égard ce qu'il devoit dans cette rencontre^ Je dis à Sa Mi^esté : « Madame , puisque Vineuii a été assez imprudent pour passer par cette ville , et assez indiscret pour s'y être entretenu avec Bois-Dauphin , il pourra être assez téméraire pour ne se pas presser. De sorte que , si Votre Mi^esté l'avoit agréable , Je ferois partir en diligence un courrier chargé d'un ordre pour le faire arrêter en quelque endroit qu'il se pût trouver. Peut-être que cela nous réussiroit , et que nous tirerions de lui des lumières qui ne seroient pas inutiles au service du Roi ; car il est certain qu'il ne m'a ni vu ni rencontré. — Quoique Je sois bien persuadée , me répondit cette princesse , de la vérité de ce que vous me dites, Je vous avouerai quej'aurois beaucoup de Joie s'il pouvoit être pris. » Je fis expédier un ordre tel qu'il falloit pour faire arrêter Vineuii , et J'en chargeai un courrier , en lui recommandant de faire la dernière diligence et de s'informer par les postes s'il y avoit passé ; et , quand il en auroit appris des nouvelles , de faire si bien qu'il le pût Joindre. Je préférai un garde de la Reine à d'autres courriers qui étoient à ma suite, parce qu'outre qu'il oonnoissoit Vineuii , on n'eût jpu m'accuiser de l'avoir voulu favoriser si l'on n'avoit pas réussi. Le courrier n'eut point de ses nouvelles Jusqu'à Châtellerauk, parce qu'il ne changea pas de cheval ; mais il apprit seulement qu'il y avoit passé un homme suivi d'un autre. Il continua sa route Jusqu'à.... , où il sut du maître de la poste que Vineuii étoit chez lui et devoit continuer son chemin par celui des courriers. Celui-ci ayant eu un cheval frais, parce qu'il étoit connu du maître des postes , prit les devans, arriva à Loches, et fit voir au com-
mandant l'ordre dont il étoit chargé. Il lui promit de l'exécuter , supposé que Vineuii passât. A peine les ordres nécessaires pour sa capture avoient-ils été donnés , qu'il parut. Le commandant l'arrêta , le fit conduire au château , et, prenant les lettres dont il le trouva chargé, il en fit un paquet qu'il donna au courrier, et qu'il m'envoya. Celui-ci fit une-pareille diligence pour revenir ; et ayant su que j'étois à la messe, il m'y vint trouver et me rendit compte de son voyage en me remettant le paquet. Cela me causa d'autant plus de Joie que Je savois celle qu'en auroit la Reine , et que ma conduite se trouvoit Justifiée par là. Je me rendis auprès de Sa Majesté qui étoit alors à sa toilette, et qui venoit d'apprendre par le maréchal de Villeroy que Vineuii avoit été arrêté. Il ne le disoit que par conjecture. M'ayant vu appuyé sur le courrier, il raisonnoit de cette manière : « Si Vineuii n'avoit pas été Joint , le courrier l'auroit suivi ; mail puisque le courrier est de retour ^ c'est une mar< que que Vineuii est arrêté. » Je présentai à II Reine les lettres qu'on lui avoit trouvées , doni il y en avoit une entre autres qu'il m'écrivait datée de Virone, par laquelle il me prioit qu*ii me pût voir en passant à Poitiers , et de lui obtenir un passeport du Roi pour aller à Paris, oî il étoit envoyé par M. le prince chargé de lettre pour Monsieur. Toutes ces lettres furent ouvertes, à la réserve de celles qui s'adressoient i Monsieur. Après qu'elles eurent servi à divertii la Reine , on les lui renvoya avec le passepor qu'il avoit demandé.
Quelques Jours après , Leurs Majestés réso* lurent de faire revenir le cardinal , soit par m effet de leur Iwnté, ou à sa sollicitation. La letlr du Roi que J'eus ordre de lui écrire étoit si près santé qu'elle ne lui laissoit pas la lilierté de dé libérer sur ce qu'il avoit à faire , ni d'y formel la moindre difficulté. Je fis aussi une lettre pour le maréchal d'Hocquincourt , par laquelli il lui étoit enjoint d'accompagner Son Emi' nence. On eût bien voulu aussi lui donner uw patente de général d'armée; mais parce que H sceau étoit à Paris, on craignoit que, Teii' voyant pour l'y faire apposer, le dessein qa'oi avoit ne fût découvert. La Reine agitant h question pour savoir si sans cette patenti M. d'Hocquincourt pouvoit commander , Je k résolus en disant que les maréchaux de France pour commander les armées, n'ont pas besoii d'un autre pouvoir que du leur; mais que poai donner bataille , recevoir à capitulation oeo3 qui sont dans une place, et imposer sur les su Jets du Roi , on avoit Jugé qu'il leur falloit un patente, par laquelle ils étoient aussi autorisé
DKUXIÈMB PAfiTlB. [iG^l]
d'ordonner du paiement des troupes et des deniers de Sa Majesté. Je fis toutes ces dépêches avec un si grand secret , que ni Ghâteauneuf , ni Villeroy , ni le garde-des-sceaux , auquel on CDvoyoit des commissions à sceller, n'en eurent aocane coonoissance. En gardant pour Le Teliier le même secret que j*avois eu pour les autres, je ne laissai pas de l'avertir qu'il étoit temps qu'il vint reprendre l'exercice de sa diarge. Il se souvint de ce que je lui avois promis, et , m*entendant à demi-mot, il se mit en chemin sans en rien dire qu'à ses plus intimes amis.
Vineuii prit aussi la résolution de retourner i Bordeaux, et , craignant que les lettres qu'on loi donneroit ne le chargeassent trop ou son ^aiet, il se ût suivre par un officier du prince de Gcmti. Cet officier n'étoit pas nommé dans 80D passeport. Il lui laissa toutes les dépêches qa'on ponvoit avoir la curiosité de voir ; il arriva en cet équipage àPoitiers^ où on lui garda la foi du passeport , mais non pas à l'autre , qui, n'y étant point compris, fut arrêté. Les dépêches dont on le trouva chargé ayant été vues, il s'en trouva une écrite en chiffres d*une personne de la cour , à laquelle on en fit reproche, parce qu'on connut par là qu'elle avoit des intelligences avec les ennemis du Roi. On résolut demander le garde-des-sceaux, parce qu'on craignoit que Monsieur ne se saisit du sceau poor autoriser ce qu'il voudroit entreprendre. Ofl doutoit pourtant qu'en lui envoyant un ordre pour revenir il le pût exécuter, parce qoe , s'étant toujours fait connoitre pour un des plus zélés serviteurs du Roi et incapable d'avoir peur mai à propos, il étoit à craiudre que, pour afToibiir d'autant le conseil , on ne le retint à Aurls , on qu'on ne lui ôtât le sceau par violence. Je dis à la Reine que je répondois que H. Mole mettroit plutôt le sceau en pièces que de se le laisser ôter par force , et que , s'il ne pouvoit en apporter les morceaux, il me les enverroit pour les remettre au Roi; que je ne pouYOis me persuader qu'on usât de voies de taïi contre ce magistrat pour le retenir ; mais que ce n'étoit pas une chose qu'on pût garantir. Cepoidant ce qu'on craignoit n'arriva point; et le garde-des-sceaux , ne trouvant aucune difficulté à sortir de Paris, se rendit à Poitiers , en conformité de l'ordre qu'il avoit reçu. Le Tellier , suivant les nouvelles qu'il avoit eues de ses amis, y arriva avant le cardinal , et y fut aussi bien reçu que M. Mole , qui ne fit point de difficulté de céder la première place dans le conseil à M. de Châteauneuf. Cela fait voir que celle de garde-des-sceaux ( et par conséquent celle de
chancelier ) n'est point fixe , comme on l'avoit publié autrefois ; mais , pour n'occuper pas la première charge, la pr^idence du conseil ne leur appartenoit pas moins. Le chancelier en avoit été privé par Monsieur , par M. le prince et par le cardinal , s'étant ingérés pendant la minorité , non-seulement de signer les arrêts , mais même de recueillir les voix : ce qui étoit une entreprise contre l'autorité royale , comme l'exemple qu'on alléguoit de ce qui avoit été consenti en faveur du détunt prince de Condé par le traité de Loudun , dont la mémoire dcvoit être étouffée , cet expédient n'ayant été pris que par les ennemis du chancelier de Sillery , qui se croyoient dans la nécessité d'en sacrifier l'autorité, ou de rentrer dans la guerre civile. Ce furent au moins les bonnes ou les mauvaises raisons qu'on allégua ; mais il faut se souvenir que les monarchies doivent être gouvernées par de justes lois ; et comme l'exemple est la dernière des raisons, il n'établit jamais rien de soi , et ne doit être proposé que pour soutenir ce qui est juste.
[La chambre des communes d'Angleterre , après avoir deffendu de reconnoistre pour Roy le fils de Charles T' , et s'être déclarée en République, en donna part à tous les Ëtats, excepté au roy de France. Les grands succès remportés en Irlande par Cromwel , pendant l'année précédente, et rien ne faisant prévoir un revers qui fit changer de face aux affaires , le Roi se décida à reconnottre le nouveau régime d'Angleterre, et je fus chargé de transmettre des instructions plus précises à M. Gentillet , notre agent à Londres , pour tâcher de renouer avec ce gouvernement. Elles étoient datées du 7 avril lG5t et ainsi conçues :
« Je me suis assez expliqué des intentions de Leurs Majestés et de leurs dispositions à recognoistre le nouveau régime , si de leur part ils font des avances nécessaires , en faisant passer en ce royaume un envoyé ou un ambassadeur , ce qui nous engageroit à en user de la même sorte en leur endroit, en faisant aussi partir d'ici une personne de la même qualité, chargée des pouvoirs et instructions pour agir avec la République, dans le sens de ma dernière lettre , que vous aurez à suivre. Je vols bien qu'il y a du malentendu dans la fierté des leurs ; mais comme ils ont envoyé chez tous nos voisins donner part de l'établissement de leur République, Ils peuvent bien juger que nous ne pouvons pas faire avec bienséance oette démarche de les rechercher les premiers : ainsi je pense que , vous laissant entendre que ceux qu'ils en-
UEMOIBBS DU COMTE DE BBUlNMB
voyeront seront bien receus , Je ue fais aucun doute qu'ils ne dépêchent bieutost quelqu'un vers nous pour y négocier leurs intérests. Le premier article doit estre la cessation de toutes prises sur mer et des défenses aux sujets de part et d'autre d'en faire plus aucune , afin de faciliter la justice qui doibt estre rendue aux uns et aux autres de toutes les déprédations ci-devant faites. Je me remets sur tout cela à ma précédente ; et quoyqu'il y ait eu depuis mutation de ministre, on ne changera pas pour cela de sentimens; ainsi, après que vous aurez agi pardelà à l'effet qu'on s'en propose , vous pourrez vous retirer, et seray bien aise que vostre voyage ayt produit quelque effet.
» Je suis , etc. »
Mais ceux de cette République reçurent assez mal ces avances de la part de Leurs Majestés , et nous obligèrent de rappeler M. de Gentillot : ce qui eut lieu par la dépêche suivante , datée de Paris du 21 du même mois :
« Monsieur , j'avois une dépêche toute preste à vous envoyer, elleestoit même signée, par laquelle je vous donnois des ordres de la part de Leurs Mi^estés , qui eussent été agréables au nouveau régime d'Angleterre, s'il né vous eût poussé hors du royaume avec tant de précipitation; mais ayant appris par vostre dernière que vous partiez de Gravesende et que vous passiez en Hollande, j'adresse à M. Brasset celie-cy , par laquelle vous aurez le tesmoignage du bon devoir que vous avez rendu pendant vostre séjour à Londres , et que Leurs Majestés en ont receu satisfaction, ayant eu bonne connoissance de votre zèle à leur service et de votre prudente conduite. Vous pouvez, au lieu où vous êtes, faire remarquer à quelques-uns de i'Estat , avec lesquels vous avez habitude, combien seroit dangereuse et préjudiciable leur alliance avec cette République naissante, qui ne cherche qu'à s'affermir pour ruiner celle des Etats-Généraux avec plus de facilité , comme il est évident qu'ils en viendront à bout, sous prétexte d'amitié. Vous rendrez compte à M. de Bellièvre de toute votre négotiation, et en son absence à M. Brasset , et ferez ce qui vous sera conseillé pour agir et pour parler à l'avantage du service de Sa Majesté, qui vous laisse la liberté de venir icy, ou de demeurer par-delà. »
Vers la fin de mai , nous fûmes informés de l'état assez favorable de l'armée du roy d'Angleterre , réunie en vertu de son traité avec ceux du royaume d'Ecosse : ce qui réjouit fort notre
cour, et la valeur et diligence dudit Roy nous fit concevoir bonne espérance de ses affaires , et qu'il pourroit prendre de tels avantages en Ecosse, que son parti seroit relevé. Lorsque J'en donnai part à la reine d'Angleterre, Je la trouvai desjà advertie de ces bonnes nouvelles par un gentilhomme arrivé tout fraîchement de La Haye. M. Gentillot, qui s'y étoit aussi retiré en quittant l'Angleterre , eut ordre de continuer de nous mander les nouvelles qu'il auroit de ee pays, et surtout de veiller à ce quefesoient Ici Auglois auprès des Etats , et d'en tenir informé M. Brasset, qui devoit mettre à profit ces nouvelles, selon les instructions plus particulières qu'il avoit déjà.]
[1652] Leurs Msyestés commençant à dire ouvertement qu'elles avoient mandé le cardinal (1), l'on publioit qu'il amenoit avec lui une armée ; mais l'on vit dans la suite qu'il ne fut etcortéquedes seules troupes que le Roi avoit fait lever. Tout lui faisoit peur, et les moindres obstacles qu'il rencontroit dans son chemin lui caih soient du repentir d'être rentré dans le royaume; mais faisant , pour ainsi dire , de nécessité vertu , et le duc d'Orléans , au lieu d'envoyer des troupes pour s'opposer à son passage, ayant envoyé des conseillers du parlement , il pasM les rivières , où il eût été facile de combattre les gens qu'il avoit avec lui. Un petit désavantage lui auroit fait prendre le parti de s'en retourner. Gomme il s'avançoit. Le Tellier alla au devanl de lui et en fut fort bien reçu. Le' cardinal vonloit lui persuader qu'il Tavoit toujours regardé comme son meilleur ami , et lui faisoit oublie! qu'il avoit offert sa charge au président Viole, pourvu qu'il lui ménageât l'amitié de M. Il prince. Le maréchal de Villeroy eût bien voah suivre l'exemple de Le Tellier; mais il étoit retenu par la crainte qu'il avoit d'être blâmi s'il se séparoit du Roi , qui prit la résolutloi d'aller au devant du cardinal. Nous fûmes. M. de Châteauneuf et moi , les seuls qui voulûmes attendre à Poitiers, dans l'appartemett de la Reine , afin de n'être pas obligés de nom trouver chez lui à sou arrivée. La foule y fli très-grande, comme c'est la coutume de b cour en de pareilles rencontres ; mais cela» l'empêcha pas de nous recevoir honnêtement La discrétion obligea les plus sages à se retirer y ayant beaucoup d'apparence qu'il seroit Met aise d'entretenir Leurs Majestés de ses aven tures. C'est ce qu'il fit , en commençant par le remercier de tout ce qu'elles avoient fait pou
(1) Mazarin entra dans Stcnay le 2 janvier 1(^2.
DEUXIÈUB PABTIE. [l663j