III. c. D. M., T. m
de cinq ou six pieds , et large de huit ou neuf, et entre ce fossé et celui de la ligne il y avoit un espace de quatre ou cinq pas remplis de trous ou puits ronds , et profonds de trois ou quatre pieds , et environ d'un pied de diamètre ; quand on les avoit passés, on rencontroit la ligne qui étoit à l'ordinaire avec un fossé de sept ou huit pieds, et un parapet de la hauteur ordinaire; on avoit mis entre les trous comme de petites palissades , hautes seulement d'un pied et demi, pour embarrasser davantage les chevaux.
On résolut de donner avec l'infanterie sur deux lignes ; et on avoit donné à chaque bataillon de la première ligne quatre ou cinq escadrons pour porter les fascines et les clayes que l'on vouloit mettre sur les trous : la cavalerie portoit aussi des outils. Ayant marché à une petite demUlieue de la ligne , il n*y avoit plus que deux petites heures devant le Jour. T/armée de M. de Turenne se rangea; celle de M. le maréchal de La Ferté se mit à la main gauche ; M. le maréchal d*Hocquincourt venolt aussi d'auprès du Mont Saint-Eloi pour donner sur le même front. On s'approcha à deux cents pas de la ligne sans donner l'ai larme , et deux cents hommes qui étoient à la tète de chaque bataillon de la première ligne, abordèrent le premier fossé : on leur fit une fort légère décharge , et néanmoins si les bataillons n*eussent marché au même instant pour seconder ces gens commandés, ils se fussent renversés : on ne trouva presque point de résistance; mais toutes les troupes avoient conçu cette action comme une chose si difficile , qu1l n'y avoit que les officiers et quelques soldats qui s'oplniâtroient à s'attacher au parapet , et le reste des régimens demeuroit à la campagne sans en oser approcher. De Tarmée de M. le maréchal de La Ferté, il n'y eut que quelques régimens qui allèrent jusqu'au dernier fossé ; mais pas un n'entra par son attaque : quand on eut forcé la ligne à leur main droite, ils vinrent entrer par là. On demeura bien une demi-heure à combler les fossés, la cavalerie qui étoit derrière les bataillons mettant pied à terre , et portant les clayes et les fascines, durant lequel temps il y avoit beaucoup de bruit de timballcs et de trompettes derrière la ligue ; mais un fort petit feu.
M. le comte de Broglio, M. de Castelnau et M. Du Passage commandoieut l'infanterie de In première ligne de M. de Turenne ; M. de Boncherollcs deux bataillons de la seconde, et M. le duc dTork , M. de Lislebonne et M. d*£clainvilliers étoient avec la cavalerie, laquelle, aussitôt que l'infanterie se fut rendue maîtresse
MBMOIBBS DU VICOMTB DE TUHEN2«iF.. [16S4]
de la ligne , commença à entrer par nne barrière , menant les chevaux en main ; et , an peu après , les régimens qui étoient sur la première ligne , qui étoient les gardes-suisses , Picardie , La Feuillade , Plessis-Prasiin et Turenne , ayant fait chacun leur passage , la cavalerie qui étoit destinée pour suivre chaque régiment d*lnfanterie , entra par le passage que ces régimens lui avoient fait.
Il étoit fort peu devant le jour quand les ouvertures de la ligne furent faites, et les ordres étoient donnés que la cavalerie, après être entrée, formeroit ses escadrons près de la ligne, à la faveur de Tinfanterie qui demeurerait en bataille ; mais la grande joie que les troupes eurent de se voir dans la ligne , et que Tennemi prenoit l'épouvante , comme aussi l'espérance du butin, obligeoient tous les soldats de courir en confusion dans le camp, Tinfanterie à piller , et la cavalerie à suivre quelques escadrons ennemis qui se retiroient du côté du quartier des Lorrains.
L'armée de M. le maréchal d'Hocquincourt s'étant un peu égarée à cause de l'obscurité de la nuit, donna aux lignes un peu après la première attaque , et l'emporta avec fort peu de difficulté. M. le maréchal de La Ferté, dès qu'il vit un passage ouvert , entra avec sa cavalerie et s'avança avec quelques escadrons , coulant dedans la ligne à la main gauche : il y avoit aussi quelques officiers et soldats de notre infanterie qui le suivoient fort en désordre.
M. le prince ayant passé par le quartier des Espagnols, menoit de la cavalerie au secours de la ligne ; il y avoit aussi de son infanterie qui le suivoit ; mais ayant vu la ligne emportée en si peu de temps , et tout son camp déjà en si grand désordre , on dit que M. l'archiduc lui
(1) Tarenne fut complimenté par uo grand nombre de personnages sur celle levée de siège; noas nerapporleroDS , sur ce sujel» que les deux lellres suiranles :
Lettre du landgrave de Ueue au vicomte de
Turenne.
« Monsieur, ces lignes ne serviront que pour témoigner à Votre Altesse» comme la nouvelle de celle fomeuse levée du siège d'Arras dont l'heareiix saccèt est dû principalement à votre courage et conduite , n*est pas sitôt venue Jusquei a moi que j*en ai conçu une joie d'autant plus parfaite que vous connolssez de longue main Tinlérét que je prens à ce qui vous touche , et particulièrement à la gloire que vous acquérez par vos belles actions. Je prie Dieu , Monsieur, que les salles qui les doivent couronner soient également heureuses , et qu'elles continuent d'être aussi avantageuses pour le bien des aiïair«*s de votre Roi, que glorieuses à vous-même et à tous oeui qui ont l'honneur de vous appartenir. Je me dis de ce nombre par la qualité , Monsieur , de Votre Altesse,
ayant demandé ce qu'il lui conselllolt de faire, il lui répondit gu*U croyait qu*ii dewU se retirer. Pour lui , il marcha droit où étoit M. le maréchal de La Ferté , qui fàt obligé de Un retirer ses escadrons. H. de Tarenne avoit ras- | semblé quelques troupes, voyant bien que si lei j ennemis revenoient il y arriveroit une grande confusion ; tout ce qu'il put foire fut de les rassurer, quand la cavalerie , qui s'étoit avancée , s'en revint après avoir fait passer la ligne à deux pièces de vingt-quatre. Il est certain qie si M. le prince eût pu mener quelques régiiBeoi d'infanterie avec sa cavalerie, il eût obllgt toute l'armée du Roi à se Jeter dans Arras, taat la confusion étoit grande dès que l'on fbt e&tré dans les lignes; mais comme l'épouvante étoit très-grande dans son armée , tout ce qu'il pot faire ce fut de pousser cette cavalerie de H. de La Ferté , et de prendre beaucoup de prisonniers de l'infanterie que J'ai dit qui Tavoit suivi, et donner, par ce moyen, le loisir à beaucoup d'infanterie espagnole de se retirer , les uni à Cambrai, les autres à Douai. Pour la cavalerie, ils en perdirent fort peu , mais Ils laissèrent près de soixante pièces de canon ou dans Icin tranchées ou sur leurs lignes : je crois qa'ily eut bien deux ou trois mille soldats de leur infanterie tués ou prisonniers et tout leur bagage perdu. De l'armée du Roi il y eut quelques offlciers tués ou blessés et trois ou qmitre cents soldats ; de prisonniers il y en eut quelques-uns, et des ofHciers des gardes. Quand M. le prince se retira , toute l'armée du Roi le mit à piller le campde^ ennemis; de sorte qu*oa ne les suivit pas plus loin que leur circuovallation.
La cour, qui étoit à Péronne , vint à Arns cinq ou six jours après la levée du siège (I); et
le trés-hnmbic et Irès-afTeclionDé ronain et senrUcv,
» Landabatb db Hbssb.
» A Cassel » ce 4 septembre 1651. »
Lettre du duc François de Lorraine au wemdt.
« Monsieur , je crol qu^après la part qw f al prom à Votre Altesse de prendre à tout tea intérêls . Il ot superflu de lui témoigner ma joie pour les boM succè de ses glorieuses entreprises . puisqu'elle en doit Un persuadée d'ailleurs, et qu*à moins que Je voulusse renoncer à moi-même , Je ne sçaurois que Je ne ressaie comme miens propres tous ses bonheurs. J*ai sçu ane quel avantage vous en avex voulu rendre ptrûcipiBi mon &ls, et la générosité avec laquelle voua en avei atf à son endroit ; mais Je vous supplie ausal de croire q* j*en ai tous les sentimens que je dois, et que Votre Altesse ne pouvolent obliger personne qui lui soit plus ^ ritabioment acquise que nous, je ferai gloire en mon pu-
MiMOlBKS DU VICOMTB DE TUfiBNNB. [1654]
connue od ne pouvoit pas faire de grands sièges, n*ayant nuls préparatifs pour cela, et toute l'armée de l'ennemi s'étant retirée dans leurs places, le Roi reprit le chemin de Paris. M. le maréchal de La Fertéet M. le maréchal d'Hocqainconrt le suivirent. M. de Turenne passa l*Eseaat entre Cambrai et Bouchain ; et ayant marché Jusques auprès de Condé , il sut que le Qoetooi, dont les ennemis avoient fait raser les dehors, étoit fort dégarni de gens ; il marcha trois lieues en arrière , et le prit le second jour ; ensuite il s'avança à Binches, méchante ville qui se rendit ; il y demeura douze ou quinze Jours, ayant laissé une garnison au Quesnoi dont fi ne s'éloigna pas Jusqu'au mois de novembre, y ayant fait faire divers convois , à eanse qu'elle est fort avancée dans le pays.
[ Ce fut de cette ville que M. de Turenne écrivit une lettre à Son Eminence sur les opérations de Tannée ; elle est du mois de septembre :
« Après avoir passé TEscaut , entre Cambrai et Boochain , Je suis venu auprès de Valenciennes, et croyant que le Quesnoi est une place que l'on peust fort bien garder et qui est de considération , et qui peust donner moyen à (Mre d'autres choses , faisant des magasins , Je suis arrivé aujourd'hui près de la place. Je ne sala pas les gens qui sont dedans; le corps de la place est aussi bon que d'aucune des places frontières ; il n'y a point de dehors, et il est impossible que Ton puisse Jamais rien faire en avant sans avoir cesta place-là. On ouvre la trandiée à ce soir.
» Monsieur le prince est à Yalendennes avec les Lorrains et une partie de sa cavalerie; tout le reste de Tarmée , hors ce qu'ils ont Jette dans les places, peut estre ensemble à Yalendennes en dix heures. J'avois envoyé cinq cents chevaux vers Condé ; ils ont trouvé des troupes derrière la rivière, et Je n'ai pas voulu employer trois ou quatre jours qu'il me falloit pour passer la rivière et prendre la place , parce que, après cela n'ayant nulle communication avec la frontière , il me falloit revenir pour avoir un convoi.
• » M. le prince a présentement la direction de toutes choses sur la frontière ; Tarchiduc s^estant retiré à Bruxelles.
» M. Brochet mandera à V. E. le suject pourquoi il servira Guise.
» Ce 6 septembre 1654.
» TUBBNNE. »
licoliflr de me ftire parollre toujours commo Je sois , Sfontieor, votre très-humble serviteur,
» Le Di'c François de Lorbaine »
« Depuis ma première écrite , la ville du Quesnoi s'est rendue; il n'y avoit dedans qu'une compagnie et ses habitans : Je mets M. Despense dedans en attendant les ordres delà cour; et comme il ebt de grande conséquence d'avoir une personne dans le voisinage deValencioines qui vive doucement, Je suis assuré que s'il plaist au Roi y laisser M. Despense, qu'il fera tout ce qui se peut pour conserver la place , laquelle a besoin de beaucoup de réparations et d'un homme fort diligent Elle pourra servir à de grandes choses si on la maintient , de quoi Je crois qu'on peut venir à bout , pourveu que Ton s'y applique ; Je crois mesme qu'une personne de sa religion , en ce lieu-là , peut produire quelque bon effet à Valenciennes.
» M. Brochet ne s'en va pas à Guise à cause que l'on va donner la demi-montre ; J'en vols demain y quérir un convoi ; le pain de munition valoit déjà un escu , quoique l'on en donnast à rinfanterie. On l'achèvera de faire moudre icy au Jour, et quand le convoi sera arrivé on verra de quel costé on fait marcher et en quelle disposition l'ennemi se met. Comme M. Du Passage venoit investir le Quesnoi , il a battu un parti de soixante chevaux des Lorrains; on nous en prend quelques^ns an fourage en ce pays.
» Au Quesnoi , le 6 septembre 1654.
«• TUBSNNB. » ]
M. le prince ayant engagé les Espagnols à mettre leur armée ensemble^ douze ou quinze Jours après leur défaite à Arras , et ayant les places et les rivières pour lui , il se tint toujours à deux ou trois heures de l'armée du Roi ; de sorte que, pour conserver le Quesnoi, le fortifier et le garnir de munitions de guerre et de bouchç, il y eut de très-grandes difficultés, et l'armée pâtit beaucoup. Il est certain que , sans la défaite d'Arras , qui rend toujours pour quelque temps les armées moins entreprenantes, on n'eût pu conserver le Quesnoi : aussi, sans M. le prince, les Espa^ols ne se seroient pas remis en corps d^armée , et il auroit pu arriver beaucoup de désordre dans leur pays ; mais lear armée étant rassemblée^ on ne pouvoit pas marcher vers Bruxelles et le Brabant. La campagne Unit ainsi , en conservant le Quesnoi , et les armées se retirèrent de part et d'autre.
Encore que l'on fflt sorti depuis peu des guerres civiles , les hivers se passoient fort tranquillement , y ayant néanmoins beaucoup de personnes ennuyées ou mécontentes du mi-
MBMOfRi.S DU VICOMTB l»R TUREISNR. [l654j
nlstèrede M. le cardinal Mazarin ; mais les maux et les incommodités que chacun avoit ressentis dans ces désordres du dedans du royaume, rendoienttous les particuliers si clairvoyans que les discours des gens turbulens ne pouvoient plus les émouvoir : comme quand 11 arrive de grandes révolutions , il semble que tous croyent qu'ils sont au pire état qu'ils puissent être , ainsi , au sortir des guerres civiles , de nouveaux troubles recommencent rarement, à cause des malheurs ijpi'on vient d'éprouver.
[1 05&] Dans4'hi ver qui suivit cette campagne, i4 y eut une mésintelligence qui dura assez longtemps entre In cour et le .parlement sur le si^et des lys, qui est une monnoie que le Roi vouloit faire faire , et à quoi le parlement s'opposoit ; et comme les choses sembloient se porter toutà-fait à l'aigreur, M. le cardinal , en présence du Roi , pria M. de Turenne d'aller trouver M. le premier président, à cause de l'assemblée qui devoit se faire le lendemain (i). M. de Turenne trouva des eipédiens pour tout accommoder, souhaittant fort que les choses ne passassent pas à l'extrémité ; outre que <sela eût empêché les desseins de la campagne, il est certain que M. le prince eu Flandre , et M. le cardinal de Retz à Rome , avoient beaucoup de partisans à Paris ; tous ensemble eussent rendu les choses malaisées è, raccommoder , si elles fussent allées à une rupture ouverte. La cour partit de Paris pour aller à Compiègne , et de là à La Fère : Paris étoit plutôt las des troubles que guéri de ses préjugés. M. le cardinal de son naturel aimoit à tenir toutes choses en balance , à se raccommoder avec ceux qui avoient quelque siyet de mécontentement , et à ménager les esprits qu'il ne pouvoit gagner.
Pendant que le Roi étoit a La Fère , son armée se rassembla, et en môme temps celle des ennemis. M. de Turenne prit quelques troupes et mena deux convois au Quesnoi ; il vit bien que si on n'assiégeoit Landrecies qu'il seroit impossible de maintenir le Quesnoi , et que c'étoit là la conquête la plus proportionnée aux forces que Ton avoit. M. le cardinal fut dans le même sentiment; et on y fit venir M. le marc'^hal de La Ferté , de qui l'armée s'assembla vers Laon. M. le prince et M. l'archiduc étoient, il y avoit plus de quinze Jours, hors de Bruxelles, et toute leur armée au rendez-vous ; celle de M. le prince sur la Sambre a cinq ou six heures
(1) Le vicomte puse loujours rapidemeDt et sous silence les services qa'il rend à l'Etat. Cefbtrinflucnce de son nom qui amena le rapprochement de la cour et du parlement. On a pu voir aussi, dans les passages nouveaux de notre édition des Mémoires dcRelz et de Pierre
de landrecies , et celle de M. l'archidue auprès de Mons , n*étant séparées que de quatre ou cinq heures l'une de l'autre , et les deux ensemble à peu près d'égale force à celle di^ Roi ; en sorte qu'il étoit fort dangereux de oom^ mencfsr un siège presque en leur présence ; mais la situation de Landrecies contribuant à y pouvoir réussir plus aisément qu'à une antre place, à cause que le Quesnoi, qui est plus avancé^ éloignoit un peu les ennemis et les empêchoit de marcher si aisément pour s'opposer au siège , on résolut à l'entreprendre. M. de Turenne ayant donné rendez-vous à Tannée qu'il commandoit auprès de Guise ^ et M. le maréchal de La Ferté an même lieu , on se trouva à trois heures après midi avec toute l'armée à une portée de canon de Landrecies.
M. de Turenne n'avoit point voulu mettre l'armée ensemble avant ce rendez-vous à Guise, parce qu'il est certain que sa séparation en divers quartiers faisoit que l'ennemi avoit Foeil de plus d'un côté. Si l'armée du Roi eût été ensemble, celle de l'ennemi s'en seroit approchée; et ainsi , n'étant pas inégales en forces, il e6t été impossible d'entreprendre aucun siège. La première nouvelle qu'en curent les ennemis fut qw l'armée du Roi étoit devant Landrecies, où ils avoient jette depuis peu deux régimens d'isteterie ; de sorte qu'il y avoit quinze cens bon* mes de pied et plus de cent chevaux dais la place : néanmoins, leur première pensée Ait i)i envoyer quelque secours encore et se mettre promptement ensemble. M. le prince et M. ^a^ chiduc s'étant vus pour en conférer, la taitative du secours ne réussit pourtant pas , à cause qu'il y eut quelque difficulté à rassembler les troupei
L'armée du Roi étant arrivée devant la place, travailla avec tant de diligence à la circonvallation qu'elle fut achevée en trois jours. M. le maréchal de La Ferté étant tombé malade auprès de Guise j y demeura deux Jours^ et le troi* sième il vint rejoindre son armée au camp. Dau les cinq premiers Jours on fit une telle diligeocs que la circonvallation fut en état , et qu'il y eut des vivres dans le camp pour un mois. M. le prince, qui avoit la principale part dans les ré-, solutions de l'armée de Flandre, emt qu'a marchant en diligence et se mettant entre Guise et Landrecies , qu'il seroit impossible que l'armée du Roi eût investi la place en un camp nommé Yadencourt, et empêchât bien que l'on
Lenet, comment, à cette même date , le cardinal d*n c6té et le prince de Condé de Tantre , tâchèrent de profiter do mécontentement général , dont ils étaiem da reste parfaitement informés.
M^llOJfrlS 1>U VICOMT« DB TiJBBMIfB. [l654]
ne Rt plas de convois } mais il y avoit suffisamment de toutes choses pour achever le siège. On toqIqC donner Pallarme au Roi et à la Reine , qui étoient à la Fère, à cause de cette approche des ennemis ; mais le cardinal les ayant rassurés, ib partirent pour aller à Laon avec moins de précipitation qu'ils n'auroient fait dans le premier mouvement. Il agit ainsi à cause que beaucoup de gens disoient que la personne du Roi n'étoit pas en sûreté à la Fère.
La tranchée s'ouvrit à Landrecies le huitième Jour, el y ayant deux attaques, une de M. do Turenne et l'autre de M. le maréchal de La Ferté , le troisième jour on arriva sur la contrescarpe d'un ouvrage à corne que les ennemis défendirent fort mal : on y fit deux logemens , on descendit le fossé de la corne , et après y avoir attaché des mineurs et fait sauter les deux faces, on emporta toute la tête de Touvrage. Les ennemis avolent un retranchement au milieu ; on coula dans l'épaisseur du parapet ; l'on conduisit des tranchées pour aller aux demi-lunes qui étoient aux deux côtés de l'ouvrage à corne. Tous ces ouvrages furent avancés avec tant de diligence et avec si peu de perte , que le dixseptième Jour après la tranchée ouverte les mines Jouèrent aux deux bastions de la place ; et après avohr fait de petits logemens au bas des brèches, les assiégés se rendirent et sortirent au bout de deux Jours avec bonne composition , au nombre d'environ douze cens hommes qui ne s'étoient pas trop bien défendus.
L'armée de l'ennemi ne fit durant ce temps-là rien de considérable : ils envoyèrent souvent contre les fourageurs oà ils ne réussirent pas trop bien. M. de Bouteville fut battu par le marquis de Renel et le comte de Grandpré (1), qui comroandoient l'escorte des fourageurs de l'armée du Roi. Celle des ennemis, qui étoit à Vadencourt, ayant appris que Landrecies capitu- Mt, se retira en diligence vers Cambrai : on entendit toute la nuit qu'ils apprirent cette nouvelle, grand bruit dans leur camp, et assurément parmi le commun des soldats il y avoit un peu d'étonnement.
Après la prise de Landrecies, le Roi s'en vint à Gûlse, et on fit investir la Capelle; néanmoins, après que l'on eût fait considérer A M. le eardlnal le peu d'importance de la place , et eorame après sa prise on pourroit difficilement entrer dans le pays , parce que la saison s'avan- M>it et que l'armée de l'ennemi ruineroit les 4eiix par où il falloit que celle du Roi passét ,
(1) Depuis maréchal de Joyeuse.
(2) Ici Turenne passe sous silence les excellents avis
il trouva bon que le Roi marchât avec son armée pour entrer dans le pays ennemi , et on Jugea qu'il n'y avoit point de lieu plus commode pour les vivres que le long de la rivière de Sambre. Le Roi s'avança Jusqu'à Thuyn. M. de Castelnau alla se saisir d'un poste auprès de Dinan, lequel on croyoit pouvoir garder ; mais ayant trouvé qu'il ne se pouvoit fortifier, on l'abandonna. De là le Roi , s'en vint auprès deRavay, où on tint un conseil de guerre pour voir ce qu'il y avoit à faire. Quelques-uns de la cour eussent bien désiré que l'on eût assiégé Avenues; mais n'y ayant point de préparatifs , M. de Turenne ni M. le maréchal de La Ferté n'en furent point d'avis ; de sorte que l'on regarda aux moyens de passer l'Escaut pour s'approcher de l'ennemi , et voir s'il donneroit ouverture à faire quelque chose , ou en se séparant dans les places, ou en s'opposant au passage de la rivière. Les Espagnols avoient tellement inondé le pays depuis Valenciennes Jusqu'à Condé, et de Condé Jusqu'à Saint-Guillain, qu'il n'y avoit pas d'apparence de tenter le passage en ces endroits, et leur armée étoit derrière pour l'empécher ; de sorte que l'on résolut de marcher en diligence entre Rouchain et Valenciennes (2), M. le maréchal de La Ferté avoit i'avant-garde , et étant parti la nuit d'auprès de Ravay, il arriva vers le raidi à un lieu nommé Neuville, où ayant jette deux ponts , et ne trouvant point de résistance, il commença à y faire passer son armée, dont quelques escadrons étoient déjà au-delà de l'eau , quand M. de Turenne arriva dans la fin du Jour, et la nuit les armées passèrent l'eau avec leur bagage. Une partie de la cavalerie de l'ennemi s'avança à une demi-lieue de là ; mais voyant que l'armée passoit, elle se retira auprès de Valenciennes où le corps de leur armée étoit arrivé ce Jour-là. Ils Jettèrent la nuit quelque infanterie dans Rouchain et commencèrent à se retrancher ; mais ils le firent sans être bien résolus à garder ce poste si l'armée du Roi venoit à eux ; en sorte que le lendemain, comme ils virent qu'on marchoit droit à leur camp , ils commencèrent à faire filer leur avant-garde droit à Condé ; et comme on n'a d'ordinaire pas envie de se retirer que l'on ne sçache assurément si c'est toute l'armée qui marche , et que l'on se flatte souvent que c'est seulement un corps de cavalerie, M. le prince resta un peu long-temps avec son arrière-garde. Comme on ne voyoit pas leurs mouvemens, on croyoit qu'ils voulolent demeurer dans le retranchement, et M. de
qu*il donna dans le conseil de guerre, et que l'on trou- ▼era mentionnés dans les Mémoires du doc d*Yorck.
MÉMOIRES DU YICOMTK DE TLBENNE. [1655]
Turenne attendoit le canon et rinfanterie pour les attaquer. Cependant il faisoit avancer M. de Castelnau avec son corps pour se saisir d*un bois proche de leur camp , et vouloit qu'il avançât dans leur flanc , qui paroissoit un peu découvert, n'y ayant que la téta de leur camp retranché, et ce flanc ne Tétant pas. Comme M. de Castelnau avançoit, il vit que l'armée de l'ennemi se retiroit et qu'il n'y avoit plus que quelques escadrons dans le camp ; il le manda à M. de Turenne qui lui envoya ordre de suivre avec son corps. En quittant le camp des ennemis pour aller vers Condé , pays fort étroit (1), M. le prince, ayant laissé filer toutes les troupes , étoit demeuré avec sept ou huit escadrons à Tarrière-garde. L'armée de l'ennemi n'avoit pas mené de bagage au camp de Valeneiennes , ce qui leur donnoit grande facilité à se retirer (2). M. de Castelnau s'avança avec quelques escadrons des siens, dont un ou deux ayant passé un défilé, M. le prince retourna luimême avec peu de gens et fit repasser en confusion ce qui avoit déjà passé le défilé. On escarmoucha un peu à cette arrière^arde , et il ne •*y fit ri^n autre chose; car l'ennemi ayant passé la rivière d'Escaut auprès de Condé , laissa deux mille hommes dans la place, et se retira deux heures devant le Jour vers Tournai.
L'avant-garde de l'armée du Roi arriva fort tard à la vue de leur camp , l'Escaut étant entre ces deux armées. Ce fut cette nuitlà que M. de Turenne écrivit à M. le cardinal qui étoit avec le Roi au Quesnoi , et lui fit une relation de ce qui s'étoit passé [ par la lettre suivante :
M. de Turenne à M. le cardinal,
«< V. E. sceut hier comme M. le maréchal de La Ferté fist faire hier le pont sur l'Escaut ; je le trouvai comme la cavalerie achevoit de passer, et à ce matin toute l'armée a esté au-deçà. J'ai marché sur les huit heures du matin ; ou a trouvé l'armée de l'ennemi dans un vieux camp proche de Valenciennes ; ils y ont fait travailler toute la nuit , et c'est le plus beau poste du moude. Il y a eu grande contestation entre M. le prince et les Espagnols : le premier voulant , à ce qu'il dict , y demeurer ; enfin les Espagnols l'ont emporté , et ont marché ; ils n'avoient point de bagages avec eux , ce qui est cause qu'ils n'ont point fait de perte considérable. On a suivi leur arrière-garde presqu'à Condé , où , ayant rompu le pont, leur dernier
(1) Il appelle le pays fort aroit lorsqu'il s*y trouve betucoap de déflMs, rtYléret, canaux, bois ou hauteurs.
escadron a passé à la nage ; ils ont laissé le eaoon à Valenciennes ne pouvant le retirer , et y oui aussi mis de la trouppe, de sorte qu'ils sont extrêmement foibles. Dès que le canon et les poott seront arrivés , on travaillera à un pont w l'Escaut. Les ennemis sont logés sur la haotcor de Condé ; il n'y a que la rivière entre les n^ mées. On travaillera aussi à un pont sur l'Escaut, plus haut que Condé , pour la oommimication du Quesnoi. On a toujours païaé «s suivant les ennemis soubs le canon de Yaleociennes. Je ne sais s'ils se résoudront de4^ meurer à Condé ; on n'a point trouvé de foorage depuis estre parti de Banag. M. le prinee vient présentement de demander un peâeport pour un chirurgien et pour M. de Rochefort, qui est blessé ; il y a eu quelques volontaires et quelques cavaliers blessés. C'est M. de Cas* teinau à qui j'ai faict suivre l'arrière-garde de M. le prince. Il a trouvé qu'on a fait aawz grande diligence ; si les basteaux et le caooo estoient arrivés j'aurois fait travailler cette nuit au pont qui est tout proche du eamp des ennemis; on verra demain si les ennemis se veulent retrancher soubs Condé. De garder la rivière je ne crois pas qu'ils le paiisent; ils n'ont presque plus d'infanterie lue eux. Cette lettre est par un garçon qui pane la rivière à nage ; j'arrive présentement proche de Condé. Les ennemis avoient mis des gensdav Bouchain , et ont un régent espagnol dav Cambray et un autre dans Douay. On s'csdaicira demain de beaucoup de choses , et on verre le dessein des ennemis , c'està-dire s'ito l'opiniâtrent à garder Condé avec leur armée, ou s'ils en délogeront.
» Au camp, près de Condé, ce 1 1 août 165i.«l La lettre tombant entre les mains de M. le prince, il trouva fort mauvais deux choseï: l'une , qu'elle marquoit qu'il ne vouMt p« quitter le poste de Valenciennes; et l'antre, qu'un des escadrons de l'arrière-garde des anemis avoit passé l'Escaut à la nage. Ce <pi obligea M. de Turenne à mander la première circonstance , ce fut que beaucoup de geai de condition ayant parlé aux gens de M. le prince à l'arrière-garde, ils dirent le iolr à M. de Turenne que si M. le prince eât été cm , Il n'càt pas quitté le poste de Valenciennes ; et pour ce qu'il mandoit de l'escadron qui avoit passé a nage, M. de Saint-Lieu , colonel , le lui afoit dit quand il l'aborda. En effet , quand l'ennenii rompit son pont sur l'Escaut , il y avoit quel-
(2) Ici Turenne cache la faute de Casleloau. U Ult les bonnes action» qu'il iiil lul-iiitoe. (A E.)
MÉMOIRES DU VICOMTE Dt Tt'KBNNE. [lG.'i&]
M qui passèrent à nage. Pour le reste tiation , M. de Torenne ne se nommoit , ni n*ap|rayoit pas sur la retraitte préci- I ennemis, ni sur le mauvais parti qu'ils le venir à un poste au-devant de l'armée , pour le quitter en sa présence, et entrer dans une telle confusion , qu'ils inèrent toutes les rivières et les pays du es plus avantageux , ayant une armée , , s'ils ne l'eussent pas affoiblie en pre- [Kisie de leurs places sans sujet , n'étoit rieure a celle du Roi.
prince se sentit fort piqué de cette re- : envoya un trompette à M. de Turenne B lettre fort piquante, par laquelle il loi que s'il avoit été à l'avant-garde de ée pendant que lui étoit à l'arrière-garde nne , il eût mieux vu les choses et n'en lis dit de si éloignées de la vérité. [ Voilettre :
^ de M, le prince à M. de Turenne.
isieur , Je vous advoue que Je n'ay pas leUte surprise quand une lettre, que Ivez à M. le cardinal Mazarin , m'est mtre les mains. Je vous en envoie la coque vous voyiez que Je n'ay pas peu de le me plaindre de vous. Je ne trouverai *strange quand vous tirerez sur nous advantages que vous pourrez , quand dt véritables ; et môme quand Je les ;menter dans les relations de M. Rejedonneray cela à la coutume; mais de is une lettre escrite et signée de vostre e la retraite que nous fîmes demièreesté si précipitée que notre dernier esi esté obligé de passer la rivière à nage^ s avons laissé le canon à Valenciennes l'avoir peu retirer, et que j'ay dit qu'il une grande contestation entre les Espamoy , pour demeurer au poste de Vaes , ce sont des choses si éloignées de , qti'à moins que de cognoistre partilent vostre escriture, Je n'aurois pas cru e lettre- là vint de vous. Je n'ai parlé ssienrs les comtes de Guiche , de Vi- Du Plessis , prince de Mardllac , Puis- , de Ranty, Fortelesse , Du Fay et Du
jb lettre ftot rédigée par P. Lenet; Il en fit
a mioute au prince de Condé qai l'approuva,
le Toit par la lettre suivante du secrétaire du
Jtesse s'étant trouvée occupée en bonne comss Madame de Grimberg » dans le temps que *« . escripte du jour d'hier, est arrivée , elle
Bouchet. Ils sont tous trop gens d*honneur pour ! dire que Je leur ay parlé de la contestation que vous dites , et Je me soubmets volontiers à leur tesmoignage. De vingt ou vingt-huit pièces de canon que nous avons dans l'armée , nous en avons envoyé deux à Valenciennes avec le corps de trouppes que nous y avons laissé ; et si nous avons bien retiré les autres , il me semble que ces deux-là seroient aussi bien venues si nous l'avions voulu , puisqu'effectivement vous 5çavez que vous ne nous avez pas pressés. Si vous aviez esté à la teste de vos trouppes , comme J'étois à la queue des miennes , vous auriez veu que nostre dernier escadron n'a pas passé la rivière à nage. M. le marquis de Persan et comte de Duras estoient à la teste, et moi Je passay avec celui qui l'a passé immédiatement auparavant, et Je vous assure que nous ne vîmes pas une seule de nos trouppes dans toute la prairie et qu'il n'y avoit que quelques débandés. Je ne crois pas que M. deCastelnau vous l'ait dict. Il scaittrop bien que depuis le premier pont où il attaqua nos troupes, elles ne se laissèrent pas pousser et qu'il les suivit Jusques à la rivière, au petit pas, et que ses escadrons n'approchèrent pas les nostres de deux mille pas du depuis. Ces Messieurs , dont je vous ay parlé cy-dessus , qui sont de vostre armée, furent assez long-temps avecmoy, et Je leur laissai assez voir nostre marche pour qu'ils en rendent tesmoignage. Enfin, Je ne prétens pas tirer 'advantage d'une retraicte qui n'as pas esté belle , parce que nous n'avons pas esté pressez ; mais aussi Je prétens que vous n'en tiriez pas des choses qui ne sont pas véritables. J'ay cm , pour satisfaire à ce que Je doibs à mon honneur , vous devoir mander cecy et vous prier, quand vous parlerez à une anctorité des actions ou J'auray quelque part , de les vouloir dire dans la vérité; J'en ay toujours usé de même dans cel les où vous en avez eu, et quand vous avez servi sous moy, et depuis que nous nous faisons la guerre ; J'en userai toujours de mesme et seray , etc. (i).
» Louis DE Bourbon. »]
M. le prince écrivit aussi à beaucoup d'officiers de l'armée du Roi , comme voulant faire un manifeste , et manda à M. le maréchal de
m'a prié elle-même d*y répondre. Elle m'a feulement commandé de vous dire» Monsieur, qu'elle approuvoil toutes les choses que vous aviez faites. Je m'en vais tout présentement chez M. le duc de Fucnsaldagne. Pour la lettre que vous demandez, Je tArherai de vous l'envoyer demain par la barque do matin.
» VéklLhET.
4ri
MÉMOlaBS DU VICQUTB OB TURBNNB. [l6i6]
La Fcrté que M. de Turcnne ne parloit pas de lui en bons termes dans sa relation.
[ Les lettres à M. de La Ferté et à M. de Casteluau étoient ainsi conçues :
Lettre de M. le prince à M. le mariehal
de La Feriez
« Monsieur, je vous envoie la copie d'une lettre de M. de Turenne à M. le cardinal Mazarin , dont l'original m'est tombé entre les mains, par laquelle vous verrez ce qu'il dit de ce qui s'est passé dernièrement à notre retraite; Je crois que si vous aviez eu Tavant-garde vous n'en auriez pas usé de même, car vous l'auriez veu, ou si vous n'y eussiez peu arriver vous vous en seriez faict informer par des personnes qui l'auroient veu. Il dict que nous avons esté si pressés, que mon dernier escadron a passé la rivière à nage , que nous avons laissé nostre canon à Valenciennes pour ne l'avoir peu retirer, et que J'ai dict que J'avois eu une grande contestation avec les Espagnols pour demeurer au poste : pour le dernier , Je prends à témoin messieurs le prince de Marcillac, comte de Guiche, Puis-Guillen, Banty, Du Piessis, Vivonne^ FortelesseetDuFay, sijeleur en ay Jamais parlé , et ce sont pourtant les seuls à qui J'ay parlé dans la marche ; pour le canon , nous avons esté si peu pressés que nous aurions esté YAàk misérables de le laisser. II est vrai que de vingt à vingt-cinq pièces que nous avons à Tarmée, BOUS en avons envoyé deux à Yalenoiennes avec le corps de troupes que nous y avons laissé, et qui est à présent retourné icy ; pour l'affaire du dernier escadron, M. de Gasteinausçait bien que du depuis le premier pont où nous tournâmes et où ses trouppes ne passèrent que long-temps après que nous l'eûmes quitté, ses escadrons ne virent plus les nostres , et tous ces messieurs que Je vous ay nommés , et qui marchèrent longtemps avec jnon dernier escadron , virent que nostre retraicte ne se fit Jamais qu'au petit pas. Je passay la rivière avec le pénultième escadron, et MM. de Persan et de Duras avec le dernier ; Je vous assure qu'ils n'ont point esté obligés de sécher après avoir passé la rivière à nage , et que nostre pont ne Aist défaict que long-temps après qu'il ftist passé. «Fe ne vous dis point ceey pour tirer aucun advantage de notre retraicte ; nous avons esté si peu pressés qu'elle ne le mérite pas. Je vous dis seulement pour vous désabuser d'une impression que vous pourrie^ avoir si M. de Turenne vous avoit dit la mesme chose qu'il a escriptc à M. le cardinal Mazarin, Je ne demande ny louange ni vitupère , vous sçavez
assez ce terme- là et vous n'ignorez pas que^ doivent estre mes sentimens dans ce rencootre. Je vous demande la continuation de voitii» amitié et de me croire toi^ours, etc.
> Louis db BouBBoif. »
Lettre de M. le ffinee à M. de CasteUmU.
« Monsieur , Je vous envoie la copie d'âne lettre que M. le maréchal de Turenne escritè M. le cardinal Mazarini , qui m'est foml)ée ealre les mains : Je ne puis mieux m^resser fi'à vous pour vous demander tesmolgnage de II vérité de ce qui s'est passé dans notre reiraiel», puisque Je vous ay toujours creu fort homme d'honneur et que vous avez veu de fortprèi tout ce qui s'est passé ; Je ne vous parle paids ce qu'il dit que J'aye dict que J'avois en ïïk grande contestation avec les Espagnols psnr demeurer aux postes ; MM. de Mardllae, de Guiche^ de Puis-Guillen, Du Piessis, deVivonne, Fortelesse , Pu Bouchet , de Rantj et Du Fay, qui sont les seuls à qui J'U puié, sçavent bien que Je ne leur en ay ri«i dit; Je M vous parleray point aussi de ce qu'il cHtducinon. Vous sçavez bien que quand vousafct paru il y avoit long-temps que nostre artflterii estoit partie et que vous ne Tavlez pas seBl^ ment veue , et que nous en avons envoyé tax pièces seulement à Valenciennes avec le eoipe que nous y laissâmes en partant; mais Je pvleray du dernier escadron , qu*il dit qui a pàflé la rivière à nage; vous sçavez , MoBsieBr,qBe depuis le premier pont où vous nous attaqoMei fort vigoureusement et où les trouppes que Jj avois ne le défendirent pas mal , vos escâdroBi n'ont plus sulvy les nostres que de deux miUe pas ; quand vous parlastes à M. de Persan B0i trouppes estoient presque passées , et ces nMsieurs , à qui vous permîtes de s'aidvanecr Jbiqu'à moy , vous auront peu dire qu'ils ne vircBl plus que trois escadrons au-delà de l'eau; fw escadrons ne parurent dans la prairie que longtemps après que tous les nostres tarent paarii, et Je passay à la teste du pénultième , et MM. de Persan et de Duras à la teste du dernier. Je m'assure, Monsieur, que si on vous en parte vous en direz la vérité; peut-estreque si le nUe de l'avant-garde vous eust suivy de plus près, que vous nous auriez embarrassés davantage. Mais vous sçavez que nous nous sommes retM fort à nostre aise , et qu'hors le petit combat ifi fut au premier pont, rien ne nous a deub obliger à aller plus vite que le pas. Je ne demande si* cun honneur de cette retraicte , mais Je ne pré-
MEMOIRES DU VICOUTB DB TURENNE. [lG5&]
tandi poinl auny avoir de blasme; je vous erois trop homme d*honneiir et trop de mes mil pour en parler autrement , et Je vous prie le croire que personne n*est tant que moi , etc. « An camp de Tonmay , ce 1 8 aoust 1 6â5.
>» Louis DE BOUBBON. »]
M. de Tarenne reçut la lettre de M. le rinee devant beaucoup d^officiers et la leur tontra aussitôt, saus rien dire sur Tlieure I trompette. En effet, la lettre ne le fâcha li , sentant qu'il n*avoit rien fait contre FesmeqpiUla pour M. de Gondé, ni contre le spect que Ton doit à un prince du sang; lâis il vit bien que les choses ne lui ayant pas huai, il s'échauffoit sur une matière bien léère. Aussi, comme M. le prince passoit un peu m bornes de ce qui se pratique , M. de Turenne It à ion trompette qu'il le feroit punir s*il lui pportoit de semblables lettres à Fav^uir. Il ne écrivit point à M. le prince qui , dans la iin de ette campagne et dans la suivante , témoigna leaucoup d*aigreur contre lui , et ils ne s'écririrenl plus comme ils avoient fait les années iréeédentes.
■Où passa i*Ëscaut auprès de Gondé, et comme 1 étoit inutile de suivre l*ennemi qui se mettoit NN» Tournai , on attaqua Gondé , qui fut pris e troisième Jour de la tranchée ouverte. Les iHiiflcatlons n'en étoient pas bonnes , et il n'y ivoit que de petits travaux qui ne valoient {oères mieux qu'un retranchement de camp ; nais comme ily avoit deux mille hommes dans la place , ils firent grand feu quand on travail- Ml, et tuèrent l)eaucoup de soldats et deux iapltaines aux gardes , avec d'autres officiers. Durant ce siège , M. de Bussi , étant allé pour escorter lei fourageurs avec trois régimens de eavalerie, en se retirant, ftit chargé par queline cavalerie de l'armée de l'ennemi qui étoit venue à Yaienciennes, et fut battu avec fort peu le résistance.
On étoit si fort avancé dans le pays de l'ennemi qu'il avoit Jalousie pour toutes les places: n les garnissant de troupes , il n'osoit s'appro- ^ler en corps d'armée , et il lui arrivoit ce qui irrive ordinairement , qui est que l'on craint beaucoup plus d'un ennemi qu'il ne peut exécuter ; et quoique l'on ait une grande expérience, m ne laisse pas d'appréhender des chosçs que Ton sçait bien que l'on ne feroit pas si on étoit à fa place; mais comme il arriveroit de grands maux si un ennemi faisoit plus qu'on ne pense , Ml aime mieux remédier h ce que mémo on croit 111*11 QC peut pas faire. L'ennemi envoya un
corps pour couvrir Bruxelles. Comase l'armée du Boi avoit l>eauooup de peine à avoir des vivres sans s'avancer plus loin que Gondé, elle alla assiéger Saint-Guillain , qui n'en est qu'à trois lieues , et où les vivres pouvoient venir avec facilité.
Le Boi , qui avoit demeuré au Quesnoi durant cette marche de l'armée , vint au siège de Saint-Guillain, qui fut pris en peu de Jours: on donna la même capitulation qu'à Gondé , qui fut d'en laisser sortir la garnison et la conduire à la plus prochaine place. Le Boi , après avoir demeuré huit ou dix Jours à l'armée , retourna à Guise , et son armée demeura plus de six semaines à faire travailler à la fortification de ces deux places , et à faire venir des convois pour les munir. Il falloit que tous les vivres vinssent de Guise; car, encore que Landrecies et le Quesnoi donnassent de la facilité pour les convois , c'étoient des conquêtes si nouvelles et si dépourvues de vivres , qu'il folloit leur en apporter de France et pour l'armée aussi : de sorte qu'il y avoit quatre places auxquelles il falloit fournir le courant et ravitailler pour tout l'hiver, et, outre cela , donner le pain tous les Jours : ce qui fit qu'on acheva la campagne avec peine.
[ Vers ce temps, M. de Turenne écrivit à M. le cardinal Mazarin ce qui suit :
« J'eus nouvelles hier au soir de Gondé , par lesquelles M. de Gasteinau me manda que l'on venoit de lui amener des prisonniers qui disoient que l'armée des ennemis, après avoir esté deux Jours ensemble à Seuse, avoit marché dans les villages. Les Lorrains sont vers Tournai, et M. le prince et les Espagnols alioient se mettre derrière Athe. Je ne crois pas que, pour leur marche , ils perdent la pensée d'assiéger Gondé ; mais ils veulent attendre que l'armée du Boy ne soit pas si proche ; cependant la saison s'avance et ne sera plus propre à faire des sièges par force ; comme le mauvais temps les fait séparer , il rend aussi les chemins bien difficiles pour les convois; je verrai avec MM. Gagon et Jaquier ce que l'on peut avoir de voitures. J'ai mandé à Votre Eminence que le dernier convoi mené à Landrecies n'estoit que de cinq cejis saes , et les deux siens menés par des chevaux de vivres , qui sont si foibles , et ceux de l'artillerie, qu'ils ne peuvent pas marcher, et le mauvais chemin outre cela , fait que Tonne peut presque pas voiturer ; cent charettes et des chevaux de rouliers, qui fussent frais, meneroient cliacun huit ou neufsacs,et Je crains que tous les chevaux de la frontière ne puissent faire en tout Tliiver ce que feroient une
UKIIOIRES DU VICOMTB DE TUBBN.NE. [iGSd]
levée de chevaux comme celle-là. M. de Castelnau ne m'a demandé qne de la mèche et des boulets , j'en ai envolé qnatre milliers; et pour les boulets on attend le beau temps pour les faire partir. Comme Tarmée oblige à emploier l)eaucoup de voitures, et que son séjour si avancé n'est pas nécessaire, les ennemis estant séparés, je me reculerai pour voir l'effort que je puisse faire avec les chevaux de vivres, dans Merci, et des paysans (m>).
» Au camp de Besançon, ce 20 octobre 16 AS.
* TUBBNNE.
» On a , depuis deux jours, battu trois petits partis des ennemis qui venoient autour de l'ar^ mée. J'ai dict à J. Lon, capitaine au régiment de LaVillette, de prendre la poste pour porter cette lettre à Votre Excellence. » ]
Les ennemis crurent long-temps que l'on vouioit avancer vers Bruxelles , ce qui leur ôta la ftensée d'empêcher nos convois; d'ailleurs ils furent quelque temps à se remettre du mauvais succès de la campagne : à la fln , néanmoins, ils se rassemblèrent et vinrent sur la rivière de Sambre. M. de Turenne, ayant mis plus de quatre mille hommes de pied dans les places conquises, demeura jusqu'au sept ou huitième novembre en campagne. M. de Castelnau resta à Condé (1) avec un corps d'infanterie d'environ deux mille cinq cens hommes. L'armée se retira vers RIbemont , le mauvais temps empêchant qu'il n'y pût venir de convois , à cause que les chemins étoient trop rompus. Gomme il se reti* roit, il vint un secrétaire, nommé Ronseret,
(1) On volt, par la lettre saivantedu prince de Condé, qu'il était asseï exactement informé des nouvelles de rtrniée da Roi :
A Moniieur Lenet.
« J'aYols laissé dans Condé un gentilhomme nommé IsauU, avec son frère, qol élolt capitaine dans le régiment d*Enghlen cavallerle, et qui avoit esté blessé à la retraicte de Valenclennes ; comme cclai-ci est venn i mourir de sa blessure , les ennemis m'ont envoyé son frère, qui dict avoir parlé à quantité d'officiers de leur armée ; Il m*asseure quMIs n*ont pas présentement plus de huit mille hommes d^pied en tout et que leur cavallerle est aussi fort diminuée ; qu'il ne croit pas que leur dessein soit d'entreprendre plus aucune chose, et qu'ils laissent seulement le marquis de Castelnau dans le pays, avec quelques trouppes, et que le reste de leur armée s'en va dans des quartiers de rafraîchissement » ou au moins près de la frontière. Il dict qu'ils font beaucoup plus d'estat de Guilbain que de Condé; que leur dessein est de tascher à conserver l'un et l'autre; mais qu*ils ne croient pas pouvoir conserver Condé , que leur dessein est pourtant de maintenir autant qu'ils le pourront. Je ne TOUS dojine ces nouvelles que comme Je les ai reçues ;
que M. le cardinal lui envoyoit , pour lui dire que M. d'Hocquincourt étoit allé à Péronne, et que Ton avoit avis qu'il traittoit avec les Ëqngnols pour cette place et pour Ham. Ronseret faisoit aussi entendre à M. de Tureune que Too souhaitteroit qu'il s'approchât de Péronne avec l'armée; mais il ne lui porta nul ordre exprès. M. de Turenne lui dit qu'il croyoit que s'il l'approchoit avec l'armée , cela obligeroit H. d'Hiwquinoourt à prendre quelque résolution extrême, et que la chose pouvant se raccommoder, il le falloit rien faire qui précipitât la résoiution de M. d'Hocquincourt. L'armée de l'ennemi n'étsft pas ruinée , ayant toujours demeuré dans tm pays ; mais celle du Roi étoit fort affoiblie pv les longues fatigues, par le manque des vivra et par la distance des lieux d*où il falloit blre venir les convois ; de sorte que c*étoit un étrange contre-temps d'appréhender en ce tempsrlà, avee raison , que M. le prince et l'armée espagnole eussent à leur disposition Péronne et Ham,deoi places sur la Somme , et des entrées très-eomldérables pour porter la guerre jusqu'auprès de Paris et dans la Normandie.
La présence de M. le prince dorant eette tmjoncture rendoit la guerre en partie civile. H. de Turenne, qui alla trouver la cour à GomplègA, conseilla à M. le cardinal de ne point faire approcher l'armée de Péronne, et de ne poW donner sujet à M. le maréchal d'Hooquineovt à entrer en liaison avec les ennemis. M. lecsr dinal avoit souvent sur le cceor de voir que le Roi traitât avec un de ses sujets qui demandoit deux cens mille écus , et que le gouverooMBi d'une de ces deux places demeurât à son Us;
mais tout ce que je vous puis dire est que ce geatiniea me est un garçon d'honneur et de condition, en qil se se peut fier ; cela estant ainsi , Je crois que si aMMSiageons de bonne heure à nous mettre en estât de rcpreidre Condé, en préparant les choses oécessalres rdw cd effet , nous n'y -aurons pas beaucoup de peine, lent vous debfoit advertir de tout eela, affln qu'il n'y ait rica dont vous ne soyez informé.
j» J'ai enfin obtenu de ces messieurs de la ville qi'ilft recevrolent demain le régiment des Cerariens ; ils tnvaillent aui bllleu. Il sera bon pourtant d'envoyer « ordre de H. l'archidne, car ils le demandent fort.
» Dancart a dict que le cantadore des vivres hii atfk donné ordre de ne plus donner de pain à la cavallerie tf mesme de ne pas faire leur descorte avec e«i; si edi est, nous la perdrons toute, car il n'y a plus de bled à h campagne et je fis retirer dans la ville tout ce qui aui environs et dans tous les chasteaox. le que les hablUns de la ville et du pays et la ment se loueront du bon ordre qu'on tient dans lepeifc où Je vous asseore qu'on n'a pris quoi que ce selt;Jr vous prie d'y pour>oir, autrement les trooppesse ront.
» Du camp près Tournay, le 30 aousi au soir. •
MBUOfOES OU TICOUTB DE TUREMNE. [1656]
odon regardoit Péronne et Ham entre i de M. le prince , toute l'armée d'Ësftte à le soutenir, et l'assiette des esprits ae toutes les personnes de qualité de qui ne demandoient qu'un désordre, se mettre contre la cour, ou pour se etter très-cher, M. de Turenne crut de- «r l'esprit de M. le cardinal à un acement M. le prince et une partie de d'Espagne vinrent à Cambrai , et il y ant quinze Jours, auprès de M. le ma- Hocquincourt , des envoyés du Roi et ignols , à qui il donnoit des audiences
, ne se cachant point aux uns ni aux s que chaque parti lui offroit , comme !té libre de choisir. Madame de Ghâtili a voit ménagé M. le maréchal d'Hocrt pour les intérêts de M. le prince, ;é arrêtée, le maréchal, qui en étoit IX , se hâta de faire son accommode- BC le Roi , de peur qu'on ne traitât mal chesse. C'est une longue histoire dont re point dans le détail : il suffit de dire raité fut enfin conclu , et qu'il fut arrêté I donneroit à M. d'Hocquincourt deux Ile écus et qu'il remettroit Péronne et tre les mains du Roi. On accorda le goumt de la première à son fils, en qui urdinal avoit beaucoup de confiance.
I prince , qui s'étoit avancé à deux ou ares de Péronne , et qui , le reste du lemeuroit avec un corps d'armée auprès brai, se retira vers la Sambre, ayant s traité. On fut en doute s'il attaqueroit de Condé ou Saint-Guiliain en se reti-
pour cela l'armée du Roi s'étoit avaulu'auprès de Saint-Quentin ; mais ayant [u'il se rctiroit plus avant dans le pays,
après avoir été à Ham et à Péronne
le cardinal , retourna à Paris, et M. de B le suivit deux jours après , les quarliver ayant été distribués à l'armée, it cet hiver-là que l'on commença à la cavalerie dans les villages, lui faisant ir les tailles à raison de vingt sols par ', et un nombre certain de places pour ders, ce qui empêchoit la dépense des de l'argent et faisoit qu'il n'y eut point valeurs. Les troupes se faisoient payer lieux , et les cavaliers , étant dispersés rillages, leur servoient de sauve-garde )ensoient une bonne partie de l'argent n tiroient : ce qui a fait que beaucoup ;e8 du plat pays ont labouré avec plus mce, et, contre l'opinion commune, rtie des villages de Champagne se sont
remis par cette nouvelle ftiçon de distribuer les troupes.
Cet hiver se passa dans une entière confiance * du Roi et de la Reine pour M. le cardinal , qui avoit toujours une grande considération pour M. de Turenne , lequel sçavoit autant que personne les intérêts de la cour les plus cachés , et assurément, dans une affaire difficile, il eût eu la principale confiance, M. le cardinal , n'étant nullement contraint par le Roi ni par la Reine, et ayant une parfaite connoissance de tous les esprits de la cour, vivoit selon les sentimens dans lesquels il sçavoit qu'un chacun étoit, ayant une manière toute particulière de mener les esprits à son point.
[i656] Les convois que l'on avoit mis dans Condé et dans St.-Guillain,et le soin que M. de Castelnau prit pendant tout l'hiver d'en faire entrer beaucoup de petits par la commodité du Quesnoi , mirent ces places en état de n'avoir point de nécessité Jusqu'au mois de mai, auquel temps M. de Turenne, étant sœti de Paris, s'en alla à la frontière et vint à Condé, y menant un grand convoi. En dix ou douze Jours on mit une quantité de vivres dans les places avancées, suffisamment pour y entretenir l'armée et les garnisons. Les ennemis n'étant point en campagne, il n'y eut aucune difficulté pour ces convois.
Le Roi vint à La Fère , et M. le cardinal ayant souvent parlé à M. de Turenne des desseins de la campagne, on avoit remis Jusqu'à ce qu*ou fût sur la frontière , pour voir ce qu'on pourroit entreprendre. M. le maréchal de La Ferté envoya son corps de Lorrains; mais s'étant trouvé incommodé lui-même, il ne put venir à l'armée que quelque temps après. La venue de dom Juan d'Autriche, étant comme un nouvel établissement , avoit empêché les ennemis de se mettre de l)onne heure en campagne : cela fit songer à des entreprises un peu vastes. M. de Turenne proposaàM. le cardinal d'aller à Tournai , et de l'attaquer s'il étoit dégarni , ou si on le trouvoit trop bien pourvu, de revenir investir Yalenciennes : le ministre ne s'y opposa point, quoiqu'il eût assez de raisons pour craindre un mauvais succès; mais il vouloit bien hasarder quelque chose , persuadé qu'à la guerre il faut toujours tâcher de fahre de nouvelles conquêtes , et que , dès que Ton se re^ lâche, on court risque de tout perdre. U y avoit beaucoup de troupes et de recrues qui n'avoieni pas encore Joint l'armée; mais comme les ennemis n'étoient pas ensemble, il n'étoit pas dangereux d'avancer dans leur pays ; de sorte quo M. de Turenne ayant rassemblé ce qui étoit sur la frontière, marcha eu grande diligence à
47fi
MBM0IBB8 DU VICOMTE DR TUBBN2IB. [IG56]
Gondé 9 et de là Jusqu'à deux lieues de Tournai avec toute la cavalerie , faisant suivre l'infanterie^ le canon et tout l'équipage des vivres que M. le marquis d'Uxellescommandoit. Quand on fut allé par delà Mortagne , ayant envoyé M. de Castelnau , qui passa par Saint-Guillafn avec une partie de la cavalerie , pour investir Tournai, M. de Turenne sçut qu'il y avoit quelques régimens de rennemi campés auprès de Tournai; et comme la pensée de l'attaquer n'étoit que sur ce qu*il seroit sans garnison (n'y ayant point d'apparence de faire un siège qui durât quelque temps, si avant dans le pays ennemi, et par conséquent si éloigné de ses vivres et de ses munitions de guerre), il retourna à Gondé; et ayant laissé son pont a Mortagne , qui est situé à l'endroit où la Scarpe et TEscaut se Joignent , avec un corps de troupes pour attendre quatre mille hommes qui venoient du côté d'Ârras , il marcha le lendemain matin devant Valenciennes , ayant donné ordre à ce corps laissé a Mortagne , et aux troupes qu'il attendoit, de l'y venir Joindre.
Il n'y avoit pas dans Valenciennes plus de mille hommes de pied et deux cens chevaux ; mais comme c'est une grande ville, la bourgeoisie pouvoit servir de troupes. M. de Turenne fit passer M. le marquis dIJxelles, qui commandoit le corps de M. le maréchal de La Ferté dans l'isle de Saint-Amand, et lui ordonna de s'avancer Jusqu'à l'Escaut, au-dessus de la ville , sur le chemin de Bouchain. Il marcha lui-même par les campagnes qui regardent le Quesnoi et Gambrai , et investit la place par ce côté. Il y avoit en ce temps-là fort peu de difficulté à se communiquer par le haut de la rivière; et le même soir que M. de Turenne arriva devant la place , il passa sur un pont qui Ait fait au quartier de M. le marquis d'Uxelles, et laissa M. de Gastelnau au-dessous de la ville ; on fit quitter aux ennemis deux redoutes qu'ils tenolent au-dessous de la ville, de façon que, dès la première nuit, la place étoit assez bien fermée. On commença, dès le lendemain matin^ à travailler à la circonvallation ; le troisième Jour il y avoit assez de terre remuée partout pour empêcher un petit secours d*entrpr dans la ville; quoique l'on parlât de quelque retenue d'eau qui se pouvoit faire à Bouchain , on n'avoit Jamais cru qu'elle fût si grande qu'on la vit depuis. Les ennemis tentèrent un petit secours de sept ou huit cens hommes, la troisième nuit, par le quartier des Lorrains ; mais il n'y entra personne : quelques-uns furent pris, et le reste se retira à Bouchain. .
Le cinquième ou sixième Jour, la circonvnl- >
lation fut en très-bon «tat; premièrement aîee un seul fossé , et après avec un double fonéec des palissades; mais comme il n'y avoit ptt beaucoup d'infanterie pour une sf grande enceinte , tout ne pouvoit pas se trouver en égal^ ment bon état ; on travailloit seulement m principales avenues, et ce qui n'étoit pas si h* ci le à attaquer se raccommodoit après. On commença les deux ou trois premiers Jours à foli croître la rivière entre Bouchain et Yaleociennes, et se déborder dans la prairie; niiii ayant fait porter quantité de fascines , on tenolt le passage libre ; si on eût vu au commencement l^eau haute, comme elle le devint depuis, on n'auroit pas songé à faire une communication ni à s'engager au siège : comme elle croisioit peu à peu , on y remédioit par un soin cootlnuel , et presque tonte la cavalerie de l'armée portoit deux ou trois fois par Jour des fascina, outre des régimens entiers qui y furent oocnpéi. A la fin, il y eut plus de mille pas de distance où il y avoit partout plus de dix pieds d'ean, et en certains endroits beaucoup davantage Dans tout cet espace on fit un pont de fasdnei flottant dans quelques endr<s , etend'antra attaché avec des piquets , sur lequel Tfadliuiterie a toujours passé , et la cavalerie dès qoll étoit un peu raccommodé; il y venolt quelque* fois de telles crues que l'on étoft dans l'eaaJo^ qu'a la ceinture sur la digue; mais, par le travail de l'armée, cela se raccommodoit le mène Jour; c'étoit au-dessus de la ville , et cependant au-dessous on fit des ponts de communication, en sorte que le neuvième Jour on étoit en état d'ouvrir la tranchée. Les vivres que Ton avott menés dans les places avancées faisoientqnlly en avoit d'abondance dans le camp , et de mi* nitions de guerre. Les ennemis ne purent JelkT aucun secours dans la place , quoiqu'elle soR au milieu de toutes leurs villes fortifiées. ComflK M. de Turenne eut avis qu'ils s'étoient aaemblés auprès de Douai et qu'ils alloient mardicr vers le camp , on retarda de trois Jours l'onmture de la tranchée, afin d'avoir plus de tenp de travaillera la digue et à la circonvallation. L'ennemi attendoit aussi que la tranchée ttt ouverte pour s'approcher le lendemain ; Hs vinrent d'abord se loger à une lieue de l'armée, et, continuant à marcher, ils se postèrent andessus du camp des Lorrains, à une demie por tée de canon des lignes : leur armée étoit nn peu plus foible que celle du Roi ; ils avoientan moins vingt mille hommes. La grande étendae de la circonvallation et la difficulté de rassfflh hier les quartiers ûtèrent le moyen de songer seulement que l'on pût les attaquer; il8 9cr^
MBMOIRBS DU VICOMTE DE TUUEMMB. [l666]
fauchèrent dès le même jour ; et on m*a dit [oe dom Juan d'Autriche avoit voulu attaquer ei lignes en arrivant : elles se rendirent bien seilleares par leur présence, et II arriva à f. de Navallles encore quatre cens hommes de fied, ee qui obligea à faire une avance à la Igné, afin de gagner une petite hauteur qui tott entre les ennemis et le camp des Lorrains. )d demeura sept ou huit jours de cette façon ; a tranchée ouverte dans un grand front faisoit |0*0D étoit fort incommodé du canon de la rille; néanmoins on avança fort les premiers OUI et on perdoit fort peu de gens; mais mime on approchoit des travaux de l'ennemi , neommença à perdre beaucoup de travailleurs; ly avoit deux attaques, et les ennemis ne Imt point de sortie considérable. Quand on fpocha de la contrescarpe des dehors , ils la léfaodirent très-bien , et on fut repoussé trois NI quatre fois en s'y voulant loger ; les enne- ■il de dehors n'étant campés qu'à une demifortéc de canon de l'armée du Roi , obligeoient i. de Torennea ne pas demeurer à la tranchée iii qae la nuit venoit, ce qu'il eût fait sans da ; et il a toujours tenu pour certain que les —finlw donneroicnt aux lignes ; de sorte que Mme II ne manquoit rien pour continuer le égB^ il ne le pressoit pas comme la principale Ure : on Jugea à peu près du temps que les nMmis donneroicnt aux lignes , et que ce seit Favancement du siège qui leur feroit pren- « leur parti.
11. le maréchal de La Ferté vint à l'armée lit ou dix Jours après la tranchée ouverte , ant encore un peu indisposé ; il fit fort traliller aux lignes de son quartier (1) et à la gne dont j'ai parlé ; et au bout de trois seaines de tranchée ouverte, à l'attaque de M. de urenne il y avoit une braiche sur le bord du Hé de la place ^ et une autre braiche dans le ■té de la demi-lune ; et à l'attaque de M. le aréchal de La Ferté on avoit pris une tenaille. su de la ville avoient fait leurs grands efrti ; et on voyolt bleu que depuis trois ou latre Jours ils commençoient à se relâcher. afin les ennemis prirent le matin les armes ^ on vit marcher leurs bagages vers Bouchain ; I ne douta point qu'ils ne donnassent la nuit IX lignes : leur camp étoit sur une éminence i-deasos du quartier des Lorrains ; ils avoient leor main gauche l'Escaut, sur lequel ils raient fiait cinq ou six ponts, la rivière étant
(1) On ne peat assex répéter ni admirer le i llence dn «oMiede Turenne fur toutes les fautes de ses rivaux : elle do maréchal de La Ferlé causa le secours de Va-
fort étroite; et à leur main droite ils avoient un petit ruisseau qui vient de devers le Quesnoi et qui séparoit les Lorrains des autres quartiers de M. de Turenne; les ennemis avoient fait aussi divers ponts sur ce ruisseau.
On attendit toute la première nuit , ayant été averti par un homme qui se vint rendre, qu'ils vouloient marcher vers le quartier de M. le maréchal de La Ferté. Geque-M. de Turenne pouvoit faire , c'étoit de tenir de l'infanterie prête à marcher sur la digue , avec ordre de passer , si on attaquoit le quartier de delà , ou de marcher en deçà au lieu où ils verroient que séroit l'attaque. Dans une circonvallation trèsgrande, il n'y avoit pas plus de douze mille hommes de pied, et il falloit de l'infanterie aux deux attaques ; de façon qu'il étoit impossible d'avoir aucun endroit bien garni : mais on comptoit sur un grand corps de cavalerie derrière la ligne, et sur l'infanterie qui marcheroit promptement de renfort , et aussi sur ce que ceux qui attaquent s'embarrassent souvent euxmêmes , pour petite que soit la résistance.
La première nuit se passa sans allarme : tout le jour du lendemain on vit l'ennemi en bataille sans bagage , et la nuit vint que l'on étoit dans la même disposition où l'on avoit été le jour précédent. M. de Turenne étoit au quartier qui regardoit celui des ennemis; et M. le maréchal de La Ferté ayant poussé leur garde et pris quelques prisonniers , ils lui rapportèrent qu'on devoit attaquer son quartier; mais ayant les ennemis en présence, sans qu'il y eût rien qui les empêchât d'être en une demi-heure devant les retranchemens , il ne pou voit rien changer à la disposition première. On étoit aussi averti qu'il y avoit un corps de trois ou quatre mille hommes, sous M. de Marsin, à Saint-Amand, qui dévoient faire une attaque à part. M. de Turenne a toujours cru que les ennemis tenteroient une grande attaque au front des Lorrains , où ils pouvoient venir en bataille en sortant de leur quartier ; et que cependant M. de Marsin , avec ce corps de Saint-Amand , marcheroit dans l'isle au-dessous de la ville ; ce qui étoit deux grandes lieues de distance l'un de l'autre , et ainsi sans moyen de se pouvoir assister. Dom Juan d'Autriche et M. le prince ayant pris le dessein d'attaquer l'armée de M. le maréchal de La Ferté , commencèrent à passer la rivière à l'entrée de la nuit , laissant à leur ordinaire les gardes à la tête de leur quartier :
lenclennei; c*est le marquis de Puységur qui le raceale dans ses Mémoires.
MBMOIAES OU VICOMTE DB TURBKMB. [1666]
celui des Lorrains étoit si proche de celai des ennemis, que Ton avoit fermé toates les grandes barrières , et il n'y avoit en tout le front du camp des Lorrains que deux sorties, où il ne passoit qu*un clieval de front; ce qui étoit cause que l'on ne tenoit la nuit que dix on douze chevaux hors des lignes. L'ennemi n'étant pas découvert , passa la rivière d'Escaut ; et M. le marédial de La Ferté n'ayant fiait tenir personne hors des lignes , dans la croyance qn'il avoit que cela étoit inutile, l'ennemi passa l'eau , se mit en l)ataille, les Espagnols à main droite, et M. le prince à gauche.
La première allarme que l'on entendit , tut quand ils arrivèrent au premier fossé du retranchement : ils y donnèrent dans un grand fh)nt , et emportèrent la ligne avec peu de résistance de Tinfanterie , qui fut fort mal secondée de la cavalerie. Au premier coup de mousquet , deux régimens de M. de Turenne passèrent la digue, et quatre autres sui voient; mais le régiment de Vervins, qui arriva le premier, trouva toutes les troupes de l'ennemi entrées dans la ligne, dans l'obscurité de la nuit; quoique M. le maréchal de La Ferté y vint avec quelques escadrons, il y trouva la confusion si grande qu'il n'y put faire aucun effet. Toutes les troupes de l'ennemi comblèrent les deux fossés, rompirent les palissades, et, le Jour arrivant, ils marchèrent à la ville de Valenciennes , et firent poursuivre toutes les troupes qui s'enftiyoient par leur cavalerie : une grande partie de l'armée du maréchal de La Ferté fut faite prisonnière et le reste se sauva à Gondé, quoique le maréchal eût fait tout ce qui se pouvoit : ce qui causa la grande perte, tut qu'il n'y avoit qu'un pont, où les bagages s'embarrassèrent. Les deux régimens que M. de Turenne avoit fait passer sur la digue , ayant été défaits par l'ennemi déjà entré dans la ligne , les autres s'arrêtèrent sur la dif;ue, où M. de Turenne arriva un peu après le (commencement du coml>at , lequel ne dura pas un (fuart d'heure , depuis le temps que les ennemis vinrent au bord du fossé jusqu'à celui qu*ils furent en bataille dans les retranchemens.
Dans ce moment le jour vint ; M. de Turenne, ne sachant pas assurément ce qui s'étoit passé, y ayant envoyé en diligence ses gardes , qui furent tous pris ou tués , personne ne vint assez à temps pour défendre la ligne. Comme on vit , par des cris de Joye qui se faisoient à Valenciennes, que la ville étoit secourue, et parce qu'il n'y avoit plus de feu à la ligne qu'elle étoU forcée, il envoya en diligence aux tranchées afin que l'on se retirât; mais comme il y avoit plus d*une lieue de là , on y arriva un
peu tard , et quelques troupes de Tennenif a déjà passé dans la ville; de aorte qu'il pc moitié des troupes qui y étoient. Le jour nant plus grand , on vit toute l'armée d nemi en bataille qui marchoit droit à la M. de Turenne retira l'infanterie qui et la digue , et commanda que l'on prît tout non qui étoit sur les lignes, se servant de vaux qui étoient de garde pour mener les d'un lieu à un autre , en cas d'attaque : il manda aussi que Ton fit abattre les ligii marchant avec les Lorrains vers le quarl M. de Casteinau , il fit sortir Rf . de Nav et ainsi on se rejoignit au bord des retrandM
Les ennemis firent passer un corps de ierie dans la ville, et M. le prince pasi même en diligence, pendant que M. d renne , faisant rompre la ligne en quantit droits , et ayant fait ferme avec quelque drons, sortit des retranchemens, y l quelques tentes et bagages. Gomme on i sembloit de tant de côtés, il étoit II ble qu'il n'y eût un peu de confusion d'i néanmoins, à une demi-heure de la ville, mit en bon ordre; ce que les troupes d nemi voyant, s'arrêtèrent et nesuivin avec grande ardeur, trouvant en beaueov droits quelque chose à prendre.
[ Le maréchal de La Ferté-Senneterre au cardinal Mazarin,au sujet du secours lendennes, la lettre suivante :
« Je suis au désespoir de survivre à h des lignes de Valenciennes et de celle < compagnies de gens-d'armes et de diev gers de Vostre Eminence , où le prinei| cheq est tombé , aussy bien que sur eM portent mon nom , pour la fermeté qu'el eue de faire leur debvoir : il nous estoit i fuir, et non pas de nous retirer, en gi guerre, la digue ne pouvant supporta cavalerie, et le costé de la berge estai submergé par la levée des esclùzes de la^
» Auparavant d'informer Vostre Emioe destail comme tout s'est passé , je crois i attendre qu'elle l'ayt esté par une personne intéressée que moy. M. le prince , dont prisonnier, m'a donné la paroi le qu'il m' roit sur la mienne dans le 15 d'aoust. h rapporte. Du moins sais-jebien queeeneu pourrien.Jel'attendraiveniravecgrandepi et flegme. Et je puis asseurer Vostre Em que c'est une affaire que je me suis vca de loing , à laquelle il n'y avoit pas cbi party. Je seray toute ma vie, avec la derai signation, de Vostre Eminence, en quelqot me porte ma destinée. Monseigneur, votr
1IKII0IBB8 OU VICOMTE UE TUBB^KE. [l6âCj
^ très-obéittant serviteur et très-fldelle
» Lk FERTi-SENNETERBB.
Mode, ce 19 Juillet 1656. » ]
Archa au Quesnoi avec cinq ou six pièiDon : les ponts du dessous de la rivière, le dontJ*ai parlé, s*étant rompus, les de M. le maréchal de LaFerté ne poue retirer vers le quartier de M. de Tum H. de Marsin, qui avoit fait une attae ses troupes de Saint-Amand , fut re- Le désordre étant commencé dans Tar- Roi de l'autre côté , fut aussi cause de la perte de Tarmée , parce qu'il aidoit à iper le cliemin du pont ; et après avoir le maréchal de La Ferté, qui avoit très- ^, et presque tous les officiers-généraux, iité d'autres de son armée , les ennemis rent à Valencienues , n'ayant guères ii avec leur cavalerie. Toute l'armée du foit qu'on passeroit au-delà du Quesnoi , 'en iroit vers Landrecies et sur les froo- B France : le bagage commençoit déjà à de là le Quesnoi ; mais M. de Turenne quelques troupes pour le faire arrêter , t choisi un camp proche de la ville, s'y »tte nuit. Le lendemain de grand matin , ettre l'armée en bataille pour régler les la cavalerie et les bataillons de Tinfanfln que l'on se mit ensemble et que Ton irât; car quoiqu'il n'y eût de perte noie dans l'armée de M. le maréchal de La il ne laissoit pas d'y avoir un grand Dent. Quoique le bruit fût que les enneoient assiéger Condé , M. de Turenne Irfen qu'ils pourroient venir à lui , et l'ode Tarmée n'étoit pas que l'on attendit, irènt le lendemain de la levée du siège Tort de deux mille hommes de pied al- • Après avoir donné un Jour entier pour sttre en ordre et se débarrasser de leurs liers, ils marchèrent droit à l'armée du est certain que si M. de Turenne n'eût |ue la perte du Quesnoi, il se seroit rer les frontières, mais il voyoit une si suite à cette retraite , par le méeontengénéral qu'elle causerait en France , et icour même, et par la présence de M. le ^ qu'il aima mieux attendre les ennemis t commencer une retraite qui eût attiré iccidens.
Jloit passer deux petits ruisseaux pour lu chemin par où venoient les ennemis ip où étoit l'armée du Roi ; et comme on ien que les armées ne s*approchent Tune
de l'autre qu'avec l)eaueoup de précautions, et que cela donne du temps , M. de Turenne commanda que l'on ne prit point les armes; mais que l'on se tint prêt , craignant que par la marche de quelque bagage il ne se fit quelque méchante contenance ; et aussi il vouloit faire voir à son armée qu'il n'y avoit rien à craindre , encore que l'ennemi approchât. M. de Turenne en discourut avc^c les officiers généraux; mais on ne tint point de conseil de guerre pour sçavoir si on demeurerait dans ce poste, ou si on se retirerait L'ennemi s'approcha à une portée de canon de l'armée du Roi ; M. de Turenne s'avança avec quelques régimeos de la grande garde; et l'ennemi, voyant toutes les tentes tendues, et la grande garde à la tête , vit bien que l'armée n'étoit pas délogée, en quoi ils furent trampés , ayant commandé trais mille chevaux pour la suivra , et n'ayant jamais douté qu'après la défaite de Valenciennes (sçachant bien que ce qui estoit resté de l'armée de M. le maréchal de La Ferté étoit à Gondé) , que l'armée du Boi ne se retirât devant eux. Il est vrai qu'il étoit venu quinze cens hommes Joindra l'armée du Roi le Jour qu'elle partit de Valenciennes, lesquels étoient destinés pour mener un convoi au siège.
L'armée de l'ennemi, arrivant un peu tard^ ne songea ce jour-là qu'à se loger; et M. deTuranne , n'ayant point d'outils pour faire de grands travaux , et n'en voulant point faire de petits qui n'eussent témoigné que de la crainte et n'eussent donné que peu de sûraté, ne fit pas travailler. Les ennemis demeurèrant deux jours en présence sans avoir rien tenté : tout ce temps-là on avoit nouvelle qu'ils vouloient attaquer i*armée, et aussi qu'ils pensoient à mardier entre le Quesnoi et Landrecies , pour empêcher les vivres et les fourages de l'armée du Roi; auquel cas M. de Turenne étoit d'avis de s'opposer à cette marche des ennemis et de combattra , quoique cela parût un peu téméraire en l'état qu'étoit l'armée; mais en pranant le parti de demeura au Quesnoi , il falloit ne se ralâdier en rien.
Deux ou trais mille hommes qui s'étoient sauvés de l'armée de M. le maréchal de La Ferté à Condé, ayant passé à Saint-Gnillain, vinrent à Landrecies et de là au Quesnoi, le second jour que les armées étoient en présence ; de sorte que les ennemis , ne Jugeant pas à propos de rien entreprendra , marchèrent vers Condé. M. de Turenne, voyant qu'ils délogeoient, envoya mille chevaux chargés de farine à Saint- Guillain et à Gondé : dans la dernière place il y avoit beaucoup de vivres au commencemeiH
MéMOlBKS DU VICOMTB DS TUABIINB. [1656]
du siège de VaienclenDes^ mais M. de Torenne en avoit fait venir une grande quantité pour avoir toutes ses provisions dans son camp.
M. Du Passage , qui commandoit dans Coudé, n*avoit retenu que deux mille cinq cens hommes : les ennemis trouvèrent beaucoup de facilité à assiéger cette place, qui ne servoit qu*à aider à conserver les conquêtes ; mais le siège de Yalenclennes étant levé , elle demeuroit si enclavée dans leur pays, qu'il étoit fort aisé à l*ennemi , sans séparer leurs quartiers , d'empêcher qu'on ne la secourût ; ainsi ils prirent leurs quartiers les uns après les autres, n'étant pas en peine qu'on y pût jetter des vivres , à cause de la situation. M. de Turenne en mit dans Saint-Guillain , voyant l'impossibilité de secourir Condé ; et ayant eu nouvelle du gouverneur qu'il n'y avoit des vivres que pour dix ou douze jours, ne crut pas qu'en l'état où étoit l'armée qu'il fût raisonnable de rien entreprendre : il en dit son sentiment à M. le cardinal , qui le trouva et propos , l'ayant vu à Guise là-dessus ; mais comme le gouverneur avoit plus de vivres qu'il n'en falloit, et que le siège tira en longueur, M. le cardinal fut d'avis que M. de Turenne marchât vers l'Escaut , et laissa à son choix, ou de donner Jalousie au Catelet , ou de marcher vers la Lys.
Cette marche se fit dans le temps que Condé étoit prêt à capituler et à dessein de sauver les troupes qui y étoient. M. de Turenne , ayant passé l'Elut , marcha à Arras et de là sur la rivière de Lys ; et il eût attaqué Saint- Venant , s'il n'eût eu nouvelle que Condé étoit rendu. La capitulation de la garnison fut qu'elle seroit ramenée en France par le pays de Luxembourg. Les ennemis , après avoir donné trois ou quatre Jours de temps à abattre les fortifications , marchèrent assez proche de Cambrai pour donner jalousie qu'ils vouloient entrer en France, on , en cas que l'armée du Roi allât couvrir la fron* tière, attaquer Béthune ou La Bassée. M. le cardinal avoit fait tous les efforts possibles pour remonter la cavalerie depuis l'action de Valencicnnes. Il fit mettre de cette cavalerie qu'il avoit remontée dans les places de la frontière , et M. de Turenne ne bougea point de Lens , qui est à quatre lieues d'Arras et trois de La Bassée.
Les ennemis s'étant rafraîchis quelques Jours dans les plaines entre Cambrai et Bapaume, marchèrent , laissant Arras à leur gauche, pour s'en venir vers Lens , où M. de Turenne avoit demeuré dix ou douze jours avec dessein d'y attendre les ennemis ; mais comme il vit qu'ils pouvoient venir par des hauteurs , à la faveur desquelles ils étoient maîtres d'un passngc où
l'on ponvolt les combattre , et qu'il falloit, fiuite de fourage, déloger de Lens devant eux, U aima mieux en partir avant qu'ils fussent en pré» sence; et comme il sçut leur arrivée à trois lieues de lui, il marcha vers Béthune. Il vojoit fort bien que cela faisoit un mauvais effet dam l'esprit de l'armée, encore un peu étonnée de se retirer sur la venue de l'ennemi ; mais ayant considéré la nécessité qu'il y avoit de décamper, il ne s'arrêta point à ce scrupule. Il avoit vu nr la carte un lieu nommé Houdain qui étoit dans la situation qu'il désiroit , pour avoir Arras aisez proche de soi et donner la main à Bélbani et à La Bassée : mais y étant arrivé, il y traon une grande difficulté pour abreuver les ebevaux et un campement fort incommode; de sorte qu'il se retrancha un peu la nuit , et le lendemain alla chercher un lieu plus propre à se loger, qui étoit la Bussièrc, distant d'une lieoe de Houdain. Comme il sçut , par des prlsonaien, que les Espagnols étoient arrivés à Lens Sfee intention de le suivre, bien glorieux de6ar^ traitie , et croyant qu'ils le feroient toojpan marcher devant eux , M. de Turenne crut qie le lieu de Houdain étoit meilleur pour attendre l'ennemi , non pas qu'il fût trop avantageai pour comlNittre , mais sa principale raison étoit que l'on y avoit Arras derrière soi pour en avoir des vivres. En demeurant à la Bussière, etTeonemi se logeant à Houdain , il en 6toit tonte la communication : de façon que partant à miaiiit, afin qu'au point du jour il pût être en bataille (croyant que l'ennemi y marcherolt deboone heure) , il s'avança avec l'armée vers HoodiiOf et mettant l'aile droite sur une hantear. Hofanterie et l'aile gauche descendoient dans la plaine, prenant la distance qu'il faut qoaad oa se met en bataille. Il y avoit un ruisseau de^ rière ; mais M. de Turenne ne le voulut pai passer, craignant que l'ennemi ne se mft devait La Bassée , dont la situation est telle, qu'y arrivant dix heures devant l'ennemi , il ert mlaisé de la secourir, et M. de Turenne vooioit être en état d'y arriver bientût après l'enBCiii; ce que le défilé du ruisseau eût empêché.
A huit ou neuf heures du matin , les ennemii commencèrent à paroitre environ à une lieoe et demie de Tannée du Roi : aussitôt qu'ils la virent en bataille , ils firent balte plus de troii heures, et tinrent conseil , après lequel ib mirchèrent droit à nous. On croyolt combattre ce jour-là; mais la nuit venant, ils se mirent es bataille à un petit quart de lieue de nous, étendant leurs ailes de cavalerie et leur infanterie dans le même ordre que celle qui leur étoH opposée. Dai.s la nuit , M. de Turenne voulut se
MBlfOIRES DU VICOyXB DE TURENNB. [1656]
saisir d'an village et y mettre son infanterie , afin de changer la forme de l*aile gauche quMl ne troQToit pas bien placée. Après avoir perdu trois on quatre heures dans cet embarras , il crut que le meiilear étoit de laisser l'armée comme elle étoit , et fit faire en deux heures quelques petits redans à la tête de Taile gauche. On dit que rennemi s*étoit approché croyant que nous nous retirions. Comme le jour vint Jes ennemis vinrent reconnoltre, et il y eut quelques escarmouches , en quoi se passa toute cette journée. Le lendemain au matin ils marchèrent vers Lens avec beaucoup d'ordre : comme ce sont de grandes plaines , cela empêche la confusion dans la marche. Il y eut assez d*escarmouches dans lear retraite , ce qui commença un peu à faire dianger la situation des esprits dans les deux années. M. de Turenne au camp de Lens avoit fait souvent faire Texercice à Tinfanterle ; ce qui y avoit remis un peu de vigueur. Les ennemis allèrent se loger auprès de Douai , d'où quelqoes jours après ils détachèrent un corps d'in- Amterie pour aller assiéger Saint-Guiliain pendant qu'ils couvriroieut le siège avec leur armée ; la situation du pays leur donnoit cette facilité et rendoit le secours de la place impossible ; eomme ils attaquoient aussi avec peu de gens, le reste de leur armée suffisoit pour empêcher qn'on n'entreprit rien en Flandre. M. de Turenne, dès que l'ennemi fut délogé de devant lui y envoya Saint-Martin , lieutenant de l'artillerie, trouver M. le cardinal qui étoit à La Fère, afin de donner ordre à tenir de Tartillerie prête et des outils emmanchés , dans la pensée que M. de Turenne eut qu'il pourroit assiéger La Capelle qui étoit si éloignée du lieu où il étoit, qa'il croyoit que les ennemis n'en auroient auomi soupçon. M. le cardinal ayant laissé au choix de M. de Turenne les mesures qu'il falloit prendre, il partit d'auprès de Rétbune, passa par Arras , fit semblant de marcher vers la rivière de Somme , pour dérober sa marche à la garnison de Cambrai , et, coulant tout du long de la rivière, laissa son infanterie derrière et alla investir La Capelle.
M. le prince avoit détaché un corps sous le comte de La Suze , qui devoit se jetter dans la place; mais étant logé à deux heures de La Capelle , et n'ayant point de nouvelles de l'armée dn Roi , il n'entra point, et ne l'essaya qu'après avoir appris que la ville étoit investie. M. de Turenne avoit pris en passant quinze cens hommes de pied qui venoient de Condé, avec lesquels et la cavalerie on commença à se retrancher. Quelques troupes du corps de M. de La Suze tâchèrent inutilement d'y entrer la première nuit ; m. c. D. M, T. m.
mais la seconde , le fils de M. de Chamilli , gouverneur, s'y jetta avec environ quatre-vingts chevaux , après avoir passé tout au travers des escadrons qui étoient autour de la place. L'infanterie arriva le second jour après la cavalerie ; et comme il n'y avoit pas plus de deux cens hommes dans la place , ou emporta en une nuit la contrescarpe ; on prit ti-ois demi-lunes, et passant le fossé , on attacha des soldats au bastion , qui étant très-bien revêtu , ils ne s'y purent pas tenir. Tous ces dehors que Ton prit étoient trèsbien fraisés et palissades ; cependant les ennemis s'étant rassemblés à Saint-Guiliain , résolurent de faire lever le siège de La Capelle, et y marchèrent en diligence dans l'espérance qu'ils pourroient retomber sur Saint-Guillain , la situation du pays donnant sujet de se fier sur ces mesures.
M. de Turenne sçut que toute l'armée des ennemis, ayant levé le siège de Saint-Guillain, arrivoit à Avesnes , une heure après que tous les dehors de La Capelle furent emportés ; cela obligea à presser le siège. Quoique la place de La Capelle fût fort petite , la circonvallation avoit plus de trois lieues de tour ; mais comme II y avoit des bois autour de la place qui empéchoient qu'une armée ennemie ne pût donner jalousie pour tous les endroits , on fit travailler en diligence à la tête par où l'ennemi pouvoit venir, qui avoit un grand front; et la nuit, comme on ne craignoit pas la place, on en tenoit l'armée fort près, afin d'aller promptement au quartier d'où les ennemis s'approcheroient. Ils s'avancèrent sans perdre temps à une heure de la circonvallation; mais étant fort fatigués d'une pluye continuelle pendant deux jours démarche qu'ils avoient faite en grande diligence , ils ne trouvèrent pas à propos de combattre , et demeurèrent deux jours à cette distance du camp de l'armée du Roi. Les soldats qui s'étoient avancés la première nuit jusqu'à la muraille du bastion , n'ayant pu y demeurer, on y fit des trous à coups de canon , dans lesquels les mineurs se logèrent , et la place se rendit le quatrième jour en présence de l'armée ennemie.
Après la reddition de La Capelle, M. le prince envoya de ses troupes dans Hocroi, et les Espagnols se sentirent hors d'état de retourner sitôt devant Saint-Guillain. Ils allèrent se loger à Maubeuge , et le Roi avec M. le cardinal arrivant à Guise, ils trouvèrent à propos de faire jeter un grand convoi dans Saint-Guillain. Il y avoit grande apparence que les ennemis se remettroient dans leur vieux camp, devant cette place , qui étoit fort avantageux , pour empêcher que l'on n'y allât avec le convoi et même
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avec rarmée; néanmoiDs M. le cardinal ne laissa pas de croire que le Roi devolt bazarder ce voyage. Il partit donc de Guise avec l'armée , et venant se loger auprès du Quesnoi le lendemain, M. de Turenne s*étant avancé à une heure de la place, y envoya M. de Gasteinau avec quatre ou cinq cens hommes de pied , des vivres pour huit mois et beaucoup de munitions de guerre. L*ennemi, ne s'étant pas trouvé en état de Tempécher, marcha auprès de Mons qui n*est qu*à une heure de Saint-Guillain , et se montra devant la place deux heures après que les troupes qui avoient mené le convoi furent retirées. Il y avoit un méchant château que Ton prit dans cette marche. De là, le Roi s'en alla à Guise, et comme la saison étoit fort avancée, il retourna à Paris bientôt après.
Les ennemis ne furent plus en état d'assiéger Saint-Guillain , et Tarmée du Roi demeura dans le Gambrésis Jusqu'au commencement de novembre; alors elle repassa la Somme pour se mettre dans ses quartiers en France, et celle de l'ennemi se retira entre Mons et Namur, où après avoir demeuré quelque temps dans les villages, on la sépara dans les pays où elle a accoutumé d'être. L'armée du roi fut distribuée dans les villages , et on commença cette annéelà à y mettre de Tinfanterie , à qui on donnoit des places comme à la cavalerie , tant aux officiers qu'aux soldats.
[1657] Pendant l'hiver (1), les ennemis ayant pratiqué des intelligences avec quelques officiers irlandois qui étoient dans Saint-Guillain , et qui leur avoient promis de faire révolter les soldats quand ils en approcheroient , vinrent se mettre autour de la place avec quelques troupes tirées des garnisons , et attaquèrent les dehors qu'ils emportèrent. Quoique l'intelligence ne réussit point, ils continuèrent le siège et prirent la place en six ou sept jours de tranchée ouverte. M. de Schomberg y commandoit avec une garnison de six cens hommes, et s'en revint avec capitulation au Quesnoi. Il n'y eut rien de fort considérable à la cour cet hiver, où le plein pouvoir demeuroit entre les mains de M. le cardinal Mazarin.
Le traité ayant été fait avec le protecteur 4' Angleterre , il promit de fournir six mille
l\) Noos avoDs placé k la fin des Mémoires de Turenno toas les documents inédits des années 1657 et 1658 ; et ceui qai se rapportent k Tannée 1659, servent k compléter les Mémoires du maréchal et à conduire la narration jusqu*à la fin de 1659 , époque du traité des Pyrénées. On pourra donc, par ces Mémoires , suivre Thistofre du maréchal de Turenne racontée par lui-même , ronraie on retrouve celle du grand Condé, pour le temps
hommes que le Roi payeroit ^ pour entreprendra le siège de Dunkerque ou de Gravelines , et l'on convint que la première que l'on prendroit It»/ seroit remise entre les mains , et que si c'élolt -Gravelines , que ce lui seroit un otage Jusqu^i ce que Dunkerque fût pris , qu'on lui metMt entre les mains , et Gravelines seroit reodo au Roi.
L'armée se mit en campagne au commencement de mai , avec intention de faire ce qui se pourroit du côté de la mer. M. de Turenne fot quelque temps à Amiens avant la cour, afin d'assembler l'armée. La lenteur des officiers à foire leurs recrues , et celle des Ânglols qui ne débarquèrent auprès de Galais que bien avant dans le mois de mai , donnèrent du temps aux ennemis d'être ensemble en Flandre. Gomme le Roi ne tenoit aucun passage pour y entrer, on n'espéroit le succès des entreprises du côté de la mer, que parce qu'elles se feroient de si bonne heare, que l'armée des ennemis ne pourroit pas être rassemblée. Ces mesures furent rompues dao6té de la Flandre , qui est un pays si serré , qoll n'y a point de projet apparent à y faire , quand on n'y tient point de passage, et qu'il y a nue armée ennemie pour s'y opposer. M. leMarédial de La Ferté étoit avec un corps d'armée ven le Luxembourg , afin d*attaquer Arion , s'il le trouvoit dégarni , ou tout au moins avec faitention d'y arrêter le corps d'armée de M. le prince qui hivernoit depuis quelques années en ce pays-là et en ceux de Gueidres , Julien et Brabant.
M. le cardinal vint à Amiens , où M. de Tarenne résolut avec lui que l'armée marcbcrolt vers la Lys ; que le Roi s*en iroit à Montreail , afin de donner jalousie à l'ennemi du côté de b mer, et que l'on retoumeroit tout d'un coupinr Cambrai qui étoit entièrement dégarni. Pour donner plus d'apparence à ce dessein , et foire que les ennemis ne pourvussent pas à Cambrai, il falloit que les Anglois ne débarquassent qo'aB même temps que l'armée du Roi arriveroit df* vaut Cambrai , parce qu'autrement le séjour de l'armée dans le Boulenois auroit donné du soupçon à l'ennemi que l'on marchandoit à entrer en Flandre , et incontinent le feroit songer à mettre des gens dans Cambrai , où Ton pouvoit
de sa Jeunesse , dans le récit de Pierre Lenet. et dm ses longues lettres en forme de mémoires, pour les anoé» où il fit la guerre au roi de France. Les trots preminf volumes de la 3« série de la GollecUoo de MM. Mtekaad et Poujoulat, sont donc consacrés aux trois grandes renommées du règne de Louis XIV, à trois piisunilf qui prirent tous une part très active aux doubles de la Fronde : le cardinal de Reti. le grand Con«léftTiir««p.
MBMOIfiES DU VICOMTB DE TIBE>NE. [l6^7]
Jler en deoz Jours de marche. De l'autre côté j
0 ne Jngeoit pas à propos que M. le maréchal e La Ferté repassât la Meuse et quittât le nxembourg, de peur que M. le prince avec m corps d'armée , voyant qu'il avoit la tête mmée pour venir en Flandre, ne marchât oaai vers Cambrai. Ces considérations faisoient ne M. de Turenne , sans les Anglois et sans armée de M. le maréchal de La Ferté, vouloit s mettre devant Cambrai , aimant mieux ha- •rder a y laisser entrer quelque secours , et D ce cas-là ne continuer pas le siège, que de éeoavrir son dessein en y allant avec plus de récaotion, et en faisant approcher les Anglois t M. de La Ferté : ce qui auroit engagé les enonis à mettre la place dans un état que l'on 'anroit pu songer à l'attaquer. Etant parti 'anprès de Béthune , il marcha avec toute sa ivalerie, et en un jour et une nuit il arriva evant la place , ayant passé l'Escaut au-dessus e fat ville, et fait le tour de la citadelle. Il ren- Mitra M. de Casteinau qu'il avoit envoyé avec ne bonne partie de la cavalerie entre Cambrai t Bouchain , et l'infanterie étant arrivée avec a pont de batteaux, le soir du même matin que L de Turenne y étoit avec la cavalerie , on fit
1 une heure le pont pour se communiquer , et irant distribué les outils le même jour, on commença à sept heures du soir à travailler aux 11- Bca. On n'avoit aucune langue de l'ennemi , et L de Turenne sçavoit bien qu'avec toute la digence qu'une cavalerie peut faire , celle des qiagnok en Flandre ne pouvoit y être que le ndemain , auquel temps il croyoit pouvoir être inné on par des lignes , ou par les bagages de urroée et par les charettes de vivres , de maière que nulle cavalerie ennemie ne pouvoit isaer. Comme il venoit du côté de la Flandre Mir investir Cambrai , il ne sçavoit rien de [. le i^nce, qu'il croyoit vers la Meuse. M. de oodé, pressé par les Espagnols de marcher en landre, qu'ils aimoient mieux sauver et laisser mrlr hazard aux places du Luxembourg , ar- ▼a le même matin avec toute sa cavalerie à alenclennes , que M. de Turenne arrivoit deint Cambrai ; et en ayant été averti par divers mriers du gouverneur qu'il envoya à Bouchain, imme il commença à voir parottre l'armée du ol, et aussi par les coups de canon de la citaîlle et de la ville , il s'en vint à Bouchain avec
eavalerie , qui n'est qu'à deux heures de Vaadennes, et il y en a autant de là à Cambrai. arriva vers les dix heures du matin à BouftiD, vit tout ce jour-là l'armée du Roi défiler rs Cambrai ; et quoique beaucoup de gens lui naeillasscnt d'attendre des troupes d'Espagne
pour secourir la place , il jugea bien que la difficulté s'augmenteroit, s'il donnolt le temps de travailler aux lignes; dès la même nuit.que l'on avoit investi Cambrai , sur les onze heures du soir, il marcha par les plaines, qui est le seul pays qu'il y ait autour de Cambrai , droit à la citadelle , avec près de trois mille chevaux sans infanterie.
M. de Turenne, averti à l'entrée de la nuit qu'il étoit arrivé neuf escadrons de cavalerie à Bouchain , crut que c'étoient des troupes d'Espagne qui vouloient entrer dans la place , et pensant qu'ils éviteroient le lieu où étoit le camp , pour prendre le tour et entrer sans rencontrer personne, il s'alla poster dans l'endroit où ils dévoient passer avec sept ou huit régimens de cavalerie , laissant toutes les troupes étendues le long de la plaine. On ne sçait pas bien si M. le prince fut égaré par le guide qui vouloit , à ce qu'on dit , le mener par un autre endroit, pour éviter le camp, mais il s'en vint par le grand chemin de Bouchain à la citadelle. Il avoit vingt-cinq ou vingt-six escadrons , trois escadrons de front, et les autres derrière sur trois colonnes. Ils ne trouvèrent à leur chemin que quatre ou cinq escadrons de cavalerie de l'armée du Roi , qui ayant fait quelques décharges , et une partie ne s'opposant pas au front , les laissèrent passer avec peu de perte. Un escadron de Clérembaut, avec lequel étoit M. de Varenne, chargea celui où étoit M. le prince, le suivit jusques sur la contrescarpe de la cita délie et fit beaucoup de prisonniers ; il y en eut aussi quelques-uns qui se trouvèrent embarrassés dans l'obscurité de la nuit; mais M. le prince se trouva une heure devant le jour sur les fossés de la citadelle avec toutes ses troupes , à la réserve de vingt-cinq ou trente officiers et trois ou quatre cens cavaliers qu'il perdit. M. de Turenne étoit fort éloigné de là, et on lui avoit amené le lieutenant-colonel du régiment d'Enghien , qui fut pris comme M. le prince entroit dans le camp. Ayant marché vers ce cêté , il ne put pas apprendre avant qu'il fût jour, s'il étoit entré ou non un corps dans Cambrai.
Le jour commençant à paroltre , M. de Turenne vit toutes les troupes de l'ennemi en bataille sur la contrescarpe de la citadelle, et ordonna aussitôt à M. de Casteinau, qui étoit de l'autre cêté de TEscaut , de repasser en -deçà, et ne délibéra pas à lever le siège, ne l'ayant entrepris que sur l'assurance qu'il trouverolt peu de gens dans la place , et persuadé que s'il battoit le secours des Espagnols , qui ne pouvoit pas être fort considérable la première ni la seconde nuit, qu*il pourroit continuer aisément le
MÉMOIRES DU VICOMTE DE TUfiENNK. [1667]
siège; mais Tarrivée de M. le prince à Bouchain, le jour qu'il investit Cambrai , et la résolution que le prince prit d'entrer lui-même dans la place (ce qui fut une chose fort hardie) rompit tout-à-fait les mesures de M. de Turenne , et l'obligea d'assembler toutes les troupes. Ayant levé tous les ponts de l'Escaut, et remis dans les chariots tout ce qui put être déchargé dans un blocus d'une nuit , il commença à marcher entre Cambrai et le Câtelet.
Comme M. de Castelnau avoit achevé de passer l'Escaut et qu'il rechargeoit son pont , il y parut quelque cavalerie de l'armée d'Espagne, que M. le prince, étant arrivé à Bouchain, avoit fait hâter. Il n'y eut aucune escarmouche considérable à l'arrière-garde , et l'armée du Roi, après avoir séjourné deux jours auprès de Cambrai , se rapprocha de Saint-Quentin où le Roi, quiétoiten Picardie, arriva quelques jours après. Cette tentative de Cambrai ayant donné le temps aux ennemis de se mettre ensemble , les entreprises depuis la mer jusqu'à l'Escaut devinrent comme impossibles ; de sorte que l'on fit avancer les Anglois vers Saint-Quentin , qui avoient débarqué au nombre de près de six mille hommes , et le Roi y vint avec M. le cardinal ; M. de Turenne y étant allé , il fut résolu que Ton envoyeroitproposer à M. le maréchal de La Ferté d'attaquer Arlon ou Montmédi, croyant que l'attaque d'une petite place en Luxembourg pourroit faire prendre un mauvais parti à l'ennemi : ce que l'on aimoit mieux faire que de se mettre devant une grande place , après avoir donné le temps aux Espagnols de se rassembler , ce qui lui auroit donné moyen ou d'entrer en France, ou d*attaquer quelque place que l'on ne pouvoit pas bien garnir, quand une armée est occupée à un grand siège et qu'elle a beaucoup de places à garder. C'est ce qui fit prendre la résolution d'attaquer Montmédi , à quoi M. le maréchal de La Ferté donna les mains ; et quoiqu'il y eût de grandes difficultés à cause du roc , néanmoins on se flatta que l'on y trouveroit peu de gens, comme en effet il n'y avoit pas plus de quatre cens hommes.
M. de Turenne envola quatre mille hommes de pied à M. le maréchal de La Ferté, et fit approcher de lui le corps des Anglois , afin de s'opposer à l'armée des ennemis ; et mettant quelque infanterie dans Landrecies et dans le Quesnoi , il se tint à la tête de la frontière afin d'empêcher que les ennemis n'entreprissent de secourir Montmédi , ni de rien faire de considérable. Le siège donc commença, et M. de Turenne y marcha une fois avec sa cavalerie , sur un avis que l'ennemi mnrchoit entre la Sambrc
et la Meuse pour y aller. Il y retourna une seconde fois, toute l'armée de rennemi ayant été jusqu'à Charlemont qui est sur la Meuse, d'oà ils retournèrent en diligence par la Flandre jusqu'à Calais, pour une entreprise qu'ils avoient sur cette place , laquelle manqua ; et M. le ca^ dinal , qui étoit à La Fère avec le Roi , envoya promptement des mousquetaires de Sa Maje^ àArdres, lesquels, avec de la cavalerie que M. de Castelnau y envoya aussi , empêchèrent que l'ennemi , après avoir manqué son entreprise sur Calais, ne s'arrêtât à Ardres; maiss'étant rafraîchis près de quinze jours , ils se rapprochèrent encore de la frontière et vlnrentjosqu'à Ribemont.
Le siège de Montmédi dura beaucoup plus que Ton ne l'avoit cru , à cause des rochers qui le trouvoient près de la contrescarpe ; en sorte que les ennemis , étonnés de la longueur du siège, après toutes ces tentatives pour la secourir et d'avoir marché à Calais , se résolvoient enoore de faire semblant d'entrer en France, après avoir envoyé M. de Marcin avec un corps eo Luxembourg, pour tâcher de secourir Montmédi; mais ils ne demeurèrent qu'un Jour à RibemoBt, et se retirèrent de là dans leur pays. M. de Turenne envoya encore un renfort de troupes à Montmédi ; de sorte qu'après plus de deux mois de tranchée ouverte la place se rendit, les ennemis n'ayant rien entrepris , et leur armée s'étant fort ruinée en diverses marches qoi avoient fort mal succédé. On avoit resté quelque temps dans une fort mauvaise opinioD do siège de Montmédi , ce qui obligea le Bol de s'en approcher ; et ensuite la Reine, qoi étoit de meurée à La Fère, s'y en alla trouver le Boi, lequel fut toujours à Stenai , allant de temps eo temps se promener pour voir le siège.
Quand la place se rendit , toute l'armée des ennemis étoit entre la Sambre et la Meuse, et M. le cardinal proposa à M. de Turenne le siège de Rocroi : ce que les ennemis jugeant faisable, s'en approchèrent avec toute leur armée. M. de Turenne étoit à quatorze ou quinze lieoes de l'endroit où étoit la cour, et sçavoit bien que Ton n'avoit rien de réglé pour les entreprises, la cour croyant toutes choses bonnes, poorw qu'elles pussent réussir ; mais lui , voyant que l'ennemi s'étoit avancé vers Rocroi , résolut de marcher de grand matin, de les prévenir, et d'arriver en Flandre avant eux. Il avertit, en commençant à marcher , M. le cardinal de soo dessein ; et toutes les troupes de M. le maréchal de La Ferté, tant celles qui étoientdetoo corps que celles qu'on lui avoit envoyées, demeurèrent auprès de Montmédi, à la réserve de
M^MOlRBft DU VICOMTE DE TtJREIlKB. [iGST]
la cavalerie que M. de Lislebonne et M. de Va* rennes coromandoient. En partant de Rumigni, Il prit sa marche auprès d'Âvesnes , et de là passa la Sarobre à Amiens , où il ne séjourna pe le temps qu'il falloit pour donner loisir de repaître. Il passa auprès du Quesnoi, et alla traverser TEscaut à la Neuville, à une heure IQ dessous de Bouchalu , d*où il alla loger à Sailli sur la Scarpe , et envoya de là , dès la imll; M. de Gasteinau investir Saint- Venant, toi ayant donné ordre de passer de Fautre côté le la Lys. M. de Turenne arriva en même temps m deçà avec toute la cavalerie et quelques mousquetaires commandés. On fit de la Samlire, en trois jours, ia marche jusqu'à Saint-Velant; le premier à la Neuville auprès de Bouehain , le second à Sailli sur la Scarpe , et le troisième devant Saint- Venant.
M. de Turenne sçavoit bien qu*il ne pourroit gagner le devant à l'ennemi que d'un jour , lequel, pouvant marcher par son pays , ne seroit point retardé en sa marche : ce qui fut cause qu'il ne voulut pas assiéger Armantières , parce qœ l'ennemi eût pu y être un jour plus tôt qu'à Saint- Venant. Cette diligence que fit l'armée du Bol ne fut point retardée par le bagage que l'on avoit presque tout renvoyé, à la réserve de quelques chariots et du canon qui marchoient avec l'armée. M. de Ciron qui le conduisoit eut ordre de M. de Turenne de prendre des outils qui levoient être à Saint-Quentin , et de s'en venir Mur Arras et Béthune droit à Saint- Venant.
Comme l'armée y fut arrivée, on trouva la liace assez dégarnie, n'y ayant pas plus de rois cens hommes ; et comme on n*avoit pu aener que fort peu de munitions et de vivres le guerre avec l'armée, M. de Turenne fit iromptement venir ce qu'il put de La Bassée et le Béthune. M. le prince et dom Juand'Autri- ^e ne perdirent pas de temps , et ayant marché ttns bagage, leur avant-garde arriva à quatre leores de Saint-Venant , le jour d*après que l'armée du Bol étoit arrivée devant la place , 9Ù l'on manquoit de toutes choses pour un yége. M. de Turenne prit de la cavalerie et l'en alla à La Bassée ; d*où après , en repassant à Béthune, il mena quelques vivres au camp et on peu de munitions de guerre.
L'armée de l'ennemi arriva toute entière devant la place , le troisième jour après celle du Roi. L'on eut avis ce jour-là que le bagage de l'armée , conduit par sept ou huit régimens de cavalerie et quinze cens hommes de pied , étoit parti d'Arras et venoit au camp. M. de Turenne envoya cinq cens chevaux au devant , et manda a M. de Cii*on qui le conduisoit , de prendre le
tour par Lilers , où il campa le soir a une heure et demie de Saint- Venant; et le lendemain M. de Giron , en étant parti assez tard , s'en vint le matin trouver M. de Turenne, avec une partie des troupes qu'il avoit mises à l'avant-garde , n'ayant pas nouvelles des ennemis, dont un corps de mille ou douze cens chevaux renforcé des garnisons d'Aire et Saint-Omer, sous la conduite de M. de Bouteville, eurent nouvelle par Aire que ces bagages étoient campés auprès de Lilers , et étant parti de la Motte-au-Bois, s'en vinrent par Aire droit à Lilers; ils trouvèrent le bagage dans la marche, une partie étant déjà assez près du camp. Gomme ce sont tous défilés où la tête ne peut pas secourir la queue, trqis régimens de cavalerieet le régiment d'infanterie d'Alsace, qui étoit à l'arrièregarde^ furent chargés par cette cavalerie , rompus, et une partie du bagage pris; on sauva beaucoup de chevaux, mais il y eut beaucoup de régimens qui firent une perte fort considérable. On n'en eut que bien tard l'allarmé au camp , et beaucoup de cavalerie y courut en désordre ; ils prirent quelques prisonniers de l'ennemi qui s^étoieut trop arrêtés et qui n'eurent pas le loisir de pilier le reste du bagage.
Il y eut tout ce jour-là beaucoup d abattement a cause de cette perte; il y arriva néanmoins des outils avec lesquels on commença à travailler en diligence ; et comme le pays est fort couvert et serré, les ennemis ne pouvoieot ni voir l'état auquel étoit l'armée du Boi , ni s'élargir pour venir en bataille l'attaquer, quoiqu'ils fussent fort proches et qu'on ne fût pas retranché ; on ne rassembla aucun quartier , mais on se fioit, en leur opposant peu de troupes, à la difficulté qu'ils avoient à venir.
La tranchée n'étoit pas ouverte, et Tennemi , croyant que c'étoit sa présence qui i'empêcholt , vint se loger à une portée de canon d'un village par lequel on entroit au camp , et qui étoit le lieu le plus aisé à Tattaquer. 11 trouva , en venant s'y loger , qu'il y arrivoit quelques caissons qui portoient du pain de Béthune. Trois es-^ cadrons , qui les conduisoient , se mirent à l'arrière^rde, et faisant entrer le convoi en sûreté, furent chargés par l)eaucoup d'escadrons de l'ennemi qui falsoient l'avant - garde de leur armée , et furent renversés jusques dans la barrière qui étoit au village , dont quelques charettes de vivandiers , qui marchoient après le convoi , empéchoient l'entrée. G'étoit à quatre heures après midi , et cela vint si promptement , qu'il n'y eut que quelques mousquetaires qui étoient à la barrière qui tirèrent quelques coups. Toute l'infanterie étant au travail, se trouva
UéftlOinKS DU VICOJJTB DE TURKNKP. [l057]
fort loiD de ce lieu-là. M. de Turenne étoit dans le camp, qui courut au bruit et u'avolt que douze ou quinze personnes avec lui , entre lesquelles étolt M. d'Humières qui , s'avançant , arriva à la barrière où les ennemis étoient déjà. M. de Turenne y arriva en même temps ; de manière que les ennemis , qui n'avoient point de dessein formé sur le camp, se retirèrent vers le leur qui D 'étolt pas à plus de mille pas de là. S'ils avoient eu des dragons ou de Tinfanterie à leur avant-garde , il est certain qu'ils pouvoient en ce temps-là mettre une grande confusion dans Tarmée qui étoit fort séparée. M. de Turenne , voyant que Tenoemi n*avoit autre dessein que de Tempécher d'ouvrir la tranchée et sauver par ce moyen la place, par Tappr^hension que l'on avoit du voisinage de leur armée , dans un temps que celle du Roi n'étolt ni plus d'à moitié retranchée, ni pourvue de choses nécessaires pour un siège , connut fort bien que le retardement ne feroit que rendre les clioses plus difficiles , et ôter les raisons d'entreprendre au lieu d'en fournir , de sorte qu'il ouvrit la tranchée dès le soir même.
La place , quoique de conséquence aux ennemis, à c^use du passage de la Lys, n'étant pas de celles qui puissent faire appréhender les événemens des grands sièges , l'ennemi ne prit pas de résolution cette nuit ; il demeura tout le Jour dans son camp. Après quelques escarmouches , et après que M. le duc d'Yorck et M. le duc de Glocestre eurent parlé avec beaucoup d'officiers françois de leur connoissance , la nuit suivante , les Espagnols marchèrent en diligence devant Ardres , ayant envoyé le Jour auparavant les troupes qui étoient vers Aire, pour investir la place.
Toute la nuit que les ennemis délogèrent , on ne put pas sçavoir leur dessein , et même la nuit d'après, n'ayant point d'autre nouvelle que celle quîls marchoient vers Aire ; on crut qu'ils faisoient le tour du camp pour l'attaquer par un autre côté ; de sorte que les tranchées ne s'avançoient qu'à l'ordinaire : mais aussitôt que M. de Turenne sçut qu'ils arri voient devant Ardres, il fit emporter la contrescarpe par son régiment d'infanterie qui étoit de garde (1). Il y avoit un grand fossé plein d'eau pour y aller ; de manière qu'il s'y noya quelques soldats , et on fit le logement , sans le combler qu'après qu'il fut fait : on y perdit bien cent soldats et près de vingtcinq officiers tués ou blessés. Les assiégés qui en faisolent leur capitale défense s'y opiniâtrèrent
(1) Le Vicomte lail ici la t>elle aclion qu*il fit. en faisanl couper la vaiiselle pour ladiitiibuerauiiokiats. (A.E.)
fort , et ce fut une des plus difficiles actions qi^ j se soit vue dans les sièges. Gela pressa si fort 1^ ennemis , que la garde qui suivit ayant encore emporté un ouvrage , ils demandèrent à eapi* tuler , voyant toute la cavalerie de Farmée qw portoit des fascines pour remplir le fossé de k place. M. de Turenne , ayant parié aux otages î la tête du travail , pressa si fort la redditioo, que dans une heure on fut maître d'une porte. Il commanda à l'Instant à quatre ou cinq mille chevaux de marcher à Ardres en passant pièi des portes d'Aire , afin que la place tirât le et* non ; l'armée qui étoit devant Ardres vitqw Saint- Venant étoit pris , et ainsi cessa de codtinuer le siège. G'eçt ce qui en effet sauva la place ; car les ennemis, sachant qu'il n'y SToit que des dehors en état de défense , ne flreot qu'une faute , qui étoit de ne pas les emporter la première nuit qu'ils arrivèrent ; mais les ayant attaqués la seconde et ne trouvant pe^ sonne pour les défendre, ils descendirent II même nuit dans le fossé par trois endroits, la descente n'étant pas difficile, et attachèrestda mineurs à une courtine et à un bastion : ee firt cette même nuit-là qu'ils entendirent le eaiiosà Aire, et firent sommer diverses fois la place, et eurent nouvelle le matin que toute l'armée èi Roi marchoit à Ardres ; ils crurent ainsi qoe l'avant-garde étoit l'armée même , prirent l'allarme et se retirèrent dans la Flandre sur la onze heures du matin le même Jour ; ils Isiaièrent quelques mineurs attachés au bastion , et quelques postes d*infanteriequ'ils ne purent retirer le Jour. Il est certain qu'Ardres aoroit clé pris, n'y ayant pas deux cens hommes dan la place, si on l'a voit assiégée selon les règto. M. de Turenne ayant marché ce Jour-là seft lieues avec l'armée , apprit le soir que celle dei ennemis s'étoit retirée en Flandre ; après s'être rafraîchi trois Jours , il retourna par Saint-Venant passer la Lys, et fit prendre La Motte-n- Bois, château qui incommodoit fort Saint-Venant, et commanda qu'on le fit raser ; sacbait que l'armée de l'ennemi étoit près de la Golme, mais incertain si elle avoit passé , et espérait en trouver une partie en deçà , il laissa son bagage dans le camp , avec ordre de marcher Jns^ qu'à Gassel et d'y demeurer , et lui , avec ^a^ mée, alla en un Jour depuis Merville jusqu'à Li Berge ; le temps fut si mauvais , qu'il n'y est qu'une partie de l'avant-garde qui y put arriver avec peu d'ordre. On apprit , par des priaosniers, que toute l'armée des ennemis étoit aidelà de la rivière , et on les fut reeonnottre le lendemain ; on vit qu'ils achevoient de s'y retrancher ; et le temps étant perdu d'entrepmdrf
MBMOIBES liU \1C0MT£ DE TUUK.XNK. [1G67]
loelque diosc , l'armée alla à Wate , où M. de ToreDDe ayant appris que les ennemis quittent le poste de Bourbourg et avoient gardé e fort de Rupt, il empêcha par sa diligence |u*ils ne coupassent les digues , résolut de pas- ^ la G>lme et d'assiéger MardyclL. Il envoya e sieur Talon à Londres, pour en faire la pro- «sillon à M. le protecteur, ayant toujours eu rdre de la cour de s'approcher de la mer quand
I le pourrolt , et sachant bleu que c'étoit l'inentlon d'exécuter le traité fait au commencenent de la campagne. Comme on ne peut agir |ue selon lé temps que l'ennemi donne , M. de Turenne erut ne devoir pas négliger celui-ci , [oolqae la saison fût fort avancée , pour comnencer des conquêtes en Flandre.
Le mois de septembre fut presque fini quand ML Talon alla en Angleterre. On prit néanmoins « fort d'Hennin , qui étoit un passage, et Ton lirépara toutes les clioses nécessaires, tant virres qu'artillerie , pour entreprendre un siège. L*armée séjourna neuf ou dix jours à Wate , pendant lesquels il ne se passa rien de considérable ; ce séjour fit croire aux ennemis que l'on lie songeoit pas à aller plus avant ; de sorte pi'lls avoient résolu d'abord de faire sauter le fort de Mardyck , et avoient commencé à creuler des mines sous les bastions, mais se flattant ensuite que l'incommodité de la saison et la difficulté des chemins empêcheroient le siège ie la place, ils firent cesser le travail et y mirent garnison. M. de Turenne, qui ne pouvoit usiéger ni Gravelines , ni Dnnlicrque , dans une saison avancée , la première , à cause de la bonté de la place , et la dernière , à cause que l'ennemi étoit campé sous ses murs , résolut d'aller à Mardyck , sans avoir de nouvelles positives de ce que pensoit M. le protecteur ; il lavolt bien que la flotte d'Angleterre étoit à la rade , et aimoit mieux commencer une chose , quoique très-difficile , que d'achever la campagne sans rien faire davantage : ainsi , ayant envoyé son bagage sous Calais avec cinq ou six réglmens de cavalerie , il marcha à Mardyck.
II falloit que toute l'armée passât sur une digue et s'avançât dans un pays où il n'y avoit de retraite que par le même chemin par lequel on allolt ; on eommanda h toute la cavalerie de porter des palissades, et à l'infanterie des fascines, n'y ayant point de bois auprès de Mardyck , lequel est si proche de Dunkerque, où étoit l^rmée des ennemis , qu'il falloit planter des palissades en y arrivant.
(1) Oo publia vers ce même lempt la relation de la
Les ennemis avoient dans la place six ou sept cens hommes , composés de trois régimens italiens, et le reste d'Espagnols et de Walons. On fut deux jours que les vaisseaux ne pouvoient pas entrer dans la fosse , à cause du vent, et que l'on voyoit passer des batteaux qui alioienl de Dunkerque à Mardyck : ce qui rendoit le siège fort difficile ; et aussi le manque de fourrage faisoit voir que l'armée ne pourrolt pas y demeurer long-temps. M. de Turenne balança un jour entier s'il commenceroit le siège, et M. de Gasteinau l'y ayant déterminé , l'on résolut d'ouvrir la tranchée et d'emmener du canon pour battre le fort du bois. Voyant que les ennemis vouloient l'abandonner , quelque cavalerie courut sur le bord de la mer , entre les deux forts ; ayant àié par ce moyen la communication de la mer, on poursuivit avec plus déplaisir la résolution qui étoit prise d'ouvrir la tranchée : ce qui se fit cette nuit où les gardes entrèrent , et on s'approcha fort près de la contrescarpe. Le lendemain on y fit une attaque générale, et on l'emporta de tous les côtés; et s'y étant logé, on commença, sans perdre de temps , à la percer pour descendre dans le fossé de la place ; le matin , comme on y jetoit des fascines pour le combler, les ennemis demandèrent à capituler, et , n'étant point reçus à se rendre que prisonniers de guerre , après avoir rompu deux ou trois fois en cinq ou six heures la trêve , ils acceptèrent la capitulation , et sortirent le lendemain au matin tous prisonniers de guerre , excepté le gouverneur et un capitaine espagnol venu en otage, que M. de Turenne renvoya ; on laissa seulement aller à Dunkerque quelques officiers, pour solliciter la liberté des autres , qui furent renvoyés en France et dispersés dans les villes.
Après la prise de Mardyck (i), la conservation en étoit bien plus difficile que n'en avolt été la conquête , parce que M. de Turenne avoit mieux aimé passer par-dessus beaucoup déconsidérations , pour entreprendre quelque chose, que d'achever la campagne sans rien faire. Gomme il avoit marché au siège de Mardyck sans avoir de réponse positive de M. le protecteur, s'il vouloit faire les choses nécessaires pour sa conservation , la place étant prise, il se rencontra l)eaucoup de difficultés à prendre un parti. L'ambassadeur d'Angleterre , qui étoit À la cour , arriva dans cet intervalle , et apporta les ordres à M. de Turenne de faire toutes choses possibles pour le siège de Dunkerque
tante placé , où les nostrei ont fait plus de lix cens
vrise de Mardyck par le maréctial de Turenne , avec I prisonniers , entre lesquels se trouvent deux cent fsf ariiche tsecordés au gouverneur de cette impor- ' quaranti'deux of^ciers.
MBMOIBES DU TICOMTB DB TURBNNE. [1657]
OU de Gravelines ; quoique 1*ud et Tautre fussent impossibles 9 néanmoins M. le cardinal étoit bien aise de contenter M. le protecteur en faisant la proposition ; l'armée ennemie , campée sous Dunkerque, empéchoit de songer à ce siège. M. de Turenne résolut une fois de demeurer quelques jours dans le camp , pour fortifier Mardyck ; mais le manque de fourage et le temps qu'il faut pour mettre en état une place dénuée de toutes choses , lui faisoient songer aussi à raser la place ; mais ce parti , quoique le plus sûr, avoit de si mauvaises conséquences, à cause de Talliance avec les Anglois , qu'il ne put s'y résoudre ; il se trouva dans cette situation où, lorsqu'il n'y a rien de bon à faire, on se contente de choisir le moins mauvais. J'ai oublié de dire que M. de Schomberg avoit été laissé à Bourbourg avec près de deux mille hommes, pour garder le passage et conserver cette place qui étoit entièrement rasée ; mais elle donnoit autant de difficulté à être mise en état que Mardyck. M. de Turenne crut qu'en s'approchant de Gravelines il pourroit peutêtre trouver moyen de l'investir et d'y passer tout l'hiver, et par ce moyen conserver Mardyck et Bourbourg ; mais sa pensée n'étoit pas bien fondée, et dans tout ceci il n'y avoit aucuns principes bien sûrs sur lesquels on pût former une résolution ; il arriva aussi qu'il plut beaucoup la nuit et le jour que l'armée décampa ; de sorte qu'il fut impossible de s'arrêter près de Gravelines , et l'armée repassa au-delà de Bourbourg, où les chemins devinrent si mauvais que l'on fut obligé de laisser le canon. Toute l'armée , et principalement l'infanterie , se débanda entièrement pour aller chercher des lieux où il y avoit du bois pour se chauffer, après avoir été trois jours sur des digues , avec des incommodités qui ne se peuvent exprimer ; personne dans ce temps- là ne vouloit demeurer à Bourbourg, et , sans M. de Schomberg qui y resta , il est certain qu'il eût fallu abandonner la place. M. de Varenne avoit été blessé à Mardyck.
M. de Turenne, voyant qu'il falloit céder au mauvais temps, laissa près de deux mille hommes à Bourbourg , sept ou huit cens Anglois à Mardyck, et marcha à Ruminghen , lieu le plus proche où il pût trouver de la terre ferme pour camper , et résolut de faire des chemins pour porter les provisions de là à Bourbourg, espérant que le séjour de l'armée dans ce poste pourroit empêcher le siège de Mardyck; il doutoit néanmoins lui-même de la réussite , et personne ne croyoit la chose faisable ; en effet , l'entreprise étoit difficile : c'é-
toit dans le mois d'octobre ; Bourbourg étoit une place rasée qui manquoit de tout ; il fii[. loit accommoder les canaux pour aller depoii Calais à la Rivière d'Aa, et y dresser des forts et des ponts ; enfin , il falloit envoyer les soldats du camp de Ruminghen à trois graodfs heures de Bourbourg , pour travailler à touslo ouvrages, sans qu'il y eût en aucun lieoiii bois , ni couvert. Le long séjour de l'année dans ce camp , qui dura près de six semaines, donna de la facilité à tous ces travaux. Jaquier, muuitionnaire général, se chargea de rendre les canaux navigables , et en vint à bout avee le travail de beaucoup de gens de Calais. M. de Casteinau et M. le marquis dUxelles entrepri* rent chacun un fort sur la rivière d'Aa , qalls mirent en état , avec des ponts sur la rivière, et M. de Schomberg fit travailler à sa place.
Les ennemis, se flattant toujours que l'armée se retireroit, n'attaquèrent point MardycL L'ambassadeur d'Angleterre étoit fort en peine de la place , et s'il devoit demander qu'on l'abandonnât ; il avoit fort souhaité que l'armée du Roi retournât à Mardyck pour fortifier la place ; il en voyoit fort bien l'impossibilité, mais il vouloit se décharger de sa garde. M. de Turenne, voyant que les ennemis négligeoîeDt la place , avoit proposé d'y envoyer des mineurs pour faire sauter les bastions ; mais l'ambassadeur d'Angleterre ayant représealé que cette conduite feroit voir à M. le prote^ teur que Ton ne vouloit point continuer le traité, M. de Turenne résolut de hasarder platdtia prise de la place par les ennemis , que d'encwrir une mésintelligence assurée avec les Anglois ; il y envoya donc deux ou trois cens François pour se poster sur la contrescarpe, qui étoit demeurée près d'un mois dans on td état , que les ennemis l'auroient emportée a six heures.
Quelques jours après que les François y Ah rent entrés , les ennemis firent une tentatiie, dont on n'a pas pu bien sçavoir la raison , si ce n'est qu'ils avoient quelque intelligence dans U place; ils ne rasèrent point le bas fort , comme ils le pouvoient, demeurèrent toute la nuit assfi près de la contrescarpe sans y faire d'attaqne, et se retirèrent avec perte de quelques gens; cela ne laissa pas de donner l)eaucoup de ooirage aux assiégés : on se ranima en Angleterre pour la conservation de la place. M. de Turenne y envoya encore quelque infanterie ; et 11 y tint quelques palissades de Londres , avec lesquelles on fit travailler au bas fort.
Vers la fin du mois de novembre , l'armce du Roi fut obligée de se retirer de Rumiaglien,
MBMOIBES DU VICOMTE DB TUBBNNR. [1658]
et celle des enoemis, qui avoit toujours été campée derrière Dunkerque, se retira aussi dans son pais, sans avoir pu rien entreprendre. M. le prinee étant tombé malade, se fit porter à Gand, oà il Ait en danger ; mais s'étant rétabli , on le mena à Braxelles. Gomme M. de Turenne fai- ■oft retirer l'armée vers le Boulenois , il sçut par M. le cardinal, qui avoit de très-bonnes inlelUgences en Flandre , que les ennemis avoient lOQjoiira dessein d'attaquer Mardyck pendant l'hiver, que Tarmée du Boi ne pourroit plusseeoorir la place; c*est pourquoi il y envoya un renfort d*infanterie françoisc ; et les régimens n'ayant plus guères de soldats ( la désertion étant venue , à cause que Ton n'avoit rien touché durant toute la campagne, ce qui n*avoit Jamais été depuis le commencement de la guerre), on fot obligé de commander des officiers de chaque corps , sans soldats , ce qui ne s'étoit point encore fait ; et depuis, le Boi y envoya tous ses monsquetaires avec les compagnies de gendarmes et ehevau-légers de M. le cardinal et ses gardes. Gomme M. de Turenne revint avec Tarméesur la frontière, M. le maréchal d'Aumont, qviétoitdans son gouvernement du Boulenois, flOt ordre de s'en aller à Mardyck , où il demeura bien avant dans le mois de Janvier.
Les ennemis, ayant vu toutes ces précautions, n'entreprirent rien et se contentèrent de faire hiverner presque toute leur armée dans la Flandre, tant pour ne pas perdre temps à attaquer cette place quand ils en trouveroient Toccarion , que pour être plus près pour s'opposer à Tattaquedes villes de Flandre, quand le Boi, hvorisé des Anglois , le voudroit entreprendre. Son armée demeura jusqu'au commencement de anvier sur les frontières , après quoi elle fut sélu^ à l'ordinaire dans ses quartiers en diverses rovinces de France. M. le prince, qui avoit été n quelque danger à Bruxelles , commença à se orter mieux 5 et les généraux ennemis s'y rasemblèrent, ayant laissé leurs frontières du côté e la Flandre avec des garnisons beaucoup plus NTtes qu'à l'ordinaire.
[1668] Au commencement de mars (1), legouemear de Hédin étant mort , on donna ce gouemement à M. de Moret. Le major, se trouvant Paris, vint aussitôt le trouver pour recevoir ses •rdres , et s'en alla ensuite sans aucun soupçon lans la place ; M. de Moret y alla fort peu de Mirs après , et on lui refusa la porte : on apprit [o'il y avoit long- temps que ce major s'étoit endu maître de l'esprit d'une partie des offiiers, et voyant que le gouverneur étoit mal
(1) Voyei ri-dessus la note de la page 482.
sain , avoit pensé à s'emparer de la place. M. le maréchal d'Hocquincourt, depuis fort long-temps mécontent en Picardie , étant un homme qui prenolt des résolutions fort légèrement, s*en alla à Hédin , sçachant les intentions de Defargues , major de la place , y demeura quelque temps sans y avoir aucun pouvoir , et de là alla trouver M. le prince en Flandre. Geux de Hédin, ne trouvant plus de sûreté à se raccommoder avec M. le cardinal après ce qu'ils avoient fait, traittèrent avec M. le prince et avec les Espagnols , qui leur envoyèrent des troupes qu'ils ne reçurent point dans la ville , mais ils les mirent quelque temps dans un camp fort proche ; et insensiblement , après l)eaucoup d'allées et de venues pour négocier à Bruxelles, ils les introduisirent dans leurs fauxbourgs ; ils traitèrent durant tout ce temps-là à la cour; mais on vit bien que c'étoit pour gagner du temps, et pour diminuer l'envie qu'on avoit de les aller attaquer promptement.
L'armée du Boi n'étant point encore en état de se mettre en campagne , M. le cardinal vit que cette négociation ne pou voit nuire à rien. Le temps arriva que les troupes sortirent de leurs quartiers, et que le Boi s'en vint à Amiens avec la Beine. On eut par un commis de M. le Tellier, nommé Carlier, qui avoit fait divers voyages à Hédin, des nouvelles qui donnèrent moins d'espérance que jamais que la ville s'accommodât avec le Boi. Celte nouveauté commençoit à réveiller beaucoup de gens en France, où naturellement il se trouve toujours des mécontens; d'ailleurs la longue guerre et la disette où étoient les provinces , par la continuation des grandes charges et tailles, donnoient sujet au peuple de souhaitter un changement dans le ministère, et il le souhaittoit avec tant d'ardeur, qu'il ne regardoit pas s'il lui seroit avantageux ou dommageable.
Il y avoit eu auparavant des assemblées de noblesse en diverses provinces , avec quelques gentilshommes pour chefs, et surtout en Normandie. Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si grande qu'elle ne se méloit d'aucune caballe, néanmoins son esprit avoit tant d*ascendant sur les personnes, qu'elle les faisoit pancher du côté où elle avouoit bien que son inclination la portoit, c'est-à-dire du côté de M. son frère. La retraite aussi quelquefois, comme le grand monde, faitéclore les semences des plus grandes affaires.
Les choses étoient ainsi désespérées quand la cour vint à Amiens, où le Boi demeura quelques jours, et on y assembla une partie de l'armée. En ce temps-là, se lit cette entreprise sur