‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 75 sur 89 · DES GUERRES CIVILES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DES GUERRES CIVILES EN FRANCE

[1662]. Le duc d'Yorck étoit en France nuprès de la Reine sa mère , en 1052 , lorsque le retonr dn cardinal Mazarin ayant rendu la conr irréconciliable avec les ennemis de ce ministre , ce prince Jugeant que la guerre alloit se rallamer avec beaucoup de violence , et ayant nne extrême passion de se rendre capable de servir an Jour utilement le Roi son frère , il résolut y 8*11 pouvoit obtenir sa permission et celle de la Reine , de faire la campagne en qualité de Tok»tafre dans Tannée du Roi de France. Le cheralier Berkeley ftit le seul qui ne s'opposa point à ce dessein à la première proposition qui en fut faite ; mais à force dMnsister , on y conaentit Cependant il restoit une difficulté bien plus difflcile à vaincre que la première; rien n'étoit si rare que l'argent : la cour de France étoit alors à Angers, et dans une fort grande nécessité; tellement que, sans le secours de trois cens pistoles que lui prêta un gentilhomme gascon , nommé Gantier, qui avoit servi en Angleterre, il lui aarolt été impossible de se mettre en campagne.

Avec cette petite somme on travailla à son équipage : le Roi son frère lui donna un attelage de six chevaux, que le lord Crofts avoit amenés de Pologne ; ils étoient trop petits pour le carosse, et servirent à monter deux ou trois valets de pied et autant de pâlfreniers ; on loua deux mulets pour porter jusqu'à l'armée un lit de camp et le petit bagage. Le duc ne devoit être accompagné que du chevalier Berkeley et du colonel Werden , et il n'avoit pas un seul cheval de main , pour pouvoir ea changer en cas de nécessité. Ce peu de préparatifs se firent aisément avec le secret qu'il falloit pour ne point être arrêté , comme il en auroit couru risque , si son dessein d'aller à l'armée du Roi avoit été découvert; outre qu'il ne pouvoit pas, avec bienséance, prendre congé du duc d'Orléans son

oncle , pour aller servir dans le parti contraire au sien. Pour éviter cet inconvénient , ce prince alla avec le Roi son frère à Saint-Germain-en- Laye , sous prétexte de chasse; et après y avoir resté deux ou trois jours, il se mit en chemin le vingt-un d'avril pour aller joindre l'armée.

Il passa au travers du fauxbourg Saint-Antoine , et ne put aller la première nuit plus loin que Charenton. Le jour suivant il alla à Corl>eil. En arrivant au fauxbourg , il y trouva quelques compagnies du régiment aux gardes, ausquelles les babitans de la ville avoient fermé les portes. Le duc d'Yorck étant fort incertain d'y être reçu lui-même , bazarda de s'y présenter : on lui fit beaucoup de difficultés; mais à force de l)onnes paroles , on lui permit d'entrer à pied , à condition qu'il laisseroit ses chevaux dans le fauxbourg. Ensuite ayant représentéaux magistrats les dangers auxquels ils s'exposoient , en continuant de refuser l'entrée aux troupes du Roi , ils se laissèrent à la fin persuader , quoiqu'il fût constant que s'ils eussent persisté , la cour, qui étoit alors arrivée à Melun , auroit eu bien de la peine à s'emparer de la place , tant à cause de sa forte situation que du voisinage de Paris ; et si le Roi, par cette avanture imprévue ne s'en étoit rendu le maître , ses affaires en auroient beaucoup souffert, au lieu que ce poste lui fut dans la suite d'une très-grande utilité en plusieurs occasions.

Aussitôt que la cour fut informée que ses troupes étoient entrées dans Corbeil, elle quitta Melun pour s'y rendre : le duc d'Yorck y étoit resté pour l'attendre, et son arrivée lui procura un petit secours d'argent dont il avoit grand besoin, n'ayant pas, en arrivant dans cette ville, vingt pistoles de reste. Son équipage fut augmenté d'un cheval et de deux mulets. Il partit le même I soir pour Chartres avec plusieurs volontaires

5'ie,

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de la cour qui Taccompagnoient , et il y trouva )*arinée qui n*étoit arrivée que peu d*lieures avant lui. Avant que de commencer la relation de cette campagne et de celles qui la suivirent, il est nécessaire de reprendre un peu plus haut pour expliquer l'état des affaires en France.

La cour étolt réduite au commencement de cette année aux dernières extrémités : le nombre des sujets fidèles à leur Boi étoit petit; ceux même qui par leur intérêt dévoient être le plus attachés au salut de l'Etat , étoient les principaux instrumens dvs troubles qui le déchiroient, sous le prétexte spécieux , qui a été dans tous les temps celui des rébellions, d'éloigner de la personne du Roi les mauvais conseillers. Pour rendre cette plainte plus plausible , on déclamoit principalement contre le ministre , en criant qu'il étoit honteux à la France de se laisser gouverner par un étranger , pendant que tant de princes du sang étoient et plus propres et plus capables que le cardinal de soutenir le ministère. Ces princes étoient à la tête des mécontens , suivis de la plupart des seigneurs et des personnes les plus qualifiées du royaume : les villes les plus considérables et la plupart des parlemens s'étoient déclarés pour eux ; et quoique le duc de Longueville n'eût pas pris ouvertement aucou parti , on sçavoit bien qu'il panchoit avec toute la Normandie du côté de celui des princes , et qu'il n'affectoit la neutralité que pour se ranger sans péril du côté des plus forts : quelques propositions qu'on lui pût faire de la part du Roi , il trouva toujours des excuses pour les éluder et pour se dispenser de le recevoir dans Rouen, lorsque les villes les plus considérables ne vouloient lui ouvrir leurs portes, et que les plus petites , comme Corbeil, suivoient le même exemple , tant le poison étoit universellement répandu dans le royaume.

Les Espagnols, toujours attentifs à profiter des désordres de la France, ne négligeoient rien pour les fomenter dans l'espérance de regagner en peu de temps les places qu'elle leur avoit prises , et qui lui avoit coûté tant d'années , tant de travaux , de sang et d'argent ; 11 y a même beaucoup d'apparence qu'ils avoient de plus vastes desseins , et qu'ils se flattoient d'accabler entièrjement cette monarchie , ou au moins de raffoiblir à un point qu'elle ne seroit pas capable de les attaquer de long-temps ; mais ils prirent de fausses mesures, et leurs précautions, toi^ours outrées^ firent échouer tous leurs projets. Outre l'argent et les promesses magnifiques qu'ils répandoient parmi les chefs des mécontcns, ils envoyèrent de Flandre, pour fortifier l'armée des princes , des troupea sous le

(Commandement du duc de Nemours , qui étoit allé exprès à Bruxelles pour demander du secours. Elles entrèrent en France au commeDc^ ment du printemps , au nombre d'environ sept mille hommes , cavalerie et infanterie , et passèrent la Seine à Mantes, dont le duc de Solly étoit gouverneur , et qui auroit pu , s'il eût voulu , leur refuser passage et retarder betocoup leur jonction avec l'armée des prinees assemblée aux environs de Montargls. Depois cette jonction et la prise d'Angers par les tnmpes du Roi , il ne se passa rien de considérable jusqu'à l'affaire de Blesneau , excepté que H. de Turenne, que ces mémoires regardent particolièrement , prévint le dessein que les enneiDis avoient de se rendre maîtres de Gergeaa : ils s'étoient déjà saisis d'un bout du pont et a'aorotent point tardé à s'emparer de la place, qoi n'avoit pour toute défense qu'une porte et w fort petit nombre de soldats, si M. de TareoDe n'y étoit arrivé fortuitement avec assez de troupes pour empêcher Texécution de ce projet, dont le succès leur auroit été fort avantagea. Ils furent obligés de se retirer avec qoelqDe perte , dont la plus considérable fut celle de M. Sirot, lieutenant-général 9 un de leurs meilleurs officiers.

La cour alla ensuite à Gien , où rarmée pMsi la Loire et prit des quartiers à l'entoar de Blesneau. Celle des princes s'avança à Lorris. Ce fut dans cet intervalle que le prince de Condé partit secrètement de Gulenne , oè ses affaires étoient en mauvais état , pour venir à Paris où sa présence étoit plus néeessalre. Il ne fut accompagné dans ce dangereux voyage que de quatre ou cinq personnes : à peine y fut-il arrivé qu'il fut obligé de partir poorse mettre à la tête de l'armée des princes; et ayant été informé de l'état où étoient les troupes du Rol^ il résolut de les attaquer dans leurs quartiers qu'ils avoient été obligés d'étendre au large pour la commodité des fourages. M. de Turenne avoit les siens à Briare , et ceux d« maréchal d*Hocquincourt étoient à Blesneau. Ce dernier ayant eu avis que l'armée des priaces venoit à lui , ordonna à ses troupes , en cas d'allarme, de marcher au rendes-voos qnll leur avoit marqué entre les quartiers de M. de Turenne et les siens ; il envoya en même temps des gardes avancées vers les ennemis , et posla des dragons dans un passage , par où , soiftst toute apparence, ils dévoient Tenir. M. de Turenne, ayant aussi été informé de lear dessein, alla lui-même trouver M. d'Hooquincovt, qui étoit le plus exposé , pour l'en avertir.

Les dragons sur lesquels on 8*étoit reposé, et

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ia*oD crat pouvoir arrêter Tenneini aa passage^ le soutinrent mal ; soit par lâcheté ou par traiiison , ils ne furent pas plutôt attaqués qu'ils ibandonnèrent le poste. M. le prince poursuivant son avantage, tomba sur le quartier de M. d'Hocquincourt , qui ne résista pas longtemps et fut forcé , mais avec assez peu de perte de part et d'autre. Les troupes battues se sauvèrent à la faveur de la nuit , perdirent tous leurs bagages , et leur terreur fut si grande , qu'elles oublièrent le rendez-vous qu'on leur avoit donné : la nuit empêcha les ennemis de les poursuivre ; mais ils comptoient de battre , dès qu'il feroit jour, M. de Turenne qu'ils Bçavoient être près d'eux, s'il ne se retiroit pas. Le royaume entier auroit été dans un péril eitrême , si cette armée eût été mise en déroute : le Roi pouvoit difficilement éviter de tomber avec toute sa cour entre les mains des princes ; et tout étoit à craindre dans un temps oà l'ambition de quelques grands ne connoissoit point de bornes.

Aussitôt que M. de Turenne fut averti de i*approche des ennemis, il sortit de ses quartiers, marcha au rendez-vous, envoyant en même temps de petits partis qui ne tardèrent pas de l'informer que les quartiers de M. d'Hocquincourt avoient été forcés. La nuit fut si obscure, qu'il ne put pas bien connoitre le poste qu'il avoit pris. Il étoit dangereux d*avancer, les ennemis étant si près ; et la retraite n'étoit pas moins hazardeuse parce qu'il ne connoissoit pas assez le pays ; il craignoit d'intimider ses troupes et de les mettre en désordre : il prit le parti de rester où il étoit, dans l'espérance de donner par là à ses troupes dispersées le temps de le rejoindre. A la pointe du Jour , en découvrant les ennemis, il remarqua avec bien de la foye qu'il pouvoit occuper un poste très avantageux, où ils ne pouvoient venir l'attaquer qu'en passant un défilé fort étroit.

Il mit derrière ce défilé sa petite armée en bataille , ayant un bois d'un côté et un grand étang de l'autre. Quelques officiers lui proposèrent de poster le long du bois des petits partis d'infanterie, pour mieux défendre les passages. Il ne suivit point cet avis , parce que , comme il le dit depuis au duc d'Yorcle, l'infanterie des ennemis étant de moitié plus nombreuse que la sienne, ils n'auroient pas eu beaucoup de peine à la chasser du bois , ce qui Tauroit obligé d'aller la secourir, et l'auroit si fort engagé qu'il n'auroit pu éviter la défaite entière de ses troupes. Il Jugea plus à propos de laisser le bois dégarni, s'éloigna de plus de la portée du mousquet en- (ro le bois et te défilé ; et dans cette situation

attendit l'ennemi qui, lui voyant prendre de si Justes mesures, n'osa point l'attaquer. On demeura de part et d'autre en bataille , se contentant de s'observer et de se canonner. Jusqu'à ce que M. de Turenne feignant de se retirer, l'ennemi crut trouver Toccasion de le charger et marcha en bataille au défilé. Quinze ou vingt escadrons l'a voient déjà passé, quand M. de Turenne, faisant volte-face, marcha à eux et les obligea de se retirer avec d'autant plus de désordre et de précipitation qu'ils n'avoient point d'autre parti à prendre pour éviter d'être entièrement taillés en pièces; et comme le gros de leur armée s'étoit avancé auprès du défilé, l'armée du Roi , reprenant son premier poste, fit avec son canon une terrible exécution sur les ennemis , qui étoient en foule l'un dessus l'autre ; cette canonnade dura tout le reste du Jour.

Les troupes du maréchal d'Hocquincourt arrivèrent enfin sur le soir , et Joignirent M. de Turenne y qui étoit encore en présence des ennemis , et la partie ne fut plus si inégale. On ne sçait point qui se retira le premier; quoi qu'il en soit , M. de Turenne , dans cette action importante , sauva par sa conduite et par sa fermeté l'Ëtat , qui n'avoit point de ressource si cette armée eût été défaite, et qui au moins auroit souffert des secousses dont il se seroit difficilement relevé.

Après ce combat , le prince de Condé quitta l'armée pour aller à Paris , où il fut reçu avec de grands applaudissemens, son parti exagérant ses avantages fort au-delà de ce qui en étoit. Son absence préjudicia beaucoup aux intérêts de la caballe; il ne resta personne pour commander l'armée en chef; M. de Ta vannes ne commandoit que les troupes de M. le prince , M. de Yalon celles du duc d'Orléans , et M. de Glinchamps les Espagnols : quoiqu'ils eussent tous trois également du courage et de la capacité, aucun d'eux n*avoit assez de tête pour conduire une armée; et il arriva ce qui arrive toujours lorsque l'on ne reconnoit point un chef auquel toutes les troupes obéissent ; quoique l'intérêt fut commun , les vues étoient différentes, et la Jalousie gàtoit tout. M. de Turenne étoit trop habile pour ne pas profiter de cette mésintelligence : quoique les armées ne fussent point à une grande distance l'une de l'autre, il sçut amuser les ennemis et régler ses mouvemens si à propos , que faisant de grandes marches de concert avec la cour, ii se glissa adroitement entre eux et Paris ; et quoiquHI eût un grand tour à faire, sa diligence fut telle qu'il arriva à Chartres le vingt-quatrième avril, que les ennemis n'étoicnt qu'à Etampes. La cour alors pou-^

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voit aller à Paris , comme il a voit été résolu ; les personnes les plus considérables du parti du Roi dans cette ville, et même le cardinal de Retz, étoient de cet avis; mais soit que la cour manquât de résolution , soit que les artiiices des ennemis du cardinal , qui vouloient l'effrayer , prévalussent , elle resta à Melun, et vint à Corbeil à peu près au même temps que M. de Turenne arriva à Cliartres avec Tarmée^ où le duc d'Yorck le joignit.

Quelques jours se passèrent sans qu'il arrivât rien d'important : les partis qu'on envoyoit vers Etampes , amenoient souvent des clievaux qu'ils enlevoientau fourrage, et des prisonniers qui rapportèrent que toute l'armée ennemie étoit en quartier dans la ville et dans le fauxbourg. Mademoiselle envoya un trompette à M. de Turenne^ lui demander un passeport pour aller à Paris : elle venoit d'Orléans , que sa présence et son crédit avoient fait déclarer pour les princes, et ne pouvoit retourner à Paris sans passer au travers des deux armées. M. de Turenne fit quelque difficulté de lui accorder le passeport sans la permission de la cour, où il dépécha un exprès ; mais avant son retour, ayant considéré qu'il pouvoit tirer quelque avantage de la demande que cette princesse lui faisoit , et sachant le jour qu'elle devoit arriver à Etampes , il lui envoya un passeport. On sçut par des partis que les ennemis n'avoient point été au fourage depuis deux ou trois jours ^ d'où M. de Turenne conjectura qu'elle devoit voir l'armée en bataille ce jour-là, qui étoit le troisième de mai ; que le lendemain elle partiroit pour Paris ; que les ennemis n'allant au fourage que le quatrième, ils seroient obligés d'en faire un grand après l'avoir différé si long-temps ; que comme la plupart des officiers-généraux ne manqueroient point d'accompagner Mademoiselle une partie du chemin , ce fourage se feroit sans beaucoup de précautions. Toutes ces circonstances ayant été bien considérées, il résolut avec M. d'Hocquincourt de marcher toute la nuit avec l'armée : on ne laissa dans Chartres que cent chevaux et un régiment d'infanterie pour garder la ville et le bagage. En une heure de temps toute l'armée fut en mouvement : on commença à marcher à huit heures du soir avec un grand silence et beaucoup d'ordre : le dessein étoit de se poster entre l'armée ennemie et Orléans, pour couper les fourrageurs qu'on crut trouver en campagne de ce côté- là.

On passa tous les défilés avant le lever du soleil ; M. d'Hocquincourt menoit l'avant-garde, étant sou tour. Il fallut faire un petit circuit pour se mettre entre Etampes et Orléans ; et

l'armée y étant arrivée , commenooit à se mettre en bataille , lorsque des coureurs qui avoient été envoyés à la découverte , rapportèrent que les ennemis, au lieu d'être au fourage , avoient à une lieue de là leur armée en bataille , dm une plaine au-dessus d'Etampes. On prit aussitôt le parti de marcher à eux , dans la résolution de les combattre ; mais dès qu'ils apperçarent l'armée du Roi , dont la marche leur avoit étéjusques-là inconnue, ils commencèrent à se retirer dans la ville ; on fit avancer la cavalerie au grand trot, dans l'espérance de charger l'arrière-garde avant qu'elle pût être à couvert ; et l'infanterie et le canon eurent ordre de saim avec toute la diligence possible.

Les ennemis, au lieu d'aller ce jour-là an fourage, comme on i'avoit jugé, firent sortir leur armée pour la faire voir en bataille à Undemoiselle , qui devoit partir le matin. Quand leurs généraux apperçurent l'armée du Roi , ils lui demandèrent son avis ; elle répondit, qu'ils eussent à suivre les ordres de M. le duc d'Orléans et du prince de Gondé , et se mit aussitôt en chemin. Ils firent rentrer l'armée dans la ville avec tant de diligence, qu'avant que M. de Turenne et M. d'Hocquincourt eussent gagné la hauteur au-dessus de la ville, les ennemb étoient en sûreté. Cette retraite précipitée fit prendre une nouvelle résolution d'attaquer tes fauxbourgs : on envoya ordre à Tinfianterie de s'y disposer en marchant, et de faire sesdétichemens.

Etampes est situé dans uu fond ; une petite rivière coule le long de ses murailles et n tomber dans la Seine à Corbeil ; le côté de la ville et du fauxbourg qui est sur la droite en ve nant de Chartres, est commandé par une petite hauteur , dont toute la plaine se peut découvrir du haut d'une tour ronde des plus élevées qui se voyent; les murailles sont flanquées de petites tours , qui ne sont point à l'épreuve da canon ; elles ne soot entourées que d'on fossé sec du côté de Chartres ; le fauxbourg vers 0^ léans est environné de la rivière et d'un ruisseau qui se joignent à la porte d'Orléans, par laquelle seule la ville peut avoir communication avec ce fauxbourg. Les ennemis y avoîeit neufrégimens d'infanterie, entre autres eeax de Coudé , de Conti et de Bourgogne; les trot* pes auxiliaires des Pays-Bas, sçavoir: Berlo, Pleur , Vange, La Motte , Pelnilz , etc. , et cniiron cinq cents chevaux. Ils s'y étoient retrai* chés à la faveur du ruisseau qui couvn^t toit un côté , à la réserve d'un petit espace près de la porte, où ils avoient élevé une bonne ligae.

L'infanterie de l'armée du Roi attaqua les ci-

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i^ao

lemis en arrivant; elle attendit à peine le ca- Mm , dont on tira deux on trois coups contre es retranchemens y plutôt pour faire connoitre [ii*il étoit arrivé que pour l'exécution qu'on n pouvoit attendre. L'infanterie de M. d'Hoc- [iiincourt,qui avoit la droite, fit son attaque la côté du ruisseau : elle marcha jusqu'au bord, sfuyant le feu des ennemis ; mais des officiers 'ayant sondé avec leurs piques , et trouvé plus irofond qu'on n'avoit cru , on se retira en bon irdre, et on marcha un peu plus haut vers un Doalin.

M. de Turenne fit attaquer par M. de Galagne, lieutenant-colonel du régiment de la narine , près de la ville à la gauche , qui n'é- ;ant défendue que d'une ligne, flit emportée maa beaucoup de résistance. Il n'y eut que cet Qidroit qui fut mal défendu, quoiqu'il fût le ph» de conséquence ; car étant pris , il n'y lYOit plus de communication entre la ville et le raoxbourg. On fit immédiatement après des barricades au travers de la rue , vis-à-vis la porte : M. de Turenne fit entrer par là toute son In- Gmterie, qui fit des passages à la cavalerie, à la tête de laquelle entra le maréchal d'Hocquin- Doort; mais II étoit venu avec tant de précipitation , qu'il oublia de donner ses ordres au reste le son aile sur ce qu'elle avoit à faire, tellement ]o'elle suivoit toute entière dans le fauxbourg, liM. de Turenne, s'en étant aperçu ^ ne fût illé les arrêter tous , à la réserve de deux ou trois des premiers escadrons qui étoient déjà entrés. Il leur ordonna d'aller occuper la hauteur là sa cavalerie étoit postée, parce qu'il en avoit ians le fauxbourg plus que suffisamment pour Mmtenir l'infanterie; et s'il y en étoit entré un plus grand nombre , les ennemis qui étoient dans la ville en auroient pu prendre avantage en sortant par l'autre porte , et tomber sur la cavalerie qui étoit en dehors; car sans compter ce in'ils avoient de troupes dans le fauxbourg, ils ivoient dans la ville autant -de cavalerie et d'in- ISinterie qu'il y en avoit dans l'armée du Roi.

Cependant le régiment de Picardie avec le -este de l'infanterie de M. d*Hocquincourt , passa le ruisseau au moulin , attaqua les ennenis vigoureusement, qui se défendirent de aiéme , et après avoir été forcés , firent ferme le muraille en muraille et de poste en poste. D*an autre côté , l'infanterie de M. de Turenne lyant achevé la traverse contre la ville , tourna I droite et attaqua en flanc le régiment de Boui^ogne qui défendoit la ligne ; mais quoique l'attaque fût des plus violentes et que le (*anon les désolât , ils disputèrent opiniâtrement tontes les murailles qui servoient de clôtures

aux Jardins, dont les derrières aboutissoient à la ligne : ils y avoient fait des ouvertures pour passer six hommes de front , en marchant le long de cette ligne. Ce fut là où leur résistance fut si vigoureuse, qu'ils chassèrent les attaquans des murailles qu'ils avoient gagnées , les repoussèrent si loin et les mirent dans un si grand désordre , que sans le régiment de Turenne, qui arrêta leur impétuosité et donna le temps aux autres de se rallier , on couroit risque de perdre tout l'avantage qu'on venoit de gagner ; mais l'effort des ennemis ayant été soutenu, on les poussa derechef de muraille en muraille, jusqu'à la dernière , où reprenant vigueur , ils repoussèrent une seconde fois les attaquans dans un clos voisin et en firent un grand carnage.

On les avoit poursuivis la dernière fois avec trop d'ardeur et si peu d'ordre , que les cavaliers et les fantassins étoient pesle-mesle. Les ennemis ne poussèrent pas plus loin leur avantage ; ils se contentèrent d'avoir conservé leur dernière muraille, pendant que les attaquans se rallièrent à l'abri de celle qui étoit la plus proche^ de sorte qu'il resta un clos entre deux : on se contenta pour un temps de faire grand feu de part et d'autre. Le duc d'Yorck, qui étoit présent à cette chaude attaque , y vit un officier des ennemis, nommé Dumont, qui étoit major de Gondé, entreprendre une action capable d'arrêter le cours de cette victoire , s'il eût été soutenu : il sortit de son rang la pique à la main , et s'avançant vingt pas , qui étoit la largeur de l'enclos, il s'exposa à tout le feu des attaquans ; mais n'étant suivi de personne , il fut contraint de se retirer. Il fit jusqu'à trois fois cette dangereuse manœuvre sans recevoir la moindre blessure ; elle donna de l'émulation aux troupes du Roi. Il étoit dangereux d'aller droit à la brèche ou à Touverture, qui étoit défendue par tant de braves gens. Un officier dont on a oublié le nom , sortit de l'ouverture de la muraille que les attaquans occupoient , et à la vue des ennemis s'avança jusques contre celle qu'ils défendoient ; il fut suivi d'autant des siens qui purent se mettre à couvert du fen« L'enclos , comme il a déjà été remarqué , étoil étroit, et il n'y avoit plus qu'une muraille entre les deux partis. Il se fit là une manière de combat singulière : la muraille étant bâtie de grosses pierres , on se les rouloit les uns sur les autres, et elle commençoit à diminuer considé*. rablement, lorsque les troupes du Roi ayant reconnu une petite hauteur d'où on pouvoifc battre les ennemis à revers, on tira sur eux si à propos, que , se voyant attaqués en flanc el de front, et la place n'étant pas tenable, ils

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abandonnèrent leur dernière muraille et se retirèrent dans une église voisine , où le régiment de Picardie avoit aussi poussé ceux qu'il avoit attaqués ; ils ne pouvoient pas s'y défendre et demandèrent quartier, qui leur fut accordé. Leur cavalerie passa le ruisseau et se sauva, après avoir perdu le baron de Briole qui la commandoit, et le comte de Furstemberg, qui furent tués.

Pendant qu'on combattoit dans le fauxbourg , les ennemis qui étoient dans la ville firent quelques sorties pour forcer la barricade, et poussèrent si vivement les troupes du Roi , que si M. de Turenne ne s'étoit avancé lui-même pour les soutenir avec un escadron de sa cavalerie jusqu'à la portée du pistolet de la ville , la barricade couroit grand risque d'être emportée. Tout dépendoit de ce poste , dont la perte auroit entraîné la défaite entière des troupes qui étoient actuellement aux mains dans le fauxbourg ; mais le secours que M. de Turenne donna si à propos , les munitions qu'il fit distribuer, et la fermeté de M. de Gadagne, rendirent inutiles les efforts des ennemis, qui firent encore deux autres sorties , où ils furent repoussés avec perte.

Des neuf régimens d'infanterie que les ennemis avoient dans ce fauxbourg,à peine se sauvat-il un bomme : il y en eut neuf cens de tués et dix-sept cens prisonniers. Les principaux de ces derniers furent : Briol , maréchal-de-camp , Montai , qui commandoit le régiment de Gondé, Dumont, major du même régiment, que le duc d'Yorck reconnut être le même qui s'étoit distingué avec tant de bravoure à l'attaque de la dernière muraille, le baron de Berlo, maréchal de bataille , Yange , Pleur , La Motte. L'armée du Roi perdit au moins cinq cens hommes , parmi lesquels il n'y eut personne de remarque ; le jeune comte de Quincé reçut un coup de mousquet au travers du corps , et le comte Carlo de Broglio un dans le bras , dont ils guérirent tous deux.

Cette action fut également hardie et heureuse; les généraux ne l'auroient point entreprise s'ils eussent connu la foiblesse de leur infanterie , qui ne montoit pas à deux mille hommes , au lieu qu'elle devoit être au moins de cinq mille; la marche s'étant faite soudainement et dans l'obscurité , tous les soldats qui étoient en détachement ne purent joindre l'armée que quand l'attaque fut finie. Les ennemis avoient trois mille hommes d'infanterie dans la ville , et un pareil nombre dans le fauxbourg , sans la cavalerie ; mais le désordre qu'on remarqua parmi eux en arrivant sur la hauteur ,

la confusion avec laquelle ils se retirèfent^et le peu de concert qull y a d'ordinaire où le commandement est divisé , déterminèrent probablement à les attaquer.

Si les ennemis avoient été attentifii sur la fautes de l'armée du Roi , ils eussent pu profiter d'une belle occasion de la défiedre dans sa retraite. M. d'Hocquincourt , sans se mettre e& peine si M. de Turenne le suivoit avec t'arrièr»' garde, qu'il fut long-temps à rassembler, i cause du grand nombre de soldats qoA s'annsoient à piller le fauxbourg, marcha avec rafant* garde , sans faire aucune halte , droit àEtreeki: les ennemis pouvoient , sortant de la porte de Paris , se mettre entre l'un et l'autre et lei battre tous deux ; mais ils se contentèrent d'attaquer l'arrière-garde comme elle se retirolk du côté de la barricade , et la pressèrent ai vivement que M. de Turenne fût obligé d'y aller en personne avec de la cavalerie pour la dégager. En arrivant sur la hauteur , le cheva* lier Berkeley l'avertit que Tavant-garde élott partie; à quoi il répondit, en haussant lo épaules , qu'il étoit trop tard d'y remédier. Le danger étoit d'autant plus grand qu'on vmÊH l'embarras des prisonniers qu'on amenoit Oa marcha avec toute la diligence possible, et la crainte ne cessa qu'en arrivant à Etredil. Le lendemain toute l'armée retourna à Chartrci

Ce succès releva considérablement les afbiiei du Roi et le courage du cardinal , qui envogra ordre à M. de Turenne de bloquer les ennemli dans Etampes , où ils commençoient à manquer de fourages. Avant que tout pût être prêt , ceux autour de Chartres étant entièrement oonaoni* mes , il fallut que l'armée marchât à Falaise» i où elle resta jusqu'au vingt -six , qu'elle via! camper près d'Etrechi , et le lendemain elle s'avança à une lieue d'Etampes. On travaillai une ligne de contrevallation à la portée da mousquet de la place , sur la croupe de la montagne ; aussitôt que les ennemis s'en tLffgacurent , ils firent de fréquentes sorties pour interrompre l'ouvrage , dans l'une desquelles ib coupèrent environ cent travailleurs avant que la garde pût être à cheval ; mais ils furent vigoureusement repoussés par le marquis de Richelieu qui la commandoit. Le lendemain, ka lignes furent presque achevées : elles ne putut être que médiocres , à cause de la qualité da terrain fort pierreux et du manque d'outils et de bois , n'y en ayant point du tout aux environs.

On logea de l'Infanterie dans les ruines di fauxbourg , que les ennemis avoient brAlé quand ils sçurent qu'on retoumoit les attaqicr.

MÉMOIBBS DU DUC d'yOBCK. [1662]

L'armée étoit campée plus près de la place que Jà portée da canon , qui n'incommodoit point , Nuroe qu'elle est dans un fond ; mais les ennenis pouvoient découvrir du haut d'une tour tort élevée , dont on a déjà parié , tout ce qui se MMoit dans le camp, ce qui leur étoit fort lyautageux. On dressa un pont sur la rivière xmr les empêcher d'aller au fourage , et on se Usposoit à en faire plusieurs autres qui les au- *oient resserrés et affamés en peu de temps^ <Mraque le duc de Lorraine vint rompre toutes ses mesures. Ce prince avoit donné au cardinal les assurances si positives de demeurer attaché I ses intérêts, qu'il envoya ordre au maréchal ie La Ferté , gouverneur de la Lorraine , de permettre au duc de rassembler ses troupes , pi étoient dispersées ; mais elles ne furent pas plutôt en corps qu'il marcha droit en France et se déclara pour les princes , avec lesquels il SYOlt traitté secrètement dans le même temps qu'il étoit en négociation avec le cardinal.

Ce contre-temps obligea M. de Turenne à dianger de dessein et à attaquer Etampes de viye-force , prévoyant que , s'il ne la prenoit pas promptement , le duc de Lorraine viendroit la secourir. On travailla dans cette vue avec toute la diligence possible à élever des batteries, les unes sur les lignes et d'autres dans le fond , contre la porte d'Orléans , qu'on battit, et en même temps à la muraille entre cette porte et la grande tour , dans le dessein d'insulter un ouvrage avancé que les ennemis y avoient fait un peu plus près de la porte que de la tour. La nuit , M. de Gadagne, avec mille hommes commandés, y donna l'attaque , et après quelque résistance s'en rendit maitre sans perte considérable , quoique les murailles de la plaee ne fussent qu'à la portée du pistolet. On avoit fait sortir du camp de la cavalerie qu'on plaça entre la ville et les lignes du c6té de la hauteur , pour empêcher que M. de Gadagne ne fût surpris par derrière ; on la fit rentrer à la pointe du Jour ; mais , aussitôt que le soleil ftat levé, les ennemis sortirent le long du fossé pour attaquer l'ouvrage par-derrière pendant que de la place on l'attaquoit de front. Quoique M. de Gadagne fit tout ce qu'on pouvoit attendre d'un bon ofQcier , il en fut chassé et ne fit sa retraite qu'avec beaucoup de peine le loDg^du fossé , vers une barricade qu'il avoit tait faire devant la porte d'Orléans ; on le crut perdu , parce qu'il ne revint pas d'abord avec ses gens; aussi n'échappa-Ml que par un grand bonheur , s'étant trouvé engagé au milieu de la eavalerie des ennemis avec deux ou trois sergens et autant de mousquetaires , qui ne l'a-

bandonnèrent point et l'aidèrent avec beaucoup de bravoure à se dégager. Il ne fut point blessé, quoiqu'il reçût plus de vingt coups d'épée et de pique dans son buffle, dont la bonté le préserva. M. de Turenne étoit allé au camp quand cette affaire arriva , ayant été toute la nuit dans les lignes ; dès qu'il entendit Taliarme , il fit marcher toute l'infanterie de son quartier , et son régiment arrivant le premier, il lui ordonna de regagner l'ouvrage ; ce régiment marcha aussitôt à la vue des deux armées, et sans qu'on fit la moindre diversion, ni qu'on tirât un seul coup de canon pour favoriser l'attaque , il avança précédé de quelques soldats commandés , de ceux qui avoient été chassés de l'ouvrage ; mais un capitaine de Picardie qui les conduisoit ayant été tué, ils s'enfuirent et entraînèrent avec eux une partie des mousquetaires de la gauche du régiment. Cet accident ne fut point capable de le rebuter. Les capitaines prirent en main les drapeaux et allèrent à la tête de leurs soldats sans tirer un coup, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent au pied de l'ouvrage , qui étoit plein d'ennemis. Alors les attaquans firent une décharge de toute leur mousqueterie , et s'étant avancés à la longueur de la pique , ils chargèrent l'ennemi avec tant de résolution et de bravoure qu'ils emportèrent Touvrage et s'y logèrent ; ils ne perdirent qu'un capitaine de leur régiment , un ou deux officiers subalternes et peu de soldats , quoiqu'ils eussent long-temps essuyé le feu des ennemis que rien n'empéchoit de tirer juste, puisque , pendant toute cette action , on ne tira pas un seul coup de canon ni de mousquet du côté de l'armée du Roi. Tous ceux qui furent témoins de cette action avouèrent qu'ils n'en avoient jamaisvuune plus hardie etpluschaude; M. de Turenne lui-même et les officiers les plus expérimentés crurent qu'il auroit été impossible de pousser si loin la bravoure , si les drapeaux n'avoient toujours été devant les yeux des soldats ; et ce fut en partie ce qui ensuite détermina les régimens à en prendre de nouveaux , les vieux corps aussi bien que les autres ayant Jusques-Ià affecté une gloire mal entendue d'avoir leurs drapeaux si déchirés , que le plus souvent il ne restoit que le bâton. Le régiment de Turenne étoit le seul qui en avoit alors de plus entiers , sans excepter les gardesfrançoises ; car il n'y avoit point de Suisses dans cette armée.

Il sembloit , après cette affaire , qu'on dût être en repos le reste de cette journée ; mais les ennemis, se souvenant de la facilité avec laquelle ils avoient regagné TouvrAge le matin ,

<• ri

MBMOIAKS DU DUC d'YO&CK. [1C62]

et en considérant Timportance , résolurent de l'attaquer une seconde fois et d*insulter en môme temps les lignes. L'après-midi, sur les trois heures , ils sortirent avec vingt escadrons et cinq bataillons. M. de Turenne , qui heureusement se trouva dans les lignes , commanda aux troupes de marcher à leurs postes , et envoya ordre à toute l'infanterie qui étoit au camp de le venir joindre ; cependant , pour gagner du temps , il fit sortir des lignes trois escadrons commandés par le comte de Rennel , pour charger le premier corps des ennemis qui approchoit: ce qu'il fit avec beaucoup de fermeté , jusqu'à ce que ne pouvant plus soutenir une partie si inégale , il fût poussé jusques dans les lignes mêmes, dont le fossé étoit si peu considérable que des cavaliers , qui ne purent point entrer par l'avenue, sautèrent par-dessus , et il y eut fort peu de chevaux qui y tombèrent. Le comte de Schomberg , qui n'étoit alors que volontaire, fut blessé au bras droit en faisant ferme dans l'avenue , à laquelle il n'y avoit point de barrière , parce qu'il ne s'étoit pas trouvé assez de bois dans le pays pour en faire une. M. de Turenne, dans le temps qu'il fit sortir le comte de Rennei , avança lui-même avec deux escadrons qui lui restoient vers l'avenue , croyant que l'ennemi y feroit ses principaux efforts. Les choses se trouvèrent dans un triste état : il ne venoit point de troupes au secours; l'ennemi approchoit avec trois bataillons et plusieurs escadrons , dont quelques-uns n'étoient qu*à la portée du pistolet , attendant l'infanterie, qui n'étoit qu'à demi-portée du mousquet. Il n'y avoit dans les lignes pour se défendre que deux escadrons de cavalerie, quelques sentinelles d'espace en espace, qui, au lieu d'incommoder les ennemis , faisoient voir beaucoup de foiblesse; il n'y avoit point de canonniers aux batteries , et point d'espérance d'aucun renfort considérable d'infanterie qui pût arriver dans une nécessité si pressante , la plupart ayant été envoyés au fauxbourg d'Orléans à cause de l'action du matin. On se croyoit enfin si près d'être attaqué , que le duc d'Yorck , qui montoit un cheval d'amble , ne crut point avoir le temps d'en changer, quoiqu'on lui en eût amené un de bataille , ni de prendre ses armes , qu'il se fit mettre étant à cheval. Il arriva dans le même moment deux cens mousquetaires du régiment aux gardes : c'étoit tout ce qu'on avoit pu ramasser au camp. M. de Turenne leur recommanda, sans s'amusera tirer tous ensemble^ de bien ajuster leurs coups : ce qu'ils firent si à propos , que jamais un si petit nombre de soldats n'a fait tant d'exécution ; ils jettèrent bas à

la première décharge tant d'officiers et de cavaliers , et éclaircirent tellement les trois premiers escadrons, qu'ils Jugèrent à propos de s'éloigner. Ils tirèrent ensuite sur l'infiintenc, qui avançoit toi^ours; mais par bonheur elle trouva en avançant un petit rideau qui la eon* vroit jusqu'à la tête, dont l'abri lui pamt si agréable , que ni exhortation^ ni coups, ni menaces ne furent point capables de la faire aller plus avant ; elle se contenta de faire grand feu sur les lignes, jusqu'à ce que la cayaleriedes autres quartiers arrivant au secours des lignes, les ennemis songèrent à se retirer.

Ils ne furent pas plus heureux à l'attaque de l'ouvrage, car ayant plus de chemin à faire pour y arriver, ceux qui le gardoient eurent le temps de se préparer à les recevoir. M. delrad, qui commandoit la cavalerie allemande qui étoit au service du Roi de France , ayant été averti dans son quartier de ce qui se pasaoit, jugea à propos de marcher entre les lignes et la ville; il rencontra ceux des ennemis qui alldent attaquer l'ouvrage ; quoiqu'il n'eût que quatre escadrons , et qu'il fût fort inférieur en Dombie, il les chargea si brusquement, que, les aynt arrêtés, il donna le temps à â*autre8 troupes commandées par le marquis de Ridielieii de le venir seconder. Avec ce renfort les ennemis furent chargés une seconde fois et forcés de se retirer en grand désordre; mais comme lis étoient près de la ville , il auroit été dangCRU de les pousser trop loin. La plupart des troupes du Roi arrivant aux lignes, et les amemisie retirant , plusieurs offieiers pressèrent M. de Turenne de les poursuivre, auxquels il répondit que , comme ils étoient trop près de leors murailles , on ne pourroit pas leur Caire grand mal, et qu'on s'exposeroit à perdre trop de monde , et au danger d'être forcé de se rÂlrer en désordre.

Les ennemis furent si maltraités dans eette entreprise, où ils perdirent beaucoup de monde et plus de soixante oCQciers , qu'il ne leur prit plus envie de se commettre davantage. On les pressa vivement du côté de la porte d'Orléans et de l'ouvrage avancé qu'on leur avoit pris , et le mineur étoit déjà logé à la muraille qunnd on apprit que M. de Lorraine marehoit aw toute la diligence possible vers Paris , et qQ*on lui préparoit un pont de batteaux un peu aadessus de Gbarenton. Cette nouvelle oUiges M. de Turenne à lever le siège , pour ne pas s'exposer à être enfermé entre deux armées ennemies; on retira d'abord le canon des batte ries qui étoient les plus prodies de la ville; mais on étoit si mal fourni d'attelages «pie»

UBUOIHKS DU DtC d'YOUCK. [Kiô^j

quoique la cour eût envoyé tous les chevaux de earosse qui s'y trouvèrent, jusqu*à ceux du Roi et'de la Reine , qu'on ne put faire marclier ^e la moitié de l'artillerie le jour qu'on décampa, et il fallut attendre le retour des chevaux pour emmener l'autre.

On commença , le sept juin , l'armée étant en bataille, à retirer les troupes qui étoient dans rouvrage avancé ; M. de Navailles, qui y comnoandoit , fit sa retraite en bon ordre , quoique l'ennemi le pressât assez vivement. Ensuite l'armée se mit en marche , après avoir mis le feu fiux huttes ; pendant que la première ligne fai- Boit balte, la seconde avançoit environ cinq cens pas , après quoi elle faisoit vdlte-face vers la ville; ensuite la première s'ébranloit et mardioit à petits pas , jusqu^à ce qu'elle eût gagné ksintervallesde la seconde ligne, et continuant fasqa'à ce qu'elle fût arrivée par delà , à la distance de cinq cens pas, elle faisoit halte et volteface du côté de l'ennemi , comme avoit fait la seconde , qui recommençoit le même mouveinent. De cette manière l'armée se retira l'espace d'une lieue, et le spectacle en étoit fort beau. Les ennemis suivirent la première ligne dans son premier mouvement , escarmouchant en grand nombre ; mais ensuite ils n'entreprirent rien qui pût donner de l'inquiétude. L'armée, étant arrivée à Etrechi, y resta deux ou trois fonrs; elle fut camper ensuite à Iterville près deG>rbeil, et de là à Balancourt, où M. de Tnrenne ayant appris que le duc de Lorraine éloit arrivé à Villeneuve-Saint-Georges, il marcha promptement , dans le dessein de l'attaquer avant qu*il pût être joint par les ennemis qu'on Bvoit laissés dans Etampes. Le quatorze , l'armée passa la Seine à Corbeil , et fit tant de diligence qu'elle surprit l'ennemi lorsqu'il s'y attendoit le moins. Ce fut sur les deux heures après midi qu'on se trouva en présence ; mais on ne put point combattre, parce qu'il se trouva un ruisseau entre deux, qui tombe de la Brie dans la Seine ; on le côtoya sans perdre de temps jusqu'à ce qu'on trouvât un passage. L'armée marcha toute la nuit , et , laissant les forêts sur la gauche , l'avant-garde arriva à la pointe du |our à Gros-Bois. Beaujeu , qui étoit envoyé par le cardinal auprès du duc de Lorraine, y vint avec Dagecourt, capitaine des gardes de ce prince , trouver M. de Turenne , pour lui raire des propositions de sa part , dont la prinripale et la plus pressante étoit qu*il n'avançât point ; mais il ne se laissa point surprendre à les artifices , il continua sa marche , et ayant iipprls que le roi d'Angleterre étoit arrivé la môme nuit dans Tarméc du duc , pour travailler

à la négociation qui étoit sur le tapis entre lui et le cardinal , il pria le duc d'Yorck de l'y aller trouver : ce qu'il accepta d'autant plus volontiers que le Roi , son frère , lui avoit fait dire qu'il seroit bien aise de lui parler, et qu'il avoit la parole de M. de Lorraine pour son retour.

Ce qui causa la venue du roi d'Angleterre ù l'armée du duc de Lorraine, fut la prière qu'il fit à Sa Majesté d'être le médiateur entre lui et la cour de France , de vouloir être le garant du traitté qui étoit sur le point d'être conclu, et à cet effet de lui faire l'honneur de venir à son armée, pour, après l'affaire consommée, le mener à la cour , qui étoit à Melun. Le roi d'Angleterre, ayant reçu à Paris la lettre de M. de Lorraine par laquelle il lui faisoit ces propositions, fut immédiatement les communiquer à la Reine sa mère, qui étoit à Chaillot ; comme elle connoissoit que ce duc agissoit rarement de bonne foi , elle ne fut point d'avis que le Roi fût sa caution; mais la passion qu'il avoit de contribuer à une affaire qui pouvoit être si avantageuse à la cour , le détermina pai* dessus toute autre considération. Il partit dans le même instant, prenant dans son earosse les lords Rochester , Jermin et Crofts ; il apprit, en arrivant à Charenton, que les deux armées étoient eu présence , et on croit qu'il y trouva un exprès du duc pour le prier de se hâter. En arrivant à Villeneuve-Saint-Georges, il trouva ce prince fort intrigué et inquiet , à cause du voisinage importun de M. de Turenne. Ce fut alors que M. de Beaujeu et le capitaine des gardes lui furent envoyés avec les propositions; cependant, dans l'incertitude du succès du traitté , M. de Lorraine se prépara au combat : il se posta avec tout l'avantage que le terrain pouvoit lui donner; il fit faire pendant la nuit avec une diligence extrême cinq redoutes pour couvrir le front de sou armée , qui étoit d'environ cinq mille hommes de cavalerie et trois mille d'infanterie, avec un petit train d'artillerie; il mit la plus grande partie de son infanterie dans les cinq redoutes, et le reste en réserve derrière celle du milieu en un gros bataillon; la plupart de son canon étoit sur une hauteur au-dessus de la ville, proche d'une justice ; sa cavalerie étoit sur deux lignes derrière les redoutes; il avoit un grand bois à sa droite, la ville à sa gauche, par où on ne pouvoit point l'attaquer, parce qu'il y avoit une hauteur fort escarpée ; dans cette situation , où il montra beaucoup d'expérience et d'habileté, il attendit le combat ou la conclusion du traitté.

Le duc d'Yorck, en arrivant à Villeneuve-

UBMOIBES DU DUC D*YOUCK. [l6o2]

SaiDt-Georges, fut trouver le Roi son frère, qui lui dit ce qui Vy avoit amené, et le pria de mettre tout en usage pour faire réussir le traitté, de manière qu'il pût se tirer avec honneur d'une affaire si épineuse, étant fort embarrassé sur le parti qu'il devoit prendre en cas que les deux armées en vinssent aux mains; il ne lui convenoitpoint,à la veille d'une bataille,de se retirer sans en partager l'honneur ; le duc de Lorraine l'avoit invité à venir l'aider à faire son traitté avec la France; il lui avoit des obligations particulières, et se trouvoit dans son quartier, où il avoit logé une nuit; d'un autre côté, il étoit sous la protection du Roi de France et dans ses Ëtats ; il en recevoit pension , qui est le seul secours apparent qu'il eut dans cette conjoncture pour suijsister; mais la principale considération étoit qu'en combattant pour le duc de Lorraine, il sembleroit soutenir la rébellion contre un roi légitime , et pour cette même raison il n'y demeuroit qu'avec une extrême répugnance , connoissant le mauvais effet que cela pouvoit faire dons le monde : cependant il ne voyoit point comment il se pouvoit retirer avec honneur. Dans cette perplexité, il demanda au duc d'Yorck quelle proposition il apportoit. Le duc lui répondit en peu de mots, que M. de Turenne demandoit qu'on cessât immédiatement de travailler au pont que M. de Lorraine faisoit faire sur la Seine ; qu'il s'engageât de sortir des terres de France dans quinze jours , et qu'en même temps il engageât sa parole de ne jamais donner aucun secours aux princes ; qu'à l'égard du premier article, M. de Varenne, qui étoit venu exprès avec lui , avoit ordre d'en voir lui-même l'exécution , et que sans ce préliminaire M. de Turenne ne vouloit rien entendre. Le Roi , qui sçavoit les engagemens que M. de Lorraine avoit avec les princes, répondit qu'il craignoit fort que ce duc ne voulût jamais signer des conditions si dures; le duc d'Yorck répliqua que M. de Turenne n'en démordroit assurément pas. Dans le même temps , M. de Lorraine entra dans la chambre ; le duc d'Yorck lui présenta aussitôt le projet du traitté; il le reçut d'un air railleur, qui lui étoit ordinaire , mais qui étoit un peu forcé pour le coup : il consentit d'abord au premier article , et envoya sur-lechamp un officier avec M. de Varenne pour faire cesser l'ouvrage du pont ; mais pour les autres , il protesta que rien ne le pourroit obliger à se soumettre à des conditions si honteuses. Le duc lui demanda s'il souhaittoit qu'il portât cette réponse ; il répondit qu'il n'en pouvoit point donner d'autre, et s'imaginant que ce jeune prince avoit plus d'inclination pour une

bataille que pour un acconunodement, il pria le roi d'Angleterre d'envoyer avec lui le lord Jermln, pour essayer d*obtenir de M. de Torenne des conditions plus supportables.

M. de Turenne cependant ne perdoit point de temps , et avançoit avec tant de diligeott que le duc d'Yorck et le lord Jermln trouvèreot, à une lieue des Lorrains , son armée qui marchoit toujours en bataille. Ce prince lui rapporta la réponse de M. de Lorraine, et le lord Jermio n'obmit rien de ce qu'il crut capable de le Caire désister de ce qui paroissoit trop rude dans ses propositions; mais il n'en voulut rien relâcher, et Jermin retourna porter au duc le résultat de sa tentative. Il pria instamment le duc d'Yorck d'y retourner avec lui , dans l'espérance de ga* gner du temps , et que M. de Turenne n'attaqiMroit point qu'il ne fût revenu avec une réponse finale; mais il le refusa absolument, l'assurant que ce général n'étoit pas capable de perdre son temps , puisqu'il sçavoit que l'armée d'Etampes le suivoit de si près qu'on craignoit à tout woment de la voir paroitre de l'autre côté de la rivière; qu'ainsi il ne doutoit point que les deux armées seroient engagées avant qu'il pût être de retour ; il ajouta en souriant que sa présence ne hâteroit pas le duc de Lorraine àflnir plost^ l'afTaire , et que l'approche de M. de Turenne le détermineroit bien mieux à la conchire. Le lord Jermin partit , et l'armée , continuant de marcher, n'étoit pas plus éloignée des ennemis que la portée du canon, quand le roi d'Ai^ terre vint lui-même trouver M. de Turenne pour faire les derniers efforts. Le vicomte prit Sa Majesté de l'excuser s'il insistoit toujours m les mêmes conditions qu'il avoit oivoyées, et ajouta qu'il étoit persuadé qu'elle s'intéressoit trop fortement au bien des affaires de son Bol, pour le presser davantage d'y rien changer. Les armées étoient si proches que tous les momens étoient précieux ; c'est pourquoi le roi Charles pria M. de Turenne d'envoyer pour la dernière fois à M. de Lorraine; il y consentit, et M. de Gadagne fut chargé de porter les conditions ci écrit, et de lui dire qu'il falloitou les signer on combattre. 11 partit, et trouva M. de Lorraine sur la hauteur, près de la Justice , où il avoit fait dresser des batteries. Ce prince , ayant !■ le papier qu'il lui présenta, cria à sescanoaieis de tirer ; mais il parut bien qu'on leur avoit a«* paravant défendu d'obéir. M. de Gadagne loi dit nettement qu'ils n'oserolent point, et lui répéta ce qu'il lui avoit dit en l'abordant, qnH falloit signer, ou qu'il alloit être attaqué dam l'instant; sur quoi le duc de Lorraine signa cih fin le traitté , et M. de Gadagne s'oa retourna le

MKMOinRS DU DUC d'yoU' K. [|0.>2]

porter à M. de Turenne qui, aa moment qu'il le reçut , fit faire halte à son armée , envoya demander des otages , et que le due ût marcher ses troupes : il donna M. de Lignevilie et M. Dapeconrt, son capitaine des gardes, pour garans de i*ezécution du traitté, qui dévoient être rendus aussitôt que M. de Vaubecourt, qui eut ordre de suivre les Lorrains, donneroit avis fm'iis seroient sortis des terres de France.

Le roi d*Angleterre , après ia ratification du traitté, fut voir l'armée de M. de Turenne, alla ensuite prendre congé du duc de Lorraine et retourna à Paris. A peine fut-ii parti que les deux généraux se rencontrèrent; après quelques eomplimens réciproquement froids , ils se séparèrent. M. de Lorraine fit immédiatement après mardier son armée , pendant que celle de M. de Turenne resta en bataille ; les Lorrains entrèrent À sa vue dans un long défilé fort étroit, où ils étolent à la discrétion des François ; mais M. de Turenne étoit plus religieux observateur de sa parole que M. de Lorraine , dont les troupes ne furent pas plutôt dans le défilé, que Tarmée des princes parut de i*autre côté de la Seine, laquelle ayant été informée de ce qui venoit de se iwsser marcha à Paris.

M. de Turenne resta quelques jours à Yillenenve-Saint-Georges; il en partit le 21 de juin^ ittarcha à petites journées à Lagni , où il passa la Marne le 1^ de juillet, et fut camper à La Chevrette , à une lieue de Saint-Denis , où étoit la cour. Le maréchal de La Ferté avoit joint Tannée à Villeneuve-Saint-Georges avec trois ou quatre régimens de cavalerie et deux d'infanterie, dont un étoit à lui , et l'autre celui de Wall; il avoit amené ces troupes de Lorraine.

Le duc de Beaufort, grand favori de la popolace de Paris, avoit été joindre M. de Lorraine à Villeneuve -Saint -Georges avec cinq cens Parisiens à cheval , ausquels, par le traitté, Il étoit permis de se retirer; mais n'étant point fkit mention de leur général , il ne se crut point en sAreté , et ne voulant point faire épreuve de la générosité de M. de Turenne, il prit un trompette avec lui , passa la Seine et courut à Paris où, pour irriter le peuple contre le roi d'Angleterre, il Ût entendre malicieusement que e'étoit à sa persuasion que le duc de Lorraine avoit signé le traitté. Si Sa Majesté y contribua, comme il étoit de son intérêt, il n'en fnt pas originairement la cause , puisque M. de Lorraine le pria instamment de venir l'aider h le conclure. Cependant ce bruit fit telle impression sur la multitude, que ni le roi ni la reine d* Angleterre, ni aucun Anglois de leur cour n'osèrent, pendant plusieurs jours, sortir du m. c. D. M., T. m.

Louvre, ni même regarder par les^fenêtres, de peur de s'attirer quelque insulte, ou au moins quelques injures; et Tanimositédu peuple augmenta à un point que Leurs] Majestés furent contraintes de quitter la ville secrètement, et de se retirer à Saint-Germain jusqu'à ce qu'elle fût appaisée.

L'armée des princes, ne pouvant plus tenir la campagne contre l'armée du Roi, après avoir manqué sa jonction avec les Lorrains, fut camper près de Saint-Cloud, derrière ia Seine. M. de Turenne , n'ayant plus d'autres ennemis sur les bras , résolut de les attaquer partout, et fit travailler à un pont de batteaux le même jour qu'il arriva à La Ciievrette. Comme la Seine y est fort large, il fallut du temps pour le faire; et pour empêcher que les ennemis n'interrompissent l'ouvrage, les deux régimens d'infanterie de M. de La Ferté furent postés dans une tie à la pointe de laquelle on vouloit passer. Les ennemis n'osèrent rien entreprendre; l'armée du Roi avoit l'avantage du terrain de son côté, qui étoit plus élevé que l'autre; ils ne s'opposèrent ni à la construction du pont ni au passage. Il est vrai qu'ils firent d'abord quelque mouvement comme s'ils eussent eu quelque dessein : ils logèrent environ cent soldats derrière un petit rideau , et firent avancer quelques escadrons pour les soutenir; mais le canon les fit éloigner bien vite; les soldats , se croyant en sûreté, restèrent dans leur poste, d'où ils faisoient feu sur lejs travailleurs. La Fitte, major du régiment de cavalerie de La Ferté, hardi et bon officier, trouva un endroit qui n'étoit point profond, et l'ayant passé à la nage avec cinquante maîtres , coupa la retraite aux cens fantassins, en tailla la plupart en pièces, embarqua dans un batteau le reste qu'il avoit fait prisonniers , et repassa sans perdre un homme, avant que les ennemis, que le canon avoit éloignés à une distance considérable, pussent venir au secours de leurs gens. Depuis cette tentative, ils ne jugèrent pas à propos d'en faire d'autres; et pour leur en ôter l'envie, on fit passer dans l'isle un renfort d'infanterie, avec quelques pièces de campagne. M. le prince, désespérant d'empêcher le passage à l'armée du Roi, dont le pont pouvoit probablement être achevé le lendemain, résolut de marchera Charenton et de s'y poster derrière la Marne : pendant que sa cavalerie passoit sur le pont de Saint-Cloud , son infanterie passa sur un pont de batteaux qu'il avoit fait construire pour faire plus de diligence ; il marcha au travers du bois de Boulogne, mais, arrivant à la porte de la Conférence , les Parisiens refusèrent pas-

Zô

MÉBIOIBBS DU DUC D'vorXK. [|652]

(^age ; il fut obligé de marcher autour de la ville, comme il se Tétoit proposé, s*il ne pouvoit point passer au travers.

M. deXurenne, ayant été promptement informé de toutes choses par un exprès que les amis du Roi envoyèrent de Paris, et qu'ils firent descendre dans un panier de dessus les murailles, parce que les portes étoient fermées , il fit marcher larmée du Roi, fut trouver le cardinal à Saint-Denis, avec lequel il fut résolu que l'armée continueroit de marcher avec toute la diligence possible pour attaquer M. le prince avant qu*il pût gagner Charenton. On ne jugea pas à propos d'attendre ni le canon ni l'infanterie de M. de La Ferté,qui étoient dans l'isle, le moindre délai pouvant faire perdre une si belle occasion. En arrivant à La Chapelle , on découvrit l'arrière-garde des ennemis : M. de Turenne s'avança pour les reconnoltre, et trouvant que, pour favoriser leur retraite , ils avoient posté de l'infanterie dans les moulins et dans de petites maisons à l'entrée du fauxbourg Saint-Denis, il fit avancer des mousquetaires, qui les chassèrent dans le moment, et donnèrent lieu à la cavalerie de charger leur arrière-garde dans la rue même; elle se défendit d'abord avec assez de résolution , mais elle fût enfln mise en déroute; la plupart des officiers furent tués ou prisonniers, entr'autres Desmarais, maréchalde-camp, qui avoit reçu plusieurs blessures, et le comte de Choiseuil, capitaine de cavalerie. La perte fat si peu considérable du côté de l'armée du Roi , qu'il n'y eut que le marquis de Lisbourg, lieutenant- colonel de Streff, blessé d'un coup de mousquet au travers du corps.

Après l'heureux succès de cette première attaque, on poussa les ennemis si vivement, qu'ayant atteint le reste de leur arrière-garde , qui étoit encore de deux ou trois cens chevaux , vers l'hôpital de Saint-Louis, on en tailla la plus grande partie en pièces avant qu'ils pussent rejoindre le corps de leur armée, qui se retiroit dans le fauxbourg Saint- Antoine.

Le prince de Condé se trouva forcé de prendre ce parti , ne voyant point d'apparence de pouvoir gagner Charenton , attendu la vigueur avec laquelle on le poussoit : ce fut pour lui un grand bonheur, dans une si grande extrémité, de trouver si à propos dans ce fauxbourg de bons retranchemensque les habitans y avoient faits depuis la guerre civile pour leur propre sûreté, sans quoi son armée étoit perdue sans ressource. Il n'eut que le temps de poster ses troupes, tant il étoit suivi de près par celles du Roi, dont l'ardeur fut arrêtée par les barricades de la rue qui s'étoient trouvées toutes faites; et

l'infanterie, ne pouvant pas être encore arrivée , donna le loisir aux ennemis de se mettre en bataille dans la grande rue.

Le Roi , le cardinal et toute la cour, arriTèrent dans cet entretemps sur la hauteur de Charonne, d'où, comme d'un amphitéétre, ils furent les spectateurs de la suite de cette scène sanglante. Aussitôt qu'ils virent l'infanterie arrivée, ils envoyèrent ordre à M. de Tareane d'attaquer, quoique ni l'infanterie de M. de La Ferté , ni le canon ne fussent point arrrivés, et que l'on manquât de toutes choses nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchemens et enfoncer les barricades. M. de Tarenne les fit prier inutilement de se donner patience, représentant que l'ennemi ne poovoit lui échapper, si les Parisiens , dont on eroyoH être assuré , ne lui ouvroient leurs portes ; que le temps qu'il falloit pour avoir le canon n'en donnerait pas assez au prince de Condé pour se fortifier davantage ; qu'il étoit dangereux, ea attaquant sans les choses nécessaires, de recevoir un échec qui ferait avorter Tentreprise im* manquable d'elle-même, quand le canon, les pioches et les autres instrumens à remuer la terre , qui ne pou voient plus tarder long-tenps, seroient arrivés ; mais l'impatience de la eoer l'emporta sur toutes ces raisons: M. de Bouilkia même , qui avoit nouvellement fait sa paix avee le cardinal , pressa M. de Turenne, son frère, pl« que personne , son sentiment étant qa*il vatoU mieux suivre aveuglément les ordres de laeoor, que de s'exposer à la censure de certains courtisans , capables de Jeter dans l'esprit du M des soupçons qu'il voulût épargner le prioee, quelque irréconciliables qu'ils fassent dans le fond , après ce qui s'étoit passé. M. de Tureone n'étoit pas encore assez bien dans l'esprit di Roi , et dans cette réputation de probité qa*il a acquise depuis^ pour oser refuser d'obéir ft des ordres qui n'étoient point de son goût , et H ne se fioit pas encore sur sa capacité et son expé» rience autant comme il fit dans la suite eo pHh sieurs occasions.

Les gardes françoises et le régiment de la mt* rine , soutenus des gendarmes du Roi et des chevaux-légers, attaquèrent, à la droite de tort, la barricade d'une rue qui aboutissoit à la grande rue du fauxbourg où est le marché ; le succë répondit à la bravoure des attaquans : qooiqii les murailles fussent bordées à droite et à ff^r che , et les maisons remplies de soldats , A emporta la barricade , et on chassoit les «m^ mis de maison en maison , lorsque Fambitisi imprudente du marquis de Saint-Maigrin,<|ii commandoit les gendarmes et les chevanx-lé»

MBMOIHRS DU DUC D*YOBCK. [l6âtl]

^ers j rendit ce premier avantage inutile : ii v^oulut partager la gloire de l'infanterie ; et craignant qu'il n'y en eût point pour lui de re^te , I passa avec précipitation dans cette rue au trairers des soldats , sans leur donner le temps d'achever de déloger les ennemis , et pénétra en poussant les fuyards presque jusqu'au marché rà M. le prince étolt en personne , qui remarluant la faute qu'avoit commise cette cavalerie, ie mit à la tête de vingt-cinq officiers ou volontaires qui se trouvoient auprès de lui , la chargea si brusquement qu'elle se mit en désordre , se renversa sur l'infanterie, et essuya tout le fea que les ennemis faisoient des fenêtres. Ceux des troupes du Roi qui étoient entrés dans les premières maisons voyant ce désordre , les abandonnèrent , et les ennemis, reprenant courage , les poursuivirent jusqu'à la première bairloade , que la présence de M. de Turenne empêcha d'être reprise , comme l'avoient été toutes les autres.

Saint-Maigrin ne fut pas ie seul qui paya par sa miMrt la peine de sa témérité ; le marquis de Nantouillet et plusieurs personnes de qualité y hrent aussi tués sur la place ; beaucoup d'autres raounirent ensuite de leurs blessures , entre lesquels furent M. deManccini, neveu du cardinal, qui promettoit beaucoup , et Fouillou, enseigne des gardes de la Reine. Les deux régimens d'infimterie avoient été si mal menés , que tout ce qu'on put en attendre fut qu*ils gardassent la première barricade qu'ils avoient prise.

Le régiment d*infanterie de Turenne fut employé à l'attaque de quelques maisons et jardins que Tennemi occupoit sur la gauche ; les deux régimens4i'Uxelles et de Garignan , qui ne composoient qu'un bataillon , insultèrent un peu plus loiD, encore sur la gauche, les murailles d'un jardin qui aboutissoit à la grande rue ; et sur la ^uchede tout le reste de l'infanterie commandée par M. de Navailles , consistant dans les régimens de Picardie , Plessis-Praslin , Douglas et Bellecense , attaqua la barricade qui étoit du :6té de la rivière proche le jardin de Ramjouillet.

Les ennemis furent d'abord chassés de pluîenrs postes par le régiment de Turenne ; mais B mauvais succès de la droite l'empêcha de tousser plus loin, et il se contenta de conserver e qu'il avoit gagné. Un escadron composé des égimensde Glare et de Richelieu, qui devoit le outenir, surpris d'une grêle de mousqueterie les ennemis, qui d'une muraille voisine le preloit en flanc et lui tua beaucoup de monde , se Dit en désordre et prit la fuite ; mais les officiers !Ourant après les fuyards , les arrêtèrent , et en

un moment les firent retourner a leur poste en bon ordre , où ils se comportèrent pendant tout le reste de l'action avec une bravoure extrême , et d'autant plus extraordinaire qu'il arrive trèsrarement que des troupes qui ont été une fois saisies de peur fassent bonne figure le reste de la journée. Cet escadron fut si maltraité, qu'il n'y eut pas un capitaine qui ne fût tué ou blessé ; du régiment de Richelieu il ne resta en vie que La Loge , capitaine-lieutenant , blessé d'un coup de mousquet au travers du corps, dont il guérit.

Les régimens d'Uxelles et de Garignan donnèrent de leur côté à peu près dans le même temps que se faisoient les autres attaques : les deux lieutenans*>colonels furent tués d'abord; mais cela ne les empêcha point d'aller droit à la muraille, malgré le grand feu qu'on faisoit sur eux ; ils se mirent dans les intervales des trous au travers desquels les ennemis tiroient : il se renouvella dans cet endroit un combat à peu près semblable à celui de la dernière muraille àe% jardins du fauxbourg d'Ëtampes ; les mousquets ne pouvant pas faire beaucoup d'exécution , on se rouloit les pierres l'un sur l'autre , on tiroit les pistolets^ et on fourroit les épées au travers de ces trous , et le manque d'instrumens à démolir la muraille fut cause que cette manœuvre dura long-temps. Gependant la cavalerie qui soutenoit cette attaque se tint vis-à-vis de la grande rue , hors de la portée du mousquet , pour empêcher que les ennemis ne sortissent de la barricade qu'ils y avoient , pour charger l'infanterie qui étoit contre la muraille, et on ne jugea pas à propos de ne rien entreprendre contre cette barricade, imrce qu'étant défendue par les maisons voisines que les ennemis occupoient , il étoit difficile et d'ailleurs inutile de la prendre s'ils n'étoient auparavant chassés de ces maisons.

M. de Navallles, de son côté, emporta la barricade qui lui étoit opposée; il n'y trouva pas beaucoup de résistance , et délogea les ennemis des maisons qui étoient aux environs. On s'étoit contenté d'abord de s'y maintenir sans pousser plus avant , parce qu'on trouva que les ennemis avoient posté à l'opposite , dans une place assez large , une partie de leur cavalerie, et qu'il y avoit derrière des jardins et des maisons garnis d'infanterie. Les ennemis jugèrent aussi qu'il y auroit eu de la témérité pour eux d'attaquer k>s troupes du Roi, et prirent le parti de se retirer derrière les maisons et les jardins que leur infanterie occupoit; mais M. d'Eclinvilliers, maréchal de camp, prenant leur retraite pour une fuite, passa au travers de la barricade gagnée avec la

MÉM0IUE9 un DtiC d'yOBCK. [1G52]

cavalerie qu'il commaudoit, pour les aller pour* suivre ; Ils firent dans le môme temps volte-face, et sçachant qu'on ne pouvoit venir à eux que deux à deux , ils la chargèrent avant qu'il pût escadronner, lorsqu'il n'avoit que la moitié de son monde passé, le battirent, le firent prisonnier, lui tuèrent plusieurs officiers et cavaliers ; et après avoir poursuivi le reste jusqu'à la barricade , ils se retirèrent au grand trot , essuyant un assez grand feu de l'infanterie des troupes du Roi qui s'étoit emparée des maisons.

Le canon et l'infanterie de M. de La Ferté arrivèrent à peu près dans ce tems-là : les deux régimens eurent ordre aussitôt de relever les gardes françoises et la marine qui avoicnt été si maltraités, et de garder les postes qu'on avoit gagnés de ce côté-la : le canon, dont il n'y avoit quesix pièces,futconduit aux moulins qui étoient un peu plus près que la portée du mousquet de l'entrée de la grande rue, où on commença à tirer avec beaucoup de succès sur les soldats et les bagages dont elle étoit remplie, et disparurent -en un instant ; ensuite on battit les maisons qui commandoient le passage à la barricade ; comme elles étoient légèrement bâties , chaque boulet passoit à travers; néanmoins les ennemis s'y maintinrent avec tant d'opiniâtreté qu'on ne put alors les en déloger, et firent toujours grand feu des fenêtres et des trous que le canon avoit percés.

Pendant cette canonnade , on entendit subitement un grand bruit de mousqueterie qui venoit de l'attaque où commandoit M. de Navailles; M. de Turenne y courut; mais l'affaire étoit finie avant qu'il y arrivât : jamais il n'y en eut une plus chaude pour le tems qu'elle dura, ni un feu plus violent. Voici quelle en fut l'occasion. M. de Beaufort avoit employé presque tout le matin à liaranguer les Parisiens pour les exhorter d'ouvrir leurs portes à M. le prince et à ses troupes : son éloquence ayant été inutile, il sortit et ne put apprendre en arrivant au fauxbourg ce qui s'y étoit déjà passé , la chaleur de l'action où Saint-Maigrin avoit été tué , la bravoure avec laquelle M. le prince et les personnes de qualité qui l'avoient accompagné s'étoient signalés , sans être animés d'une noble émulation ; il résolut de faire quelque chose d'aussi remarquable, et proposa à M. de Nemours, avec lequel il étoit en querelle, de reprendre la barricade que M. de Navailles avoit

(1) Il existe aux Archives du royaume nn dtat nominatif des personnes tuées ou blessées dans le parti du Hoi et dans celui du prince de Condé . pendant le combat du fauboarg Saint-Antoine.

emportée , comme une action de la dernière importance pour le parti. M. de Nemours accepta la proposition ,et on se mit aussitôt en état de l'exécuter ; tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité qui étoit encore en état de coml>attre,l(!8 suivirent : ils se mirent tous deux à la tête d'on bon corps d'infanterie et marchèrent avec beaucoup de résolution et de bravoure à la l)arricade: le régiment de Picardie étoit posté derrière. Il y avoit une maison de chaque côté du passage par où les ennemis dévoient venir ; le régiment de Du Plessis-Praslin étoit dans l'une , et cel«i de Douglas dans l'autre : ils ne laissèrent pas de passer avec beaucoup d'intrépidité et de bravoure entre ces deux feux , qui furent vioto et continus, sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la barricade; mais ils y trouvèrent nue si vigoureuse résistance, qu'ils ne purent s'en rendre maîtres ; ils fuirent repoussés avec grande perte : M. de Nemours y reçut plusieurs bleanres et eut un doigt emporté d'un coup de rooi»quet ayant la main sur la barricade; M. de La Rocbefoucault reçut un coup au coin de l'oS, dont la balle sortit au-dessous de Fautre, et courut risque de les perdre tous deux; M. de Guitaud reçut un coup de mousquet dans le corps. Il y eut plusieurs autres personnes de qualité blessées et tuées , dont les noms ont été oubliés ( 1 ) : M. de Flamarin tût de ces demien, et une avanture trop remarquable ne permet pas de l'oublier. Des diseurs de bonne avanture hd avoient prédit qu'il mourroit la corde an eol;ee qui est contre la coutume de France , oà oo coupe la tête aux gentilshommes qui y sont eoa* damnés à mort : cependant il eut le malbear d'accomplir la prédiction , si on peut appeUer ainsi les contes ridicules de cette sorte de geai, dont Dieu néanmoins peut bien se servir qnd* quefois pour punir des curiosités de cette sature, qui sont toujours criminelles (3). Cegeatilhomme étant tombé d'un coup de mousqvet, et ayant été laissé pour mort auprès d'une des maisons que les troupes du Roi occupoicnt,le9 soldats jugeant à la richesse de ses habits ipH avoit la bourse garnie à proportion , avoient M envie de l'aller dépouiller ; mais les ennemis t|ai étoient dans des maisons yoisines, ne leur permettant point de le faire sans trop de danger, ils s'avisèrent d'attacher au bout d*unepi<|ae une corde ^ et y faisant un noeud coulant , fhU lui passèrent à l'eutour de la tète ^ et rattlrèmi

(*2) Oo D'en jugeait pas de même à la cour de car tous les ans on envoyait au jeune roi Lovs XH'. de la part du Saint-Père , rhorosoope de sa fie pMT l'auQée dans laquelle il allait entrer.

MEMOIRES DU DLX D*VOBCK. [I6ô2]

à eux deeette manière, dans lamaison, comme Il expiroit.

M. de Turenne trouva eu arrivant que l'ennemi avoit été repoussé et que le poste étoit en lx>iiétat; il retourna à la batterie des moulins, malgré le feu de laquelle les ennemis tenoient toujoars bon dans les maisons à la gauche de la barricade, à son égard. On découvrit un en- <lroit qui n'étoit pas gardé , par où on pouvoit attaquer les maisons par derrière ; comme toute rinfanterie étoit employée à Tattaque , M. de Tarenne fit mettre pied à terre aux cavaliers , qui insultèrent' les maisons si à propos et avec tant de valeur , que de plus de cent hommes des ennemis qui les avoient si long-temps défendues , il n'y en eut pas un qui ne fût tué ou pris.

Au même moment que les cavaliers commencèrent cette attaque , les deux régimens d*Uxelles et de Carignan , qui avoient toujours combattu contre la muraille des jardins, d'une manière si bizarre, commencèrent à se rendre maîtres de quelques-uns des trous que les ennemis avoient défendus avec beaucoup d'opiniâtreté. On les avoit enfin beaucoup élargis sans antre secours que celui des mains, qu'il avoit fiillu faire suppléer au défaut de leviers et d'autres instrumens : sur quoi les ennemis jugeant qn'on avoit dessein de les forcer par ces ouvertures, abandonnèrent toute la muraille , quoiqu'il y eût dans le jardin un escadron pour les soutenir : les attaquans s'en étant apperçu , firent un feu si violent que la cavalerie , suivant l'exemple des fantassins , se mit en fuite ; mais n'y ayant qu'un espace fort étroit pour se retirer, et chacun s'empressant à qui se sauveroit le premier , ils bouchèrent le passage, et y restèrent du temps entassés confusément cavalerie et infanterie : on fit grand feu sur eux; la muraille fut abattue y ils perdirent beaucoup de monde, et ceux qui étoient postés derrière la barricade à l'entrée de la grande rue , surpris de voir en même temps les jardins de leur gauche forcés, et le feu qu'on faisoit sur eux des maisons qui étoient à leur droite , prirent l'é- '^pouvante et abandonnèrent la barricade, dont les troupes du Roi s'emparèrent. On ne jugea pas à propos de les poursuivre d'abord , parce qu'on avoit résolu de donner une attaque générale de tous côtés ; on prépara toutes choses pour cet effet, pendant qu'on donnoit le temps aux troupes de respirer et de se remettre un peu des fatigues de tant d'actions , que la chaleur étouffante qu'il faisoit ce jour-là rendoit chaudes de toute manière.

Tout étant disposé en bon ordre , et le signal

de trois coups de canon donné , on commença l'attaque : M. de La Ferté commandoit la droite et M. de Turenne la gauche. Ce dernier avançant avec un gros corps de cavalerie et d'infan* terie , avoit résolu de prendre un peu sur la gauche du côté de la Bastille , et d'attaquer un endroit où il espéroit ne point trouver de fortes barricades ; mais comme on étoit près d'attaquer , la Bastille tira sur les troupes du Roi , au grand étonnement de tous ceux qui s'étoient flattés que Paris demeureroit neutre , et qu'elle ne donneroit point retraite aux ennemis. On avoit commencé de soupçonner, ce qui se trouva aussitôt après être véritable , que les Barisiens avoient ouvert leurs portes aux princes; car en attaquant les barricades , les ennemis ne firent point mine de les vouloir défendre ; ils se retirèrent de leurs postes en bon ordre , ne laissant à chacun que peu de soldats, qui à mesure qu'on avançoit à eux les abandoonoient pour suivre leurs gens dans la ville : on poursuivit les derniers jusqu'aux portes, et les généraux ne voyant plus rien à faire , prirent le parti de retourner a la Chevrette , où ils avoient laissé leurs bagages , pour rafratchir les troupes , et on y fit conduire les blessés.

On ne peut pas dire exactement combien oa perditde monde dans ce combat ;on croitqu'outre les blessés, qui furent en grand nombre, il y eut entre huit ou neuf cens hommes de tués ; outre les personnes de qualité qui le fu« rent , dont il a déjà été fait mention , il y en eut plusieurs autres dont on a oublié les noms, de même que des blessés : le comte d'Estrées, maréchal-de-camp; Pertuys, capitaine des gardes de M. de Turenne ; le colonel Worden , gentilhomme du duc d'Yorck; Lisbourg, lieutenant-colonel de Streff ; le chevalier de la Neuville , et plusieurs autres , guérirent de leurs blessures. On a estimé que les ennemis eurent plus de mille hommes tués sur la place , parmi lesquels il y eut un grand nombre d'officiers et de gens de qualité ; de ces derniers , hors M. le prince , le duc de Beaufort et le prince de Tarante , il n'y en eut aucun qui ne fût ou tué ou blessé.

Le prince de Condé n'avoit jamais mieux rempli les devoirs d'un grand capitaine et d'un soldat intrépide que dans cette occasion ; jamais il ne s'étolt exposé à de si grands périls, et ce fut effectivement son courage qui sauva dans les commencemens de l'action son armée d'une entière défaite. Il a depuis avoué au duc d'YorcI^ qu'il ne s'étoit jamais trouvé si long-temps dans le danger ; mais ce qui rendit sa gloire plus écla-« tante , c'est qu'il eut affaire à M. de Turenne ,^

ÔÔO

MBUOIRES DU DUC d'YOECK. [1662]

que tout le monde convient avoir été le plus grand capitaine de son siècle, et qu'on peut avec justice comparer aux plus célèbres qui l'ayent Jamais précédé.

Ce qui détermina les Parisiens à refuser rentrée aux troupes de M. le prince , quand elles se présentèrent à la porte de la conférence , furent les raisons suivantes , que les fidèles sujets du Roi firent répandre par toute la ville : que quoiqu'on fût ennemi du cardinal et qu'on souliaitât sa perte , il seroit indigne de la gloire dont ils se piquoient d'être bons François , de souffrir qu'une armée , composée en partie de troupes espagnoles , entrât dans leurs murailles ; que ce seroit un spectacle odieux et capable d'exciter parmi le peuple une sédition dangereuse, que les croix de Bourgogne qu'on n'avoit coutume de voir que dans Notre-Dame , fussent portées en triomphe au milieu de leur ville; qu'il sembleroit qu'on se fût déjà soumis au Joug des Espagnols^ quand on ne verroit partout que des écbarpes rouges, qui rappelleroient le souvenir honteux de les y avoir soufferts pendant la rébellion , déguisée sous le titre spécieux d'une Sainte-Ligue ; qu'il étoit enfin contre l'intérêt de cette capitale d'y recevoir une armée sous quelque prétexte que ce pût être.

Quand la bataille commença dans le fauxbourg Saint-Antoine , les harangues de monsieur de Beaufort ne purent rien obtenir. M. le duc d'Orléans, croyant que tout fût perdu, avoit fait fermer son palais^ et tenoit derrière ses Jardins ses carosses prêts pour se sauver à Orléans ; mais Mademoiselle, pleine de courage et de résolution, considérant que la défaite de M. le prince entratnoit la ruine de tout le parti, fut à l'Hôtelde-Yille et parla si vivement aux magistrats qui y étoient assemblés , que ses raisons, Jointes aux clameurs et aux menaces de la populace qui l'avoit suivie , arrachèrent du maréchal dvî L'Hôpital et du prévôt des marchands l'ordre à la bourgeoisie qui gardoit la porte Saint-Antoine, de l'ouvrir et de laisser entrer dans la ville l'armée de M. le prince. Elle porta cet ordre elle-même , le voulut voir exécuter , et entrant ensuite dans la Bastille , fit tirer sur les troupes du Roi. Ce fut ainsi que le courage de cette princesse sauva le prince de Condé et son armée.

Il arriva, deux Jours après cette affaire, un grand désordre dans Paris , à l'occasion d'un

(1) Nous avons publié» dans notre édition des Mémoires de Retz, le texte du traité d'union conclu entre la ville do Paris , le duc d'Orléans et le prince de Condé. Voyez page 370. à la note.

(2) Lenet.dans la partie nouvelle de ses Mémoires,

conseil qui se tint dans rHôtel-de-VIlie, poory faire déclarer le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume , pour y conclure une unioD qui fût indissoluble (1), Jusqu'à ce que le cardinal fût banni de France , pour rétablir le doc de Beaufort gouverneur de Paris , en la place du maréchal de L'Hôpital , et pour déposer LeFèvre de sa charge de prévôt des marchands, rt la donner à Broussel ; mais ce qui devoit affermir la faction , fut une des principales causes de sa ruine. Il se leva tout d'un coup une émotion si violente qu'elle faillit à exterminer toute l'assemblée. Une multitude, composée de personnes de toutes sortes de conditions , vint avec impétuosité dans la place de Grèves, criant qu'ils vouloient que les affaires se terminaaent au gré du prince de Condé ; qu'on leur livret tous les partisans du cardinal Mazarin ; eomine ils virent qu'on n'a voit pas beaucoup d'yard à leurs demandes , ils se mirent en devoir de forcer la Maison-de-Ville, et lemarécbal de L'Hôpital , secondé de quelques personnes résolues, en ayant défendu l'entrée , la populace mit le feu aux portes, qui s'étendit en pea de temps; ils tiroient sur tous ceux qui paroissoient ann fenêtres , en tuèrent plusieurs. D'autres, appréhendant moins la fureur de ce peuple que l'horreur des flammes dont ils étoient menacés , el s'abandonnant à sa miséricorde , en fiirent impitoyablement massacrés, sans distinetiott de parti ; il confondoit le frondeur avec le royaliste , et|, par un Juste Jugement de Dieu , il ea périt beaucoup plus des premiers que des derniers.

Tous ceux qui ont été soupçonnés d'aToir excité cette sédition, l'ont également désavouée, se la rejettant les uns sur les autres ; et quoi<(Qe le prince de Condé ait toujours soutenu de n*y avoir point trempé (2), toute la haine en retomba sur lui et sur ses partisans , et personne ne crut M. le duc d'Orléans capable d'y avoir eo aucune part. Ce désordre fût suivi d'un autre accident, qui fut encore d'un grand préjudice à la Fronde. Le duc de Nemours fut tué en duel par le duc de Beaufort, les liaisons du sangn'aj^t pu appaiser la haine mortelle qu'ils se portoient depuis si long-temps. Pendant que eette sanglante tragédie se passoit dans le centre di royaume , les Espagnols , se servant de l'occasion , reprirent en peu de temps plusieurs places qu'ils avoient perdues les ann^ précédentes. Us

que nous avons publiés ( tome ii de la m* série de la Collection de MM. Michaud et Poajoalat)» lootieK aussi que le prince de Condé a toujours été CtossewiK accusé d'avoir pris part à la sédition , et qn*!! | Art ^ tièremcnt étranger.

MBIIOIBES DU DUC d'yOBGK. [I652]

entrèreut de bonne heure en campagne ; et ne trouvant point de troupes capables d'arrêter leors progrès , ils les poussèrent sans beaucoup le difficultés.

La cour, qui demeura quelque temps à Saint- Denis, fut alarmée au dernier point d'apprendre 906 l'archiduc , à la sollicitation des princes , se disposoit à marcher en France au commencetnent de juillet, avec une armée de plus de vingt-cinq mille hommes. Après plusieurs délibérations sur un danger si pressant , il fut rélolu, vers le 1 5 juillet , que la cour et l'armée qui étoit trop foible pour résister à des forces li considérables , marcheroient dans deux jours pour se retirer à Lyon.

Le duc d'Yorck et M. de Turenne vinrent à Saint-Denis le même jour que cette résolution avoit été prise dans le conseil. Avant que d'aller à la cour , ils furent chez M. le duc de Bouillon , pour apprendre de lui ce qui avoit été arrêté : il dit à M. de Turenne qu'il étoit d'opinion que la cour ne pouvoit chercher son salut ailleurs qu'à Lyon ; que les raisons qui l'avolent déterminée à prendre ce parti , étoient qu'il n'y avoit point d'autre ville où le Roi pût être en sûreté , puisque c'éloit la seule grande ville qui voulût le recevoir; que l'armée espagnole , à laquelle on n'étoit pas en état de relater, venant en France, il étoit dangereux qu'elle n'enfermât la cour et l'armée entre elle et Paris ; que tant que la personne du Roi seroit en sûreté , on pouvoit tout espérer, comme fout étoit à craindre si elle tomboit entre les mains des princes ou des Espagnols; que Lyon étoit l'endroit de la France d'où on pouvoit le mieux faire tête aux ennemis , puisque tous les environs étoient dévoués aux intérêts du Roi.

M. de Turenne, au contraire, trouva cet expédient dangereux ; il dit que la retraite de la cour entralneroit infailliblement la perte de toutes les places frontières de Picardie , Champagne et Lorraine , qui tenoient pour le Roi ; que ces provinces se voyant abandonnées, diacune ne songeroit qu'à s'accommoder avec les Espagnols ou avec les princes ; que les uns ou les autres auroient tout le temps d'en retirer tout l'avantage qu*il leur plairoit ; qu'il étoit extrêmement dangereux qu'une pareille situation d'affaires n'inspirât aux peuples des pensées de diviser la France , au moins cette partie dont ils se trouveroient en possession ; qu'après que les princes se seroient ainsi établis , leurs forces augmentant en même temps que leur réputation , la cour perdroit l'un et l'autre , et aeroit à la veille d'être entièrement chassée du rovaume. Il conclut , après plusieurs autres rai-

sons , que le parti le plus prudent et le plus sûr étoit que le Roi se retirât à Pontoise avec la garde qui avoit coutume de l'accompagner, qui sufriroit,le poste étant aisé à garder, pour le mettre à couvert des entreprises des Parisiens , qui probablement n'en viendroient point à cette extrémité, puisqu'ils gardoient des bienséances qui marquoient toujours du respect; que la cour étant ainsi en sûreté, il marcheroit avec l'armée à Gompiègne pour observer le mouvement des Espagnols , et qu'il espéroit , à la faveur de cette ville et des rivières qui l'environnent, retarder au moins leurs progrès , s'il ne les arrêtoit point tout court. Il ajouta qu'il étoit sûr que les Espagnols, naturellement soupçonneux et sujets à des précautions outrées, le voyant avancer à eux , ne manqueroient point , avec les raffinemens ordinaires de leur prudence, de s'imaginer du mystère dans cette démarche, et de croire qu'on ii'oseroit point l'hazarder sans de bons fondemens, et que l'opinion qu'ils ont du tempérament de la nation, leur feroit craindre que les princes ne négotiassent quelque traité secret , dont ils seroient les victimes. M. de Turenne ramena aisément son frère à son sentiment: ils furent ensemble trouver le cardinal qui s'y rendit aussi , après en avoir pesé et conçu la solidité. Le voyage de Lyon fut rompu ; et le 17 juillet la cour alla à Pontoise; l'armée marcha en trois jours à Gompiègne , et campa sous les murailles de cette ville^

L'armée espagnole s'étoit avancée jusqu'à Ghauni, où le duc d'Elbeuf se laissa enfermer si mal à propos , avec sept ou huit cens chevaux , qu'il avoit assemblés dans son gouvernement de Picardie, que quand il crut pouvoir se retirer à l'approche des ennemis , Ils lui coupèrent les passages ; et la place étant foible , il fut obligé de capituler après deux jours de siège , à condition que ses cavaliers sortiroient à pied , et qu'ils laisseroient leurs chevaux aux Espagnols.

M. de Turenne avoit sagement prévu que sa démarche arréteroit les ennemis ; après la prise de Ghauni, où ils ne mirent point de garnison, ils n'entreprirent point d'autre siège de ce côtélà , où ils pouvoient en faire sans opposition , et se contentèrent de manger le pays. On a cru quMls jugèrent qu'il étoit bien plus de leur intérêt de reprendre les places qu'ils avoient perdues en Flandre , que de faire des conquêtes dans In France; ils considérèrent que les princes seroient assez forts avec les secours qu'ils pourroient leur envoyer, pour tenir tête au Roi, au lieu que s'ils les mettoient en état de l'accabler, ce prince se trouveroit dans la nécessité de se mettre entre les mains des rebelles; ce qui, réu-

WKMOÎIU.S DÎJ DlC D'vonCIv. [iCiS]

iiissaut les forces des deux partis , les obligeroit de lâcher prise, et de rendre tout ce qu'ils auroient conquis, qui seroit trop éloigné des Pays- Bas pour être secouru; ils craignirent de prendre l'ombre pour la chose. Si ce ne furent point là leurs vues, leur conduite au moins donna lieu de le croire. Ils retournèrent en Flandre, y prirent plusieurs places, et laissèrent sur les frontières le duc de Lorraine avec ses troupes et un détachement des leurs , commandé par le duc de Wirtemberg, pour être à portée de secourir les princes quand on le jugeroit à propos. Aussitôt que les Espagnols furent retournés chez eux , M. de Turenne revint aux environs de Paris. L'armée des princes campoit sous ses murailles ; elle n'étoit pas assez forte pour bazarder une bataille, et elle craignoit qu'en s'éloignant de cette ville , le parti du Roi , qui augmentoittous les jours, ne vînt à prévaloir; l'animosité des Parisiens se ralentissoit ; ils commençolent à ouvrir les yeux et à reconnoître qulls avoient été séduits; et ce qui contribuoit le plus à les faire rentrer dans leur devoir, fut la sortie du cardinal hors du royaume : il s'étoit disposé à cette retraite en arrivant à Pontoise , la jugeant nécessaire pour les intérêts du Roi et pour les siens particuliers ; par là il ^toit tout prétexte à la rébellion ; son rétablissement étoit certain si les affaires de Sa Majesté reprenoient le dessus; il comptoit sur la fermeté de la Reine , que rien ne pouvoit ébranler ; il sçavoit que sa parole étoit inviolable : jamais princesse n*avoit montré plus de grandeur d'ame , plus de constance et de résolution dans les plus grands périls ; elles étoient telles qu'il ne s'en trouve point dans l'histoire de plus héroïques. On a cru néanmoins que le cardinal auroit couru grand risque de ne point être appelle si M. de Bouillon avoit vécu plus long-temps ; sa grande capacité, jointe à celle de M. de Turenne, qui se trouvoit À la tête de l'armée , pouvoit lui frayer le chemin au ministère. Il n'est pas sûr que les deux frères ayent eu ce dessein ; mais il est constant qu'ils étoient les seuls capables de soutenir le poids des affaires dans une conjoncture si difficile. Quoi qu'il en soit, la mort de M. de Bouillon arrêta ces discours et la crainte ou Tespérance d'un pareil changement.

L'armée du Roi arriva à Tillet, à une lieue de Gonesse, vers le commencement d'août; elle y demeura jusqu'à la fin du même mois, M. de Turenne jugeant ce poste avantageux pour observer l'armée des princes , qui se tcnoit toujours auprès de Paris , et pour empêcher la jonction des secours que les Espagnols pourroient envoyer. Il fut enfin averti que le duc de

Lorraine revenoit une seconde fois avec ses troupes et le détachement d'Espagnols sous te commandement du duc de Wirtemberg , et qu'il avoit pris le chemin de Champagne et de Brie, pour joindre Tarmée des princes; il mareba aussitôt vers la Marne ; et ayant appris en chemin que les Lorrains avançoient , l'armée passa la rivière à Lagni , et campa au petit village de Saint-Germain , près de Cressi en Brie. M. de Turenne reçut ordre de la cour d'y rester jusqu'i nouvel ordre , et de ne rien entreprendre contre M. de Lorraine , à moins qu'il n'entreprit de marcher vers Paris , en décampant d'où il étoit, et qu'en ce cas il fit de son mieux pour empêcher sa jonction avec les princes. Cet ordre étoit fondé sur ce qu'on étoit en n^ociation avec M. de Lorraine , qui avoit envoyé son se* crétaire pour le conclure , avec promesse en même temps qu'il demeureroit où il étoit, et qu'il n'avanceroit pas jusqu'à ce qu'on fût convenu, ou que le traitté fût rompu. Il espérolt amuser la cour, la tromper par ses artifices, et trouver l'occasion ou d'entrer dans Paris , on de joindre les princes sur le chemin, sans en venir à une bataille. M. de Turenne, qui le connoissoit mieux que la cour, ne donna pas comme elle dans le piège ; il dit au secrétaire de M. de Lorraine, qui, en passant pour aller rendre compte à son maître de l'état de la négociation, lui apporta lui-même l'ordre en question , • Que tes promesses de M. de Lorraine et rien étoieni pour lui la même chose, » En effet , pour prouver la bonne opinion qu'il en avoit , il résolut de marcher le lendemain, 5 septembre, à B^i^ Comte-Robert , pour être plus à portée de Im couper chemin en cas qu'il voulût marcher, comme il croyoit qu'il le feroit , et que suivant sa coutume il manqueroit à sa parole : il dit confidemment au duc d'Yorck que, quoique ses ordres fussent positifs de ne point quitter son pqste , il étoit si persuadé que le duc de Lorraine vouloit tromper la cour, et qu*ii éloit de l'intérêt du Roi son maître que l'armée marchât , qu'il aimoit mieux bazarder sa tète en désobéissant , que de donner lieu à M. de Lorraine d'aller à son but et de le duper. L'armée décampa le matin , et les marécl^aux-des4ogis arrivant à Brie-Comte-Robert , trouvèrent ceux des ennemis qui faisoient la même chose, leur armée étant déjà en marche pour y venir camper la même nuit. Ils retournèrent dans le même moment pour en informer M. de Turenoe qoit avec l'avant-garde de l'armée , avoit passé m défilé; il en envoya aussitôt avertir M. delà Ferté, qui ce jour-là menoit rarrière-garde,et le fit prier de le venir trouver pour consnlter

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ensemble sur ce qui étoit à faire ; et comme il ne venoit pas assez vite , il alla à sa rencontre, et le trouva au défilé: ils résolurent, au lieu d'aller à Brie-Comte-Robert, de marcher directement à Villeneuve-Saint-Georges. M. de Turenne prit les devans avec toute sa cavalerie, ordonna à Tinfanterie de le suivre eu toute diligence avec le canon , et pria M. de La Ferté d*eD faire autant; il craigiioit , avec raison , que M. de Lorraine , qui connoissoit l'importance du poste , ne le gagnât avant lui , et il ne doutoit pas que ses maréchaux-des-logis Tavertissantde la rencontrequ'ilsavoient faite des siens, ne lui fissent prendre le même parti. Sa conjecture se trouva véritable : quelque diligence qu'il fit, Tavant-garde du duc arriva plus tôt que lui dansYilleneuve-Saint-Gcorge , et il se crut si assuré du poste , qu*il envoya à M. le prince une lettre datée du même lieu , pour Tinformer qu'il s'en étoit rendu mattre ; le duc d*Yorck Tapprit ensuite de Tofficier qui l'avoit portée, étantavec M. de Turenne lorsqu'un parti qui Tavoit fait prisonnier le lui amena dans Vil leneuve-Saint- George , et cet homme fut si surpris d'y trouver l'armée du Roi, qu'il, ne pou voit comprendre que cela fût possible.

Quoique les Lorrains eussent gagné les devans, qu'ils fussent maîtres de la ville, et qu'une partie de leurs troupes eussent passé ITères , M. de Turenne arrivant avec son avant-garde sur la hauteur qui commande le bourg et les rivières , les chassa et s'empara du pont. Leur armée étoit déjà si proche de l'autre c6té de cette petite rivière , qu'elle tira le canon sur les premiers escadrons des troupes du Roi , quand ils arrivèrent sur le haut de la montagne, dont l'avant-garde leur servit plus que la diligence. M. de La Ferté arriva sur le soir avec le reste de l'armée ; et les ennemis ayant manqué le poste , se retirèrent une lieue plus haut le long de la rivière, vis à-vis le château d'Ablon, où M. le prince les joignit peu de jours après , ayant fait passer ses troupes sur deux ou trois grands batteaux qu'il trouva par hasard sur la rivière.

Ce fut alors qtie les ennemis étant plus forts de la moitié que M. de Turenne , comptèrent sur une victoire certaine , le tenant comme dans un cul-de-sac entre la Seine et ITères , où ils ne croy oient pas qu'on pût leur échaper : ils sçavoient que n'ayant dans ses caissons que pour quatre ou cinq jours de pain tout au plus , et les fourages lui manquant, il ne pouvoit en tirer d'aucun endroit , tout le pays des environs étant ruiné , et ils espéroient de finir la guerre sans coup férir; mais M. de Turenne avoit eu

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le bonheur d arrêter à Villeneuve-Saint-George, la nuit même qu'il y arriva , vingt-quatre ou vingt-cinq batteaux qui furent le salut de l'armée , parce qu'ils servirent à faire des ponts sur la Seine.

On ne perdit point de temps : le premier pont fut achevé en deux ou trois jours avec des travaux de l'autre côté de la Seine pour le couvrir; et le second fut achevé peu de jours après. On surmonta des difficultés qui paroissoient invincibles; on n'avoit ni bois ni argent; l'industrie des officiers d'artillerie et la libéralité des joueurs suppléèrent à l'un et à l'autre : ces derniers prêtèrent trois cens pistoles , Tintendant de l'armée n'ayant pu fournir une si petite somme ; les autres abattirent les malsons du bourg pour en prendre les poutres et les planches. Cette communication de l'autre côté de la Seine donna du fourage à la cavalerie , qui en avoit manqué dès le premier jour. Pour se mettre d'autant plus en état de maintenir ce poste , on se retrancha du côté de Limai , qui étoit le seul par où les ennemis pouvoient attaquer l'armée ; elle étoit couverte d'un bois sur sa droite ; elle avoit la Seine à la gauche , l'Yères la garantissoit par derrière ; ainsi n'ayant que son front à garder, qui étoit vis-à-vis de Limai et de Gros -Bois, il ne fallut que faire des lignes entre les cinq redoutes que le duc de Lorraine y avoit élevées , et qui étoient encore entières.

Pendant qu'on travailloit à ces retranchemens et à la construction des ponts, l'armée ennemie décampa, après avoir mis garnison dans Ablon , et marcha du côté de Brie , dans le dessein d'y passer l'Yères , pour enfermer l'armée du Roi de tous côtés. Lorsqu'elle fit ce mouvement, M. de Turenne trouva à propos de faire attaquer le château d'Ablon , pour assurer la communication par eau avec Corbeil , d'où il espéroit tirer toute sorte de provisions: pour cet effet M. de Renne! fut envoyé avec un détachement de cavalerie et d'infanterie et deux pièces de canon ; mais avant qu'il fût arrivé au château , M. de Turenne qui l'avoit vu passer , fut averti qu'on découvroit quelques, escadrons des ennemis entre le bois et Limais Il envoya ordre aussitôt à Rennel de revenir aa camp, et monta sur la hauteur pour reconnoitr& l'ennemi , croyant d'abord qu'il venoit à lui :: en y arrivant, il apperçut l'infanterie qui cora-» mençoit à paroître ; et pour mieux juger si leur dessein étoit de l'attaquer immédiatement, il se mit avec le duc d'Yorck parmi les escarmoucheurs , qui éloignèrent ceux des ennemis , et donnèrent lieu d'observer de plus près leur contenance : M. de Turenne qui ne voyoit pas

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bien de loin , ne se fiant point à ses propres yeux , pria ie duc d'Yorck de bien examiner ce qu'ils faisoient : ce prince fut ie premier qui l*avertit qu'ils se retranchoient ; ce qui lui ayant été confirmé par plusieurs autres , il retourna au camp fort satisfait de ce que les ennemis n'attaquoient point ses lignes, qui n*étoient pas encOi'e perfectionnées; il y fit travailler sans relâche , et ordonna de les palissader ; ce qui ayant été exécuté en six heures de temps , on Jugea à propos d'ouvrir les redoutes en dedans, parce que , de la manière que les Lorrains les avoient faites, il eût été difficile de les reprendre si les ennemis s'en fussent rendu les maîtres.

Dans le même temps que le prince de Condé marcha avec son armée à Limai , le duc de Lorraine avec la sienne avança au haut de l'Yères entre Brie et l'armée du^Roi, qu'ils crurent tenir bloquée , de sorte qu'elle ne pouvoit leur échapper dans peu de temps , ne doutant point ou de l'affamer ou de la réduire à entreprendre quelque action désespérée. Après que M. le prince eut achevé ses retranchemens , qui étoient fort profonds et à la portée du canon de ceux de M. de Turenne , sa principale application fut de faire un pont de batteaux une lieue au-dessous des siens ^ pour interrompre les fourageurs, et empêcher la communication avec Corbeil de l'autre côté de la Seine, pendant que M. de Lorraine avoit des partis continuellement en campagne pour l'empêcher du côté de Brie ; mais avant que le pont des ennemis fut achevé , on se rendit maître du château d'Ablon , qui rendit toutes leurs précautions inutiles , et assura par eau la communication avec Corbeil ; on fit aussi bonne provision de fourage que l'on enleva à une bonne distance entre Juvisi et Paris.

Le pont des ennemis étant fini , les fourageurs ne purent sortir qu'avec de grosses escortes d'infanterie et de cavalerie , ce qui étoit d'autant plus pénible , qu'il falloit aller si loin qu'ils ne pouvoient revenir le même jour. Les généraux s'avisèrent enfin d'un expédient qui étoit et plus aisé et moins hazardeux. Deux mille chevaux qui étoient venus à Corbeil , après la prise de Montrond , eurent ordre d'y rester: on en détachoit tous les jours de petits partis qui rôdoient en descendant de l'un et de l'autre côté de la rivière, et qui se rencontrant avec ceux du camp qui faisoient la même chose en remontant , chacun retournoit de son côté après s'être communiqué ce qu'ils avoient découvert ; et quand ceux du camp rapportoient qu'il n'y avoit point de danger , on faisoit sortir les fourageurs qui alloieut par-delà Cor-

beil , y passoient la rivière d'Essone ; après quoi ils fourageoient à leur aise , passoient la nuit en sûreté , revenoient à la ville , et retoumoientau camp de l'un ou de l'autre côté de la Seine, où ils étoient avertis qu'il n'y avoit point de risque.

Cette méthode Ait suivie avec tant d'exaclitude et tant de l)onheur , qu'il n'arriva point d'accident à aucun des convois , et on peut dire avec vérité que la monarchie françoise étoit réduite à cette extrémité , que son salut dépendoit de chacun de ces convois , la perte d'un seul étant capable de causer celle de toute l'armée.

Durant ce blocus , les petits partis de l'année du Roi poussoient leurs courses fort loin du côté d'Orléans , et alloient quelquefois Jusqu'aux portes de Paris , ce qui incommodoit beaaeoop cette grande ville, dont le commerce étoit interrompu de ce côté-là, pendant que de l'autre les troupes des princes ne la pilloient pas moins. Les Parisiens supportèrent quelque temps ce voisinage importun avec assez de patience, sur les promesses que leur faisoit ie prince de Coodé de les en délivrer bientôt , et de terminer la guerre , en forçant M. de Turenne à se soumettre avec ses troupes ; mais l'effet ne répondant point aux espérances dont on les repaissoit journellement , ils panchèrent plus que jamais du côté de la cour , et reprirent des sentimeas plus conformes à leur devoir : ils firent de sérieuses réflexions sur l'aveuglement avec lequel ils se laissoient dévorer par des étrangers, sans qu'il put leur en revenir, ni à la nation , aoeun autre avantage que d'être les dupes de quelques esprits ambitieux qui n'avoient en vue que de les engager dans leurs desseins d*usarper l'autorité royale.

Les partisans de la cour profitant de ces heureuses dispositions , fomentèrent adroitement la mésintelligence qui commeneoit à naître entre les Parisiens et les princes ; le cardinal de Betx n'obmettoit rien de son côté pour l'augmenter: on se souvenoit toujours du massacre de VBàtel-de-VilIe ; et plusieurs désordres qui arrivèrent faisant connoître l'inclination des peuples, les boutte-feux qui les avoient si souv^t mis en mouvement contre Tintérét du Roi, perdirent tout crédit , ce qui relevant le courage de ses sujets fidèles , ils firent voir aux autres le précipice où l'ambition des princes ailoit les jeter.

La prudence des généraux ayant assuré les fourages de l'armée du Roi , et les retranchemens étant tels qu'il auroit été dangereux aux ennemis d'entreprendre de les força*, il ne se passa rien pendant le blocus que de fréquentes escarmouches qu'on ne pouvoit éviter,

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