‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 87 sur 89 · IRM01R1S DU DUC D*YORCK · texte numérisé non relu

IRM01R1S DU DUC D*YORCK

plus loin , jusqu à ce qu'il fût arrivé avec les troupes qu'il commandoit ; cela fut exécuté: il passa au travers du bois , et les rangea en bataille sur la plaine avant que les fourageurs fussent dans le bois ; il y laissa un bataillon pour empécber que quelque parti de la garnison de Mons ne pût les enlever à leur tour quand ils seroient chargés. Il leur fit défendre de s'écarter ni de marcher plus vite que Tescorte , et ordonna de suivre sur le même front à droite et à gauche des escadrons ; on marcha dans cet or- . dre Jusqu'à ce qu'on arrivât à environ une lieue de Chièvres. Il y avoit bien dix mille fourageurs, la plupart la faulx à la main , leurs officiers à la tète , et qui formoient un front d'environ un quart de lieue ; mais quand ils arrivèrent à la vue du pays qui n'a voit point été fouragé , il ne fut pas possible de les empêcher de se débander et de fourager avec toute la précipitation imaginable , ce que ie duc ayant observé , il laissa sur la plaine , où il se trouvoit alors auprès d'un village , le reste de son infanterie et quelques escadrons avec les deux pièces de canon ^ et avec la plupart de la cavalerie il conrut au grand trot après les fourageurs , et pendant qu'ils estoient à fouvrage il se posta devant eux entre Chièvres et Brugelet pour les couvrir du côté d'Ath , et envoya le comte de Grandpréavec de la cavalerie de l'autre cûté, avec ordre de se poster au village de Lenze pour les garantir contre les partis qui pouvoient venir de Mons.

Il n'est pas hors de propos de faire Ici mention du grand ordre et de la Justice qui s'ol>ser- Yent entre les fourageurs. Celui qui entre le premier dans un champ ou dans une prairie en est dans une possession incontestable , et aucun autre ne s'en approchera qu'à une distance suflisante pour lui fournir de quoi faire sa trousse et charger son cheval ; et quiconque entre le premier dans une grange, ou vient à une meule de foin , personne ne se présente pour l'Interrompre ou pour prendre la moindre chose, Jusqu'à ce qu'il ait son affaire, tellement que le premier venu esU le premier servi. 11 survint une allarme sur le midi , causée par M. de Rocbepaire , qui retournoit au camp avec un parti de mille chevaux sans avoir fait aucune cbose ; CD erut d'al)ord que c'étoient les ennemis. Le duc d'Yorck le pria de rester avec lui , dans la pensée qu'il pourroit en avoir affaire.

Tous les fourageurs ayant chargé leurs chevaux , on retourna au camp sans autre perte que d'une dixaine , qui, ayant passé le ruisseau de Cambron contre les défenses , furent enlevez par un petit parti ennemi. Ce prince a sçu déni, c. D. M., T. m.

puis du prince de Ligne , et de quelques autres officiers de l'armée espagnole, qu'ils avoient résolu de tomber ce Jour- là sur les fourageurs de l'armée de France, et avoient, pour cet effet, établi un rendez- vous pour la cavalerie qui étoit à Tournay , Mons et Ath ; mais qu'on fit tant de bruit en sortant du camp avec les fourageurs, que quelques partis du prince de Ligne lui rapportèrent que l'armée étoit en marche ; qu'il en fit avertir les troupes qui s'étoient assemblées au rendez-vous , et qu'elles retournèrent dans leurs quartiers , appréhendant d'être rencontrées par i'avant-garde : cette erreur garantit , suivant toute apparence , l'escorte d'un grand danger; elle se seroit difficilement tirée d'affaire si toute cette cavalerie l'avoit attaquée.

Peu de Jours après, tout le pays des. environs étant mangé , l'armée passa la rivière et campa à Outrage le 14 septembre. Le 19 elle marcha à Leuze ; on y resta le temps qu'il fallut pour consommer les fourages qui étoient aux environs , et cependant on prit le château de Briffeil, dont la garnison ne se rendit qu'après qu'elle vit le canon en batterie. On Jugea ensuite à propos de sortir du pays ennemi , et on marcha, le 26, à Pommereuil , près du pont de Uaisne. Le lendemain, après avoir passé la rivière on campa à Anirt-sur-l'Haisneau, à environ une lieue de Kiévrain , qui est sur le même ruisseau : ce quartier-là et les environs avoient été tellement mangés, que dès la première nuit il fallut aller fourager à deux lieues pour trouver seulement de la paille ; il ne sembtoit pas qu'on pût seulement y subsister trois Jours , néanmoins on y en resta quinze sans qu'il manquât aucune chose* Ce fut l'effet de la précaution qu'eut M. de Turenne, étant à Leuze, d'ordonner d'y faire provision de grains , dont on ne chargea pas seulement les chariots de l'armée , maiç chaque cavalier en apporta un sac en croupe : ce qui la fit subsister si long-temps dans un si maigre pays, où on n'alla point au fourage plus de trois fois : le duc d'Yorck y commanda encore le dernier , et fut obligé d'aller près de Bouchain , avant de pouvoir trouver aucune chose ; la plupart des fourageurs n'apportant que de la paille.

Après qu'on eut achevé les fortifications qu'on ajouta à Condé et à St-Guislain, et en avoir rempli les magasins de toutes sortes de provisions , l'armée marcha le 12 d'ectobrç à Barlaimont , et le 22 à l'abbaye de Marolles : on crut y rester quelque temps ; mais, sur ce qu'on Ait informé que quelques troupes ennemies venolent de ce côté-là , on trouva à propos de marcher à Vandegies-au-Bois, où M. de Turenne reçut ordre

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démarcher vers la Fère, sur ce que la cour avoit découvert que le maréchal d*Hocquincourt étoit en traitté avec le prince de Condé, pour lui livrer Ham et Péronne, dont il étoit gouverneur; et en arrivant, le 4 de novembre , à Mouy , il reçut ordre du cardinal de quitter Tarmée , et d'aller Joindre la cour à Gompiègne , pour délibérer sur ce qui seroit à faire en cas que le maréchal d'Hocquincourt n'acceptât point les offres que le Roi lui avoit fait faire , et qu'il introduisît les ennemis dans ces deux places importantes.

M. de Turenne partit et laissa au duc dTorck le commandement de Tarmée : il étoit le seul lieutenant-général qui y fût resté , tous les autres ayant eu congé de la quitter , sur ce qu'il n'y avoit plus d'apparence d'aucune action. Ainsi ce prince se trouva commander l'armée dans le même temps que la paix entre la France et Gromwel fut conclue et publiée , et que y par un des articles de ce traité , il devoit être nommément banni du royaume. L'armée resta quelques Jours à Mouy ; le duc reçut ordre, le 10, de la conduire à Mondécour, entre Noyon et Qhauni. M. de Turenne y retourna le 14 , après que, par l'accommodement fait avec M. d'Hocquincourt , la cour fut hors d'inquiétude de ce côté-là , et donna [)ermission à ce prince de quitter l'armée.

Le cardinal le reçut à Gompiègne parfaitement bien ; il s'excusa de la paix qui avoit été conclue avec Gromwel , sur ce qu'il y avoit été obligé par une nécessité indispensable pour le bien de l'Etat et la sûreté de la couronne ; il lui dit qu'il n'avoit conclu une ligue avec lui que pour empêcher l'effet de celle que les Espagnols avoient proposée, par laquelle ils offroient de l'aider à prendre Galais , pour la lui laisser entre les mains ; qu'il avoit fallu prévenir les conséquences d*un traitté si dangereux en s'accommodant avec lui ; mais que, nonobstant les clauses qui avoient été insérées contre ce prince dans la paix qui avoit été conclue, il trouveroit toujours le Roi dans les mêmes sentimens d'estime et d'amitié pour lui. Il doit cette Justice à la mémoire du cardinal , d'avouer qu*il auroit été un ministre fort mal habile , s'il n'avoit , dans une conjoncture si délicate , engagé Gromwel dans les intérêts de son raaftre , qui auroit eu lieu d'être fort mécontent de lui , s'il avoit laissé échapper /;ette importante occasion.

Ge prince partit le 23 pour Paris , où la cour retourna peu de Jours après. Le cardinal, pour ne pas le réduire à la nécessité fâcheuse de sortir de France, considérant combien il étoit proche parent du Roi , et petit-fils , comme lui.

de Henri IV , envoya demander à Gromwel sou consentement pour qu'il pût continuer de servir dans les armées de France : le ministre eraignoit d'ailleurs que si le duc d'Yorck sortoit do royaume , les Irlandois qui étoient dans le service ne le suivissent : Gromwel consentit qu'il servît , pourvu que ce fût en Italie ou en Catalogne , ne croyant pas qu'il fût de son intérêt qu'il se trouvât dans une armée où II devoit envoyer un corps considérable de troupes angloises ; et on lui proposa de commander en qualité de capitaine-général sous le duc de Modem, qui étoit généralissime des troupes françolses en Italie.

[165G] Quand la cour fut retournée à Paris , on témoigna au duc d'Yorck non-seulement le désir qu'on avoit de le retenir dans le service ; mais que si Gromwel ne vouloit pas consentir aux propositions qu'on lui avoit faites sur ce sujet, la pension de ce prince lui seroit toujours également payée en quelque endroit qu'il pût se retirer , pourvu qu'il ne servit point contre la France. Il accepta ensuite l'offre qui lui fut faite de servir en Italie comme capitaine- générai , sous le duc de Modène, généralissime destroih pes de France et de Savoye en PiérooDt;il avoit une forte inclination d^acquérir de plus en plus de l'expérience dans les armes , et la tendre amitié que sa tante , la duchesse de Savoye , lui avoit témoignée en toutes occasions , lui faisoit embrasser ce parti avec d*autant plus d'agrément, qu'il avoit beaucoup de recoonoissance pour ses Ixontés, et qu'elle souhalttoit passionnément de ravoir auprès d'elle.

Au commencement de février. . . . , sur la nouvelle que le Roi d'Angleterre étoit allé de Gologne en Flandre , tous les colonels irlandois qui avoient servi dans les armées de France sous M. de Turenne et M. de La Ferté, écrivirent au duc d'Yorck , pour l*assorer qa*ib étoient prêts de faire , en bons sujets et en gens d'honneur, tout ce qu'il leur ordonneroit: il les en remercia, leur recommanda de ne point souffrir en aucune manière que leurs soldats passassent en Flandre par bande ou à la file , quoique les Espagnols vinssent à les en solliciter, à l'occasion de ce que le Roi s'étoit retiré chez eux , et qu'ils conservassent leurs régi* mens entiers, tant pour le service de Sa Majerté, quand il en seroit liesoin , que pour leur propre avantage , outre que leurs soldats ne pouvoioit point se disperser tant qu'il seroit en France , sans porter un grand préjudice à ses affiaires particulières , et que quand il seroit temps de se servir de leurs offres , il les eu feroit avertir.

Quand on sçut que le Roi d'Angleterre étiHt

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non-seulement en Flandre , mais qu*il avoit signé un traitté avec TEspagne , tout le monde crut que le duc d*Yorck s'y retîreroit aussi. Ce prince avoit coutume de s'entretenir conddemment de ses affaires avec M. de Turenne , qui le conseilla d'écrire au Roi son frère , pour lui représenter qu'ayant servi en France , y ayant reçu son éducation , et contracté amitié avec les personnes les plus considérables à la cour et dans les armées , dont le crédit pourroit être un jour utilement employé pour l'avantage de Sa Majesté , il croyoit qu'il étoit de son intérêt de lui permettre de rester en France, au lieu qu'en la quittant , il hazardoit d'y perdre et les amis et le crédit qu'il y avoit ; qu*il ne croyoit pas pouvoir lui rendre de grands services en Flandre , où il suffisoit aux Espagnols que Sa Majesté et le duc de Glocester y fussent ; outre qu'il n*avoit été fait aucune mention de lui dans le traitté , et qu'ils n'a voient point témoigné souhaitter qu'il fût de la partie , que s'ils venoient à le demander dans la suite , Sa Majesté pouvoit consentir secrètement qu'il restât en France , et paroltre fâchée contre lui de sa désobéissance apparente ; que cela satisferoit les Espagnols , et que cette connivence ne seroit connue que de celui qui en porteroit la proposition et le consentement.

Le duc d'Yorck goûta fort cet avis , le communiqua à la Reine sa mère, qui l'approuva, et il résolut d'envoyer Charles Rerkeley en faire la proposition au Roi son frère ; mads le Roi y bien loin de consentir à la demande du duc, lui envoya immédiatement un ordre absolu de le venir joindre en Flandre avec toute la diligence possible. Il obéit aussitôt , et la cour de France y consentit.

[1657] Le commencement de cette campagne fut fort glorieux au prince de Condé. Gomme il falsoit la revue de sa cavalerie àLaRussière sur la Sambre, d'où elle devoit aller au rendez-vous général de Tarmée , il fut averti que M. de Turenne et M. de La Ferté avoient assiégé Cambrai, qu'il sçavoit n'avoir qu'une foible garnison : il marcha immédiatement et sans hésiter pour tâcher de la secourir , avant que les François pussent être informés de sa marche et qu'ils eussent perfectionné leurs lignes. Il prit ses mesures de manière qu'il arriva la nuit, et quoique les François fussent à cheval et en bon ordre , il se fit un passage au travers des deux lignes de cavalerie qui se trouvèrent dans son chemin et qui ne purent arrêter un corps de troupes si considérable , dont l'unique affaire étoit de pénétrer jusqu'à la ville : ce qui fut exécuté avec fort peu de perte. Il arriva à la contres-

carpe , et le comte de Salazar , gouverneur de la place , s'attendoit si peu à ce secours , que le prince de Condé fut long-temps à la palissade avant qu'on lui ouvrit les barrières : cette surprise fut d'autant plus agréable pour lui , qu'il n*étoit pas un grand soldat , que sa garnison étoit foible , et que s'il n'avoit été secouru dans ce temps-là , il alloit abandonner la ville pour défendre la citadelle. Cette place étoit d'ordinaire pourvue de monde , et ce qui causa qu'elle ne le fût point alors , fut l'opinion qu'eurent les Espagnols que CromVel envoyant six mille hommes de ses troupes pour se joindre aux François , ils avoient dessein d'attaquer quelque place maritime. Ainsi ils fortifièrent tontes leurs garnisons de ce côté- là, et le cardinal, ayant été informé que celle de Cambrai étoit foible , crut l'occasion d'autant plus favorable pour la prendre, qu'il avoit de longue-main une forte passion d'en devenir l'évêque et le prince : et véritablement, sans l'extrême diligence et le parti que prit subitement et par hasard le prince de Condé de la secourir , elle étoit prise ; car s'il s'étoit trouvé à Rruxelles , lorsque les Espagnols furent avertis du siège , les François auroient achevé leurs lignes avant qu'ils eussent pu délibérer et résoudre sur les moyens de le faire lever. M. de Turenne, qui avoit compté sur la lenteur et la gravité ordinaire des Espagnols, fut extrêmement surpris de la promptitude du prince de Condé , et ayant appris par quelques prisonniers le nombre et la qualité des troupes qui étoient entrées dans la ville , jugea à propos d'en lever le siège, et en donna avis à la cour. Le prince de Condé, y ayant laissé une garnison suffisante , retourna à Bruxelles et envoya le reste de ses troupes au rendez-vous général, qui étoit auprès de Mons.

Ce mauvais succès déconcerta les mesures que les François avoient prises pour cette campagne : ils abandonnèrent le dessein d'entreprendre aucun autre siège considérable. Ils divisèrent leur armée : M. de La Ferté avec une partie fut attaquer Montmédi , et M. de Turenne avec l'autre marcha du côté de la mer pour Joindre l'infanterie angloise qui étoit débarquée ; après quoi il retourna sur ses pas pour observer les mouvemens des Espagnols , qui quittèrent, le 19 de juin, le voisinage de Mons pour aller camper sur la Sambre, un peu au-dessus de Thuyn. Le 22 , l'armée passa la rivière ; le lendemain elle campa proche de Philippeville, faisant mine de vouloir secourir Montmédi. M. de Turenne se hâta de gagner les devans; le dessein étoit de l'amuser et de lui donner le change, en tombant sur Calais

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qu'où espéroit emporter en peu d*heures par un endroit dont on connoissoit la foiblesse. Les Espagnols méditoient ce dessein dès avant le départ de rarcliidue , qui avoit envoyé des ingénieurs déguisés pour reconnoitre les défauts de place. Ils n'avoient pu encore trouver Toccasion de Tattaquer; ils crurent enfin y réussir, et a voient pris des mesures si Justes , que rentreprise paroissoit immanquable : elle fut conduite avec tant de secret, que les ennemis n'en eurent pas le moindre soupçon. On avoit laissé en quittant Mons un corps de cavalerie derrière , qui , avec Tinfanterie qu*on pouvoit tirer des l^arnisons voisines, suffisoit pour commencer laffaire.

Après avoir engagé M. de Turenne à »*avancer vers Montmédi , Tarmée d'Espagne retourna subitement sur ses pas et se mit en marche vers Calais le 26. Dom Juan , le prince de Condé et Caracène prirent les devans avec la cavalerie par le plus court chemin , et laissèrent le duc d'Yorck et Marsin avec ^infanterie pour suivre en toute diligence. Le bagage et le canon marchoient plus avant dans le pais : le prince de Ligne avoit été choisi pour rexécution de cette entreprise et pour en avoir la princi pale conduite ; il fut envoyé un Jour devant la marche de farmée pour se mettre à la tête des troupes qu*en avoit laissées derrière pour cet effet. Le duc d'Yorck marcha la première nuit Jusqu'à Tilli avec Tinfanterie; le !i7 , il arriva au fauxbourg de Mons ; le 28 , à Bruxelles ; le 29 , ayant passé l'Escaut à Tournai , il vint camper à Pont-à-Bouvines ; le 31 , il marcha le long des murailles de Lille, passa la Lys à Armentières et campa à Nieukerke. Le lendemain , 1*^*^ Juillet , il arriva à Hasebrouk , et le 2, à Arques, à une lieue de 2^int-0mer , où en arrivant il se proposoit d'être avant la nuit devant Calais ; mais il reçut une lettre de d<im iuan , par la< quelle il lui mandoitque l'entreprise avoit manqué, et lui ordonnoit de rester à Arques Jusqu'à nouvel ordre. Le prince de Ligne étoit sorti de Gravelines aussitôt qu'il fut nuit pour exécuter le dessein à la marée basse , en se saisissant de la partie de la plaee hors des murailles qui Joignoit au quai , après quoi on se pouvoit rendre maître de la ville en moins de douze heures ; mais il arriva une demi-heure trop tard, et l'eau se trouva si haute qu'il fut impossible de passer, et il fut obligé de se retirer sans avoir fait aucune chose que de donner une chaude allarme à la ville et montrer au gouverneur l'endroit de sa ptoce le plus foible, qu'il prit soin ensuit^ de fortifier de manière à ôter aux Es-

pagnols Tespérance de la pouvoir surprendre. Cette grande marche n'ayant produit aocQD effet, la cavalerie et l'infanterie se rejoignirent à Querne,à une lieue d'Aire, le 4 juillet, et le canon et les bagages y arrivèrent un Jour ou deux après. L'armée marcha le 6 à Booré , proche Lillers, y resta quelques jours et fut camper vers le 12 à Brouai, le lendemain à Lens , ensuite à Beu sur la Scarpe , et le U à Sauchi-Cauchi entre Arras et Cambrai, et après y avoir campé jusqu au 21 , elle marcha à Marcoin.

Pendant qu'on perdit ainsi le temps à faire tant de marches inutiles, M. de La Ferté codtinua le siège de Itfontmédi qui fit plus de résistance qu'il n'avoit attendu, la place étant forte et ayant une bonne garnison. M. de Turenne de son côté observoit les mou vemens des Espagnols, sans pourtant s'éloigner du siège , pour empêcher qu'on ne jettât du secours dans la ville. L'armée , étant décampée de Mareoin, le 27, marcha au Catelet , le lendemain à Fervaques , le 29 à Origni sur l'Oise, on die ne resta qu'un Jour ; elle alla camper ensuite à Eglancourt Jusqu'au 8 d'août qu'elle marcha à Feron ; le lendemain à Maçon, proche de Chimai, et le 10 à Aublin , à une lieue de Marienbourg , où on sçut la prise de Montmédi, qui se défendit avec tant de bravoureet d'opiniâtreté, qu'elle ne capitula qu'après que les ennemis se furent logés dans un Imtioo et y eurent dressé une batterie de six canons. On apprit en même temps que M. de Turenne marchoit en Flandre pour y entreprendre un siège; il fallut recommencer à marcher le 14, et on n'arrêta point Jusqu'au 20 , qu'on arriva à Calonne sur la Lys, à une lieue.de Saint-Venant, que M. de Turenne avoit assiégé , et dont les lignes étoient déjà si avancées, que cette considération et la disproportion des forces ne permirent point d'entreprendre le secours de cette place. On s'étudia seulement à couper les vivres aux ennemis et à empêcher le passage d'un convoi de quatre ou cinq cens chariots qui devoit passer le lendemain de Béthune à leur armée. On jugea à propos pour cet effet de décamper et de se poster à Montbernenson par où il étoit absolument nécessaire qu'il passassent. Le pays par où on devoit marcher étant fort couvert et entrecoupé de bayes et de fossés , on comiBanda des travailleurs pour marcher avec des béehes et des haches à la tête de chaque régiment, et leur faire des passages , afin que l'armée pût ettrer en bataille dans la plaine qui n^étolt qn^ la portée du canon des ennemis. On étott préti I décamper dès la pointe du Jour, et néaniDOias

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on ne marcha que sur le midi : la raison de ce délai est d*autant plus difflcile à deviner , que le succès du dessein dépendolt de la diligence. On ne manqua point d*en avertir dom Juan , et le duc dTorck lui représenta que le moindre retardement donneroit lieu au convoi d*entrer dans les lignes ; mais pour tout ce qu on put dire , Tarmée ne s*ébranla que vers midi. Le prince de Ligne , général de la cavalerie , étoit à la t^te de la droite , le prince de Condé à la gauche, et le duc dTorck, que dom Juan avoit prié de faire ce jour-là la fonction de mestrede-camp-général , étoit à la tête de l'Infanterie. Dom Juan et le marquis de Garacène marchoient devant avec leurs trois compagnies de gardes , jusqu'à ce qu'arrivant auprès de la plaine , ils voulurent, suivant leur coutume, faire la sieste.

L'armée ne pouvoit aller ^ue lentement dans un pays si fourré ; néanmoins le duc d'Yorck n'avoit plus qu'un enclos à passer pour arriver avec l'infanterie dans In plaine, lorsqu'il apperçut le convoi des ennemis , qui descendant de Moutbernenson marchoiten toute diligence pour gagner les lignes. Ce prince ayant passé la dernière haye fit mettre son infanterie en bataille , et voyant que le prince de Ligne étoit aussi dans la plaine avec quatre ou cinq escadrons , il l'envoya avertir de l'approche du convoi , et qu'il n'avoit qu'à marcher pour le prendre entièrement , les ennemis n'ayant que trois escadrons d'escorte ; il répondit qull voyoit la chose aussi bien que lui; que rien n'étoit plus aiséque d'enlever le convoi ; mais qu'il n*osoit l'attaquer sans ordre de dom Juan ou du marquis de Garacène. Le duc fut trouver lui-même le prince de Ligne , le conjura de ne point perdre une si belle occasion pour être trop scrupuleux ; mais il répliqua qu'il ne connoissoit point jusqu'où alloit la sévérité espagnole; qu'en attaquant sans ordre il pourroit lui en coûter la tête , principalement s'il ne réussissoit pas, ou qu'il vint à recevoir le moindre affront. Leduc lui répondit qu'il n'y avoit point de mauvais succès à craindre; que M. de Turenne pouvoit bien faire sortir quelque cavalerie , mais qu'il n'hazarderoit point d'envoyer son infanterie hors des lignes. Il ajouta que si les Espagnols venoient à l'in- . quiéter pour cette action, il consentoit d'en prendre tout le blâme sur soi-même , et qu'il pouvoit légitimement s'excuser de ne l'avoir fait que par obéissance pour lui , puisqu'il faisoit ce jour-là ]fi, charge de mestre-de-camp-général ; mais toutes ces raisons ne purent rien gagner sur le prince de Ligne : l'occasion se perdit. Le convoi qui reconnut le danger redoubla sa dili-

gence , et quand la plupart des chariots fiirent entrée dans les lignes , les trois compagnies des gardes vinrent se joindre au prince de Ligne , avec ordre d'attaquer le convoi ; il ne prit avec lui que la compagnie de ses propres gardes. Le duc dTorck y envoya la sienne; mais les quatre premières , conduites par le comte de Coimanar, neveu de Garacène , jeune et sans expérience, marchèrent si précipitamment et c*n désordre^ que si les trois escadrons ennemis eussent voulu disputer le terrain , ils les auroient l)attus. BerkeJey, capitaine des gardes du duc, qui voyoit leur mauvaise manœuvre , les suivit en bon ordre et leur fut d'une grande utilité , car les trois escadrons françois ayant été forcés, ils les poursuivirent avec la même imprudence qu'ils avoient marché à eux , et s'engagèrent avec eux pesle-mesle jusques dans les lignes dont les ennemis n'avoient pas eu le temps de fermer la barrière ; mais ils en sortirent plus vite qu'ils n'y étoient entrés, et s'enfuirent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils eurent gagné la compagnie de Berkeley, qui s'étoit avancée jusqu'à la portée du mous((uet des lignes. Ils se rallièrent et devinrent si prudens et si flegmatiques , que^ sans se piquer de conserver le poste d'honneur qui leur appartenoit , ils laissèrent à Berkeley celui de faire l'arrière-garde, et ils revinrent dans cet ordre joindre l'armée qu'ils trouvèrent en bataille dans la plaine à la portée du canon des ennemis , où , après avoir resté quelque temps, elle se retira un peu en arrière et fut camper à Montbernenson. Les ennemis ne perdirent point un seul chariot de leur convoi ; ils eurent quelques hommes tués, blessés et prisonniers. Le marquis de Renty , homme de qualité , et Quierneux,qui commandoit le régiment de Gesvres, moururent de leurs blessures.

Après avoir manqué le convoi et considéré que les ennemis*étoient trop forts pour pouvoir espérer de forcer leurs lignes , on délibéra snr ce qui étoit à faire pour les obliger à lever le siège , ou quelle place pn pouvoit attaquer et prendre avant qu'ils l'eussent fini : la chose fut arrêtée dans un conseil de guerre qui fût tenu le lendemain du jour qu'on arriva à Montbernenson. On résolut d'aller assiéger Ardres , mais on en remit l'exécution jusqu'au 25 , de peur que les ennemis, n'ayant point encore ouvert la tranchée , ne quittassent cette entreprise pour venir engager dont Juan à combattre malgré lui. Ge délai, dont la raison étoit foible, Ait fort préjudiciable; M. de Turenne ne perdit point de temps et fit ouvrir la tranchée la mè* me nuit qu'x)n arciva à Montbernenson. L'ar«

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mée en partit le 26 au matin , et arriva âe> vant Ardres le 27 avant midi. On s'attacha d'abord à établir les quartiers pour empêcher qu'il n'entrât du secours dans la place , où on sçavoit qu'il n'y avoit pas plus de trois cens fantassins. On perdit ce jour-là et la nuit à travailler à une circon vallation , qui , au jugement de tout le monde, étoit fort inutile , au lieu que si on avoit attaqué la place cette nuit-*là , on l'auroit probablement emportée.

Cette lenteur des Espagnols m'engage à une digression qui peut entrer ici fort à propos, pour s'étonner moins des fautes qu'on leur a déjà vu commettre et de celles qui suivront. Dom Juan observoit en campagne les mêmes formalités que s'il avoit été à Bruxelles : il étoit partout d'un accès également difficile ; il dormoit, comme il a déjà été remarqué , aussi bien que le marquis de Garacène, fort près de la plaine quand le convoi passoit, et leurs domestiques, qui le virent descendre la montagne aussi bien que le reste de l'armée , n'osèrent jamais les éveiller pour les en avertir ; mais ce qui doit surprendre davantage , c'est que dom Juan et le marquis, qui avoient tous deux beaucoup de bon sens , d'esprit et de bravoure , pussent s'attacher à des formalités qu'ils sçavoient bien être préjudiciables au service de leur mattre et à leur propre réputation. Le marquis étoit un fort ix>n officier , avoit servi long-temps , passé par tous les degrés , et devoit sa fortune à son mérite , et si dom Juan n'avoit pas eu le malheur , pour ainsi dire , d*être élevé comme fils d*Espagne , il étoit doué de qualités capables d'en faire un grand homme ; mais les scrupuleuses formalités gâtoient tout. Quand l'armée marchoit, ils n'alloient à la tête que quand l'ennemi étoit en présence. Quand les troupes étoieot à moitié sorties du camp , ils montoient à cheval , marchoient à la tête de leurs trois compagnies de gardes , droit aux quartiers qui leur avoient été marqués , sans se mettre en peine de l'armée , ni de reconnottre la situation du terrain, ni de sçavoir les quartiers des généraux. Ainsi dans une allarme , ou à l'approche des ennemis , ils ne connoissoient ni le campement, ni même où étoit la grand'garde, ni les gardes avancées. Dom Juan avoit coutume le plus souvant en arrivant à son quartier , quelque bonne heure qu'il fftt , de se mettre au lit ; il y soupoit et ne se levoit pas jusqu'au matin. Quand l'armée ne marchoit pas, il sortoit et montolt rarement à cheval.

Mais pour revenir au siège d'Ardres , il se tint un conseil de guerre au quartier du marquis de Garacène , pour résoudre par où on at-

taqueroit la place. Quand les généraux furent assemblés , on les fit tous monter au haut d'une tour qui s'y trouvoit , d'où on les pria de reconnottre la place avec des lunettes d*approehe; et sans examiner la chose de plus près, on résolut que les Espagnols attaqueroient une demilune entre deux bastions ; que le duc d'Yorek feroit la sienne à celui de la droite , et le prioce de Gondé à celui de la gauche , et que , pour ne point perdre de temps, on feroit en sorte d'attacher cette nuit même Je mineur au corps de la place.

Le duc d'Yorek et le prince de Gondé , ne se contentant point d'avoir vu la place du haut de la tour , furent la reconnottre de plus près. Don Juan et le marquis n'allèrent point en personne reconnottre leur attaque , ils envoyèrent seulement un migor de bataille pour leur en rendre compte , n'étant point la coutume des généraux espagnols de s'exposer en de semblables occasions. Toutes choses étant disposées , on commença les attaques dès le soir, après un sfgnal qui fut donné du quartier de don Juan. Les assiégés n'ayant point de monde pour défendre leurs dehors, on avança sans peine jusqu'au pied du fossé , où on fit un logement avant de tenter d'attacher le mineur. Le régiment du duc d'Yorek fut employé à l'attaque de ce prince ; (e lord Muskery, qui le commandoit , avoit un capitaine et quelques soldats des autres bataillons pour le rendre plus fort. Le duc prit soin de lui envoyer des fascines et tout ce qui lui étoit nécessaire , et étant allé ensuite visiter les travaux avec le duc de Glocester , il trouva que le lord Muskery, avoit tout rais en bon état; qu'il avoit presque fini son logement au bord du fossé vis-à-vis la pointe du bastion , et qu*il avoit déjà logé le corps du bataillon dans le fossé du ravelin qui couvroit la pointe du bastion. Ge prince crut qu'il étoit temps d'attacher le mineur ; mais ayant apperçu au clair de la lune qu'il y avoit de l'eau dans le fond du fossé, il envoya un sergent pour le sonder , qui rapporta que cette eau n'étoit pas assez profonde pour empêcher les mineurs. 11 les fit desct^dre dans le fossé avec un sergent et quelques soldats pour porter les madriers à la faveur desquels ils dévoient se loger. Le jour conunençant à paroltre , ce prince et le duc de Glocester se retirèrent et retournèrent à leurs quartiers. On ne donnera point de détail des autres attaques , et on dira seulement qu'ayant eu le même succès et ayant attaché leur mineur, on ne douloit point que la place ne se rendit en nooins de vingt-quatre heures. On fût dire à don Juan et au marquis de Garacène , qui étoit en cart^œ

MBMOIRRS DU DUC d'yOBCK. [l6â7]

derrière leurs attaques, hors de la portée du canon , que le prince de G)Ddé et le duc d'Yorck étoient allés visiter les travaux; don Juan répondit : No hazen ben , ils ne font pas bien.

Le matin, un peu après le soleil levé , on eut avis de la prise de Saint-Venant et que M. de Turenne avançoit pour venir secourir Ardres. On assembla Immédiatement un Junto^ et on résolut aussitôt de lever le siège. L'embarras étoit de retirer les troupes des attaques; on u*avoit pas eu le temps de faire des travaux et des tranchées, pour la communication, ainsi ils ne pou voient en sortir qu*à découvert. On commença par retirer les mineurs: ce qui fût exécuté à Tattaque du duc par les soins du lord Muskery , qui , avant de faire connottre aux officiers qui étoient avec lui , les ordres qu'il avoit reçus, fit dire aux mineurs de revenir le mieux qu*ils pourroient , et que pour favoriser leur retraite il feroit faire grand feu sur les assiégés. Il fit croire aux soldats qu'il les retiroit, parce qu'il avoit été averti que cet endroit étoit contreminé, et ils arrivèrent au logement, à la faveur du feu de la mousqueterie , sans aucun accident. Il déclara ensuite Tordre qu'il avoit reçu , et leur commanda , quand il donneroit le mot, de se retirer avec toute la diligence possible Jusqu'à un endroit qu'il leur marqua, hors de la portée du mousquet, où ils dévoient se rallier. Le duc d'Yorck de son côté commanda trente maîtres avec un lieutenant pour s'approcher de la place autant qu'ils pourroient sans s*exposer, jusqu'à ce qu'il vit les soldats revenir de l'attaque , et alors de galopper parmi eux pour apporter les officiers ou soldats qui viendroient à tomber. Le duc les suivit pour voir exécuter ses ordres , et trouva que comme ses soldats se retiroient de l'attaque , le lieutenant et ses cavaliers se tenoient tranquillement derrière une baye à la portée du mousquet de la place ; le duc galoppa au lieutenant pour lui réitérer l'ordre qu'il lui avoit donné ; il obéit, et, pour réparer sa faute, marcha jusqu'au bord du fossé , et quoique les assiégés fissent grand feu , il n'y eut d'officiers que le capitaine Keith et peu de soldats blessés , dont il n'en mourut aucun : ce qui fut aussi heureux qu'extraordinaire. On perdit quelques mineurs aux autres attaques; et après qu'on se fut retiré partout avec fort peu de perte , on fit marcher des bagages vers Gravelines^ et toute l'armée suivit. Cette marche fut extrêmement pénible. En arrivant sur le bord du plat pays, on fut obligé de faire halte Jusqu'à ce que le canon et le bagage fussent sur la seule digue ou chaussée qui conduit de Polincove à Gravelines, que les grandes pluies

avolent rendue presque impraticable. La pluie qui continuoit sans cesse, la tempête, l'obscurité de la nuit, le chemin gras et bourbeux, et les fréquentes haltes qu'il fallut faire, désolèrent les troupes et les mirent dans un si grand désordre , qu'il ne fut pas possible aux ofOders d'empêcher les soldats de se débander et de chercher du couvert où ils pouvoient. Il ne se trouva pas Je matin dix hommes ensemble de chaque régiment ; tout ce qu'on put faire, fut de les rassembler le lendemain. Le 30, l'armée campa à Broukerke; celle de France eut sa part du mauvais temps la nuit qu'ils marchèrent dans la plaine de Saint-Omer pour venir à Ardres, lorsque celle d'Espagne en leva le siège. Le 31, on passa à Goiroe, et on mit les troupes en quartier à Dringam et dans les villages circon voisins , pour les remettre un peu de tant de fatigues. Le pays étoit si coupé qu'il eût été très-difûcile d'y camper en bataille; mais l'ennemi étoit si éloigné qu'il n'y avoit point de risque. Le 2 septembre on marcha vers Mont-Cassel , et les troupes ayant été cantonnées dans les villages aux environs , on y resta jusqu'au 7, qu'ayant appris que M. de Turenne étoit vers La Motte-aux-Bois , on fit marcher l'armée à Wormhout, où on eut avis, le 12 , que les François avoient pris La Motteaux-Bois , et qu'ils s'approchoient une seconde fois de l'armée. Elle repassa la Colme le jour suivant , dans la résolution de défendre le passage de cette rivière le long de laquelle on campa. Les Espagnols étoient postes depuis le fort de Link jusques vers Spicker ; le poste du duc d'Yorck s'étendoit ensuite depuis l'endroit où leur quartier se terminoit jusqu'à Bergue-Saint- Vinox , et le prince de Condé ensuite jusqu'à Bergue même. On rompit tous les ponts et on fit des travaux derrière les gués, jusqu'au 17, qu'on apprit que M. de Tureune avançoit pour les prendre en flanc , ayant passé la Colme audessus de Linck. On détacha aussitôt la plupart des régimens d'Espagnols natifs avec quelque cavalerie pour se Jetter dans Gravelines. Les trois régimens italiens de don Tito del Prato, qui les commandoit, furent envoyés au fort de Mardick , et le reste de l'armée se retira derrière le canal qui va de Bergue à Dunkerque. Le prince de Condé ayant son quartier à Bergue , don Juan à Dunkerque , et le duc d'Yorck à Oudekerke , on planta le canon tout le long du canal, où l'on trouva des batteries toutes prêtes. Un Jour ou deux après que les Espagnols eurent quitté la Colme , les François arrivèrent devant Mardick et l'assiégèrent. Ce fut en partie en exécution du traité fait avec Cromwel ,

USMOIIIKS DU DUC d'vOBCK. [1657]

par lequel ils sVngageoient de le mettre en possession de quelque place maritime de la Flandre ^ et Mardlck étoit la seule qu'ils pou* volent attaquer dans une saison si avancée , vu le soin qu'on avoit pris de munir Gravelines et Dunkerque de toutes les choses néoessaires pour une longue et vigoureuse défense.

Les François en arrivant devant Mardlck travaillèrent immédiatement à leurs lignes du côté de Dunkerque et à leurs approches du côté du fort. Les fourages ayant été consommés aux environs , ils furent obligés le lendemain matin d'en aller chercher dans les trois grandes fermes qui n*étoient qu'à demi-portée du canon des retranchemens des Espagnols , et qui avoient été préservées par le crédit que trouvèrent auprès de quelques officiers de l'armée les propriétaires de ces maisons : il y avoit même une garde extraordinaire pour empêcher qu'on y touchât. Celui qui la coramandbit ne put pas ne point Juger, quand il vit les François en approcher avec de la cavalerie et de l'infanterie, à quelle intention ils y venoient; mais suivant la coutume des Espagnols, il se retira sans oser mettre le feu dans les fermes, parce qu'il n*en avoit point d'ordre. Le canon des lignes ayant tiré quand l'avant-garde des ennemis approcha , le duc d'Yorck , dont le quartier n'étoit éloigné que d'un demi-mille de là , y accourut , trouva qu'ils travailloient déjà à se couvrir et à se retrancher pour se défendre si on venoit les attaquer, et rencontrant le prince de Ligne qui foisoit ce Jour là la fonction de mestre-decamp-général , il lui demanda ce qu'il avoit dessein de faire , et s'il vouloit laisser foorager les ennemis tranquillement devant ses yeux. Il répondit , comme à son ordinaire , que sans les ordres du marquis de Garacène ou de don Juan , il n'osolt rien entreprendre ; et sur ce que le duc lui répliqua qu'avant qu'ils pussent arriver , les François seroient retranchés et qu'on ne pourroit plus les déloger ni brûler le fourage , il répondit que cela étoit vrai , mais qu'il n'entreprendroit rien sans des ordres positifs. Le duc lui dit qu'il alloit donc lui-même attaquer les ennemis avec ses propres troupes , le priant seulement de faire border sa ligne par son infanterie ; mais 11 répondit encore que le pont étant dans le quartier des Espagnols, il ne pouvoit pas lui permettre d'y passer , parce que s'il y avoit quelque chose à faire , c'étoit aux Espagnols à Texécuter ; ainsi toutes les propositions ne servirent à rien. Pendant qu'on attendoit les ordres de Dunkerque , les François fouragèrent sans autre inquiétude que celle du canon qui tira toujours sur eux , dont le bruit lit venir de

Bergue le prince de Gondé. Le duc d'Yorck rinforma aussitôt de ce qui s'étolt passé entre hii et le prince de Ligne, il n'en fût point du tout surpris , et assura le duc que , quand il auroil servi aussi long-temps que lui avec les Es|ia-

gnols , il s'accoutumerolt à leur voir commettre beaucoup de fautes considérables sans s'en étooner. Les ennemis, après avoir fouragé tant qu'il leur plut, se retirèrent et laissèrent derrière eux environ cent chevaux que le caooB leur avoit tués. On ne sçait point combien d'hommes ils perdirent, mais on ne trouva aucun corps mort, soit qu'ils les eussent emportes, soit qu'ils les eussent enterrés sur la place dans quelque endroit qu'on ne put découvrir.

Deux ou trois Jours après, le fort de Mardiek se rendit et fut , en conséquence du traitté fait avec Cromwel , mis le lendemain entre les mains de Reynoid ; et peu de temps après les François, ayant réparé les brèches et comblé les travaux , se retirèrent en quartier de rafÉ^chissemens et de fourages dans leur pays. L'armée d'Espagne continua de camper où elle étoit, et on publia qu'on reprendroit Mardiek. La maladie causée par le mauvais air fut si générale, qu'à la réserve des Espagnols naturels, pei d'officiers et de soldats furent exempts de fièvre^ et plus de la moitié se trouvèrent dans un même temps incapables de rendre aucun service. Les troupes que commandoit le duc d'Yorck en furent les plus maltralttées ; 11 fut presque le seul des officiei's ou volontaires de qualité et de toute sa maison qui n'en fut point attaqué. La duc de Glocester quitta l'armée , malade , et le prince de Gondé le fut à un point que les médecins craignirent pour sa vie. Peu de temps après le roi d'Angleterre vint à Dunkerque solliciter dom Juan au sujet de quelques affaires particulières , et pour le faire souvenir de quelques promesses qu'il avoit faites à Sa Hi\jesté par rapport à l'Angleterre.

Les Anglols qui étoient dans Mardlck travaillèrent à réparer les anciennes forlificatloiis autour du fort : ce qui leur étoit d'autant plus facile que les fossés n'avoîent point été comblés. et que l'on n'avoit applani qu*une petite partie du parapet. Dom Juan, en ayant été averti , résolut d'y marcher un soir avec toute l'armée, pour raser en un Jour les ouvrages qu'ils avoient élevés en un mois. G'étolt plus par ostentatioo et pour faire croire au peuple qu'il avoit dessein de reprendre ce fbrt , que dans l'espérance que cela eût aucune suite. Le Jour apnt été arrêté pour cette expédition , Il sortit de Dunkerque le soir à la tête de l'armée, accompagné du roi d'Angleterre : l'obscurité étoit li

MÉMOIRES DU DUC D*YOBCK. [lOAS]

grande qu'il fallut marcher aux flambeaux. Les eiffiemis, qui les apperçnreut , crurent qu*on alloit les escalader ou au moins les assiéger, et se préparèrent a se défendre , allumant des fallots autour du fort. Quand on arriva un peu plus près que la portée du canon , l'armée éteignit les siens. Sa Majesté , dom Juan et le marquis de Garacène arrêtèrent avec la cavalerie, pendant que l'infanterie avançoit ; les Espagnols

étant commandés par , maréchal de

bataille , marchèrent à l'endioit des dehors qui regardept Dunkerque; le comte de Marsin avec Tinfanterie du prince de Coudé , du côté qui regarde Gravelines , et le duc d'Yorclc , à la tête de la sienne, se posta au milieu des deux. Quand on approcha du fort , les ennemis firent un feu continuel de canon et de mousqueterie, et les petites frégates qui étoient dans le fossé ne cessèrent pas aussi de tirer. L'infanterie en souffrit peu , parce qu'elle se mit d'abord à Tabri des anciens dehors; mais les balles qui passoient par dessus elle tombèrent dans la cavalerie et y tuèrent du monde et des chevaux. Sa Majesté s'étant avancée pour voir ce que faisoit l'infanterie, le marquis d'Ormond, qui l'acoompagnoit, eut son cheval tué sous lui d'un coup de canon. Chaque corps en arrivant à son poste fit passer ses travailleurs avec des soldats détachés pour les soutenir ; mais le fossé étant trop profond du côté du duc d'Yorck , il fut obligé de leur faire prendre le tour par l'attaque des Espagnols; cependant il le fit combler avec des fascines , et lit faire un passage pour pouvoir les soutenir, si les ennemis sortoient sur eux. Dans le moment que les travailleurs commencèrent à applanir les ouvrages y les soldats détachés firent un feu continuel contre les ennemis ; ce qu'ils continuèrent jusques vers la pointe du jour que les dehors étant rasés , on se retira en bon ordre et on arriva à Dunkerque lorsqu'il commença à faire grand jour. Les ennemis furent assurément plus surpris de la retraitte que de l'approche , et ils s'attendoient si peu qu'on les quittât , que les Espagnols étoient déjà partis que la garnison tiroit encore ; il n'y eut pas plus de vingt cavaliers , un capitaine du régiment de Glocester et trois ou quatre soldats de tués ; il y en eut huit ou dix de blessés. Les Ânglois,dans le fort, comme on l'a su depuis, n'eurent qu'un homme de tué , et ils crurent si fort qu'on les alloit assiéger, qu'ils dépéchèrent un courrier à M. de Turcnne pour l'en avertir. Il assembla ses troupes qui étoient en quartiers de fourage, et se mit en marche pour les venir secourir; mais, sur Tavis qu'il eut que les Espagnols s'é-

toient retirés , il retourna dans ses quartiers. Quelques jours après on fit une tentative pour enlever les frégates angloises qui étoient dans le fossé : on avoit eu dessein d'abord de les brûler ; mais la chose 9'étant trouvée trop difficile , on résolut d'essayer de surprendre les deux plus grosses, la Rose et le Véritable-Amour^ de six ou de huit pièces de canon chacune. On arma pour cet effet douze chalouppes , qui sortirent dans un temps fort calme. Dom Juan fit avertir le Roi et le duc d'Yorck, et ils furent le long de la mer, accompagnés de toutes les personnes de qualité et des principaux officiers, pour voir quel seroit le succès de cette entre* prise : il faisoit une espèce de brouillard. Etant arrivés vis-à-vIs des frégates, on entendit crier en anglois : De quel bord est la chalouppe ? Le matelot , voyant qu'on ne lui répondit point et qu'une autre chalouppe alloit aborder la îtégatte, donna l'allarme, et tira un coup de canon qui cassa la jambe d'un des rameurs; cet accident et quelques coups de mousquet qui fu« rent tirés en même temps donnèrent l'épouvante aux chalouppes, qui se retirèrent honteusement sans vouloir rien entreprendre davantage.

Le roi d'Angleterre , ayant achevé ce qu'il avoit à faire avec dom Juan et le marquis de Caracène , alla à Bruges , et. ensuite à Gand et à Bruxelles. Le duc d'Yorck resta à Dunkerque pour commander l'armée. On avoit toujours entretenu les peuples dans l'espérance qu'on reprendroit Mardick ; pour obtenir plus facile* ment un subside considérable de la province de Flandre, et pour rendre la chose plus vraisemblable, on fit de grands magasins de fascines, de gabions et de toutes les choses nécessaires pour un siège. Néanmoins il y eut ordre d'envoyer les troupes le premier jour de l'an dans les quartiers d'hyver, et le due, qui étoit resté à Dunkerque tout ce temps -là, retourna à Bruxelles peu de jours après que dom Juan et le marquis de Caracène y furent arrivés.

[ 1 658] Au commencement du printemps, on ne songea plus à Bruxelles qu'aux préparatifs pour la campagne , et comme la saison avançoit , les Espagnols s'appliquèrent à munir les places les plus exposées. On étoit informé de toutes parts que les François entreprendroient cette année un siège considérable; les Espagnols eurent beaucoup d'inquiétude , car, n'ayant pas suffisamment d'infanterie pour garnir toutes leurs places , il falloit en laisser quelques-unes avec de foibles garnisons. Le Roi les sollicita instamment de renforcer celles de Dunkerque, leur faisant entendre qu'on lui mandoit d'Angleterre que la première entreprise seroit le siège de

MBU0IBE8 DU DUC D*yOBCK. [lG58]

cette place ; que Cromwel en sollicitoit fortement les François ; que tout se préparait pour cet effet en France et en Angleterre, et que des lettres qu'il avoit fait intercepter lui conilrmoient ces avis. Sa Majesté ne se contenta point de leur donner une fols ces avertisseroens , elle les réitéroit chaque semaine sur la continuation des avis qu*elle recevoit d'Angleterre; mais les Espagnols n'y ajoutèrent point de foi , croyant qu'ils étoient faux et qu'ils étoient donnés dans le dessein de leur faire dégarnir Cambray ou quelques autres places du dedans du pa^^. Ils étoient encore si allarmés de l'entreprise sur Cambray de l'année dernière, que toutes les raisons du Roi ne purent point prévaloir sur leurs craintes, tant leur prévention étoit grande que le cardinal avoit toujours les mêmes vues sur cette place , et que rien n'étoit capable de lui faire changer ce dessein, quelqu'engagement qu'il pût avoir avec Cromwel , à moins que la place ne fût si bien munie qu'il jugeât le succès impossible.

Cette opinion et plusieurs raisonnemens plus spécieux que convainquans , leur firent croire que Dunkerque ne couroit point de risque cette année. Ils négligèrent d*y mettre une bonne garnison et les munitions nécessaires; et répandant en même temps la plupart de leur infanterie dans Aire et Saint-Omer, sur les frontières du Hayoaut , et renforçant la garnison de Cambray d'un corps considérable de cavalerie et d'infanterie , ils négligèrent tellement Dunkerque, qu'ils laissèrent même imparfaits deux forts à quatre bastions chacun , qu'ils avoient commencés sur le canal entre Bergue et cette ville-là , qui en auroient rendu le siège beaucoup plus difficile, puisque les ennemis eussent été obligés de prendre Tun de ces deux forts avant de pouvoir assiéger la place dans les formes.

On ne peut s'empêcher de faire cette remarque^ que de toutes les fortifications de cette nature , ou retranchemens , que les Espagnols ont faits pour la défense des rivières , on ne leur en a jamais vu tirer aucune utilité , soit à cause qu'ils ne les ache voient point à temps , soit parce qu'ils n'avoient point assez d'hommes pour les défendre , ou que les François , par des marches imprévues , venoicnt les attaquer eu flanc , comme il a été rapporté en l'année 1655« Il est véritablement fort difficile d'en faire aucuns dans ce pays-là dont on puisse tirer avantage; car l'armée, qui est supérieure et maîtresse de la campagne, trouvera toujours, avec un peu de patience, les moyens de forcer les passages , ou d'entrer par

quelqu'autre endroit dans le pays ennemi : d ou il faut conclure qu'un générai ne doit point mettre toute sa confiance sur de pareilles précautions , quoiqu'il y ait des occasions où elles peuvent être nécessaires.

Les François, suivant leur coutume, entrèrent cette année les première en campagne, et, en marchant à Dunkerque , ils firent prisonniers de guerre le régiment du duc de Glocester dans Cassel où il avoit été imprudemment envoyé , la place n*étant d'aucune défense , par M. de Bassecour, maréchal-de-bataille, qui eommandoit toutes les troupes dans les environs. Il fit marcher en même temps le régiment d'infonterie du duc d'Yorck , fort d'environ cinq cens hommes, avec quelques autres régimens foibles et de la cavalerie , qui étoient en quartier à Hondscotte , pour se jetter dans Saint-Omer, qu'il croyoitque les ennemis vouloient assiéger; mais quand par leur marche il découvrit qu'ils en vouloient à Dunkerque , il voulut , mais trop tard , y jetter du secours : tout ce qu'il pot faire fut d'y entrer lui-même avec un peu de cavalerie.

Le marquis de Leede, gouverneur de la place, s'y jetta presque en même temps avec beaucoup de peine : il avoit été à Bruxelles y solliciter des secours d'hommes et de munitions , et il y étoit encore quand on reçut les premières nouvelle que les François marchoient à Dunkerque. On ordonna alors aux troupes qui étoient à Nieoport , Furnes et Dixmuyde, pour lesquelles places ils avoient eu 3e la crainte sans sujet, de marcher à Dunkerque, à la réserve du régiment d'infanterie du roi d'Angleterre, d'environ quatre cens hommes , qui étoit à Dixmuyde ; mais ils- ne purent point y entrer , la ville étoit déjà bloquée ; le marquis de Leede 8*y trouva assiégé : la force consistoit dans de grands dehors qui n'étoient que de terre et qu'il étoit aisé d'approcher ; la garnison n 'avoit aucune proportion avec le vaste terrain qu'il falloit défendre : elle n'étoit que de mille hommes d'InCanterie et huit cens chevaux ; il n'y avoit que fort peu de poudre et d'autres provisions. La nouvelle certaine de ce siège ayant été apportée à Bruxelles, sur la fin de may, n'étonna pas peu les Espagnob y principalement quand ils sçurent qu'il n'y avoit aucune espérance d'y pouvoir jetter du secours par mer, parce que la flotte angloise, commandée par le général Montaigu , fermoit l'entrée do port. Le seul moyen qui restoit pour sauver cette ville, étoit d'assembler l'armée; ou résolut pour cet effet, dans un conseil de guerre où assistèrent tous les officiers généraux, que le rendfxvous général seroit à Ypres ; les ordres furtnl

MBMOlfilS DU DUC D*yOBGK. [1668]

envoyés à toutes les troopes â*y marcher en diligence ; et le 7 de Juin, l'armée et les généraux s'y trouvèrent. On vint camper le 9 à Nieuport , le lendemain entre Oudekerque et Fumes, où le maréchal d'Hocquincourt arriva : il étoit nouvellement venu de France par Hédin. Cette ville, après la mort du gouverneur, s*étoit révoltée à la persuasion du lieutenant de Roi et de son beau-frère : ils avoient appelle les Espagnols à leur secours, avec lesquels ils convinrent de leur livrer la place , moyennant une certaine somme qui leur fut payée , et les Espagnols en prirent possession. Le maréchal d'Hocquincourt avoit de longue main une correspondance secrette avec le lieutenant de Roi , par rapport au dessein qu*il avoit de se révolter et d'attirer dans son parti la plupart de la noblesse et des peuples du Yexln et de la basse Normandie ; mais ces menées furent découvertes avant qu'il pût en venir à Texécution : tel est ordinairement le sort de semblables entreprises ; il se trouva forcé de chercher son salut dans la fuite, et il y trouya la mort. On a cru que, si cette campagne n'avoit été si désavantageuse pour les Espagnols, il y auroit eu un soulèvement en ces quartiers-là.

Pour revenir aux mouvemens de l'armée d'Espagne , il fut résolu, le 11, dans un conseil de guerre , auquel assistèrent dom Juan , le prince de Condé, le marquis de Caracène, le maréchal d'Hocquincourt , le prince de Ligne (dom Este van de Gamare et le duc d'Yorck ne s'y étant point trouvés par accident ), que , le 13, on marcheroit dans les dunes avec toute l'armée, aussi près des lignes des ennemis qu'il se pourroit ; qu'on y camperoit pour être en état de les attaquer quand on le Jugeroit à propos ; que, le 13, tous les officiers généraux marcheroient avec deux mille soldats commandés pour reconnottre le terrain et marquer le campement.

Mais avant d'entrer plus loin dans ce détail , il faut rapporter ce qui se passa dans le conseil de guerre, parce que la plupart de ceux qui y assistèrent ont voulu se disculper et s'excuser d'avoir donné l'avis qui fut suivi , ou d'avoir consenti à la résolution qu'on y prit. Le duc d'Yorck sçait ce qui suit d'une personne qui étoit de ce conseil , et qui aussi bien que les autres a souhaité de désabuser le monde de l'opinion qu'on auroit pu avoir qu'il y eût consenti. Qand tous les officiers généraux furent assis, dom Juan leur exposa le sujet pourquoi il les avoit assemblés , qui étoit pour les consulter sur les moyens de secourir Dunkerque. l\ leur représenta l'état de la place et la nécessité d'en faire promptemcnt lever le siège , et s'ctant

étendu sur ces deux cheb , il proposa de faire marcher l'armée à Zudoote , et de camper dans les dunes le plus près des lignes des ennemis qu'il seroit possible, pour pourvoir trouver l'occasion de les attaquer à propos. G^te proposition fiit suivie d'un long silence , et personne ne se levant pour s'y opposer, dom Juan dit : « Puisque je vois que vous approuvez ce que je viens de proposer, examinons présentement la manière et le temps d'y marcher. » Ensuite il fût résolu d'aller le lendemain reconnottre les lignes des ennemis et le terrain pour camper.

Les généraux furent envoyés le 12, comme il avoit été résolu, avec quatre mille chevaux et l'infanterie détachée pour reconnottre les lignes des assiégeans et choisir le terrain pour le campement de l'armée. On fit halte à Zudeote pour marquer le camp ; ensuite le duc d'Yorck, le marquis de Caracène et dom Estevan de Gamare traversèrent les dunes avec quelque cavalerie jusqu'au bord de la mer, pendant que M. de Bootteville étoit allé avec les cravattes le long du grand chemin entre les duues et les prairies , s'avançant si près vers la garde de cavalerie des ennemis qu'il escarmoucha avec eux et les obligea de reculer, ce qui donna lieu de reconnottre leurs lignes.

Comme il revenolt pour faire son rapport aux généraux , il rencontra le maréchal d'Hocquincourt, qui le pria instamment de retourner encore une fois et qu'il vouloit charger la garde de cavalerie des ennemis. M. de Boutteville eut beau lui dire qu'il avoit observé tout ce qu'on pou voit souhaitter; qu'il amenoit même quelques prisonniers qu'il avoit enlevés dans les dunes : toutes ses raisons ne gagnèrent rien sur son opiniâtreté, et il insista si fortement , que Boutteville ne put point le refuser. Cet entêtement ne l'exposa pas seulement au péril , mais attira encore tous les officiers généraux à une fort grande distance de leurs troupes ; car le prince de Condé, le voyant aller aux lignes , le suivit; dom Juan apprenant qu'il y marchoit , en fit de même, et le duc d'Yorck, quoiqu'il eût observé avec le marquis tout ce qui se pouvoit, sur ce qu'on lui dit que ces messieurs alloient vers les lignes , galloppa pour les rejoindre, et arriva dans le moment que M. d'Hocquincourt poussoit la garde avancée des ennemis et la faisoit reculer. Ce fut dans cette action que Henry Jermin, du cûté des Espagnols, et le marquis de Blanquefort, neveu de M. de Turenne , à présent comte de Feversham, du côté des François , furent tous deux blessés à la cuisse. Le maréchal d'Hocquincourt s*étoit avancé Jus-

MÉMOIRES DU DUC D*YOBCK. [iC^S]

qu'à la portée du mousquet d'une redoute, quand les ennemis parurent sur une hauteur un peu en deçà de leurs lignes ; et dans le moment que le duc dTorck approchoit de lui , ce maréchal reçut un coup de mousquet dans le ventre , tiré de la redoute, et mourut sur-le-champ. On se retira, les ennemis avancèrent, et le prince de Coudé, n*étant pas sûr qu'on pût emporter le corps , s*empressa d*ôter les papiers qui étoient dans ses poches. Un gentilhomme du maréchal pria le duc de faire volte-face pour lui donner les moyens d'enlever le corps de son maître : ce prince fit tête aux ennemis, le corps fut emporté avec beaucoup de peine, ce qu'ils auroient pu empêcher en poussant un peu vigoureusement ; mais tous les officiers généraux auroient encore couru grand risque d'être faits prisonniers. Us n'avoient avec eux que les cravattes, qui n'étoieut point capables de soutenir une charge vigoureuse, et ils étoient éloignés du gros de leurs troupes de plus d'un mille. Le marquis de Caracène vint avec trois compagnies de gardes pour les secourir , mais le danger étoit passé : il blâma la témérité avec laquelle on s'étoit exposé. On retourna à l'armée , mais si étonnés du malheur arrivé au maréchal d'Hocquincourt , que, sans songer à reconuottre davantage les lignes des ennemis , et sans même parler de quelle manière on prétendoit les attaquer, on se retira par Fumes.

Le lendemain, l'armée marcha au lieu destiné pour le campement. Elle avoit sa droite vers la mer, la gauche le long du canal de Fumes ; l'infanterie formoit une ligne au-devant de la cavalerie , qui s'étendoit depuis les dunes les plus proches de la mer Jusqu'aux fossés qui sont le long du canal. La cavalerie étoit sur deux lignes derrière l'infanterie , et on avoit laissé le bagage à Furnes. L'artillerie n'étoit pas encore arrivée, ni tous les outils pour remuer la terre : à peine y avoit-il de la poudre suffisamment pour l'infanterie ; ainsi dépourvue de tout ce qui étoit le plus nécessaire pour un combat , on campa à une moindre distance des lignes des ennemis que deux fois la portée du canon.

L'avant-garde de Tarmée arriva au camp sur les onze heures du matin. On a sçu depuis qu'il étoit nuit avant que M. de Turenne pût croire que les Espagnols eussent même le dessefn d'y venir camper; mais enfin on lui amena un prisonnier qui lui confirma quils y étoient ; sur quoi , sans balancer un moment , et sans consulter personne , il résolut de marcher le lendemain au matin pour les combattre. 11 envoya ordre à ses troupes de se tenir prêtes, et aux Anglois qui étoicut vers MardicK de le venir

joindre. Ils marchèrent toute la nuli ayant un grand circuit à faire , et arrivèrent à la pelote du Jour au lieu qui leur avoit été marqué.

Pendant que les François se préparoient tont de bon à donner bataille , les Espagnols étoient aussi tranquilles dans leur camp que s'ils avoient été fort éloignés de l'ennemi. On ne deffeadit point le soir d'aller au fourage, comme c'est la coutume Jusqu'à ce qu'on sçache rintention du général , et les officiers généraux se doutoieut si peu du dessein des ennemis, ou affectoient si fort de ne les point craindre, que le duc d'Yorck, soupant ce soir là avec le marquis de Caracènr, et témoignant qu'il n'approuvoit point la manière du campement sans lignes et sans la moindre chose qui les couvrit , et qu'il croyoit qae si les François ue lesattaquoient point cette même nuit , ils livreroient infailliblement bataille le lendemain matia, le marquis et dom Estevan de Gamare répondirent que c^étoient ce qu'ils demandaient ; et le duc leur répliqua qu'il connoissoHsi bien M. de Turenne y qu'il promettoit qu'ils auroient satisfaction. En effet, le lendemain matin sur les cinq heures, la garde avancée vint avertir qu'ils avoient vu de la cavalerie sortir des lignes des ennemis , et qo'ils croyolent qu'ils venoient attaquer l'armée. Ou la fit mettre aussitôt sous les armes , et les généraux allèrent les reconnottre. Le duc d'Yorek arriva le premier à la garde avancée , et ayant poussé jusqu'aux vedettes, il vit clairement tt distinctement que l'armée ennemie sortoit des lignes ; leur cavalerie, avec quatre petites pièces de campagne, avauçoit le long du grand chemin entre les dunes et les prairies ; HnCanterie fraoçoise sortoit sur la gauche , ayant appiani quelques endroits de leur ligne autant qu'il falloit pour faire sortir un bataillon de front ; et plus sur leur gauche proche de la mer avançaient les Anglois , que ce prince reconnut par leurs habits rouges. Il retourna sur ses pas pour informer les généraux de toutes ces circonstances, et rencontra, avant d'arriver au camp, dom Juan qui lui demanda quel pouvoit être le dessein des François ; le duc lui répondit qu'ils se préparoient à donner le combat. Dom Juan témoigna de n'en rien croire, et dit qu'ils vouloient seulement enlever la garde avancée. Le,duc rassura que ce n'étoit point la coutume des François de marcher avec un si grand corps d*infanterie, composé des gardes françoises et suisses « des régimens de Picardie et de Turenne , qu'il connoissoit par leurs drapeaux aussi bien qoe les Anglois par leurs habits rouges, et avec un si gros corps de cavalerie et de l'artillerie à b tête , pour forcer simplement une grande gardr.

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Le prince de Gondé, arrivant dans le même instant , rapporta à dom Juan les mêmes circonstances que le duc dTorck , et voyant le duc de Glocester, il lui demanda s'il s*étoit jamais trouvé à une bataille; il répondit que non , et le prince lui dit : « Dans une demf-lieure vous verrez comment nous en perdrons une. « On ne pouvoit plus douter du dessein des ennemis : tous les officiers généraux se rendirent chacun à leur poste pour les combattre, où on étoit avec l'avantage du terrain, qu'on eût perdu en avançant plus loin vers eux.

LMnfanterie, au nombre d'environ six mille hommes, divisée en quinze bataillons, étoit toute sur une ligne , à la réserve de deux régimens. Elle 8*étendoit depuis une haute dune proche de la mer tout au travers des autres dunes Jusqu'aux prairies qui sont contre le canal de Furnes. Les Espagnols naturels avoient la droite de tout ; le régiment de dom Gaspard Boniface étoit posté sur la plus haute dune proche de la mer ; celui de dom Francisco de Ménésès, qui étoit derrière, faisoit face à la mer, pour empêcher que les ennemis n'attaquassent en flanc : sur la gauche de Boniface étoit le régiment de dom Diego de Gomez, que commandoit alors dom Antonio de Cordoue; sur sa gauche suivoient les régimens de Seralvo ; ceux du roi d'Angleterre et du lord Bristol, qui ne composoicnt qu'un bataillon; ensuite celui du duc dTorck commandé par Muskery. Il y avoit derrière ces deux bataillons les régimens de Richard Grâce , et du lord Willoughby, qui ne faisoient qu'un bataillon qui servoit de réserve ; sur la gauche du régiment d'Yorek étoient trois régimens vsaHons , un bataillon allemand composé de quatre régimens, et ensuite, sur la dernière dune tirant vers le canal de Furnes, suivoient lerégiment de Guilau, allemand , le premier de l'infanterie du prince de Condé ; et les autres, qui composoient trois bataillons, étoient rangés entre les dunes et le canal, dans les prairies du côté du grand chemin. Toute l'infanterie qui étoit postée sur les dunes avoit un grand avantage , en ce que les ennemis ne pouvoient venir à eux qu'en montant ces hauteurs d^ sable avec beaucoup de fatigue; de huit mille hommes de cavalerie qu'il devoit y avoir, il y eu avoit plus de la moitié au fourage qui ne retourna qu'après la deffaite. La cavalerie espagnole étoit sur deux lignes derrière l'infanterie entre les dunes ; celle du prince de Condé étoit derrière son infanterie entre les dunes et les prairies : comme il y avoit plusieurs endrdts où on ne pouvoit mettre que trois ou quatre escadrons de front , on ne peut dire précisément

sur combien de lignes elle étoit rangée , et ce fut dans cette situation' qu'on attendit les ennemis.

Leur infanterie étoit sur deux lignes de sept bataillons chacune : la première, commandée par M. de Gadagne, lieutenant-général , étoit composée d'un bataillon des gardes françoises qui avoit la droite , et marchoit le long des dunes du côté du grand chemin ; ensuite un bataillon des gardes suisses qui marchoit sur les dunes ; le régiment de Picardie et celui de Turenne, qui étoit le dernier des troupes françoises de cette ligne qui étoit terminée par trois régimens an-, glois , dont le dernier s'étendoit jusqu'aux dunes les plus proches de la mer; et devant chaque bataillon de cette première ligne marchoient les enfans perdus.

Il y avoit cinq ou six escadrons entre les deux lignes de cette infanterie , et leur aile droite , composée d'autant d'escadrons que le terrain en pouvoit contenir, marchoit le long du grand chemin où les dunes flnissoient, commandée par le marquis de Créquy, lieutenant-général ; et en beaucoup d'endroits , il n'y avoit que trois ou quatre escadrons de front : quatre pièces de canon , comme il a déjà été dit , étoient à la tête de la cavalerie de la droite. L'aile gauche de leur cavalerie, commandée par M. de Casteinau, marchoit le long de la mer avec deux pièces de campagne ; et plusieurs frégates légères de la flotte angloise , s'approchant de la côte autant que la marée le pouvoit permettre, tiroient sans cesse le canon sur les troupes espagnoles qu'ils pou voient découvrir dans les dunes.

Les Angiois que commandoit Morgen , maréchal-de-camp , attaquèrent les premiers , le général Lockart étant avec M. de Casteinau à la tête de l'aile gauche. Un peu avant qu'ils chargèrent, dom Juan envoya prier le duc d'Yorek d'aller à la droite et de prendre un soin particulier de l'endroit où il voyoit avancer les Angiois : il y marcha , et ne prit des troupes du milieu de la ligne où il étoit , que sa compagnie de gardes , et cent hommes détachés du régiment qui se trouvoit le plus près , avec deux capitaines et des subalternes pour en renforcer les Espagnols naturels. Il les posta auprès de Boniface, où il jugeoit queseroit le principal effort, et qu'il étoit le plus de conséquence de soutenir, parce que c'étoit la plus haute dune, et qu'elle avançoit un peu plus que les autres voisines , outre qu'elle les commandoit. Ce fût tout ce que ce prince put faire avant que les Angiois attaquassent ; ils avancèrent avec beaucoup de fierté et de courage ; mais avec tant de chaleur, qu'ayant devancé les François , ils au-

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