DU QUARTIER GÉNÉRAL POUR VARNA
Quartier général.
MM. Scrive, médecin en chef.
Gabrol, médecin-major de 1" classe.
Tellier, id.
De Finance, médecin aide-major de 1" classe. Petibon, médecin aide-major de 2* classe. Levé, id.
Ambulance du quartier général.
MM. Vàrlet, médecin-major de 2e classe.
Richepin, médecin aide-major de 1" classe.
Virt, id.
Lambert, médecin aide-major de 2* classe.
Lamarquk, id.
Driard, id.
Réserve de l'armée à sa suite*
MM. Mestre, médecin-major de iM classe.
Haspel, id.
Damigoort, id.
Morgon , médecin aidermajor de V classe* Bosc&aert, id.
Haicault, id.
Bertrand, id.
Doprat, médecin aide-major de *• classe» Ving, id.
Bizet, id.
Ambulance de la in division.
MM. Caealas, médecin-major de i™ classe. Andried; médecin-major de 2e classe.
Quesnoy, médecin aide-major de 1" classe. Waghettk. id.
Raoult, médecin aide-major de 2* classe. Perrin, id.
Baillt9 id.
Billon, id.
Ambulance de la 2* division.
MM. Barbt, médecin-major de 1" classe.
Bourguillon, médecin-major de 2f classe.
Beadcamps, médecin aide-major de 1" classe. Fratini, id.
Gillin, médecin aide-major de 2* classe.
ROUSTANS, id.
LàpeyrE, id.
ÏMBERT, id.
Ambulance delafr division.
MM. Périer, médecin-major de 1* classe.
Colmant, médecin major de 2è classe.
Fourrier, médecin aide-major de lr> classe.
MERCIER, id.
PIÈGES JUSTIFICATIVES. ft7
MM. Perreon, médecin aide-major de 2* classe. Herbecq, id.
RlOLACCl, id.
Bernard, id.
Ambulance de la 4° division,
MM. Rossignol, médecin-major de 2* classe. Leroy, médecin aide-major de 1* classe.
Verjcs, id.
Tassard, médecin aide-majof de 2* classe. Roudet, id.
Couturier, id.
Vernat, id.
Ambulance de cavalerie.
MM. Boddier, médecin-major de 1M classe.
Ladureao, médecin aide-major de V classe* Rollet, médecin aide-majot de 2* classe. Nuzillat, id.
Milliot, id.
Hôpital de Conetantinople.
MM. Thomas, médeciij principal de 2* classe. Segocrgeon, id.
Gcéret, médecin-major de ln classe.
Durand, id.
GarreAv, id.
Marmt, id.
Guvillon, médecin-major de 2B classe.
Bertrand, médecin aide-major de 1" classe. Blanvillain, id.
Braunwald, id.
Aron, id.
Rueft, médecig aide-major de 2* classe.
Peigné, id.
Ddhautier, id.
Marlur, ie\
Ohibr, id.
MM. Aubert, médecin aide-major de 2* classe.
Alix, id.
Trinquiee, id.
Birtot, id.
DOURS, id.
Hôpital d'Andrinople.
MM. Mért, médecin principal de 2* classe. Maupiïi, médecin-major de lra classe.
Artioues, id.
Bert, médecin-major de 2* classe.
Gérard, médecin aide-major de i™ classe. Masse, id.
Berniet, id.
Liàrd, id.
Delahate, id.
Gampardon, médecin aide-major de 2e classe. Balahza, id.
Lespieau, id.
RlOUBLANT, id.
Damien, id.
Dumas, id.
Hôpital de Gallipoli.
MM. Valette, médecin-major de 1™ classe. Grellois, id.
Burlureaux, médecin aide-major de lrt classe»
BORREL, id.
Seigle, médecin aide -major de 2* classe. Gleize, id,
Desmorets, id.
Stéfani, id.
Mulot, id.
Hôpital de Nagara.
MM* Bonnet* médecin-major de 1™ classe.
Dukerley, médecin aide-major de i" classe. Helte, id.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ft9
MM. Jobert, médecin aide-major de 1" classe. Desjàrdins, médecin aide-major de 2e classe. Ridreàu, id.
Hôpital de Rodosto.
M..Brdmens, médecin aide-major de lrt classe.
Hôpitaux de Varna.
MM. Salleron, médecin principal de 2* classe. Siesz, médecin-major de 1" classe, Pontier, médecin-major de 2* classe.
Hahn , id.
' Carion, médecin aide-major de 1" classe. Champenois, id.
Barre, id.
DUJARDIlf, id.
Bessières, médecin aide-major de 2e classe. Baraban, id.
FDntez, id.
Briez, id.
Tirard, id.
MM. Malapert , médecin principal de 2* classe. Pallier , médecin-major de 2e classe.
Bouton, médecin aide-major de 1" classe. Lanel , id.
Reeb , médecin aide-major de 2e classe. Creutzer, id. •
ft
Sommaire. — Trajet de Gallipoli à Varna. — Visite de Rodosto. — Visite des hôpitaux nouveaux de Constantinople. — Visite de Bourgas. — Arrivée à Varna. — Description topographique de la ville, de la rade et des environs. — Campement des troupes. — État sanitaire au l,r juillet. — Premier cas de choléra. — Lettres à M. l'intendant et mesures d'hygiène prises. — Le choléra commence son invasion. — Rapport à M. l'intendant et demande de la création d'hôpitaux sous tentes. — Départ de l'expédition de la Dobruscha. — Appréciation des résultats des hôpitaux sous tentes. — Invasion successive du choléra dans les localités occupées par l'armée et dans les divisions. — Arrivée de M. le directeur du service médical à Varna.
— Marche de l'épidémie. — Récapitulation chiffrée des pertes. — Historique de l'expédition de la Dobruscha , au point de vue médical. — Historique de l'épidémie à Gallipoli. — Observations historiques et médicales sur le caractère, la marche, le traitement, etc., du choléra de cette période.
— Incendie du bazar de Varna. — Passage de nuées de sauterelles. — Décision officielle de l'expédition de Crimée. — Proclamation du maréchal commandant en chef. — Organisation du personnel de santé et du service médical pour l'armée expéditionnaire. — Départ de Varna pour la Crimée. Rendez-vous général des flottes à Balchik, le 7 septembre.
Le départ de M. l'intendant militaire de l'année, de MM. les sous-intendants, chefs des services généraux, des personnels médical et administratif du grand quartier général, eut lieu le 2â juin, à bord du Maroca t'n, vaisseau de la compagnie Bazin. La traversée se fit très heureusement en raison du calme de la mer ; ce qui nous permit de nous arrêter aux diverses échelles de notre route, et de les visiter dans l'intérêt de notre service. Rodosto, petite ville de la mer de Marmara, reçut notre première visite ; cette ville nous avait fourni un petit local pour hôpital, et une
DU 24 juin au 7 SEPTEMBRE 1854. 51
manutention ; nous n'y trouvons plus que quelques ma-* lades soignés par M. le docteur Brumens, et 'dont l'évacuation ét^it fixée à très bref délai , la suppression de cette succursale hospitalière ayant été décidée. Après une courte pause dans cette ville, nous cinglâmes sur Gonstantinople, où un nouveau temps d'arrêt de trente-six heures me laissa le loisir de visiter le grand hôpital de Péra , et de itfassurer que ses travaux d'installation étaient poussés avec une grande activité ; que les. cuisines étaient établies, la pharmacie à peu près terminée, et les grandes salles de rétablissement déjà garnies de lits ; qu'il serait possible, à la rigueur, d'y placer des malades, si le besoin s'en faisait sentir. Nous touchâmes ensuite, deux jours après notre sortie du Bosphore, à Bourgas,-ville de Roumélie, à l'ex* trémité orientale des Balkans, où une commission avait été envoyée précédemment. M. l'intendant et moi pûmes reconnaître, à la suite de noire examen des lieux, qu'il n'y avait pas moyen de fonder à Bourgas un établissement convenable à nos affaires médicales. En effet, c'est un misérable bourg assis sur le littoral d'une rade peu sûre, pendant la mauvaise mer, et n'offrant qu'une collection de mesquines masures occupées par de pauvres habitants, et groupées auprès de. vastes magasins humide» et insalubres ;. c'est dans ces magasins que l'on conserve les céréales de la contrée, objet principal du commerce de la population riveraine. 11 n'y a pas une goutte d'eau potable à Bourgas : jadis un aqueduc amenait une eau bonne à boire en ville ; mais, depuis dix ans, l'aqueduc s'étant rompu par vétusté, dans un des points dé son parcours, les habitante vont chercher à dos de mulets
l'eau à la source, éloignée de plusieurs kilomètres, plutôt que de travailler à la réparation de peu d'importance du tuyau de conduite. Au dire du docteur Tellier, il existe, à deux myriamètres delà ville, des eaux minérales en grande réputation parmi les gens du , pays ; cette circonstance aurait eu un certain intérêt si notre séjour s'était prolongé dans ce pays. En face de Bourgas s'élève, dans la mer, un îlot sur lequel est bâti un grand monastère, dont les vastes salles auraient avantageusement abrité bon nombre de malades ; mais il fallut renoncer à cette idée en apprenant que l'ilôt n'était pas abordable pendant plusieurs mois de la saison d'hiver.
De Bourgas à Varna, nous côtoyâmes pendant une journée d'abruptes et gigantesques falaises couronnées de forêts; et, après avoir contourné la pointe orientale ou promontoire d'une immense rade, nous pûmes seulement apercevoir Varna, bâtie en amphithéâtre, sur la rive septentrionale de cette rade.
Varna est la ville la plus importante de la Bulgarie, elle renferme vingt mille habitants, différant de religion et de race : les Turcs sont en petit nombre ; il y a, au contraire, beaucoup d'Arméniens et de Grecs. Du bord de la mer, le soi sur lequel les maisons sont bâties se dirige eii pente ascendante asses douce vers le nord, pour se terminer brusquement à huit kilomètres des murailles par des plateaux élevés et boisés, auxquels on arrive par des routes roides et ornées de fréquents ressauts et escarpements. C'est sur ces plateaux que nous trouvons les divisions de l'armée, occupées à l'installation de leur campement. Un lac considérable continue à l'ouest la plage
de la rade, dont il n'est séparé que par une plate langue de sable, et par un étroit canal de communication des eaux du lac avec celles de la mer. De même qu'à Gallipoli, les rues sont étroites?tortiieuses, mal pavées, boueuses et infectes ; les maisons sont construites en bois et torchis ; quelques-unes cependapt offrent un certain confortable. Il existe, au bas de la ville et près du port, un bazar important tout en planches. On trouve exceptionnellement par- ci par-là quelques constructions en pierres dures, qui servent aux divers services dé l'autorité turque. Au nordouest de la ville s'élève une grande caserne qui a été partagée pour ses locaux entre les Anglais et nous, et convertie en hôpitaux temporaires ; la portion qui nous est échue en partage représente un vaste édifice à quatre faces parallèles, circonscrivant une cour spacieuse, presque carrée ; chaque corps de logis central est divisé par des cloisons en quatre vastes chambrées de la contenance de cinquante malades environ : ce qui permet d'atteindre, comme capacité générale, 750 à 800 places. Ces chambrées sont divisées en deux étages à demi-hauteur, par un plancher interrompu au centre et garni d'une galerie protectrice à son pourtour intérieur ; partout existent des lits de camp à la turque, sur lesquels il suffit de mettre des matelas pour le couchage des malades. L'étage inférieur n'a que six fenêtres par chambrée, le supérieur en a douze ; ces croisées sont trop étroites, et ne suffisent pas au renouvellement des quantités d'air et de lumière nécessaires à une bonne hospitalisation. Déplus, en raison de l'habitation prolongée des troupes turques dans cette caserne depuis le commencement de la guerre,
la propreté générale laisse beaucoup à désirer ; toutes ces causes d'insalubrité contribuent à nous donner quelques inquiétudes au sujet de l'influence peut-être fâcheuse dans l'avenir de cet établissement sur nos malades. Les locaux accessoires sont disposés dans les angles de l'édifice : là, quelques-unes des chambres de sept à huit lits qu'on y a trouvées sont devenues des salles d'officiers ; les autres servent aux services spéciaux de la pharmacie de l'admis nistration. En résumé, malgré les imperfections que nous venons de signaler, cetle construction peut servir à nos malades, mais sous condition de ne pas les y laisser séjourner longtemps^ de prendre de bonnes précautions hygiéniques, et d'éviter surtout l'encombrement. M» le docteur Syesz, médecin-major de première classe, qui filt remplacé plus tard par le médecin principal Salleron, était pour le moment chargé de la direction médicale de cet hôpital, établi à l'instant de l'arrivée des premières troupes dans cette localité.
Tout le pourtour de Varna est entouré, pour la protection de la ville, d'un mur de défense avec fossés, parapets et plates-formes des batteries.
Dans le bassin de Varna, le sol est d'une fertilité remarquable : il produit en abondance des céréales, du vift et des fruits de toute espèce ; il est couvert de belles forêts: L'eau n'y est pas rare : on y rencontre d'assez nombreuses fontaines d'une eau très pure, mais d'une fraîcheur exagérée, à cause de la grande profondeur des terrains qu'elle traverse. La chaleur, en été, est souvent excessive dans cette contrée. Elle atteignait en juillet 40 degrés centésimaux. Le froid intense y est exception*
nel. Il ne gèle jamais à Varna, disent les habitante i mais les variations de température y sont fréquentes et brus* ques : en quelques heures, le thermomètre indique «M différence de 15 à 20 degrés. On peut néanmoins considérer le climat de Varna comme très salubre pour ses habitants, qui ont à prendre constamment des précautions contre les changements subits de l'àttnosphèi*e.
Les plateaux de Yenikeiri, de Franka et dje Scheferlick, sur lesquels les divisions sont campés, réunissent toutes les conditions de salubrité désirables; le bois et l'eau y abondent, et le sol est excellent pour 1e campement. Dans la vallée intermédiaire à la ville et à ces plateaux, prm* cipalement du côté avoisinant la mer, apparaissaient, dtf distance en distance, de petites villas turques, grecques et arméniennes, entourées de nombreux arbres fruitiers, de vertes charmilles et de magnifiques ceps de vigne} on pénètre dans ces verdoyantes oasis par d'étroits ehe* mins ombragés par des arbres, dont les branches se réunissent eh cerceau au-dessus de la tête, et rafraîchis par l'eau des fontaines qui sillonne à chaque instant la route) fc'est d'un pittoresque délicieux. Aussi je conserve un doux souvenir de reconnaissance à cette riante vallée qui, par son charme séduisant, m'a souvent distrait des idées tristes que faisaient éclô're, dans mon esprit, mes visites journalières aux malheureux habitants des hôpitaux sous tentes, éparpillés plus tard sur les coteaux de oe& sites enchanteurs.
Au 1er juillet, les hôpitaux de l'arirtée d'Orient confchnaient 1099 malades, sur un effectif de 55,000 homineft, eonstituant cinq divisions d'infanterie, de plus les 4euk
régiments de la légion étrangère et deux divisions de cavalerie, dont une de réserve. La répartition était la suivante :
Hôpital de Constantinople 92
Hôpital d'Andrinople 177
Hôpital de Gallipoli 327
Hôpital de Nagara 232
Hôpital de Varna 260
Ambulance de la 2e division il
Total 1099
Dans les régiments, 825 soldats étaient traités sous la tente pour des indispositions qui ne nécessitaient pas l'entrée à l'hôpital.
Les maladies les plus ordinaires étaient des coliques violentes, avec ou sans diarrhée, des embarras gastriques; quelques fièvres intermittentes, bilieuses ou rémittentes avec ou sans phénomènes typhoïdes. Plusieurs rapports de médecins de régiment signalaient des cas de cholérines, bien caractérisés, dans les troupes récemment arrivées, et aussi dans les anciennes, le 9e chasseurs à pieds et le 3e zouaves, par exemple. On avait observé un assez bon nombre d'héméralopies. Le médecin en chef de l'hôpital de Varna avait constaté sur un zouave du 1èr régiment un véritable choléra foudroyant, suivi de mort rapide, dans la dernière dizaine de juin, quelques jours avant l'arrivée du quartier général à Varna. Les causes de ces diverses affections paraissaient être, suivant l'appréciation des médecins des corps, l'encombrement à bord des bateaux de transport, les transitions brusques de température, là faiblesse de constitution, et
le défaut d'habitude de la vie militaire, des soldats récemment envoyés de France. Bien que cette situation ne fut pas périclitante absolument, je n'étais pas très rassuré, et je m'attendais à une explosion cholérique que me présageaient les cholérïnes: observées, et l'accroissement trop rapidement progressif des malades, dans les derniers jours de juin et les premiers de juillet. L'événement ne tarda pas à justifier mon inquiétude préventive ; le 3 juillet, un soldat du 42e régiment de ligne (5e division), entré le matifi à l'hôpital de Varna, atteint de choléra, succombe deux heures après son entrée. Nous apprenons, dans la même journée, que les bateaux partis de France ont dé* posé sur leur route des soldats cholérisés, et qu'il s'est déclaré des cas de choléra dans le midi de la France, à Marseille et à Toulon. Alors ce même jour, 3 juillet, dans le but d'arrêter les progrès d'un fléau dont l'invasion me paraissait inévitable, et d'en atténuer les effets terribles d'extension par d'énergiques mesures, j'écrivis à M. l'intendant en chef le rapport officieux suivant :
Monsieur l'Intendant,
J'ai eu l'honneur de vous prévenir qu'un militaire du 42e de ligne, entré le matin à l'hôpital, atteint de choléra grave, a succombé à cette maladie deux heures après son entrée. Il résulte pour moi du rapport demandé au chef du service "médical de l'hôpital, M. Salleron, et des investigations particulières auxquelles je me suis livré, qu'il n'y a pas le moindre doute à élever sur la nature de la maladie, qui est un véritable choléra foudroyant.
Un fait isolé, semblable à celui qui nous occupe, n'offre
en général qu'une minime importance par lui-même, si l'on en juge par l'expérience acquise : en effet, il ne se passe pas d'année qu'on n'observe, à Paris ou ailleurs, quelques cas de choléra sporadique; mais lorsque ce fait n'est pas isolé, l'attention de l'administration doit être éveillée, et sa sollicitude doit être excitée i prendre des mesures pour prévenir le danger, si c'est possible, ou pour au moins en induire l'intensité. Or, un autre fait du mùrne genre s'est passé, atant ïâ Venue dû quartier général à Varna, sous les yètii de M. Syesî, qtii a constaté dans son rapport qu'un &§Uàvé avait succombé au choléra, dans son hôpital. De plus ut) jeune docteur militaire, M. Rizet, qui vient de faire le traversée de France à G&lltpoli sur le Thabor, et est arrivé hier à Varna avec la Gorgone, nous a raconté que deux militaires du 5e léger, embarqués avec lui, ont été atteints de choléra en route et déposés à Malte ; les synteptômes du choléra étaient évidents chez ces soldats, et eje médecin a certifié le fait dans un procès-verbal signé de lui et du chirurgien du Thabor et laissé à Malte. Enfin M. Rizet, que son titre de membre correspondant de la Société de médecine de Marseille a mis en relation avec quelques praticiens de cette ville, a appris de ces messieurs que des cas de choléra s'étaient manifestés daiis celle localité, pendant le mois de juin.
Nous devons en même temps rappeler que les docteurs Fleschhutt, du 9e bataillon de chasseurs, et Gerrier, du 3e zouaves, m'informent, dans leurs rapports de quinzaine, que depuis quelques jours des hommes de ces régiments ont été pris de coliques et de diarrhées, avec algidité, altération des traits et petitesse du pouls, symptômes non douteux de cholérine sérieuse.
Tous ces faits réunis constituent une présomption rai-
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sonnable de l'existence du germe cholérique dans les troupes qui ont été récemment envoyées de Marseille -et de Toulon, et peut-être aussi dans les autres troupes de l'armée; c'est pourquoi j'aurai l'honneur de vous proposer des mesures générales d'hygiène à mettre en pratique dans toute l'armée d'Orient e£ des mesures spéciales pour les régiments nouvellement débarqués.
Je suis, etc. .
Signé : Sciuvb.
J'appelai auprès de moi le docteur Bruneauy médeeinmajor du 42e de ligne, et je rendis.compte en ces termes^ le 4 juillet* à M. l'intendant du résultat de ma conférence avec ce médecin.
Monsieur l'Intendant,
Il résulte de la conférence que je viens d'avoir avec M. Bruheau, médecimmajor du 48* dé ligne, les faits suivants :
Ce régiment, étant en garnison à Lyon, a vfersé dans les premières divisions de l'armée d'Orieiit ses soldats robustes et aguerris, et a reçtf en remplacement de jeunes recrues!; de sorte que le régiment est presque totalement composé de soldats récemment incorporés. Désigtté à son tour polir 1* armée, il a été d'abord dirigé sur Toulon, où il a stationné quarante jours avant son embarquement. À Toulon, quelques hommes ont été atteints de cholérines bénignes; aueuh décès n'en est résulté. Pendant la traversée, il y eut encoiribf ement sur les bateaux qui transportaieh t le régîtftétit, aussi fut-il bientôt facile de constater les fâcheux résultats de la trop grande concentration d'hommes, dahs Uti espace proportionnellement trop limité ; quelques soldats et mate-
lots furent atteints de fièvre typhoïde. On n'eut, d'ailleurs, à signaler ni choléra ni cholérines pendant la) traversée. À Malte, dix hommes furent dirigés sur l'hôpital; treize y entrèrent encore à Gai li poli ; cinq de ces malades ont déjà succombé. Depuis l'arrivée à Varna, de nombreux malades ont également été envoyés du régiment à l'hôpital; le médecin du corps n'a observé dans aucun cas de symptômes cholériques. Quant à la variole, qui s'est montrée dans quelques régiments, aucun militaire du 42e de ligne n'en a été atteint.
M. BruneaU termine ses observations en disant que, selon toute apparence, le nombre des malades continuera à être considérable, parce que les soldats de son régiment sont faibles, peu capables, par leur âge et par leur constitution, de résister aux fatigues et aux privations de la guerre -, parce qu'enfin leur énergie morale n'est pas suffisante.
En résumé, on peut conclure de cette conférence que :
1° Le 42e de ligne est composé de très jeunes recrues, offrant aux causes morbides beaucoup plus de prise que les vieux soldats ;
2° Ce régiment a subi l'influence de la constitution médicale régnante de Marseille et de ses environs v de là les cholérines qui ont éclaté pendant son séjour à Toulon;
3° Il y a eu encombrement sur les bateaux de transport, duquel il est résulté des affections typhoïdes, qui auraient pu se transformer en véritables typhus, si la durée de la traversée avait été prolongée ;
4° Il est permis de supposer que les germes de l'affection cholérique et typhique, qui ont produit des malades à Toulon, en mer et à Varna, existent encore dans le régiment, si l'on tient compte du grand nombre d'entrées à l'hôpital, et de la nature môme des maladies observées. .
En conséquence, nous proposons à l'autorité de prendre les mesures qui vont suivre, à l'égard de là première brigade de la cinquième division, composée du 42e de ligne et du ^le de ligne :
1° On choisira un campement sur le penchant d'une colline, tourné vers la mer, à quelques kilomètres des positions des autres troupes;
2° On s'attachera à suivre les règles des campements, en augmentant môme d'un tiers, si cela est possible, les espaces vides réglementaires, et on ne placera sous chaque tente que la moitié environ des honrtnes qu'on y met ordinairement;
3° On surveillera avec attention les cantines; on n'y permettra que la vente de denrées d'excellente qualité ;
4° On interdira absolument la vente des fruits du pays, qui, généralement,-ne sont que d'une-qualité médiocre;
5° Des distributions d'eau-de-vie auront lieu, et on la mélangera dans la proportion réglementaire à l'eau qui servira de boisson aux soldats ;
6° Les chefs de compagnie feront visiter immédiatement, par le médecin, les soldats qui accuseront la plus légère indisposition ;
7° Les malades seront immédiatement dirigés sur l'hôpital-,
8° On exécutera à la lettre les prescriptions du règlement, concernant l'ordinaire de la troupe et les soins de propreté de tout genre;
0° On veillera scrupuleusement à ce que les soldats ne quittent jamais leur ceinture de flanelle ;
10° Jînfin, on n'astreindra cette brigade qu'au service intérieur des régiments.
Je suis, etc. Signé »Scrive.
Du 5 au 12 juillet, de nouveaux cas de choléra se manifestèrent, soit à l 'hôpital même, soit dans les campements ; nous nous empressâmes de prendre toutes les mesures hygiéniques commandées par la circonstance, dans notre établissement hospitalier de Varna : un service spécial pour les cholériques fut installé à part et dans les meilleurs locaux ; on redoubla de surveillance au point de vue de la propreté et de la désinfection avec le chlorure de chaux; le personnel médical du service fut augmenté, afin que les soins administrés aux cholériques soient* com* plets dans toute éventualité. Je fis construire, par le fer* blantier du campement, des appareils à caléfaction simples et commodes dans leur emploi, destinés à la période algide. Toutes nos demandes enfin, dans le but d'assurer une médication efficace, reçoivent de l'administration un accueil favorable M une prompte exécution. En date du 18 juillet, j'écrivis à M. l'intendant la lettre suivante, contenant une circulaire sur les mesures générales d'bygiène à mettre en pratique dans l'armée d'Orient, en raison de l'imminence du danger d'une épidémie iné* vi|able.
Monsieur l'Intendant,
Dans ma lettre du 3 juillet dernier, à propos de deux cas de choléra et de nombreuses cholérines observées dans divers régiments, je vous prévenais que j'aurais l'honneur de vous proposer des mesures hygiéniques, applicables aux condi* tions sanitaires, dans lesquelles nous nous trouvons placés; je m'occupais, en effet, de ce travail lorsque je lus, dans le Bulletin de la médecine militaire, que le Conseil des ar-
mées, sous le titre de : Précautions à prendre pour con* server la santé des troupes, avait envoyé à M. le ministre de la guerre une brochure destinée à servir de guide aux divers chefs de service dé- l'armée d'Orient. Désirant ne pas faire double emploi, j'ai attendu quelques jours la-notification de cette instruction médicale, et je me suis abstenu de vous envoyer mon travail particulier; mais comme, d'une part, l'instruction du Conseil n'arrive pas, et que, d'autre part, le nombre des malades' et l'imminence du danger de l'invasion du choléra augmentent de jour en jour, j'ai pensé qu'il était de grande opportunité pour l'intérêt général, et d'impérieux devoir pour ma responsabilité, de soumettre i votre approbation les dispositions hygiéniques suivantes, dont je vous prie d'ordonner, le plus tôt possible, la mise à exécution dans les divers corps de troupes de l'armée d'Orient :
Dispositions hygiéniques à prendre pour l'arméf
d'Orient*
1° Une surveillance des plus sévères sera exercée sur lu vente des liquides et denrées alimentaires; pour cet objet il sera créé à Varn*, et dans l'emplacement de chaque division, une commission d'expertise, qui soumettra à son e*a* men toutes les boissons, tous les aliments exposés en vente, et fera immédiatement détruire, en sa présence, le* denrée? de mauvaise qualité. La vente des fruits du pays, qui sont détestables en général, sera complètement interdite; op prendra dans les camps des mesures nécessaires pour empêcher la maraude
2° Des factionnaires seront placés aux fontaines, avec la consigne d'interdire aux soldats d'y boire à même \ la tem-
pérature de l'eau des fontaines du pays est en général très basse; les soldats s'exposent à des maladies en s'y abreuvant abondamment, lorsqu'ils sont en sueur; il est nécessaire que l'eau soit conservée quelques instants dans des vases, pour perdre son extrême fraîcheur.
3° On évitera, autant que possible, que l'eau destinée i la boisson des hommes soit prise seule ; on devra y mélanger, si l'on veut, de F eau-de-vie ou du rhum ; on fera mieux encore si Ton constitue, avec huit décigrammes d'extrait de réglisse par litre, une excellente boisson, qui plaît au soldat. Il faudrait pour cela deux cents bordelaises environ, qui serviraient de contenant.
4° On s'efforcera de réprimer l'ivrognerie. Un des moyens efficaces, que nous avons vu réussir en Algérie, consiste à /faire fermer, pendant plusieurs jours, la cantine où il a été constaté qu'un soldat s'est mis en état d'ivresse.
5° En raison des variations brusques de température, auxquelles ces contrées sont sujettes; en raison du contraste énorme de la température du jour et de celle de la nuit, il faut interdire absolument l'usage du pantalon de treillis, que quelques corps ont conservé, et veiller à ce que les soldats se couvrent immédiatement le corps de leurs habits lorsqu'ils viennent de se livrer à un travail qui les a échauffés. On devra encore s'assurer fréquemment, et pour chaque homme, si la ceinture de flanelle est réellement consacrée à son usage, c'est-à-dire de protéger les organes du ventre, et n'est pas mise dans. le sac du soldat, comme nous avons si souvent l'occasion de le constater, lors de l'entrée des malades aux hôpitaux. C'est surtout la nuit qu'il faut redoubler de précautions ; aussi croyons-nous qu'il est utile de prescrire aux sous-officiers de faire de temps en temps des rondes dans les tentes, afin de voir si les hommes ont pris
soin de se protéger du froid et de l'humidité pendant leur sommeil.
6° On évitera de fatiguer la troupe, mais un exercice môme énergique, coupé de repos courts et fréquents, est nécessaire ; l'heure des exercices est indifférente, soit le matin, soit à midi, soit le soir. Je pense qu'on se trouvera très bien de provoquer dans notre armée le goût des jeux et des exercices d'adresse, qui auront pour résultat de procurer des distractions et de conserver la santé par l'influence avantageuse des mouvements réglés.
7° On exécutera dans toute leur rigueur les règlements militaires relatifs aux soins de propreté concernant les individus, les tentes et les camps. Ces soins, indispensables dans les conditions de garnison, le sont bien, davantage pendant le séjour sous les tentes, où la poussière, souillant incessamment la peau, en entrave les fonctions normales. On défendra, sous des peines sévères, au soldat de se baigner isolément, ou en parties de plaisir, avec quelques camarades. Outre les dangers d'une plage, d'un lac, d'une rivière inconnue, existe encore le danger d'une répercussion de la transpiration, ou d'une suspension de l'acte digestif pour les imprudents qui se mettent à l'eau sans précaution, ou immédiatement après le repas.
8° On prescrira à tout soldat atteint de cours de ventre, même légèrement, de se présenter à la visite du médecin du corps. L'importance de ce précepte vient d'être démontrée d'une manière victorieuse en Angleterre et ailleurs ; en effet, l'expérience a prouvé qu'en détruisant par un traitement simple, mais rapidement administré, la diarrhée prodromique, on empêche une maladie plus grave de se développer.
£° On devra souvent changer l'emplacement, sinon du
camp, au moins des tentes, dont l'intérieur et le voisinage sont fréquemment souillés de liquides organiques, qui, eu se décomposant, peuvent incommoder les hommes et même les rendre malades.
Varna, le 17 juillet 1854.
Le chef du service médical, Signé Scrive.
M. Tinlendant Blanchot accepta avec empresse-? ment mes propositions, ordonna de lithographier ma circulaire, et l'autorité militaire la rendit exécutoire par chaque corps et par chaque fraction de corps de troupes de l'armée. Toutes nos précautions étaient donc complètement prises ; nous suivions pas à pas l'invasion du fléau , et nous accumulions de nouveaux obstacles devant sa marche terrifiante. Certes, ce mal dont la nature nous est inconnue , était impossible à prévenir absolument ; mais l'atténuation de son intensité, la limitation de son extension , devaient être les mobiles de notre constante préoccupation et de nos consciencieux efforts. Cette active vigilance à suivre et à étudier les phases du développement de l'épidémie régnante nous conduisit à des remarques d'une grande importance pratique : du S juillet, début de l'invasion cholérique, au 19 du même mois, une trentaine de cas de choléra, complètement dessinés, s'étaient déclarés; et presque tous ces cas nouveaux avaient été observés, non pas sur les soldats des divisions campées au loin (elles avaient fourni à peine deux cas graves jusqu'à ce jour), mais bien sur les malades de l'hôpital, sur les troupes récemment arrivées et autres,
placées soit dans un cercle peu éloigné de la ville, soit dans son enceinte même. Cette remarque, mûrie par la réflexion , m'amena à donner le conseil d'ouvrir les ambulances des divisions sur les plateaux de Yenikeui, Franka et Scheferlick ; de ne plus diriger les malades sur l'hôpital , et de créer au loin dans la campagne un établissement sous tente en faveur dçs convalescents de l'hôpital. J'adressai en ce sens à l'autorité un rapport officieux que je crois devoir copier intégralement ci-après* parce qu'il démontre , par une pièce authentique , que l'idée mère des hôpitaux sous tentes et en plein air, dans les conditions graves d'épidémie commençante, a été réalisée, à l'armée d'Orient, pour le plus grand intérêt de nos braves soldats, pendant que je dirigeais en chef le service médical de l'armée.
Varna, le 19 juillet 1854.
Monsieur l'Intendant,
La marche de l'épidémie, que nous suivons avec tout le soin possible, nous fournit des enseignements d'où découlent des conséquences pratiques que je m'empresse de vous communiquer.
L'accroissement des cas nouveaux de choléra, jusqu'au chiffre de trente environ, porte, non pas sur les divisions, mais bien sur les malades de l'hôpital et sur les soldats campés dans un cercle peu étendu autour de cet établissement. C'est à peine si deux hommes ont été atteints jusqu'à présent dans les camps des divisions; tous les autres viennent de Gallipoli, ou bien sont entrés à l'hôpital pour des maladies ordinaires, ou enfin occupent un campement peu
éloigné de la ville, et placé dans son enceinte. Il esl donc permis de penser que, si une influence cholérique légère ne peut être méconnue dans toute l'armée, cette influence est très considérable dans l'hôpital de Varna et dans son voisinage. Ces remarques faites par moi, faites par les médecins traitants et les médecins d'ambulances et de régiments que j'ai consultés, tracent le plan de la conduite à suivre ; le moyen qui nous paraît propre à diminuer l'énergie de ce foyer d'infection, susceptible de devenir très dangereux, c'est de ne plus lui fournir d'aliments -, en conséquence, je suis d'avis qu'il faut :
1° Ouvrir les ambulances de division, afin d'y recevoir les malades des régiments, qui seront traités sous la tente, et ne seront dirigés sur l'hôpital que dans le cas de choléra confirmé; une portion du personnel de l'ambulance, l'ambulance volante, par exemple (un médecin-major et deux aides) , sera portée à 1 ou 2 kilomètres en arrière des troupes et de l'ambulance centrale ou de dépôt, et sera destinée à traiter, s'il y a lieu, les cas de choléra foudroyants, qui ne seraient pas susceptibles de supporter sans danger le transport à l'hôpital.
2° Etablir à k ou 6 kilomètres de la ville, en dehors de son bassin sur sa ceinture de montagnes, un campement pour y recevoir et y soigner les convalescents de l'hôpital.
De cette façon, l'hôpital de Varna ne recevant, plus de malades ordinaires et envoyant ses convalescents loin de la sphère d'influence cholérique, il y a tout lieu d'espérer que nous verrons cesser cette influence fatale, qui, entretenue par de nouveaux malades, étendrait vraisemblablement ron foyer d'une manière déplorable.
Il est essentiel de joindre à ces mesures la défense formelle aux soldats, sauf nécessité absolue, de quitter le camp
pour venir en ville; il serait encore avantageux de mettre à exécution le neuvième paragraphe de la circulaire du 17 juillet dernier, c'est-à-dire de changer les emplacements des tentes et de profiter de l'occasion pour augmenter les dimensions des places, rues et ruelles.
Si vous acceptez les propositions précédentes, il est nécessaire de mettre les ambulances dans les conditions nécessaires au traitement d'assez nombreux malades. Déjà j'ai communiqué mes idées à M. le comptable, chef du service des hôpitaux, et je me suis entendu avec lui sur les quantités du matériel indispensable à la réalisation de mon plan. Je m'entendrai de même avec le pharmacien en chef, à l'égard de l'approvisionnement des ambulances en médicaments. J'adresserai enfin aux médecins-chefs des instructions détaillées que j'aurai l'honneur de soumettre au préalable à votre approbation.
Je suis, etc.
Signé Schive.
Les mesures conseillées dans mon rapport furent adoptées le jour même, et leur exécution commencée le lendemain 20 juillet, comme le constate la lettre cidessous de M. l'intendant.
Varna, le 20 juillet 1854.
Monsieur le Médecin en chef,
Un hôpital ou grande ambulance va être installé ce soir même dans le voisinage du campement de la quatrième division, pour recevoir dès demain matin les malades de l'armée, qui ne seront p!ufc dirigés sur l'hôpital de Varna. Je désire que vous puissiez monter à cheval avec M. de
Missy, sous-intendant militaire, pour reconnaître, de concert arec ce fonctionnaire, remplacement le plus convenable à cette installation. Le personnel que vous avez désigna , pour faire concurremment avec celui de l'ambulance de la quatrième division, le service de cet hôpital soua tîntes, devra être rendu à son poste demain dans la matinée.
|1 est essentiel que le médecin en chef se mette immédiatement en rapportavec M. Fresneau, pharmacien en chef de l'hôpital, pour faire charger aujourd'hui à deux heures, sqr une des voitures du train, qui doit se rendre à cet établissement pour y prendre du matériel, une première caisse des médicaments les plus urgents. M. de Missy partira 4 une heure et demie de l'hôpital militaire.
L'intendant militaire de l'armée,
Par ordre,
Signé de Missy.
L'ordre de départ pour l'expédition de la Dobruscha, donné inopinément le 20 juillet aux trois premières divisions, avait empêché l'exécution ponctuelle de mes prescriptions, les ambulances actives devant suivre leurs divisions respectives ; mais le principe de l'hospitalisation sous toile fut consacré, comme on le voit, par l'installation en rase campagne d'un grand hôpital sous tentes sur le haut plateau de Franka, à huit kilomètres de la ville. Tous les malades des divisions qui n'avaient pas pris part au mouvement en avant (4e et 5e divisions d'infanterie el division de cavalerie), devaient être dirigés sur cç point. Un dépôt de convalescents du même genre fut ea uaêiitf temps établi près du campement de la 4e division
DU 24 JUIN AU 7 SEPTEMBRE 185ft. 71
sur le plateau de Schiferlick. Ce nouveau genre d'hospitalisation, suivi d'un succès complet, suggéra l'idée d'établir de semblables hôpitaux-campements pour les cholé-* riques eux-mêmes, lors de la débâcle épidémique^ de la Dobruscha, et l'hôpital de Varna fut entièrement évacué de ses malades restants.
Dans toutes les grandes et trop nombreuses épidémies qui ont éprouvé le courage des soldats de l'armée d'Orienty toujours l'application de ces principes : isolement compter aération constante et dissémination permanente des hommes atteints de maladies infectieuses ou contagieuses, a fait merveille et permis d'aiyêter la marche envahissante et désastreuse de ces fléaux de l'humanité. Ces grand» principes doivent donc être inscrits comme lois fondamentales dans le code bienfaisant de la médecine de» armées.
A l'époque où je constatais les terribles préludes du choléra à Varna, cette maladie signalait presque en même temps sa présence sur tous les points du littoral de la route de France en Orient où noas avions des établissements militaires.
M. le docteur Thomas m'écrit, en date du 8 juillet, que le 4 du mois de nombreuses cholérines ont été observées à l'hôpital de Maltépé et que, le 6, un cas de choléra s'est déclaré sur un soldat de la caserne d'Aoud-Pacha à Constantinople.
Le 7 juillet, Gallipoli a son premier cas de choléra bien caractérisé. M. Valette, chef du service médical, m'ew informe.
Le il juillet, ïe choléra se montre pour la première
fois à Nagara, près des Dardanelles, à la suite de plusieurs évacuations de malades provenant de Gallipoli. Quatre jours auparavant, il avait fait son entrée dans l'hôpital du Pirée, où notre regrettable ami Volage dirigeait alors le service avec zèle et talent.
Du 1er au 20 juillet, presque tous les bateaux amenant des troupes à l'armée ont, pendant leur traversée, des cas de choléra, qui éclatent à bord et forcent de déposer des malades atteints du mal dans les diverses échelles du Levant.
A Andrinople, c'est seulement le 11 août que la maladie épidémique paraît, et elle n'y fait heureusement que de rares victimes.
Pendant l'expédition de la Dôbruscha, les divisions qui n'avaient fourni qu'un seul cas (chez un zouave), quinze jours avant leur départ, en fournissent quatre cas graves développés dans la première division, au bivouac de Kaplaki, après la première journée de marche. Puis pas un cas nouveau ne se manifeste jusqu'au 26 juillet ; alors l'invasion est foudroyante et frappe un grand nombre de soldats de cette division qui, ainsi que le régiment de Baehi-Boudzougs, constituait l'avant-garde du corps expéditionnaire (1). La deuxième division est atteinte par le choléra, mais à un degré moindre que la première ; l'in-
(1) Ce régiment de cavalerie irrégulière avait été organisé à Varna, au moyen de Bédouins turcs , qui devaient servir d'éclaireurs à l'armée , dans les Principautés, sous le commandement d'officiers français. Il fut presque détruit par le choléra et licencié au retour de la Dôbruscha. C'était un ramassis de pillards, de voleurs et d'assassins indigènes, dont on a été fort heureux de se débarrasser.
fluence cholérique se fait à peine sentir dans la 3* division. A la date du 20 juillet, les malades avaient, d'après le relevé général des divers services médicaux, doublé en nombre. Notre chiffre de 1,099, au 1er du mois, avait atteint 2,200 environ, total des hommes hospitalisés, malgré les efforts tentés par les médecins-chefs , dans le but d'arrêter cette fâcheuse et trop rapide augmentation. On fat même obligé d'avoir recours à une évacuation de 97 malades de Varna sur Constantinople.
Le 21 juillet, M. le médecin inspecteur Lévy, envoyé à l'armée d'Orient comme directeur du service de santé des hôpitaux, ambulances et corps de troupes, arriva à Varna et prit immédiatement les rênes de la direction du service, que S. Exe. le maréchal ministre de la guerre lui avait confiée. La décision ministérielle, qui créait cette direction médicale, portait que MM. Scrive et Jeannel, chefs des services de médecine et de pharmacie, conserveraient leurs titres officiels, mais seraient substitués dans leurs fonctions par M. le médecin inspecteur -directeur, pendant la durée du séjour de ce dernier à l'armée. En conséquence de ces prescriptions, je fis à M. l'inspecteur Lévy la remise du service de direction, dont j'avais été responsable jusqu'à ce jour, et je me mis entièrement à sa disposition pour les ordres qu'il jugerait convenable de me donner.
A dater de ce jour, tous les faits médicaux qui se sont passés à l'armée d'Orient jusqu'à notre embarquement pour la Crimée, et dont je vais continuer l'historique, afin qu'il n'y ait pas de lacune dans ma relation, doivent être justement rapportés à la direction de M. Lévy, qui
n'a cessé un instant d'éclairer parles conseils de sa haute expérience l'administration et le commandement, pendant le cours des péripéties douloureuses de l'épidémie de cette époque. Mon rôle, dans cette circonstance, devait se borner, et il s'est borné rigoureusement à exécute? avec zèle dévoué et obéissance passive les ordres émanés de ta première autorité médicale de l'armée.
Je ne quittai pas la haute position de gestion des affaires médicales de l'armée, sans recevoir des témoignages de satisfaction pour le peu de bien que j'avais gu foire pendant ma direction. En effet, en me conservant le titre de médecin chef du service, S. Exe. le maréchal ministre de la guerre approuvait ma conduite par un acte public, dont je lui serai toujours reconnaissant ; le Conseil 3e santé, dans la dépêche de son président du 20 juin m'anaon-* çant la venue de AL l'inspecteur Lévy, me donnait l'assurance que le Conseil n'avait jusqu'à présent que de» éloges à m'adresser pour la manière dent le service naé-* dical avait été dirigé. M. le directeur lui-même me ttonna une marque d'estime particulière, en se laissant aller à m'éerire, dans- une lettre datée du 5 juillet, que mon attitude avait été parfaite jusqu'à ce jour et qu'elle continuexait à l'être.
La marche de l'épidémie qui nous occupe, de même que son invasion, a offert des variations nombreuses, dont il. n'est possible de se rendre un compte exact qu'à la condition de placer en tableau synoptique les localités, les époques des invasions, leur maximum d'intensité, le*» durée et le nombre des cas et des décès observés* C'est la seule manière d'éclairer cette marche peu régulière et
par saccades, et de permettre d'en tirer les conclusions pratiques et rationnelles qui pourraient en dépendre. Le tableau suivant, établi d'après la récapitulation des rapports de cinq jours, que M. le directeur du service médical avait la complaisance de me communiquer, atteindra ce but.
DU 2ft JUIN AU 7 SEPfEfttftRE 1854. Il
C'était, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, le 20 juillet que les trois premières divisions de l'armée quittèrent les camps de Varna, afin de chercher, en se dirigeant sur la Dobruscha, à surprendre l'ennemi, qu'on supposait s'y trouver, et probablement encore afin d'opérer par cette promenade une diversion favorable sur le moral des troupes (1). On partit très gaiement. Un seul régiment, le premier de zouaves, resta en place ; il avait reçu l'ordre de s'embarquer à Varna le 24 juillet pour Kustendjé et de prendre, avec les baehi-boudzougs, l'avantgarde du corps expéditionnaire ; ce régiment, avant son départ, n'avait présenté aucun cas de choléra. Le 21 juillet, au bivouac de Kaplaki, à la suite de la première journée de marche des divisions, quatre cas de choléra sont observés dans la lre division. Le mouvement en avant continue jusqu'au 26 sans nouveaux cas; alors, par suite de marches forcées, au centre d'un pays sans ressources, humide et infecté de miasmes paludéens, le choléra fait brusquement une effrayante explosion sur les troupes les plus avancées dans la Dobruscha. La lre division, tête de colonne de la petite armée, est cruellement frappée dans ses officiers et ses soldats ; la 2% qui la suit, éprouve une forte secousse, mais bien moins intense ; la 3e division, qui était restée à Tarrière-garde et en réserve, n'offre qu'un nombre insignifiant de cas de choléra. Les zouaves du 1er régiment, formant, avec les bachi-boudzougs, l'avant-garde de l'armée, après s'être portés à deux
(1) Le médecin en chef de l'armée ne fut pas consulté sur l'opportunité ou non de cette entreprise, au point de vue médical.
journées de marche de Kustendjé, sont tellement maltraités par l'invasion inopinée et cruelle du choléra, qu'on est obligé de les faire rétrograder au plus tôt ; en une journée, trois cents hommes de ce régiment sont atteints, presque tous très gravement. Leur médecin, M. le docteur Maupou, a grand'peine à les ramener à Kustendjé, et là on s'aperçoit que trente d'entre eux ont disparu pendant la route. Les bachi-boudzougs, engagés davantage dans l'intérieur de la contrée malsaine, subissent un échec cholérique plus funeste encore, et environ deux cents de ces cavaliers jonchent les chemins de leurs cadavres avant d'atteindre la ville de Kustendjé.
Les troupes de la lre division, ayant suivi depuis Varna la voie de terre, ont fourni, d'après le rapport de M. le docteur Cazalas, 1,953 cas, du 27 juillet au 10 août; les zouaves du 1er régiment, suivant le rapport de M. lé docteur Maupou, ont donné le chiffre énorme de 569 invasions, du 27 juillet au 6 août. 1,200 cadavres furent enterrés en quelques jours à Kustendjé, parmi lesquels nous eûmes la douleur de compter un de nos savants et dévoués camarades, le docteur Monier, du 1er bataillon des chasseurs à pied, victime de son zèle et de son devoir.
De Kaplaki, de Mangalia et de Kustendjé, bourgs du littoral, furent évacués sur Varna par des frégates à vapeur de l'État, les 21, 27 et 31 juillet, 1er et 6 août, plus de quinze cents cholériques et Un grand nombre d'autres malades et malingres. Afin de secourir efficacement ces infortunés , il fut nécessaire de créer trois grands hôpitaux sous tentes, le long delà côte maritime, dans la cam-
pagne de Varna. Leur installation successive et rapide se faisait aussitôt qu'une forte évacuation par mer était signalée en vue de Varna. Malgré les soins les plus empressés, la sollititude extrême et le dévouement admirable que les chefs et subordonnés de la marine française déployaient dans ces pénibles circonstances , combien était encore déplorable à bord la situation de nos braves compagnons d'armes, trahis par le sort. Jamais je n'ai assistéà un spectacle plus épouvantable que celui qui s'offrait à nos yeux sur la plage de Varna, lorsqu'on mettait à terre ces pauvres soldats rendus méconnaissables par le terrible fléau qui les avait frappés. Une fois surtout, c'était le soir, et la clarté douteuse de la lune ajoutait encore des teintes plus lugubres au tableau : les malades étaient hissés hors des barques par des matelots, déposés sur le sable de la plage ; les uns, complètement affaissés par l'étreinte poignante du tnal, se laissaient tomber lourdement ; les autres, ayant conservé un reste de vigueur, marchaient quelques pas comme des gens ivres ou se traînaient sur les mains, Bt tombaient bientôt inertes à leur tour par l'épuisement de toute force. Quelques-uns étaient nus ou presque nus, ou bien couverts de pièces d'habillement qui n'étaient pas testeurs : officiers, sous-oftîcicrs, soldats, étaient couchés pêle-mêle sur le sable ; les rangs étaient confondus devant la mort imminente pour chacun. La plupart demandaient à boire de cette voix cassée, presque sépulcrale, propre à la maladie ; d'autres poussaient des cris ou gémissaient sous l'impression douloureuse des crampes. Ceux qui avaient succombé à l'instant du débarquement étaient alignés sur la berge, chacun ayant conservé la po-
sition que l'agonie lui avait donnée. C'était k scène de désolation la plus émouvante et la plus digne de pitié qu'on puisse imaginer. Et les malheureux qui vivaient encore n'étaient pas, après leur débarquement, au bout de leurs cruelles épreuves ; ils devaient être transportés, qui sur des litières ou des cacolets, qui sur des prolonges du train ou des arabas, à deux lieues de distance, dans desliôpitaux improvisés la veille et le jour même. Alors seulement commençaient, pour ces martyrs de la guerre, le repos bienfaisant et les soins empressés.
Le choléra de la Dobruscha a produit de terribles résultats : la moyenne des sujets atteints et décédés s'élève à cette proportion inouïe d'un décès sur une invasion trois dixièmes. Pour tout esprit judicieux, cette pesante mortalité devait être la conséquence naturelle du développement d'une épidémie, si meurtrière par elle-même d'ordinaire, et devenant plus destructive encore, en surprenant nos troupes à Timproviste, à la suite de fatigues excessives et de privations, dans le cœur d'une contrée dévastée et d'une insalubrité notoire. Devant des conditions aussi défavorables, l'art, devenu impuissant, est réduit à n'apporter qu'un soulagement moral à de si grandes infortunes.
A sa rentrée dans le camp d'Yénikeûi, la première division, si brillante et si nombreuse au début, n'avait plus à son effectif que sept à huit mille baïonnettes valides ; elle en avait douze mille à l'arrivée de France.
Les troupes de Gallipoli ont fourni un contingent proportionnellement assez considérable à l'épidémie cholérique. Je pense que cette particularité peut être attribuée à deux causes : la première, l'arrivée de France de sol-
dais atteints du germe cholérique ; la seconde, l'insalubrité des locaux hospitaliers sur laquelle nous avions jadis, -a l'époque de leur création, attiré l'attention de l'autorité. Pendant l'invasion du choléra, on a fini par décider l'évacuation de c#s locaux; mais cette mesure a été prise un peu tardivement, lorsque déjà l'infection cholérique avait feit dans l'hôpital et dans la -ville de trop nombreuses victimes.
La mortalité a aussi été très forte relativement au Pirée, par suite de l'influence des mêmes causes qu'à Gallipoli, c'est-à-dire la concentration et le non-isolement des malades, dans des locaux médiocrement salubres. La rectadescenee que nous avons signalée au mois d'août, a eu au Pirée des suites moins fâcheuses, à cause des mesures rationnelles d'isolementet de dissémination, dues à l'énergique et intelligente initiative de M. le docteur Artigûes, chef à cette époque du service médical de celle localité.
A Varna, le résultat de l'ensemble de là médication a été assez satisfaisant : 1 décès sur 1 invasion 8 dixièmes
(presque 2). Je suis convaincu que la sollicitude extrême à mettre rapidement en usage les grandes mesures d'hygiène conseillées par l'autorité médicale, a positivement empêché l'extension et limité le chiffre des pertes.
On remarque, dans notre tableau, que le développement de ia maladie a offert une extrême variété dans les époques d'invasion* Ces différences ont été sensibles, même dans les fVactions de corps : ainsi le 3* bataillon de chasseurs à pied (2e division) n'a eu de cholériques que le 2 doût, elle 5e bataillon que le 14 août : il semblait
que l'élément inconnu du choléra attendît pour écla-
g) DEUXIÈME PÉRIODE.
ter des conditions spéciales, et voulût se jouer constamment des efforts que nous tentions pou? le dominer. Jfons avons encore été souvent témoins de recrudescences inexplicables, soit dans les hôpitaux, soit dans les corps de troupes ; q'est ainsi que te 3e division,, qui n'avait été qu'effleurée pour ainsi dire dans la Dobruâcha.par l'épidémie,, présentait à son retour, du l\ au \6 août, 238 nouveaux cas; c'est encore ainsi que la reprise cholérique du Pirée a été presque aussi intense que la première invasion. Une autre remarque, d'une certaine importance, ressort de te constatation des différences qu'ont offertes les durées des invasions dans les localités et les corps de troupes. Ces différences varient entre quarante-huit et dix jours. Sauf les conditions spéciales des troupes de l'expédition de te Dobruscha, le choléra a mis de huit à quinze jours pour atteindre son maximum d'intensité \ pins il décroissait pendaht une période de tpmps presque, égale à celle de son accroissement, à moins qu!une recrudescence ne vînt ralentir de quelques jours sa marche décroissante. Il ne s'est jamais, d'après nos observations, terminé brusquement : l'influence cholérique a toujours existé dans notre armée à des degrés variables, depuis 4e choléra de Varna ; et c'est seulement aux approches de l'hiv.er de 4855 qu'elle nous a abandonnés complètement, comme si elle avait voulu faire place au typhus. Nous constaterons plus tard quelques invasion» cholériques assep énergiques pendant le siège de Sébastopol ; mai$, disons-le à .l'avance* aucune de ces invasions n'a été aussi désastreuse que l'épidémie dite de Varna et de la Dobruscha,- En effet, cette épidémie fit sortir des rangs de notre armée plus, dp huit mille
DU 24 JUIN AU 7 SEPTEMBRE 1854. gj
combattants, qui presque tous moururent ou ne purent de longtemps rentrer en ligné. Parmi toutes les regrettables victimes qui succombèrent, nous comptons deux généraux, grand nombre d'officiers supérieurs et subalternes. Notre corps de santé militaire, qui avait énergiquement tenu tête au danger et donné partout l'exemple du dévouement et de l'abnégation, laissa sur le champ de bataille des hôpitaux neuf médecins et deux pharmaciens, dont les noms glorieux seront toujours conservés dans potre souvenir. Ce sont : MM. Pontié, Lagèzc, Monier, Bert, médecins-majors ; MM. Girard, Plassan, Stéphani, Dupas, médecins aides- majors; MM. Musart et Claquart, pharmaciens aides-majors.
Une bonne et digne sœur de charité, madame Sainte- Marie-Thérèse, venue avec plusieurs de ses compagnes de Gpnstantinqplc pour se vouer aux soins de nos cholériques à Vayna, fut aussi atteinte du fléau et mourut victime àfi son zèle divin et de sa sainte abnégation.
Le maréchal de France, commandant en chef, péniblement affecté des pertes cruelles éprouvées par le per-
sonqel de santé, voulut lui donner des preuves de haute satisfaction pour sa conduite honorable et distinguée pendant cette terrible épidémie (voyez Pièces justificatives, n°« i et 2).
Le service médical a été constamment et largement assuré par les soixante-dix-sept médecins dirigés sur Varna lors du départ du quartier général de Gallipoli.
Maintenant que nous venons de tracer la marche du choléra de cette époque, en suivant pas à pas son développement, ses évolutions et ses conséquences funestes
84 Deuxième période.
dans les divisions de noire armée et les localités occupées par nos soldats, il nous paraît opportun de consacrer quelques lignes à l'appréciation médicale proprement dite, des particularités les plus intéressantes que cette épidémie a offerte^ pendant son cours, afin d'en tirer, s'il y a lieu, de précieux enseignements en faveur de la médecine pratique des armées.
En voyant le développement étrange et foudroyant du choléra dans les troupes de l'armée d'Orient, on se demande à quelles causes originelles plausibles il est permis d'attribuer l'éclosion de ce fléau. Est-ce à une constitution médicale spéciale de nature cholérisante existant dans la Turquie et les principautés danubiennes? Est-ce à la transmission pure et simple du germe cholérique par les arrivages de France, de troupes imprégnées de ce germe; ainsi que semblent le démontrer les cas de choléra déclarés pendant et après la traversée de Marseille à Varna ? Mes observations me conduisent à penser que la première de ces hypothpses est la plus vraisemblable, bien qu'on doive tenir compte de la seconde, mais sans y attacher la même importance. En effet, avant le contact des troupes infectées, quinze jours même avant ce contact, il existait dans l'armée une influenoe cholérique manifeste. Les rapports des médecins étaient à cet égard très explicites : ils indiquaient de nombreuses cholérines; deux d'entre eux surtout; l'un (Jes médecins du 3e zouaves (2e division), daté de la route d'Andrinople à Varna, l'autre du médecin du 9e bataillon des chasseurs à pied, donnent, avec grands détails, les symptômes des affections observées, et c'est bien l'expression de cholérines violentes. Un zouave même,
dans la deuxième quinzaine de juin, vint mourir d'un choléra foudroyant à l'hôpital de Varna, et cependant il était en Orient depuis presque deux mois. Ces observations conduisent à faire admettre une constitution médicale cholérisante dans la Rpumélie et la Bulgarie, à moins de supposer une incubation de plus de deux mois ; et encore où le germe de cette incubation cholérique aurait-il été pris, puisqu'il n'y avait d'expression de la maladie ni en France ni en Algérie à l'époque des premiers départs de troupes ? Cependant il est probable que le contact de nouvelles1 troupes, qui avaient pris le germe cholérique en France, a eu pour résultat de faciliter l'éclosion de i'in* fluence cholérique, faible encore, mais entretenue par des conditions climatériquès spéciales chez les anciens soldats. Je suis très disposé à faire cette légère part à la transmission, mais ma conviction intime est que notre armée, privée par hypothèse de ses communications avec la France depuis te milieu de juin n'aurait pas échappé au choléra, dont la venue imminente et prochaine était prèssentie par la constitution médicale du moment. Je pense encore que le choléra n'est pas une maladie contagieuse, dans l'acception rigoureuse de ce mot : il est très possible, j'en conviens, que des émanations condensées, provenant des déjections de nombreux cholériques réunis dans une chambre ou une salle d'hôpital, puissent avoir une influence cholérisante des plus énergiques sur les gens sains et bien portants, que leur devoir oblige de vivre dans cette atmosphère cholérique \ nous avons eu de ce mode de transmission des preuves trop palpables pour en douter un instant ; mais en dehors des circonstances exception-
nelles dont nous venons de parler, je nie que les cas de choléra importés d'ailleurs puissent déterminer une invasion générale et se convertir en véritable épidémie dévastatrice, à moins qu'il existe, dans l'état atmosphérique du lieu occupé, des prédispositions natives de choléra. Les faits médicaux de notre campagne sont là pour démontrer cette vérité. Ëneffet, combien de fois' en Crimée, sur une surface de terrain de 12 kilomètres carrés, n'avônsnous pas vu le choléra, apporté par les arrivages de France et de Turquie, s'éteindre en peu de jours faute de prédispositions favorables à son développement. S'il en avait été autrement, jamais l'armée de Crimée n'aurait achevé les grandes entreprises qui l*ont tant illustrée; elle eût été détruite tout entière auparavant par lès apports du fléau cholérique dont étaient infectées presque toujours les forces militaires envoyées de mois en mois, pour combler les vides de l'effectif. L'exerriple le plus frappant de cette immunité à la transmission a été observé à l'époque de là venue en Crimée de toute lia gardé impériale fet des deui divisions de réserve. Ces troupes, en proie au choléra a Constantinoplë ", reçoivent Tordre de passer en Crimée, et là, le principe cholérique qu'elles apportent, au lieu de se communiquer aux anciens corps d'armée, diminue d'intensité et s'éteint bientôt.
Il résulte encore de nos nombreuses observations que, toutes les fois que lé choléra règne dans une localité où l'influence s'est spontanément développée, il acquiert Une puissance de destruction extraordiriaire par son iassociation avec les grandes causes morbides perturbatrfcfes £t désdrganisatri'ces ordinaires de la nature humaiiie Citons
les habitations étroites et mal aérées, le voisinage de foyers divers d'infection, lai concentration dé miasmes végétaux et animaux, l'encombrement d'une masse de population dans uii étroit espace, lés fatigues exagérées de tout genre, les jpassiôhs surexcitées et les épreuves pénibles qui ne manquent jamais aux soldats dans les guerres de longue durée. Ces causes augmentent dans une énorme proportion la mortalité du choléra, soit primitivement dans lès cas d'invasions foudroyantes qui tuent sur le cbûp, soit consécutivement, par des réactions incomplètes qui conduisent à des accidents typhoïdes presque toujours taortels. Celte dernière transformation, assez rare pendant la période d'accroissement du choléra de Varna, plus fréquente déjà à sa période décroissante, a été presque touj'ours l'expression constante et la terminaison fatale des fortnes cholériques atténuées que nous avons observées en Crimée.
Dans le choléra de Varna on a constaté moins de crartipes que dans certaines épidémies : la forme habituelle était en général déptessive ; le vomissement persistait souvent, ainsi que le hoquet, avec une énergie désespérante. Chez beaucoup de malades, la cyanose était très peu prononcée ; les selles, avec leur cachet spécial, étaient toujours fréquentes. On a observé souvent un affaissement considérable du moral cheznos cholériques et unëpréocciipatiôn formulée à chaque minute delà crainte de leur mort prochaine. Lorsque le malade ne succombait pas dans la période algide, il était assez rare que la réaction fût complètement franche ; le plus ordinairement le pouls restait pâtit, tftfis&ràble, tremblotant; la respiration continuait à
être difficile ; le vomissement et le. hoquet persistaient; des phénomènes typhoïdes graves apparaissaient bientôt et conduisaient rapidement le malade à la mort. Cette épidémie a eu, comme cela a lieu habituellement, le triste privilège, pendant sa grande activité, d'absorber et de s'assimiler toutes les autres maladies du moment.
Presque toutes les méthodes connues et rationnelles de traitement ont été employées par nos médecins. Les moyens thérapeutiques ont peu réussi lorsque le mal était à son début et dans les îpoments de sa grande intensité. Plus tard, lorsque sa violence avait diminué, on a souvent tiré un excellent parti de certains médicaments, en faisant principalement de la médecine de symptômes. Ainsi Ton s'est bien trouvé de l'usage de l'acétate d'ammoniaque (10 à 30 grammes dans une potion), pour relever l'affaissement complet de la vitalité ; les fortes infusions de café et de thé alcoolisées, les excitants diffusibles et autres ont aussi rendu de bons services avec ou sans l'adjuvant des préparations d'opium. Quelques médecins ont administré à leurs malades de la térébenthine à l'intérieur et employé en même temps x^et agent <3n frictions sur les membres ; ils ont eu, disent-ils, à se louer de cette pratique. La caléfaction artificielle des malades n'a pas donné de brillants résultats, et il a fallu y renoncer. En résumé, la médecine individuelle des cholériques n'a pas fait merveille, et nous sommes obligé de convenir que nos efforts dévoués sont restés trop souvent inefficaces et impuissants devant la malignité destructive d'un fléau incompréhensible.
Un seul grand bien a été produit, mais seulement sur
les masses des nombreuses troupes qui subissaient l'influence générale du choléra.
Nous devons rapporter ce bienfait à la pratique constante des importantes mesures d'hygiène préventive qui se résument dans ces mots : aération permanente, isolement des malades, dissémination non-seulement de tous les malades cholérisés ou non, mais encore des réunions d'hommes qui offrent des prédispositions à contracter la maladie régnante.
Tant que l'on ne connaîtra pas mieux le choléra qu'on ne le connaît actuellement, et que son remède spécifique ne sera pas découvert, la règle de conduite que tout médecin doit tenir, c'est, dans un cas d'épidémie menaçante et même d'épidémie déclarée, de recourir à l'application des trois principes que nous venons de formuler. Dans, une armée, par exemple, ces moyens préventivement mis en pratique imposeront d'étroites limites au fléau, destructeur et de diminueront le nombre de ses victimes; la démonstration de leur efficacité a été assez évidente sur l'armée d'Orient.
Reprenons maintenant la suite des événements qui se sont passés, à la fin du séjour de l'armée à Varna.
Dans la soirée du 10 août eut lieu l'incendie mémorable du bazar de Varna. Le feu prit, dit-on, dans le magasin d'un marchand d'huiles du pays, et il ne fut pas possible de s'en rendre maître sur le lieu de son origine; aussi s'étendit-il avec une rapidité étonnante aux boutiques voisines, et bientôt ce ne fut plus au centre de la ville qu'un vaste foyer de flammes qui menaçaient de la dévorer tout entière. Indépendamment de la crainte
de généralisation de l'incendie, il y avait uri extrême danger à courir, car les poudrières des années alliées n'étaient pas éloignées du foyer et pouvaient saiiter d'un rtioîrietit à l'autre en f>roduisaht d'affreux malheurs. Grâce au Ciel et aux efforts dfe nos bfâVes soldats, ôhjrtit prévemrcette catashfajphe menaçante et réduire te désastre aux pertes des boutiques du bazar, de leWr ôôntehu en marchandises et d'une partie considérable des approvisionnements de l'administration militaire, dont les Magasins placés dans le tatyon deriheéttdié n'avaient p&s pu être protégés. Heureusement nous n'eûmes auùilhfe pferte d'hommes à dë^OPer dans cet affréta événement. Oh constata, bien quelques blessures cheé nos hardis travailleurs , taais toutes sans gravité. Huit jours après les débris du bazar et des tttegasins 9fe l'administration brûlaient enct*è.
Quelque temps avant le jour de l'ihcertdie, ort observa un fait assea curieux : ce fut le passage à Varna, ato montent du crépuscule, de myriades de sauterelles, dont quelques-unes tombèrent danè nos logements.
Le 20 août un -ordre de S. Exe, te ftiaréch'al cômtiiandant^n chef constate une amélioration considérable survenue dans l'état sahitaire de l'armée et supprimâtes allocations de sucre et de café, dont jouissaient les trouas eft veirtu de l'ordre du 8 atout (voyez Pièces justificatives, nw 3, 4 net 5). Une ration journalière d'eaù-de-vie remplacera ces- allocations.
Le 25 août paraît Tordre général suivant qui dohne aux troupes la nouvelle officielle que te champ de bataille ta étfe trânîtybttë Sbus tes tours dé Sébastopbl.