PENDANT CETTE PÉRIODE
(Tous du choléra -morbus.)
MM. Plassa* (Mathieu), médecin-major de 2# classe, 18 Juillet Stéphani (Joseph), id. 20 juillet
Mosard (Aimé), pharmacien aide-major dé 1^ classe, id. Claquart (Armand) , id. ée 2* dasse, id.
Dumas (Samud), médecin aide-major de 2* classe, 23 juillet Gérard (François), médecin-major de V classe, 28 juillet Pontié (Raymond) , id. de 2e classe, 11 août
Lagèze (Pierre), . id. de lf* dasse, id.
Bert (Maçie), id. de 2e «lisse, 12 août.
Hahn (Jean-Pierre) , id. de 1" classe, 17 août
Monier (Jules-Pierre) , id. de 2* disse, 18 août
Sommaire. — Départ des flottes alliées de Balchik, le 7 septembre.-— Marche maritime vers la Crimée. — Rendez-vous général au cap Karkan. — Départ de ce cap pour la rade d'Eupatoria. — Canonnade sur Katcha pour faire diversion. — • Débarquement des trouves à Oldfort sans opposition. —
— Marche sur l'Aima. — Rencontre des Russes* — Bataille et victoire de l'Aima. — Marche sur la Belbeck et la Katcha. — - Atteinte du maréchal par l'épidémie. — Marche de flanc. — ' Bivouac de Mackensie. — Prise de Balaklava.. —Prise de KamiesCh. — État désespéré du maréchal. — Le général Ganrobert lui succède. — Conséquences de cette perte. — L'armée occupe le plateau de Chersonèse. — Description topographique de|ce plateau. — On établit une tranchée et des batteries peur quarante canon*. — Le 17 octobre, commencement du feu. — Résultat défavorable. — Gréa» tion d'une ambulance de tranchée. —, Le siège en règle est décidé. — 5 novembre, affaire et victoire d'Inkermann et des tranchées. — Le 14 , tempêté affreuse et refroidissement subit de l'atmosphère. — Premiers congelés. —.Création de baraques souterraines. — Fatigues et misères, det soldats par les travaux du siège et les rigueurs de l'hiver. — Développement successif du choléra, du scorbut, des congélations, et du typhus plus tard. — Retour du printemps. — Mesures hygiéniques générales prises.
— Amélioration de l'état sanitaire. — Marche plus active du siège. — 9 avril , ouverture du feu de 500 cartons. — Expédition envoyée à Kertch et rappelée en route. — Désistement du général Ganrobert. — Le général Péiissier commande en chef l'armée.
Après avoir rallié à Balchik, tous les bâtiments militaires et marchands de l'expédition, les vaisseaux ami-
raux alliés signalèrent Tordre d'appareiller le 7 septembre au matin ; aussitôt la flotte se plaça en ordre de bataille, et mit le cap sur la Crimée. La marche des navires avait lieu sur deux longues files parallèles, éloignées l'une de l'autre d'une encablure ; chaque vaisseau à vapeur, à distance convenable de celui qui le précédait, remorquait deux, trois et même quatre voiliers ; la file, qui se trou-
vait la plus rapprochée de la côte de Crimée, était formée, ainsi que la tête du convoi, par des vaisseaux de guerre, prêts à combattre si la flotte russe se présentait pour nous offrir le combat ; l'autre file était composée du plus grand nombre des bateaux à vapeur du commerce. Des frégates à vapeur de la marine militaire, d'une marche supérieure, sillonnaient en .tous sens l'intervalle des lignes de bataille, pour porter des ordres et surveiller les manœuvres. En cas de mauvais temps, le ralliement des vaisseaux devait avoir lieu à cinquante milles du cap Karkan, vers lequel on- faisait route. Pendant notre voyage, la mer fut constamment calme et nous permit d;admirer tout à notre aise le spectacle imposant que nous avions sous les yeux. Le 9 septembre, nous mouillâmes au lieu du rendez-vous; partis ensuite de ce point, dans le même ordre que précédemment, nous arrivâmes le 13 au soir à la hauteur de la rade d'Eupatoria; pendant la nuit un simulacre d'attaque se fit au cap Katcha, et le 14 au matin, aji point du jour, les vaisseaux de guerre ayant descendu à la mer les immenses chalands attachés à leurs flancs, le débarquement des troupes, dans l'ordre numérique des divisions, s'opéra sans la moindre opposition de l'ennemi, sur une plage unie et sablonneuse, à un endroit de la rive appelé Oldford, distant de 6 kilomètres environ de la ville d'Eupatoria. Le 15 et le 16 le débarquement continua et s'acheva; le 17 et le 18 furent consacrés au repos des troupes, puis le 19 l'armée s'ébranla pour se porter en avant, à la rencontre de l'ennemi. Le 20, à neuf heures du matin, les dispositions stratégiques sont prises contre l'armée russe, qui occupe les
hauteurs de l'Aima, après les avoir fortifiées, et s'apprête à défendre énergiquement les passages étroits et escarpés de ce défilé. Le signal de notre attaque est donné ; nos tirailleurs s'élancent avec leur intrépidité ordinaire, et débusquent les Russes d'un village et d'accidents de ter* rain occupés par leurs tirailleurs, au bas de la pente des hauteurs de l'Aima; les Russes, en se retirant, mettent le feu au village. Les deux ailes de l'armée alliée commencent alors un mouvement de conversion, destiné à tourner de chaque côté les colonnes ennemies, pendant que le centre s'ébranle à son tour, attaque de front le passage, et triomphe de tous les obstacles, au milieu d'une grêle de balles et de boulets que l'ennemi fait pleuvoir d'en haut; les ailes font bravement leur devoir, et établissent sur les flancs de l'armée russe une diversion favorable. En moins d'une demi-heure nos troupes, déjà victorieuses, escaladent les rampes les plus élevées, se reforment en bataille sur les plateaux supérieurs, et attaquent avec un élan irrésistible les colonnes russes, qui fléchissent et cherchent bientôt leur salut dans la fuite. Cette brillante victoire de l'Aima nous ouvre le chemin de Sébastopol. Des trois grandes difficultés de l'expédition : empêchement du débarquement par l'ennemi, obstacles de la route défendue et fortifiée par l'ennemi , prise de Sébastopol, il n'en restait plus qu'une : on avait triomphé facilement des deux premières. (Voyez Pièces justificatives n° 1.)
Le magniQqqe avantage que nous venions de remporter sur l'ennemi ne nous avait pas coûté aussi cher qu'on pouvait à l'avance le supposer, en songeant à la difficulté
extrême de l'entreprise; en effet, la récapitulation générale des rapports médicaux des ambulances a donné le chiffre dé 891 blessés français et de 300 tués sur le champ de bataille; les Anglais firent, de leur côté, des pertes beaucoup plus considérables. Deux de nos généraux furent blessés : le général Cànroberf, atteint au côté gauchede la poitrine d'un éclat d'obus, qui produisit ufle plaie contùse sérieuse, et le général Thomas, présentant à faine droite uhe plaie linéaire, résultat probable du contact d'un projectile afilati et tranchant sur les bords. Le total des blessés français se décompose ainsi, pour
chaque division *
lrt division : 397. Rapport de M. Thomas, médeciiiprinçipaL £• division.: 168. Rapport de M. Secourgeon, médecin principal. 3* division: 309. Rapport de M. Péfier, médecin-major de 1M classe. 4e division : 20, Rapport de M. Màiapert, médecin 'principal.
297 officiers, et soldats russes reçurent des soins dans nos ambulances.
L'ambulance du quartier général n'a pas servi dans cette circonstance ; ellçest.restéerparordredeM. le maréchal, commandant en chef, à bord de l'Égyptien et du Henri IF, où se trouvaient également, pendant l'affaire, M. l'intendant militaire,- une, grande partie de son personnel administratif, et le médecin en chef de l'armée. .L'ambulance de la lre division a fait quinze amputations :
Goxorfémorale.
Fémoro-tibiale. , .
Scapulo-humérale ,
Cuisse. 3
Jambe. ............. A
Bras &
Avant-bras.. ......... 1
Parmi les blessures, on compte dans le rapport :
Plaie de tête 16
id. de poitrine 7
id. du ventre • 3
Fracture des mâchoires . . . • &
id. de cuisse 1
id. du rachis 2
L'ambulance de la 2e division a pratiqué trente-neuf amputations :
Scapulo-humérale 2
Coxo-fémoralè. . . 2
Tlbio-tarsienne . • 1
Iflédio-tarsienne. ....... 1
Bras. 6
Avant-bras . A
Cuisse. 17
Jambe 6
Plusieurs de ces amputés ont succombé dans la soirée et dans la journée suivante; tes régions atteintes chez les blessés sont ainsi indiquées :
Tête. 11
Cou.. 2
Poitrinç. . . . 12
Abdomen 9
Épaule. . , 9
Bras. . . r ... 19
Avant-bras .......... 21
Mains et doigts 10
Région inguinale. A
Cuisse 62
Genoux 11
Jambes Al
Pieds 7
Le rapport de la 3* division indiqua que quelques opérations avaient été faites, mais né donna pas de détails préfets. On a dû amputer la cuisse à M. le sous-intendant Leblanc, dont la jambe avait été broyée par un boulet, au milieu de l'état-major même du prince Napoléon.
Quant à la ft* division, son rapport n'a donné aucun détail circonstancié; il y a eu huit amputations.
Le lendemain l'évacuation des blessés fut ordonnée, et j'assistai, avec M. l'intendant, à cet embarquement, qui se fit avec les précautions les plus minutieuses et avec l'ardre le {dus parfait.
Pendant la traversée des troupes de Varna en Crimée, un très petit nombre de soldats tombèrent malades à bord; on constata néanmoins quelques cas isolés de Choléra. Le lendemain1 du débarquement à Oldfort, un ordre du jour du maréchal commandant en chef (n° 105) supprime l'allocation de deux centimes par jour et par homme, le choléra ayant complètement disparu ; mais à la suite de la victoire de l'Aima, j'apprends par M. Périer, médecin-major, que le choléra a reparu dans la 3e division. Malheureusement la nécessité de renouveler les vivres nous force à séjourner plusieurs jours sur le champ de bataille, couvert de cadavres de chevaux qui pourrissaient à l'air, et exhalaient une odeur insupportable. Aussi sous l'influence de cette cause et de notre prédisposition au mal existant encore, le 23 septembre, dans la première marche, vers la Belbeck, plusieurs <$s nouveaux éclatent dans les corps, et principalement sur les officiers, qui, faute de moyens de transport suffisants, étaient obligés de partager l'ordinaire grossies du simple soldat. Le digne médecin du T léger, le docteur Michel, qui avait échappé aux mauvaises chances de la bataille, est foudroyé par le fléau; et sa tombe, creusée dans la terre de notre bivouac, reçoit l'hommage de nos tristes adieux. Le maréchal de Saint-Arnaud lui-même est surpris, après le passage de la Bélbeck, par une attaque de ce terrible mal, et il succombe sur le chemin de France, à bord du Berthollet, le 27 septembre, en laissant aptes lui les plus douloureux regrets que la perte d'un chef bien-aimé puisse faire éprouver à une armée qu'il vient de conduire à la victoire. Le jeune
DU 7 SEPTEMBRE l&5ft AU 20 MAI 1855. 109
Bailly, sujet d'avenir, médecin attaché à la lre division, eut à la même époque les premières atteintes du fléau, et alla succomber à Constantinople, quelques jours après son évacuation du port de Balaklava,
Pendant la marche de flanc, qui fut décidée à là sortie de la Belbeck, et qui nous conduisit à Mackensie, d'assez nombreux cas de choléra se manifestèrent dans nos rangs* Mais les alliés furent bien plus maltraités que nous par l'épidémie; on rencontrait à chaque pas, dans les taillis, des soldats anglais qui , saisis brusquement par la maladie, étaient restés couchés sur la terre, attendant avec un courage résigné et digne de oompassion une mort presque certaine pour tous. L'armée dut, pendant le cours de cette terrible journée et une partie de la nuit qui Ta suivie, défiler par petites colonnes, sur une seule route très étroite pratiquée au milieu de bois impénétrables. L'arrière-garde n'atteignit le bivouac de Mackensie que le lendemain, à une, deux et trois heures du matin. Pour comble de malheur, il n'y avait que très peu d'eau dans cet endroit, et un grand nombre de soldats durent se priver de boisson jusqu'après l'étape suivante. Cette absence d'eau potable était horriblement pénible pour les pauvres cholériques que nous» traînions à notre suite , et dont la soif ardente ne pouvait être étarichée. Le cœur des médecins saignait d'entendre leurs plaintes douloureuses et incessantes, et de voir l'impuissance où l'on était d'y porter remède. Heureusement que, le jour suivant, l'arrivée de l'armée à Balaklava, qui se rendit aux Anglais presque sans coup férir, permit de nous ravitailler et de procurer du soulagement et du repos à nos malades,
avant de les diriger sur Coqstautinople. Malgré les soins empressés et affectueux du docteur Cabrol et des officiers de la maison du maréchal de Saint- Arnaud, la maladie de cet illustre chef avait singulièrement empiré , lors de l'occupation de Balakiava. 11 n'y avait plus à douter que nous aurions bientôt à déplorer sa mort, si regrettable pour tous les membres de l'armée, qui lui étaient complètement dévoués, pour la France et l'Empereur, privés brusquement des services de guerre du grand capitaine qui avait conçi\ et commencé avec un éclatant succès l'entreprise la plus audacieuse, eu même temps que la plus héroïque des temps modernes, et qui aurait, j'en» suis certain, réuçsi à planter, conquérant heureux* les drapeaux réunis des puissances alliées sur les murs de Sébastopol vaincu, Le maréchal de Saint- Arnaud avait seul entre les mains tout ce qu'il fallait pour atteindre ce but glorieux. Son trépas, en lui. enlevant l'honneur d'accomplir lui-même le projet gigantesque, et si glorieux de prendre Sébastopol par un coup de main, ne. pouvait manquer, comme 4u reste, l'avenir l'a démontré, de rendre la réalisation de ce , projet impossible à son successeur dans le commandement en chef de l'armée, à cause delà lourde responsabilité qui, en cas d'insuccès, devait nécessairement peser sur ce successeur,
Notre infortuné maréchal fit ses adieux à l'armée, par un ordre du jour extrêmement touchant (Pièces justificatives n° 2), en. date du 26 septembre , et s'embarqua pour la France dans un état désespéré, comme nous l'avons dit déjà par anticipation. En vertu de la désignation faite à l'avance par S* Majesté l'Empereur, le com-
mandement en chef fut remis au général Canrobert, qui porta celte décision impériale à la connaissance des troupes, par un ordre général du 26 septembre. (Pièces justificatives, n° â.)
Du 27 au 29 septembre, les armées alliées vinrent camper autour de Sébastopol (partie sud) ; les Anglais occupèrent la droite et les Français la gauclie, en raison de la plus grande proximité du port de Balaklava pour les premiers, et pour nous, du port de Kamiesch, où notte flotte était déjà réunie. Il fut décidé que l'assaut de Sébastopol n'aurait lieu qu'après rétablissement de plusieurs batteries anglaises et françaises. :
Il ne me paraît point sans intérêt de donner ici . un aperçu de la configuration et des particularités géologiques de ce, plateau de Chersonèse, que notre armée a occupé pendant un temps si long ; celle .description rendra plus facile l'intelligence des faits qui se sont passés sur ce coin de terre de Crimée, et permettra de suivre pas à pas, en parcourant un terrain connu, les péripéties du drame héroïque qui .s'est joué sur ce théâtre. Le territoire de notre première occupation en Crimée, y compris la partie sud de Sébastopol, que nous cernions par nos attaques, représente un grand quadrilatère, de 16 Kilomètres carrés; les points d 'intersection des lignes de cette figure géométrique, sont : celui du sud au cap Monastir; celui du nord au fort Saint-Nicolas, milieu -de Sébastopol ; celui de. l'est à l'extrémité est d'Inkermann, à courte distance de la Tchcrnaïa ; celui de l'ouest au cap Cherson. Le côté du nord-est, de Sébastopol à Inkermann, est de moitié moins long que les autres, qui sont
à peu de choses près, de même longueur (12 kilomètres environ); le côté nord-ouest est entaillé par de profondes échancrures, qui sont les baies de Kamiesch et Kasach, de Peschana, de Streliska, de la Quarantaine et de l'Artillerie dans Sébastopol; le côté sud-ouest est direct et constitué par de hautes falaises à pic, dominant la mer; le quatrième côté, du sud à Test, dont la portion la plus méridionale communique, par une étroite gorge, avec le triangle de terrain où est bâtie Balaklava, et où çxiste son port protégé par de hautes montagnes qui eti cachent l'entrée ; ce quatrième côté, dis-je, après la gorge vers le nord dont nous avons parlé, sépare au moyen de rampes abruptes et difficiles le plateau de Chersonèse de la plaine "de Balaklava : c'est' le long de cette ligne que l'ort avait établi des travaux de défense contre l'ennemi, en prévision d'attaque de ce côté de notre territoire. Le sol de Chersonèse présente des ondulations nombreuses, mais en général assez douces; c'est une série de petites collines qui se succèdent les unes aux autres et dont les pentes, en se rencontrant, forment des plis de terrain et des ravins phjs -ou moins profonds ; quatre à cinq ravins principaux sillonnent, d'une façoû continue, toute la surface du plateau. Un de ces ravins, prenant origine par des ramifications nombreuses, près du cap Monastir, se dirige presque directement sur les plages de Kamiesch et de Kasach ; un autre} commençant près de la gorge qui conduit à la vallée de Balaklava, court vers le sud, en, acquérant une grande profondeur * et atteint le fond de la baie des docks de Sébastopol; on a'i appelé le Ravin des Anglais, à cause de son occupation par
les soldats de celte nation. Un troisième et Ain quatrième ravin descendent du plateau d'Inkermann sous les noms, l'un de Ravin du Carénage, allant à la baie du Carénage, l'autre de Ravin de Karabelnaïa, se joignant au ravin des Anglais. Enfin, un dernier ravin, dont on trouve l'origine au centre de notre occupation, près du quartier général français, conduit ses sinuosités jusqu'à la haie de Slréliska. Le sol est presque dépourvu de végétation, sauf quelques portions de ravins ou de plis du terrain clairsemés, où nous trouvons des arbres, des vignes, des jardins potagers entourant de petites maisons de campagne ou d'exploitation rurale ; partout ailleurs il ne croit que quelques plantes herbagères rabougries , auxquelles l'humidité nécessaire fait bientôt défaut, en été. On ne voit pas l'apparence du plus petit bois un peu fourni ; des bosquets de chênes rouges, espèce particulière à la Crimée, et d'églantiers couvrent seulement de distance en distance les collines du sud et les environs de Balaklava. Sur ce plateau de Chersonèse plat et aride, rien ne s'élève de la surface, pour animer le paysage; c'est d'un triste à faire pleurer, et Dieu sait si notre séjour prolongé a contribué à embellir cette situation ! La terre, qui est celle des terrains oolithiques, paraît très fertile et produirait beaucoup, si le travail de l'homme venait à son aide ; si surtout la terr ble guerre ne foulait pas trop souvent, de son pied dévas'ateur, le sol de /ancienne Chersonèse taurique, où toutes les nations du monde semblent s'être donné rendez -vous pour en faire un champ de carnage. Les maigres pâturages naturels de quelques endroits privilégiés, sous le rapport de
l'humidité, sont entourés de pierres irrégulières et superposées de manière à figurer des murs de clôture, qui circonscrivent de vastes espaces carrés ou rectangulaires. Dans tout le côté ouest et sud du plateau, on trouve de l'eau potable en assez grande abondance; il n'en est pas de même du côté est, à Inkermann : les sources ou les puits qu'on y rencontre, donnent en petite quantité une eau saumâtre dont lés qualités médiocres ont produit des indispositions chez beaucoup de nos soldats.
Entouré par la mer dans presque les trois quarts de son périmètre, le plateau de Chersonèse est accessible à tous les vents ; aussi les variations de température y sont extrêmes : en quelques heures le thermomètre parcourt 15 et 20 degrés. Sa salubrité cependant est incontestable, d'après les observations médicales que deux ans de séjour nous ont permis de faire.
Dès son arrivée devant Sébastopol, l'armée française fut divisée en deux corps (pièce justificative n° 4) : 1° le corps de siège, composé des 3e et 4e divisions, avec adjonction plus tard d'une brigade de la lre; 2° le corps d'observation , comprenant la 1" et la 2e division. Les troupes du premier corps établirent leurs campements, sur une ligne partant de la rive nord de la baie de Stréliska, et se dirigeant vers le milieu du plateau de Chersonèse. Le corps d'observation fut campé en partie Sur le plateau d'inkermann, parallèlement à la crête abrupte dominant la vallée deBalaklava, et en partie devant Balaklava, sur les collines qui protègent ce port. Les troupes turques (une division) furent placées entre les deux corps
de l'armée française, de manière à leur porter facilement secours à l'occasion. Le grand quartier général fut installé au centre, ayant devant lui, et un peu à gauche, les parcs du génie et de l'artillerie, et à peu de distance en arrière, le parc du train des équipages. Une ambulance, dite du grand quartier général, fut formée et établie dans la circonscription du quartier général lui même. Quelques maisons, préservées à temps du pillage, fournirent, soit à droite, soit à gauche, derrière les divisions , les premiers locaux occupés par les ambulances divisionnaires. Les ambulances de la lre division et du grand quartier général, auxquelles ces ressources pre-
mières ont manqué, durent choisir un terrain convenable et y fonder leur premier établissement au moyen de tentes. Plus tard, lorsque le siège commença, une ambulance de tranchée, dite du Clocheton , fut installée dans une maison restée debout, au voisinage de la tranchée des attaques de gauche Lorsque l'attaque de droite (côté de Malakoff) fut entamée, on créa successivement deux nouvelles ambulances de tranchée , au point de départ des travaux de cette attaque : la première fut établie dans une grotte du ravin du Carénage , la seconde dans le ravin de Earabelnaïa.
Pendant sept à huit mois, le plateau de Chersonèse fut exclusivement le théâtre de toutes les opérations militaires. Au mois de mai 1855, la grande augmentation de l'effectif des troupes permit d'occuper la plaine de Balaklava, et de porter nos soldats sur les monts Fédouchine et la rive de la Tchernaïa, depuis Inkermann jusqu'à l'entrée de la gorge, conduisant à la vallée de
Baïdar. Pendant le siège, un corps d'armée pénétra dans cette vallée, et remonta jusqu'aux sources de la Belbek. Les conditions du sol, dans la vallée de Baïdar et sur la route de Voronzoff, qui y conduit, sont bien différentes de celles que nous trouvons sur le plateau de Chersonèse. On ne voit dans ces nouvelles positions que de vastes forêts, de verts pâturages, de fertiles vergers, faisant un véritable contraste avec l'aridité de nos anciens campements. Le premier corps passa un long automne dans cette vallée, et on y laissa pendant l'hiver une de ses divisions, afin de tenir l'ennemi en échec L'occupation des monts Fédouchine et de la route de Voronzoff, dans la plaine de Balaklava, n'offrait pas aux troupes un séjour aussi agréable ni même aussi favorable, au point de vue médical, que la vallée de Baïdar; car on n'y trouvait ni bois abondant, ni verdure luxuriante, et les effluves paludéennes des marais de la Tchernaïa dé-, veloppaient un très grand nombre de fièvres intermittentes.
L'assiette de nos camps étant terminée, on ouvrit la tranchée près d'une maison dite des Carrières, et l'on travailla awc ardeur aux batteries destinées à recevoir qua-^ rante canons de gros calibre, et dont le feu continué pendant plusieurs heures devait permettre un assaut général. En raison des difficultés du travail de la pioche dans des terrains pierreux, l'armement et l'approvisionnement des batteries ne purent être complets que le 16 octobre ; alors parut Tordre général 120 (pièce justificative nf 5) , qui annonce, pour le 17, à 6 heures du matin, l'ouverture du feu des batteries de terre, récemment construites, et
des carions de tous les vaisseaux de guerre. Toutes les troupes devront se tenir sous les armes et être prêtes à faire face aux éventualités, au signal de trois bombes tirées coup sur coup. Cet ordre prescrit à M. l'intendant de diriger une ambulance légère près des tranchées et dans le voisinage de la maison dite du Génie. Déjà depuis le début des opérations du siège, une petite ambulance occupait la maison des Carrières ; jusque-là les blesses avaient été peu nombreux ; deux chirurgiens suffisaient largement. Les médecins de régiment accompagnaient d'ailleurs toujours, à tour de rôle, les troupes dans la tranchée même, afin que les secours de l'art fussent immédiats.
Le 17, une ambulance légère, conformément à Tordre du général en chef, fut dirigée sur la tranchée à l'heure de l'ouverture du feu, sous la direction administrative de M. le sous-intendant de Ségan ville et sous la direction médicale du médecin en chef de l'armée. La maison du -Génie, située à l'origine des travaux de tranchée, fut immédiatement occupée; et l'installation de ce service médical ne se termina pas sans faire courir des dangers au personnel destiné à rétablir ; heureusement les nombreux boulets venus dans notre direction ne touchèrent aucun de nous. Le caisson qui nous accompagnait, quoique rapidement déchargé, perdit deux de ses mulets. Des ressources en linge à pansement, appareils, instruments de chirurgie et médicaments furent distribuées, à la portée de notre main, dans les diverses pièces de la maison convertie en ambulance; et, en attendant l'arrivée probable et prochaine de nombreux blessés, je pris toutes
les mesures d'ordre pour une bonne et régulière administration des secours. Je rappelai de la maison des Carrières les deux aides-majors qui l'occupaient,. cette position n'étant plus tenable, à cause des projectiles qui la traversaient à chaque instant, et je les associai au travail de mes aides- majors du quartier général. Le médecin de première classe de la marine, M. Gouraud, et l'un de ses subordonnés vinrent se mettre à ma disposition ; de sorte que j'avais auprès de moi un bon nombre d'opérateurs habiles, et un excellent service était parfaitement assuré. Parmi ces médecins se trouvait M. Marmy, médecinmajor de première classe, opérateur distingué. Un pharmacien aide-major du quartier général, M. Roger, avait reçu l'ordre de m'accompagner, afin d'assurer, pendant le feu , la distribution des médicaments , et surtout celle du chloroforme dont nous pouvions avoir besoin. Un médecin de Paris, M. Sanson, frère du célèbre chiruiv gien de ce nom, se trouvant par hasard en Crimée, vint de son propre mouvemenfà notre ambulance de nouvelle création nous aider de son expérience et de ses lumières dans les cas douteux. Enfin un aumônier de la marine avait été envoyé auprès de nous, dans le but de donner les consolations de la religion aux malheureuses, victimes de la guerre. A la suite des pansements etdes opérations, les blessés, si leur état le permettait, devaient être transportés, soit sur litières, soit sur cacolets, suivant la nature de la blessure, à l'ambulance du quartier général, où un personnel médical ayant à sa tête M. Mestre, médecinmajor de première classe, les attendait et leur donnait de nouveaux soins.
Par une circonstance inexplicable, la diversion avantageuse que devaient produire les canons de la flotte, tirant en même temps que nos batteries de terre, n'eut pas lieu. Aussi, malgré l'acharnement que nos braves artilleurs ont mis à vouloir continuer le feu, même après l'explosion de plusieurs poudrières et le démantèlement de nos parapets par les boulets et les obus russes, la prudence exigea de suspendre une attaque dont le résultat était loin de répondre aux espérances des alliés. Plus tard dans la journée , les flottes se mirent de la partie et envoyèrent une pluie de projectiles sur la ville; il était malheureusement trop tard , et l'effet d'ensemble était manqué. Aussi fut -il décide par un conseil de guerre qu'un siège en règle devenait inévitable et que les armées passeraient l'hiver ^ préparer les travaux d'approche. Ce fut alors que commença cette œuvre de fatigues, de misères, de privations de toute, espèce, qui n'a abouti à un succès définitif qu'après une longue année. Pendant cette pénible lutte, que d'actes d'héroïsme ont été accomplis, que de travaux gigantesques ont été exécutés! Personne n'a failli dans cette tache presque surhumaine. Les chefs dirigeaient de leur personne et ordonnaient, les subordonnés les secondaient et leur obéissaient rigoureusement. Jamais la moindre plainte ; le dévouement allant toujours jusqu'à l'abnégation la plus absolue !
Nous avons donné des soins, dans la journée du 17 oc-
.tobre, à 110 blessés apportés sur des brancards. à notre
ambulance, et atteints grièvement par des éclats d'obus et
de bombes, par des biscaïens, des boulets de gros calibre
et par l'explosion de deux de nos poudrières ; une trentaine de blessés de la batterie de l'ancien fort Génois, si lue sur le bord de la mer, furent dirigés sur les bâtiments de la flotte. Il se fit à l'ambulance du Clocheton 22 amputations : 7 de cuisse, 5 de jambe, 6 de bras, 2 d'avant-bras, 2 de doigts. 85 de ces blessés furent transportés, après pansements et opérations, à l'ambulance du quartier général, où 2 amputations furent encore pratiquées. Le chloroforme fut constamment employé pour les opérations, mais avec les précautions les plus minutieuses, tant je craignais que l'anesthésie n'augmentât la prostration des forces, produite déjà par la commotion générale qui accompagne les grandes blessures. Afin de mesurer exactement l'action anesthésique et pour diminuer la préoccupation sérieuse que donne à l'opérateur la chloroformisation au moyen de la compresse roulée en entonnoir, je prescrivis l'emploi de l'appareil qui limite rigoureusement la quantité employée de l'agent anesthésique. Mes craintes à l'endroit d'un affaiblissement plus grand de la vitalité chez nos blessés, sous l'influence du chloroforme, se dissipa dès les premières expériences. Après de nouveaux essais, nous ne tardâmes pas à constater que , manié avec réserve et prudence , jusqu'à l'insensibilité et rien au delà , le chloroforme , loin d'ajouter à la stupeur générale du patient, excite favorablement le système nerveux déprimé, relève le mouvement circulatoire ralenti et affaibli par la commotion générale, tout en détruisant le sentiment énervant si pénible de la douleur. Cette observation, confirmée par l'expérience de chaque jour, m'inspira, dans un intérêt
DU 7 SEPTEMBRE ï 854 AU '20 MAI 1855. 121
d'humanité que tout cœur généreux comprendra, l'idée d'une pratique chirurgicale nouvelle applicable aux mutilations si graves, qu'elles sont jugées mortelles par tous les chirurgiens. On sait que, pour le soulagement de ces lésions toujours fatales, l'art, jusqu'à présent, n'avait à sa disposition que des médicaments internes de la classe des narcotiques ou des antispasmodiques et tout à fait insuffisants. Puisque le chloroforme, me disais-je, ne produit aucune action dépressive sur l'innervation des blessés commotionnés, auxquels on le fait respirer jusqu'à l'insensibilité; qu'il semble, au contraire, comme effet consécutif, exciter avantageusement le système nerveux et relever la circulation, pourquoi ne pas l'employer dans ces cas toujours mortels, et profiter de l'oubli des douleurs qu'il procure pour régulariser les énormes plaies, déchiquetées, désespérantes qui , jusqu'à l'instant de la mort, condamnent le mutilé à d'affreuses douleurs? Pourquoi ne pas l'employer encore pour amortir jusqu'à la fin de la vie, la sensibilité douloureusement exaltée, s'il n'est pas possible de tenter une opération ?
Un fait du genre de ceux dont je viens de parler s'était passé pendant les premiers jours du siège et m'avait fortement impressionné : le capitaine du génie Se avait
reçu un gros éclat d'obus, qui avait lacéré à une grande profondeur toutes les parties molles de la face antérieure du tiers supérieur de la cuisse ; c'était une plaie affreuse, qui avait donné beaucoup de sang avant que la compression de l'artère fémorale lésée par le projectile ait pu être faite. Appelé tout de suite au quartier général du commandant du siège, le général Forey, où le blessé avait été
amené, je m'y transportai rapidement, et je constatai immédiatement l'énormité du danger; la mort paraissait trop prochaine ; il n'y avait plus que des consolations à donner à cet infortuné jeune homme, et Ton ne pouvait songer qu'à rendre ses derniers moments moins pénibles. Pendant les vingt minutes environ qui s'écoulèrent entre ma venue et sa mort, j'assistai au spectacle le plus navrant qu'il soit possible d'imaginer : il éprouvait dans la plaie, et par irradiation dans tout le corps , d'atroces douleurs qu'il exprimait par des cris, des demandes violentes et impérieuses de soulagement à tout prix, des mouvements impétueux et désordonnés sur sa couche ; son noble et beau visage, dans ces instants de poignante souffrance, était fortement contracté, crispé et d'un aspect terrible. Il reflétait l'expression la plus sublima ,d' une lutte suprême de la puissante vitalité de la jeunesse contre un agent destructeur plus fort qu'elle. Cette scène émouvante faisait verser des larmes à tous les assistants. Éclairé par l'expérience, je n'aurais certes pas craint, la mort étant certaine dans tous les cas, d'opposer à cette affreuse douleur la chloroformisation et peut-être une opération régularisant les désordres de la plaie.
Plus tard , l'essai de ce puissant moyen fut mis en pratique plusieurs fois ; et toujours le succès démontra que je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions, et que ce nouveau mode d'emploi du chloroforme était destiné à rendre de bienfaisants services. En résumé, la chloroformisation , dans les cas exceptionnels que je viens de citer, et que l'on pourrait considérer à juste titre comme une chloroformisation de charité, n'est point appelée, il
est vrai, à rendre la vie à des hommes blessés mortellement; mais ce que Ton peut assurer, c'est qu'elle n'abrège pas les courts moments qui restent aux victimes, ni par son résultat anesthésique, ni par les opérations habilement et rapidement tentées pendant l'état d'insensibilité ; on peut même dire qu'elle prolonge le plus souvent ces derniers moments, et les rend toujours calmes et exempts de douleurs cruelles. Je reviendrai, du reste, plus tard sur ce nouvel avantage du chloroforme, en faisant de cet agent une étude plus complète, au point de vue de son emploi à l'armée. J'ajouterai seulement que nous comptons par milliers les chloroformisations pendant toute la durée de la guerre, et que nous avons eu le bonheur de ne pas avoir à constater un seul accident attribuable au chloroforme. Témoin des excellents résultats produits par cet agent anesthésique , le général en chef me pria de lui remettre une note à ce sujet , et demanda au ministre de la guerre l'envoi d'un appareil Charrière par ambulance. (Pièce justificative n° 6.)
Les nuits des 18 et 19 octobre furent consacrées à réparer les brèches faites à nos ouvrages par la journée du 17. Le 19 au matin, le feu de nos canons recommença, et celui des Russes nous donna 60 blessés français. 14 amputations furent pratiquées, 1 désarticulation scapulohumérale, avec ablation de l'acromion, 4 amputations de cuisse, 4 de jambe, dont une désarticulation du genou. Pendant cette journée, â amputations (la cuisse, la jambe A le bras) furent faites à un matelot affreusement mutilé, et qui survécut cinq heures , avec absence d'agitation et de douleur. L'amputation des deux jambes fut pratiquée
12ft TROISIÈME PÉRIODE.
sur un artilleur atteint, de plus, d'une plaie contuse avec fracture de l'omoplate. Tous ces opérés ont été chlorjoformisés.
Dans la nuit du 24 au 22 octobre, une centaine de "Russes envahissent par surprise nos tranchées, et tentent d'enclouer les pièces ; ils sont repoussés, et laissent sur le champ de bataille leur chef et bon nombre de soldats.
Du 22 octobre au 5 novembre, rien de particulier ne se présente dans les phases du siège. On est parvenu à édifier complètement, sur le terrain de l'ambulance du quartier général, une des baraques en bois apportées de Varna ; on y a placé des lits, et nous pouvons etifin disposer tout à fait d'un local convenable, qui contient 425 places. Les blessés, qui y avaient été provisoirement installés le 47 octobre, s'y trouvent bien ; le service est plus facile , et il y a moins de danger, au point de vue hygiénique, que dans les tentes de la première installation. Une seconde baraque nous est promise. Nous aurons donc bientôt 250 places confortables, qui suffiront pour les premières exigences du siège.
Le 5 novembre, l'ennemi simule une attaque du côté de Balaklava, et de grand matin, à la faveur d'un épais brouillard, il envahit l'extrême droite des alliés, prend position, avec de l'artillerie, sur un des plateaux d'Inkermann, et fait en même temps une sortie vigoureuse sur nos tranchées de gauche. Les Anglais reçoivent à droite le premier choc des colonnes ennemies, avec une solidité inébranlable; mais l'inégalité du nombre n'aurait pas tardé à donner l'avantage aux Russes, si le général Bosquet, à la tête d'une division d'infanterie et l'artillerie
à cheval française ne fussent venus au secours des Anglais, et n'eussent, avec un entrain admirable d'audace et d'intelligence, rejeté l'ennemi dans la vallée de la Tchernaïa, en lui faisant éprouver des pertes qui ont atleint le chiffre de 4,000 hommes, tant tués que blessés. De son côté , le corps de siège repoussait avec une énergie remarquable la sortie des Russes sur nos tranchées, les poursuivait presque jusque sous les murs de Sébastopol, et les obligeait à rentrer dans la ville en abandonnant des blessés en grand nonbre et quelques prisonniers. Dans cette dernière affaire, le général de Lourmel, après avoir fourni de nombreuses preuves de sa bravoure chevaleresque, reçut une balle dans la poitrine , et succomba à cette grave blessure quelques jours après. Le général en chef Canrobert fut frappé, sur le champ de bataille d'Inkermann, d'un éclat d'obus qui lui contusionna fortement le coude; le docteur Quesnoy, qui se trouvait près du général en chef, fut aussi atteint à la jambe d'un éclat du même projectile. Nos pertes, dans cette glorieuse journée, furent de 600 blessés et de 300 tués. 400 blessés russes, transportés du champ de bataille , reçurent les soins des médecins français dans nos ambulances. En deux jours, on dut pratiquer plus de 150 grandes amputations (Pièces justificatives nos 7 et 8) :
Désarticulation coxo-fé morale 3
Amputation de la cuisse. . 57
id. de la jambe 40
id. du bras 28
Résection de l'humérus 2
Amputation de Fa van t- bras 10
id. partielle du pied et de la main . . 10
i96 TROISIÈME PÉRIODE.
A la suite de cette attaque générale des Russes, et afin d'en prévenir une nouvelle qui pourrait tourner à leur avantage, le conseil de guerre décida qu'on établirait des redoutes, afin de border de défenses formidables les points occupés par les troupes alliées.
Les mois de septembre et d'octobre, qui venaient de s'écouler, avaient fourni un assez fort contingent de malades; mais l'état sanitaire de l'armée n'était pas encore mauvais. En effet, les grandes causes morbides qui devaient plus tard agir avec une si extrême énergie sur nos troupes , n'existaient pas encore ; le temps était favorable , et le soldat , quoique ressentant déjà l'influence des fatigues considérables d'un état de guerre active , réagissait gaiement contre cette influence , à laquelle ne s'ajoutaient ni les intempéries de la saison d'hiver, ni le défaut de bois, de vêtements chauds et d'abris suffisants pour se garantir des rigueurs du froid et du mauvais temps. La belle saison favorisait notre chirurgie ; les blessures guérissaient parfaitement et rapidement. Le choléra seul faisait tache à notre tableau sanitaire : il sévissait avec assez d'intensité sur les troupes récemment envoyées de Varna et de France. On jugera de la situation médicale de l'époque par l'aperçu ci-après des entrées aux ambulances pendant le mois d'octobre, premier mois du siège :
Effectif de l'armée (octobre), 46,000 hommes.
Entres Déc&tfs
à l'hôpiUl. à l'hôpital.
Blessés par le feu 370 45
Cholériques. 820 239
Blessés ordinaires, fiévreux, vénériens,
galeux 2618 118
Sortis guéris. * 625 h.
Évacues sur Constantinople 1944
En dehors des cas de choléra, nos malades offraient, pour la plupart, des symptômes d'anémie compliquée d'une grande prostration nerveuse, et n'entraient aux hôpitaux que lorsque les forces trahissaient leur courage. Il y avait chez eux affaiblissement de l'innervation et diminution considérable de tonicité vitale, plutôt que maladie. L'appétit était languissant, sans être perdu absolument; le pouls était faible et un peu accéléré , la maigreur du corps déjà très marquée. A ces phénomènes se joignait souvent une diarrhée séreuse. Chez tous, le moral était affaibli, ainsi que les forces musculaires. Lorsque cet état s'exagérait , ce qui eut lieu fréquemment plus tard , il prenait facilement le caractère typhoïde; mais à cette époque, c'était l'exception. En général, avec du repos, des toniques, an bon régime, les malades se relevaient et entraient en convalescence ; mais ils restaient longtemps faibles, et avaient des rechutes à la moindre fatigue. Les Anglais, chez lesquels l'alimentation' était insuffisante, présentaient cet état morbide à des degrés plus intenses; le nombre de leurs soldats atteints était si considérable, que leur service de guerre en était empêché. Leurs
médecins, dans le but de caractériser cette maladie, qui tenait un peu de tout et ne ressemblait positivement à aucun type pathologique précis, l'avaient appelée mal des tranchées, en raison d'une de ses causes indirectes, le service pénible de la tranchée.
A la suite des grands débarquements de troupes, c'était presque une véritable épidémie de choléra dans les nouvelles recrues de l'armée; mais en général on ne retrouvait plus la forme foudroyante de la première explosion, et le fléau ne s'étendait pas; on n'observait que peu de cyanose, presque pas de crampes chez la plupart des cholérisés. Il était même assez facile d'obtenir un commencement de réaction, par l'emploi de la médication appropriée; mais sur plus d'un quart des malades, cette réaction ne se soutenait pas. Commençait alors une période typhique , qui se terminait souvent par la mort. Les moyens thérapeutiques qui réussissaient assez bien ont été le vin chaud, le vin de cannelle, le thé alcoolisé, le café quinine, les potions cordiales et éthérees, les sinapismes promenés sur le corps, les frictions sèches et irritantes. L'expérience démontra vile la nécessité de donner rapidement dès aliments réparateurs et de facile digestion aux convalescents. Les hommes atteints du mal des tranchées subissient facilement l'influence cholérique lors de ces recrudescences, et il y eut d'assez nombreux décès.
On observait en même temps les maladies climatériques, dysenterie et diarrhée, et souvent l'ictère, à la suite de la moindre secousse cholérique. En raison de cet état sanitaire que nous venons d'esquisser, et de
DU 7 SEPTEMBRE 185ft AU 20 MAI 1855. 129
l'insuffisance démontrée de l'alimentation réglementaire, le général en chef, dont la sollicitude a été si admirable à l'endroit des intérêts matériels et moraux du soldat en Crimée alloua, dans les moments difficiles et par plusieurs ordres généraux : 1° un supplément de biscuit de 100 grammes par jour et par homme, cumulativcment avec la ration de pain de 750 grammes, ou la ration de biscuit de 550 grammes pour tous et de 775 grammes pour les travailleurs du siège; 2° une ration quotidienne de vin et d'eau-de-vie. Il annonça que des vêtements chauds avaient été demandés et accordés, et que l'armée les recevrait bientôt. (Pièces justificatives nos 9 et 10.)
Vers la fin d'octobre, nous reçûmes en Crimée la visite du directeur du service de santé, M. le docteur Lévv, qui séjourna huit jours au milieu de nous, et inspecta, pendant ce temps, le personnel médical et nos établissements hospitaliers. A la suite de celte tournée, il écrivit à Son Excellence le ministre de la guerre deux lettres dont l'insertion fut faite au Moniteur universel. (Pièces justificatives n08 11 et 12.)
Au début du mois de novembre, notre situation sanitaire restait à peu près la même et n'empirait pas, lorsque, le lu de ce mois, le temps, qui avait été favorable jusque-là, changea brusquement et devint très mauvais. Pendant la nuit, une épouvantable tempête, avec pluie torrentielle, bouleverse nos camps, en enlevant tout sur son passage, tentes, abris, etc. Vers sept heures du matin, nos deux grandes baraques en bois, seule ressource de nos blessés, à l'ambulance du quartier général,
sont littéralement rasées à leur base; heureusement nous
n'avons à déplorer que la mort prématurée d'un blessé, dont la situation d'ailleurs ne laissait aucun espoir, et celle d'un infirmier atteint gravement à la tête par un madrier. Plusieurs accidents arrivèrent dans les campements ; un brave colonel d'état-major, M. Magnan, tué ensuite à la prise de Malakoff, fut violemment jeté à terre par l'ouragan, et il se fractura le péroné. Sur mer, un grand nombre de vaisseaux eurent des rencontres et éprouvèrent de nombreuses et sérieuses avaries, principalement dans le port de Balaklava. Quelques-uns durent s'échouer sur es rives et se perdre : tel fut le sort du Jean-Bart, vaisseau de ligne, en rade d'Eupatoria. On peut, par les faits suivants, se faire une idée de la fureur du vent, pendant cette tempête, qui dura avec une grande intensité un jour et une nuit : un caisson d'ambulance de réserve du grand quartier général fut renversé sous mes yeux ; la croix de fer surmontant l'église du monastère de Saint-Georges fut fortement inclinée sur sa base et tordue ; les toits çn plaques de tôle de plusieurs casernes de Sébastopol furent complètement enlevés.
A la suite de cet ouragan , dont les dégâts furent énormes, nous éprouvâmes un refroidissement très marqué de la température, et nous constatâmes pour la première fois des cas de congélation ; mais, comme compensation, le choléra a presque disparu. Les diarrhées et dysenteries causées par une alimentation grossière et excitante, par le froid humide et les fatigues du travail de tranchée, sont devenues très nombreuses et ont pris une grosse part du service médical. Le chiffre des malades reçus en novembre donne le résultat suivant :
ra 7 SEPTEMBRE 1854 AU 20 MAI 1855. 1S1 Moyenne de l'effectif de Tannée (novembre), 56,237 hommes.
Entres Décède*!
A 1 hôpital. A l'hôpital.
Blessés par le feu. 1210 196
Congelés. 350 U
Cholériques 450 129
Scorbutiques 40 »
Blessés, fiévreux, vénériens, galeux. . 3832 275
Sortis guéris. 1243 h.
Évacués sur Constantinople. 3742
Dans ce tableau sont compris 450 blessés russes traités dans nos établissements.
Le médecin-major du 7e de ligne, le docteur Beaucamps, meurt, le 7 novembre, à Constantinople, des •lûtes d'un choléra dont il avait pris le germe en Crimée.
A la suite de la destruction de nos baraques hospitalières du quartier général par la tempête du 14, les blessés durent être abrités sous des tentes ; je proposai à M. l'intendant, dans le but d'améliorer cette situation, d'utiliser les débris des baraques et de construire avec eux, gur un plan que je lui adressai, des abris souterrains, espèces de taupinières assez semblables aux cabanes des paysans bulgares et valaqucs; ma proposition reçut immédiatement son exécution : on creusa, d'après mes indications, de grandes fosses longues et étroites, de la profondeur d'un mètre, et on les surmonta d'un toit solide en planches posées sur de fortes traverses et recouvertes de terre tassée jusqu'aux deux tiers de leur inclinaison ; oq laissa deux ouvertures aux extrémités de chaque baraque, l'entrée d'un côté et un large auvent de l'autre.
Nous obtînmes, de cette façon et en très peu de temps, des places pour cent vingt blessés graves, parfaitement protégés par ces abris , qui nous permirent d'attendre avec patience les baraques qui devaient arriver de France. Les ofliciers et soldats qu'on y plaçait s'y trouvaient très bien ; elles ont rendu un immense service à notre action hospitalière.
Les conditions anormales dans lesquelles l'armée est placée ont déjà produit une impression morbide fâcheuse sur la constitution d'un grand nombre d'hommes ; mais la résistance énergique de la grande majorité à ces causes destructives de l'organisme n'est pas encore complètement vaincue , elle n'est qu'ébranlée fortement et amoindrie. Le service pénible des tranchées, qui croît en raison de la multiplicité des travaux du siège, épuise certainement les forces des soldats ; mais ceux-ci ont en compensation, par ordre du général en chef, une alimentation devenue suffisante, quant à la quantité, en viande, pain et biscuit; de plus, ils ont une double ration d'eau-de-vie, les jours de service devant l'ennemi. Les mauvais temps sont encore supportables , on peut encore lutter efficacement contre eux ; mais pendant les mois de décembre et de janvier, il n'en sera plus ainsi. Les rigueurs de l'hiver s'accroîtront et seront plus continues ; les petites tentes n'abriteront plus suffisamment contre le froid et les intempéries; les gardes de tranchée (un jour sur deux), dans l'eau, la neige ou la boue, avec la condition d'immobilité, fourniront de nombreux malades; enfin les péripéties militaires du siège, qui prend plus d'extension, viendront encore ajouter leur part désastreuse aux autres misères
qui nous éprouvent. Il est vrai que la France fait des efforts considérables pour envoyer à temps , aux représentants de son honneur sur le sol de Crimée, toutes les ressources qui leur manquent. Ainsi on reçut de grandes tentes; on distribua aux soldais une seconde capote à collet et à capuchon. Ce vêtement fut immédiatement baptisé du nom de criméenne (1) par quelque loustic de l'armée. On leur donna aussi des paletots et des guêtres de peau de mouton, des bas, des chaussons et des gants de laine, des sabots, des chéchias et des guêtres bulgares. Mais ces immenses bienfaits de la mère patrie, tout en apportant un grand soulagement à notre misérable situation, n'ont pas empêché les prévisions de l'expérience médicale de se réaliser. Aussi voyons-nous bientôt les affections internes prendre graduellement plus de gravité ; les débilitations générales, que du repos et quelques toniques guérissaient, se compliquer fréquemment de diarrhée chronique et de symptômes typhoïdes ; enfin, la proportion des décès augmenter dans le rapport direct de cette plus grande gravité des maladies. Déjà les anciens soldats commençaient à présenter les premiers symptômes du scorbut. Quelques douleurs dans les membres inférieurs, une irritation légère et un médiocre gonflement des gencives, des taches pétéchiales sur la peau, voilà tout ce qui paraissait au début, et nos braves soldats n'en continuaient pas moins leur terrible métier ;
(1) L'invention de cette criméenne, si utile pendant notre guerre, appartient à un comptable du campement , M. Arrigas , qui m'en a montré le modèle avant que la proposition du nouveau costume fût faite 4 Son Excellence le ministre de la guerre.
ce début scorbutique se traduisit d'abord par des prodromes si peu sensibles, que quelques médecins de l'armée le prirent pour des symptômes d'acrodynie. Pour mon compte, je n'ai pas trouvé d'analogie entre ces phénomènes et l'acrodynie, dont une épidémie a régné il y a quelques années à Paris et a été parfaitement décrite par les médecins de cette époque.
Dans les premiers jours de décembre, j'écrivis à M. le directeur du service de santé ce qui suit :
« Le mauvais temps continue, et notre situation sani- » taire s'en ressent ; nous avons de nombreuses entrées » aux ambulances. Les maladies ne sont pas extrêmement » graves ; cependant les affections cholériques ont reparu • avec une certaine intensité depuis le mauvais temps et » les arrivages fréquents de nouvelles troupçs. Quelques » cas graves ont été observés sur des dragons et des sol- » dats du 23e léger. »
Le 11 décembre, dans le but de prévenir l'encombrement des ambulances et ses conséquences funestes, et afin d'éviter le plus possible les évacuations de malades sur Constantinople , ressource si pénible dans la saison d'hiver, je fis la demande de l'établissement d'un dépôt de convalescents, et l'autorité voulut bien me l'accorder. Cette mesure n'ayant pas produit les bons résultats que j'en attendais, malgré l'énergique direction du docteur Busschaert, chargé de ce service médical, il fallut y renoncer quelque temps après sa mise à exécution. L'adoption d'une disposition meilleure avait été jusque-là impossible à cause du petit nombre de tentes dont le campement pouvait disposer. Mais dans la seconde quin-
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zaine de janvier on décida, à mon instigation, la création d'une infirmerie sous tentes par régiment et pour cinquante malades légèrement atteints. Une de ces tentes d'infîrmerie devait, d'après mes prescriptions, contenir une cheminée qui servirait au besoin à réchauffer les congelés et à faire les tisanes des malades.
Le 24 décembre, conformément à un ordre que je reçus du général en chef, je visitai, par un temps affreux et une tempête de neige, le village de Karani, près de Balaklava, où la population indigène était en proie à une épidémie qui faisait d'assez nombreuses viclimes. Je reconnus à la maladie les caractères d'une des formes du typhus, à laquelle les Turcs donnent le nom de havavourouchou, et qui me parut le résultat l°de la séquestration de nombreux habitants dans des intérieurs très étroits, toujours fermés hermétiquement et chauffés à une température de 25 degrés, et 2° de l'insuffisance de l'alimentation.
l)ans mon rapport à l'autorité, je prescrivis les mesures les plus propres à faire cesser cet état de choses. Je constatai que pas un des Anglais, que pas un des Français établis dans ce village n'avait subi l'influence de cette épidémie, complètement limitée aux indigènes. Un médecin de régiment, M. le docteur Rollet, fut chargé du service médical de cette population, et parvint à mettre rapidement la santé publique dans des conditions normaies.
La récapitulation des malades de l'armée, pendant la durée du mois de décembre, a été ainsi établie :
Moyenne de l'effectif de l'armée (décembre), 65,179 hommes.
Entré» Décédés
à l'hôpital. à l'bôpiUl.
Blessés par le feu 550 82
Congelés *500 8
Cholériques 352 « 88
Scorbutiques 100 2
Typhiques 86 10
Blessés, fiévreux, vénériens, galeux. . 4760 564
Sortis guéris 1257 h.
Évacués sur Gonstantinople 2940
Les Russes ne firent pendant ce mois aucune sortie importante ; le 6 décembre, une de leurs frégates, accompagnée de sa mouche , sortit de la rade de Sébastopol et vint lancer quelques obus sur le Calon et sur le V autour \ embossés dans la baie de Stréliska. Cette bravade ne produisit aucun résultat fâcheux.
L'armée reçut au milieu de décembre la visite du général de Montehello, aide de camp de l'Empereur, qui v apportait une lettre de Sa Majesté au général en chef (pièce justificative n° 13). M. de Montehello passa dans les ambulances et y distribua les bienfaits de l'Empereur.
Les 2 et 3 janvier, l'atmosphère se refroidit de plus en plus, et dans la nuit du û au 5, le thermomètre marquait 6 degrés centigrades au-dessous de zéro. Un vent violent, qui régna pendant la journée du 5, chassa, sous forme de poussière très fine , la neige accumulée sur la terre , et cela incommoda beaucoup les hommes. J'apprends que quelques soldats sont morts de congélation, et j'en in-
forme M. l'intendant, en indiquant dans mon rapport les moyens rationnels à employer dans les cas d'asphyxie par le froid et de congélation parlielle. Ces moyens sont l'objet d'un ordre général. (Pièce justificative n° 14.)
A la suite de cet affreux temps qui a duré quatre jours, un grand nombre de militaires, atteints de congélation à tous les degrés, entrent aux ambulances ; un dixième de ces congelés perdra un membre ou une portion de membre. Le temps, qui s'était un peu amendé, redevient brumeux et froid. Le 15, neige épaisse pendant toute la journée; le 16, tempête et tourbillons de neige dans un état de division extrême, empêchant de distinguer les objets à courte distance. Le thermomètre est à 5 degrés audessous de zéro.
Le dégel arrive seulement le 21 janvier. De nombreux congelés sont encore entrés aux ambulances, qu'ils encombrent. Le chiffre total de cette catégorie est de 2,500, dont 800 environ ont dû succomber en Crimée et à Constantinople. Nos établissements hospitaliers deviennent insalubres par suite du passage incessant de tant de malades, et du séjour qu'ils sont obligés d'y faire, parce que les évacuations par mer, quoique très fréquentes, ne suffisent plus pour empêcher l'encombrement et le développement de miasmes délétères; aussi de légères influences typhiques sont signalées déjà presque partout, et font craindre un plus grand développement de ces terribles maladies infectieuses.
L'ennemi, qui semble avoir connaissance de notre piteux état sanitaire, exécute coup sur coup, dans le courant de janvier, six vigoureuses sorties sur nos attaques.
Le courage de nos braves soldats rend heureusement ces sorties infructueuses , mais elles augmentent le nombre de nos blessés. On en compte 628 pour tout le mois, et il y eut 300 hommes tués sur place.
Vers cette époque de la campagne, je suis consulté par le général en chef de l'armée, sur le degré d'importance à attacher, médicalement parlant, au contenu d'une lettre que lui avait adressée le prince Menschikoff, commandant des forces russes en Crimée, et dans laquelle il prévenait le général en chef français, d'une ma* nière courtoise, que les travaux de nos tranchées étaient sur le point d'entamer un terrain du cimetière de Sébastopol, où l'on avait jadis enterré des pestiférés. Sur l'observation faite par moi, que l'inhumation de pestiférés signalée par le général russe avait dû probablement être effectuée à la suite des campagnes de 1828 et 1829, en Bulgarie et Roumélie, et que, depuis cette époque déjà éloignée, il ne devait plus rester que les ossements de ces pestiférés, on passa outre, en remerciant le prince Menschikoff de sa bienveillante démarche, et nos opéra* lions furent continuées sans aucune conséquence fâcheuse pour la santé des travailleurs.
Le 22 janvier, j'exécute l'ordre que j'avais reçu, de visiter les chasseurs d'Afrique du h* régiment, chez lesquels le scorbut prenait un développement inquiétant : je conseille, à la suite de cette visite, de changer le campement de ces cavaliers , qui était dans un lieu bas et humide, d'accorder fréquemment des distributions de viande fraîche aux hommes désignés spécialement par lé médecin du corps, et de les obliger à la recherche quoti-
dienne du pissenlit, qu'ils mangeront en salade à leurs repas.
Ce mois de janvier, pendant lequel l'armée n'a cessé d'être éprouvée par un froid intense ,. sans protection suffisamment efficace contre des rigueurs inouïes, a donné, dans une période de trente jours, le plus haut chiffre de malades que nous ayons observé jusqu'à présent ; les mois suivants, avec une augmentation considérable de l'effectif des troupes, n'atteindront pas cette exagération. Le mouvement des malades, du i9f au 31 janvier, a donné :
Effectif de l'année (janvier 1855), 78,502 hommes.
Entrés DécéAét
irhôpilal. i l'hôpital.
Blessés par le feu. • . • f • . • < • . 628 40
Congelés. 2084 13
Cholériques 448 96
Scorbutiques. . • • • • • • 452 6
Typliiqnes. • • 154 16
Blessés» fiévreux, vénériens, galeux. . 5326 800
Sortis guéris. 1916 h.
Évacués sur Constantinople. 6131
Le 7 février, par un ordre général n° 178, l'armée, alors composée de neuf divisions d'infanterie, d'une brigade de la garde impériale et d'une division de cavalerie, est divisée ^en deux corps d'armée et en réserve générale : le premier corps est placé sous les ordres du général Pélissier, le second sous ceux du général Bosquet ; la réserve reste sous le commandement immédiat du général en chef.
J'avais reçu, le 2 février, Tordre de procéder à l'examen de la situation de santé des troupes turques campées en avant du grand quartier général ; je rendis compte de cette exploration médicale dans un rapport détaillé, où je formulai quelques conseils, mis de suite en pratique, dans l'intérêt de nos alliés. (Voyez Pièce justificative n° 15.)
Le 12 février, je répondis à l'invitation officielle de M. Tinlendant général, de donner mon avis sur la qualité du pain distribué à la troupe. (Voyez Pièce justifier tive n° 16.)
Une nouvelle complication, au commencement de février, contribua à surcharger le service de santé : ce fut l'accroissement trop progressif, en nombre et en gravité, des cas de scorbut, maladie qui nous menaçait déjà en janvier, et qui attira toute notre attention et celle de l'autorité, à cette époque. Ce qui donnait surtout une grave inquiétude, c'était de voir que les soldats les plus solides et les plus anciens étaient principalement atteints par cette maladie. Je parcourus et visitai avec le plus grand soin tous les campements de l'armée, interrogeant les hommes, recherchant dans leur manière de vivre, dans les modes variés de leurs abris, ce qui pouvait produire une modification si profonde du sang et nous priver de nos meilleurs soldats. Je pus recueillir par cet examen minutieux de nombreux documents , qui furent transmis à M. l'intendant général , dans un rapport officiel (voyez Pièce justificative n° 17), avec les conseils que mes recherches m'avaient suggérés. Dans ce travail , j'établissais que la cause efficiente du
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scorbut était unique, et qu'elle provenait de l'usage prolongé des vivres de campagne, constituant pour le soldat une alimentation grossière, trop uniforme, et surtout dépourvue de végétaux frais, indispensables à la nourriture de l'espèce humaine ; que cette cause, seule efficace pour produire la manifestation du scorbut, trouvait des adjuvants plus ou moins énergiques dans les influences débilitantes et dépressives de la vie pénible de guerre, et dans l'action d'une température atmosphérique froide et humide. Je conseillai de soumettre les soldats chez lesquels le mal était au début, à un régime varié de pain, de viande fraîche et de végétaux frais ou conservés (salade de pissenlit ou légumes Chollet) ; d'envoyer à Constantinople ceux qui étaient atteints plus fortement; leur traitement n'étant pas possible en Crimée. J'insistai vivement pour qu'ir fût prescrit aux hommes de récolter le pissenlit (Taraœacum dens leonis)^ très répandu en Crimée, et de le manger à tous les repas, avec de l'huile et du vinaigre.
A la fin de février, les régiments comptaient 8,000 scorbutiques, 100 par régiment ancien et 25 par régiment nouveau. Aucun des cas observés dans ma visite n'était grave absolument. Il y avait moins de scorbut au corps de siège qu'à l'armée d'observation. C'étaient surtout les soldats qui avaient fait un ou deux congés, qui étaient atteints sérieusement. Chez beaucoup l'appétit était conservé; les hémorrhagies, même légères, étaient rares ; les symptômes les plus sérieux étaient des épanchements du sang modifié dans l'épaisseur des mem-
1&3 TEOISIÉMB PÉRIODE.
bres inférieurs et supérieurs. Souvent la maladie était simple et sans mélange d'autre affection ; dans quelques cas, la diarrhée s'y joignait, mais exceptionnellement. Plus tard, cette complication s'est offerte plus souvent dans nos ambulances, et il était fréquent d'y voir, sur un fond scorbutique, des diarrhées, des dysenteries chroniques et des affections typhoïdes et typhiques, qui, par suite de l'appauvrissement du sang , faisaient rarement grâce aux malades et les emportaient.
En liaison de mon opinion sur le mode de production du scorbut, la cause déterminante durant toujours, mais i un degré variable, en été comme en hiver, cette dernière saison ne doit pas avoir le privilège des affections scorbutiques : aussi avons-nous observé au milieu de l'été* lorsque les fortes chaleurs nous ont privés de la petite quantité de végétaux qui croissaient dans le voisinage aride de nos campements, une recrudescence considérable du scorbut, qui s'associait alors avec les dysenteries du moment, avec les cas rares de typhus et ceux plus fréquents de fièvre typhoïde.
En résumé, on peut dire que le mois de février, an point de vue des maladies, fut la continuation du mois précédent ; mais cependant il faut admettre, en faveur de ce mois, une légère atténuation des causes morbifiques, et par conséquent une certaine diminution des effets généraux, excepté pour les catégories des scorbutiques et des typhiques, qui ont pris de l'accroissement. L'ambulance de la ln division du premier corps, installée sur un mauvais terrain, s'infecte de typhus : un des mAi^ns dç
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cet établissement, le docteur Foucault, très distingué et plein d'avenir, succombe aux atteintes de ce mal le 23 février. Quelques jours après, MM. Col m an t, médecinmajor de lre classe, chef du service, Ving, médecin aidemajor, et Yerneau, chirurgien sous-aide, sont frappés à leur tour par le fléau ; Verneau succombe. Le médeciniiuyor Ancinelle, praticien très capable, vient mourir de la même maladie à l'ambulance du quartier général. On çst obligé de prendre le parti de déplacer l'ambulance de la I™ division du 1er corps et de la porter sur un terrain neuf, pour faire cesser cette influence epidemique désastreuse. Deux médecins aides-majors, détachés auprès des malades turcs, sont pris violemment du typhus : l'un, M. Senaux, va mourir à Constantinople, regretté de tous ses camarades, et l'autre, M. Barthet, ne recouvre la santé qu'après un temps très long de maladie grave et de convalescence. D'autres cas de typhus , mais à formes atténuées, se manifestent dans * presque tous les services de médecine ; Kamiesch en fournit une assez forte proportion pour nécessiter de ma part une visite, à la suite de laquelle l'autorité prend des mesures de désinfeotipn rapidement efficaces (voyez Pièces justificatives n" 18, 19 et 20). Le docteur Morcau, de l'ambulance de Kamiesch, est évacué, atteint d'affection typhique; on est bientôt obligé d'en faire autant, et pour le même motif, à l'égard du jeune médecin aide-major Dumont.
Le typhus cependant, malgré l'explosion de cas isolés assez nombreux, à ce moment et pendant le mois sui*
vant, n'a pas pris d'extension considérable, grâce à l'activité et au dévouement du corps de santé, grâce aussi à la sollicitude extrême et intelligemment dirigée de l'autorité et de l'administration.
En date du 27 février, j'adressai à M. l'intendant un rapport officieux qui lui signalait la conduite honorable des médecins pendant la rude période d'hiver que nous venions de parcourir, et je demandai des récompenses en faveur de quelques-uns d'entre eux, qui avaient mérité davantage. (Voyez Pièces justificatives n°* 21 et 22.)
Nous éprouvâmes encore, pendant ce mois, plusieurs intempéries de saison très pénibles : le 10, un ouragan avec neige et pluie ; le 12, une forte gelée ; jusqu'au 24, plusieurs jours de gelée et de neige , entrecoupés de beaux jours.
Le siège avance, mais lentement, à cause des difficultés énormes du travail de la pioche dans un sol rocheux. Le nombre des blessés et des tués dans les tranchées est de 15 environ, quotidiennement. Le 17 mars, un ordre général annonce que l'ennemi vient de subir un nouvel échec àEupatoria, où il a attaqué la ville avec 25,000 fantassins, 80 pièces de canon et i,000 cavaliers. Cette attaque a été vigoureusement repoussée par le gros des troupes ottomanes, aidé de la petite garnison française et anglaise. (Voyez Pièce justificative n° 23.)
Pendant la nuit du 23 au 2û, un combat est livré dans les nouvelles attaques de droite (côté de Malakoff), parles troupes du 2e corps, dans le but de faciliter les approches
de la tranchée qu'on vient d'ouvrir; le 2e zouaves et le 4e de marine sont chargés de ce service. Le but est atteint, mais nos pertes sont grandes et sensibles ; nous laissons sur le champ de bataille 94 zouaves ; le général de Monet, commandant de cette troupe française, en pénétrant le premier dans les retranchement russes, reçoit plusieurs blessures sérieuses ; 200 blessés environ, officiers et soldats, furent, à la suite de cette affaire, répartis entre l'ambulance de la 3e division et celle du grand quartier général. Beaucoup de ces blessés, qui avaient dû ramper sur le sol avant d'arriver aux ouvrages ennemis, offraient, sur le corps et les membres, des plaies d'enfilade par balle très nombreuses et très graves. (Pièce justificative n°24.)
Nous constatons à la fin de ce mois, et avec peine, que depuis quelque temps nos blessures se ressentent des conditions fâcheuses offertes par la santé générale : les chairs prennent un aspect blafard ; les gangrènes traumatiques sont fréquentes ; les hommes affaiblis et modifiés dans leur nature par la vie dure et pénible des mois d'hiver, ne présentent plus la même résistance vitale. Je crains l'invasion de la pourriture d'hôpital, dont je n'ai vu jusqu'à ce moment que deux ou trois exemples, rapidement améliorés par l'isolement et l'aération sous tentes. En somme, nous ne réussissons plus, au point de vue de la thérapeutique chirurgicale, aussi bien qu'au début du siège. Il est vrai, comme je le trouve écrit sur mes tablettes, que nous sommes fort mal, à tous les points de vue. Les totaux des rapports médicaux donnent pour le mois de février, en malades et blessés :
Moyenne de l'effectif (février 1855), 89,309 'hommes.
Entres Décédé»
à l'hôpital. À l'hôpital. .
Blessés par le feu 730 58
Congelés 180 3
Cholériques 126 96
Scorbutiques 689 6'
Typhiques f 250, 26
Blessés, fiévreux, vénériens,- galeux. . 6219 782
Sortis guéris • . . 1917 11.
Évacués sur Gonstantinople 7815
Dans l'intention bienveillante de remercier le corps de santé de son zèle et de son abnégation depuis le début de la campagne, le général en chef adresse à l'armée, en date du 9 mars, l'ordre général suivant :
Depuis le commencement de cette pénible et glorieuse campagne, les officiers de santé des hôpitaux, des ambulances et des divers corps ont rivalisé de zèle et d'activité. Pour donner des soins aux soldats malades ou blessés, et remplir dignement une tâche que les circonstances rendaient laborieuse et périlleuse, ils ont multiplié leurs efforts et ont su pourvoir à toutes les nécessités de la situation. Chaque jour, témoin des actes de dévouement du corps de santé, le général en chef lui adresse des remerciments, auxquels l'armée tout entière voudra s'associer.
Signé C AN ROBERT.
Le retour du printemps et d'une saison meilleure imposait l'obligation de faire subir, aux mauvaises conditions du campement de l'armée, des modifications
hygiéniques susceptibles d'éloigner les dangers qui résulteraient pour la sanlé de la troupe, à l'époque des chaleurs! de l'infection d'abris et de terrains, où Ton avait séjourné depuis six longs mois, En conséquence, un ordre général du 17 mars prescrivit l'exécution rigoureuse de, mesures d'hygiène dans les divers campements de l'armée. Afin d'assurer les résultats pratiques de cette décision de l'autorité, j'adressai, avec l'autorisation de M. l'intendant général, à tous les chefs des services médicaux une circulaire détaillée et explicative de la mise en œuvre des moyens de désinfection les plus énergiques {Pièces justificatives n01 25 et 26). Ces grandes mesures, ordonnées avec une extrême sollicitude par le commandement et l'administration, ont été exécutées avec ensemble, précision et célérité ; elles ont préservé l'armée d'un désastre, suite inévitable de l'occupation prolongée davantage, d'un sol infecté de détritus animaux en décomposition.
Les opérations militaires, favorisées par un bon temps, prennent à leur tour une marche plus énergique et plus rapide. Dans la nuit du 14 au 15 mars, sortie d'un parti russe qui est repoussé avec perte; du 15 au 16, aux attaques de droite, on enlève à l'ennemi plusieurs postes, afin de pousser sans dérangement la tranchée sur Mâlakoff ; One nouvelle sortie des Russes a lieu la même nuit, aux attaques de gauche. Le 17, nouveau combat nocturne, encore à la gauche. Dans la nuit du 22, les colonnes russes franchissent les tranchées anglaises par surprise, et prennent nos tranchées de droite à revers ; il se livre terrible et sanglant combat , et l'ennemi , qui est
it\S TROISIÈME PÉRIODE.
obligé de se retirer, laisse bon nombre des siens sur le carreau. Notre perte atteint le chiffre de 890, tant tués que blessés. En raison de l'augmentation quotidienne du chiffre des blessés portés aux ambulances de tranchée, et surtout à celle du Clocheton, des mesures d'ordre sont prescrites, à mon instigation, afin de prévenir tout encombrement (Pièce justificative ne 27). Notre situation sanitaire devient satisfaisante. En un jour, le 27 mars, 160 malades seulement sont entrés aux ambulances. Le choléra ne donne plus qu'un chiffre insignifiant.
La répartition des malades, en mars, est la suivante :
Moyenne de l'effectif (mars), 96,258 hommes.
Entres Décédé»
& l'hôpital. • l'hôpital.
Blessés par le feu 1484 127
Congelés » »
Cholériques 6 69
Scorbutiques 770 3
Typbiques. 82 16
Blessés, fiévreux, vénériens, galeux. . 5243 289
Sortis guéris 1064 b.
Évacués sur Constantinople 5647
En comparant les entrées et les pertes de ce mois à celles des mois précédents, on trouve déjà une amélioration très marquée et qui sera bien plus sensible en mal, malgré l'activité des travaux du siège.
Le mois d'avril fut employé tout entier à diverses entreprises tentées dans le but de resserrer la place et de
DU 7 SEPTEMBRE 1854 AD 20 MAI 1855. i&9
compléter nos approches. Plusieurs combats partiels nous rendent maîtres de postes et d'embuscades russes. Le 6 avril, je reçois Tordre de visiter les campements de la division turque, qui donne quelques inquiétudes au point de vue delà santé générale. J'envoie mon rapport à l'autorité après l'accomplissement de cette visite (Pièce justificative n*28). Toutes les batteries françaises et anglaises sont définitivement construites et approvisionnées, et le 9, le feu de cinq cents canons et mortiers est ouvert sur Sébastopol. Chaque pièce peut tirer six coups à l'heure pendant dix jours ; il fait un temps très pluvieux et un vent violent qui $e dissipe vers le milieu du jour. En vingtquatre heures, 65 blessés arrivent au Clocheton et 30 à l'ambulance du Carénage. Les jours suivants on continue le feu, et l'on fait sauter plusieurs galeriefe de mine, qui ouvrent de larges entonnoirs promptement reliés entre eux et deviennent la quatrième parallèle, devant le bastion du Mât. L'ennemi, dans la nuit du 18 au 19, fait une sortie sur cette nouvelle approche ; mais il^st repoussé vigoureusement dans les trois attaques successives qu'il tente pour s'en emparer. Cette ouverture du feu nous coûte 1,500 tués et blessés, parmi lesquels on eut le regret de compter le chef du génie, le général Bizot, que toute l'armée chérissait et estimait. Ce brave général, en traversant, le 12, en plein jour, une tranchée anglaise, à parapet peu élevé, reçut une balle qui pénétra entre le conduit auditif du côté droit et le bord postérieur de la branche montante de l'os maxillaire inférieur, traversa les fosses nasales de part en part, et vint s'arrêter dans l'épaisseur de la joue gauche, après avoir fracturé l'o§ ipplaire de ce
150 TROtèlàMEF fÉRÎODE.
côté. L'examen complet que je fis de fet plaie ï^pefiftât de constater qu'aucun organe important n'avait été ïés£; mais je n'étais pas rassuré : les hémorrhagies consécutives sont trop à redouter en pareil cas. Au moment même <le l'accident, la balle fut facilement extraite de la bouche, sans la moindre hémorrhagie. Après le pansement, on prescrivit à l'illustre blessé, dans le but de diminuer sa faiblesse, des toniques et des consommés. Ces moyens ne réussirent malheureusement pas, car le général fut enlevé par une syncope à l'instant où son médecin, le docteur BourguiJlon, le soulevait du lit pour lui faire avaler quelques cuillerées de bouillon.
A la date du 16 avril, quelques cas de choléra se manifestent à la 4e division du 2e corps. Un de nos plus énergiques médecins, M. Bernier, est atteint de typhus à Tarnbulance de la 2a division du 1er corps. Il existe encore dans l'armée de nombreux scorbutiques. Le 18 avril, fa rentrée en France du directeur médical, M. l'inspecteur Lévy, m'est notifiée officiellement. Le mouvement mensuel des malades et blessés d?avril est le suivant :
Effectif de l'armée, 91,258 hommes.
Entré* THcéAiê
à l'hôpital. à l'hôpital.
Blessés par le feu 1801 206
Congelés . a »
Cholériques 22 6
Scorbutiques . , . . 917 S
Typhiques 61 8
Blessés, fiévreux, vénériens, galeux» 2799 338
Sortis guéris. . . 1399 h.
Évacués sur Constantinople &005
Vers le commencement de mai, une recrudescence cholérique, qui atteint son summum en juin et ne finit qu'en novembre, reparut [dans nos camps ; on se fera une idée de la marche que le fléau suivit, par un extrait de mes rapporte officiels de l'époque au conseil de santé : « Le chiffre des cholériques, qui était très peu considé- »rable au 1er mai (9restants), s'est accru pendant le mois, » et sans prendre cependant des dimensions inquiétantes, » cette maladie a sévi successivement dans les diverses » divisions de l'armée. Ce* qui est surtout digne de re- » marque, c'est que, dans sa marche, elle a suivi Tordre » inverse de la salubrité des campements. Elle a débuté »par les 4e et 5e divisions du 2e corps, entourées par les » autres divisions du même corps, moins hygïéniquement » établies. Puis est venu le tour de la 3e division, moins » salubrement installée que la 2e, et surtout que la lw, » dont le campement était excellent. Enfin, la 2e paya son » tribut, et plus tard la lre. Bientôt après le choléra «apparut successivement dans la cavalerie, l'artillerie et » le génie, et en dernier lieu, dans le 1er corps d'armée, • qui semblait, pendant l'épidémie du 2% jouir d'une » immunité complète ; et il est à noter que ce corps fut » aussi plus rudement éprouvé. Une de ses divisions, ' »la t'% partie pour Kertch, n'avait pas un cholérique » en arrivant dans cette ville ; quelques jours après son » arrivée, de nombreux cas de choléra s'y déclaraient en » même temps, jour pour jour, que dans les autres divi- » sions qui étaient restées sur le plateau de Chersonèse. » Singulier fléau ! aussi étrange dans ses allures que ter- »rible dans ses attaques. J'ajoute que des précautions,
r comme toujours, ont été prises, et que la maladie s'est » rapidement atténuée. »
On observe à l'hôpital de la Plage, le 6 de mai, un cas de morve aiguë chez un lieutenant d'artillerie, M. G.,.., qui succombe quelques jours après à cette affreuse maladie. C'est heureusement le seul fait de ce genre constaté à l'armée d'Orient.
Le général en chef me consulta, en date du 7 mai, sur l'opportunité, au point de vue médical, de faire venir en Crimée la garde et les divisions de réserve , qjii étaient nécessaires aux opérations de guerre. Ces troupes étaient alors campées à Constantinople, où le choléra sévissait sur elles, et produisait cent cinquante invasions par jour. Je répondis que l'expérience nous avait appris que jamais en Crimée les arrivages considérables de troupes cholérisées n'avaient jusqu'à ce jour déterminé l'extension du mal ; qu'au contraire, ce mal avait rapidement eédé , et qu'il était très probable qu'il en serait de même pour la garde et les deux divisions de réserve. Mes conclusions
furent que le général en chef devait plutôt tenir compte des exigences plus ou moins pressantes de la situation militaire et de la nécessité plus ou moins absolue de faire arriver des renforts, que de la crainte de voir le choléra accompagner ces nouvelles troupes et se répandre dans les autres divisions de l'armée. J'ajoutai qu'à mon avis, au point de vue sanitaire, l'arrivée de ces troupes ne pouvait avoir, pour toute l'armée et pour ces troupes ellesmêmes, que des conséquences sans grande importance. Le corps de réserve (3e corps) reçut Tordre de rejoindre l'armée en Crimée; sa situation précaire de
santé s'améliora assez rapidement, ce qui justifia nos prévisions.
Le 10 mai, j'adresse a M. l'intendant général une note sur le développement du choléra et les mesures préventives à prendre dans les ambulances {Pièce justificative n° 29). Ce même jour, j'apprends la mort de notre camarade si dévoué, le docteur Fratini, de l'ambulance de la 2€ division du 2e corps ; le 20, celle du docteur Barre, médecin d'avenir, attaché à la 2e division du 1er corps : tous deux succombaient au typhus.
Les travaux d'approche du siège se continuaient avec persévérance. Dans la nuit du 1er au 2 mai, le général
commandant le 1er corps avait enlevé les ouvrages qui protégeaient les bastions ennemis ; les Russes faisaient, la nuit suivante, un retour offensif qui échoua devant la solidité de nos soldats. Le h mai, une expédition maritime de troupes alliées avait été dirigée sur Kertch et la mer d'Azow; elle recevait contre-ordre en route et rentrait à Kamiesch quelques jours après son départ.
Le 19 mai paraît un ordre général, qui annonce à l'armée que le général en chef Canrobert se désiste volontairement, de son commandement, et que, de par la volonté de l'Empereur Napoléon III, le général Pélissier est nommé général en chef de l'armée d'Orient. Le général Canrobert ne se séparera pas de ses anciens compagnons d'armes ; il participera à leurs glorieuses fatigues et à leurs pénibles travaux, et c'est avec eux qu'il lui a été accordé de combattre encore pour la France et pour son Empereur {Pièce justificative nQ 30). Le même jour une proclamation du nouveau général en chef
annonce aux troupes qu'il prend le commandement des forces militaires de la France en Orient {Pièce justifica* Uve n° 31).
Cette détermination, prise si inopinément par le général Canrobert, fiit considérée partout le monde comme l'acte d'un grand cœur s'élevant au-dessus des faiblesses humaines et accomplissant spontanément un sacrifice que sa conscience pouvait croire nécessaire. On regrettait néanmoins de voir s'éloigner du pouvoir le chef qui s'était fait aimer des officiers et des soldats, et qui avait su leur inspirer une confiance absolue, par son caractère noble, charitable et intrépide. C'était en effet au général Canrobert que Ton devait la plus large part de l'organisation primitive de l'armée d'Orient, pour laquelle il avait toujours été urt père bienveillant et juste. Digne interprète des sentiments généreux de l'Empereur à l'égard des soldats, il compatissait à leurs misères en les partageant et en se dévouant à leur soulagement. On le voyait par tous les temps, et presque chaque jour» encourager par sa présence et ses bonnes paroles les soldats au feu, les blessés et malades dans les ambulances ; sa sollicitude s'étendait aux plus petits détails des intérêts de la troupe. On lui devait encore, et son illustre successeur lui a rendu cette justice, d'avoir conservé intact l'honneur du nom français dans ces terribles moments de désolation où les rigueurs d'un long hiver s'ajoutaient non-seulement aux fatigues excessives, aux travaux les plus durs exécutés sous le feu des canons ennemis, mais encore aux émotions incessantes et déprimantes d'un danger permanent, et aux mille privations d'une situation
précaire sous tous les aspects. Ces nombreux et éminents services rendus à tous , vus par tous , et signalés par l'opinion publique au monde entier, ont été dignement appréciés par la France et l'Empereur, et, comme l'a dit le duc de Malakoff, dans sa première proclamation aux troupes de Crimée, le nom du général Canrobert sera mêlé à nos cris de victoire le jour delà chute de Sébastopol.
Ordre général*
La France et l'Empereur seront contents de vous. À l'Aima, vous venez de prouver à l'armée russe que vous étiez les dignes fils des vainqueurs d'Eylau et de la Moskowa. Vous avez rivalisé de bravoure avec vos alliés, qui ont montré sous vos yeux l'intrépidité la plus rare, et vos baïonnettes ont enlevé des positions formidables et bien défendues.
Soldats, vous rencontrerez encore l'ennemi sur votre chemin; vous le battrez encore au cri de vive l'Empereur! et vous ne vous arrêterez qu'à Sébastopol. C'est là que vous jouirez d'un repos que vous aurez bien mérité*
Au quartier général, à Aima, le 20 septembre 1854.
Signé A. de Saint-Arnaud.
Soldats,
La Providence refuse à votre chef la satisfaction de vous conduire dans la voie glorieuse qui s'ouvre devant vous. Vaincu par une cruelle maladie, avec laquelle il a lutté vainement, il envisage avec une profonde douleur, mais il saura remplir l'impérieux devoir que les circonstances lui
imposent, celui de résilier le commandement, dont une santé à jamais détruite ne lui permet plus de supporter le poids.
Soldats, vous me plaindrez, car le malheur qui me frappe est immense, irréparable, et peut-être sans exemple.
Je remets le commandement au général Cunrobert, que, dans sa prévoyante sollicitude pour cette armée et pour les grands intérêts qu'elle représente, l'Empereur a investi des pouvoirs nécessaires, par une lettre close que j'ai sous les yeux. C'est un adoucissement à ma douleur que d'avoir à déposer en de si dignes mains le drapeau que la France m'avait confié.
Vous entourerez de vos respects, de votre confiance, cet officier général, auquel une brillante carrière et l'éclat des services rendus ont valu la notoriété la plus honorable dans le pays et dans l'armée. Il continuera la victoire d'Alma et aura le bonheur que j'avais rêvé pour moi-même, et que je lui envie, de vous conduire à Sébastopol.
la quartier général, à Tchernaïa, le 26 septembre 1854.
Signé A. de Saint- Arnaud.
Soldats»
Les graves circonstances dans lesquelles m'échoit l'Insigne honneur d'être votre général en chef, augmenteraient pour moi le poids de cette lâche, si le concours de vous tous ne m'était assuré au nom de la patrie, au nom de l'Empereur. .
Pénétrés, comme je le suis, de la grandeur de la mission historique que nous accomplissons sur cette terre lointaine,
vous y apporterez chacun dans votre sphère, et avec la dévouement le plus absolu, la part d'action qui m'est indispensable pour arriver à bonne fin.
. Encore quelques jours de souffrances et d'épreuves, et vous aurez fait tomber à vos pieds le boulevard menaçant d'un vaste empire, qui naguère bravait l'Europe.
Les succès que vous avez remportés sont les garants de ceux qui vous attendent ; mais n'oubliez pas que l'intrépide maréchal, qui fut votre général en chef, les a préparés par sa persévérance à organiser la grande opération que noos exécutons, par la brillante victoire de l'Aima.
Au quartier général, à Tcbernaïa, le 26 septembre 1854.
Signé Canrobert.
Ordre général.
Pour faire face à toutes les circonstances de guerre qui peuvent'se présenter, l'armée, en Crimée, sera partagée, à dater de demain, en corps de siège et en corps d'observation extérieure.
Le premier, aux ordres du général de division Forey, sera composé des troisième et quatrième divisions d'infanterie, des deux batteries montées de la réserve et des troupes de l'artillerie et du génie affectées au siège.
Les généraux des armes spéciales, en ce qui concerne les opérations du siège," ne relèveront que du général en chef. Il en sera de même de l'intendant de l'armée.
Le corps d'observation extérieure sera aux ordres du général de division Bosquet» et composé des première et
deuxième divisions d'infanterie. Les deux batteries d'artillerie à cheval de la réserve seront attachées à ce corps.
La division turque, placée entre le corps de siège et le corgs d'observation, sous les ordres directs du général en chef, pourra, selon les circonstances, servir d'aide à l'un ou à l'autre.
Les rapports des généraux de division avec le général en chef, en ce qui concerne les opérations, se feront, pour les quatre divisions d'infanterie, par , l'intermédiaire des commandants des deux corps. .
La cavalerie et l'administration centrale, placées près du général en chef, relèveront directement de lui.
An quartier général, à Chersonèse, le 2 octobre 1854.
Signé Canrobert.
PIÈCE JUSTIFICATIVE Nd 5.
Extrait de V ardre général n° 120.
Demain matin 17 du courant, vers six heures et demie, au signal de trois bombes, qui seront tirées coup sur coup de la batterie de mortiers, le feu de toutes les batteries de terre des armées alliées, et de tous les vaisseaux des trois flottes, sera ouvert contre la place de [Sébastopel. . . .
M. Fin tendant de l'armée prendra les dispositions convenables pour qu'une ambulance soit établie près de la maison dite du Génie.
An quartier général devant Sébastopol, le 16 octobre 1854.
Signé Canrobert.
Note sur Vemploi du chloroforme aux armées.
Les nombreuses expériences faites au début de la campagne de Crimée ont démorvtré que le chloroforme peut être employé dans tous les cas d'opérations plus ou moins graves; que non-seulement il ne produit pas d'accidents, mais encore n'a pas même d'influence délibilante sur l'innervation. C'est donc un moyen merveilleux qu'on doit employer toujours, à moins de contre-indications formelles, comme maladies du cerveau, des poumons, des gros vaisseaux et du cœur, lorsqu'à la suite d'une blessure grave une opération est décidée.
Il a été démontré encore par l'expérience que, des deux méthodes adoptées pour chloroformiser, l'emploi d'un appareil est de beaucoup préférable à celui d'une simple compresse imbibée de chloroforme. Les avantages de l'appareil sont les suivants :
1° On mesure exactement la quantité de chloroforme introduite, et les degrés proportionnels du mélange de ce chloroforme avec l'air extérieur ; ce qui éloigne deux inquiétudes : la première, qu'une trop grande quantité de chloroforme ne soit absorbée dans un court espace de temps , et ne détermine la mort par sidération du système nerveux ; la seconde, qu'il n'y ait pas une certaine quantité d'air (la quantité nécessaire à l'hématose) introduite en même temps que le chloroforme.
2° La dépense du chloroforme est infiniment moindre avec l'appareil (10 à 16 grammes pour une amputation, au lieu de 30 à AO et plus avec la compresse).
3° On peut avec l'appareil tout préparé confier la chloro-
PIÈCfiS JUSTIFICATIVES. 161
formisation à un aide môme peu exercé, et l'opérateur, dont l'attention alors n'est pas aussi distraite par une surveillance trop active de Faction anesthésique, peut s'occuper presque! exclusivement de son important travail, et y consacrer tous ses soins.
4° En général, on obtient l'insensibilité beaucoup plus rapidement au moyen de l'appareil qu'à l'aide de la compresse.
Tous ces avantagea sont tellement sentis expérimentalement par nos jeunes confrères, que jfe les ai vus souvent se disputer le seul appareil que j'ai pu mettre à leur disposition.
Je suis convaincu qu'on rendrait un grand service à l'armée si l'on plaçait dans chaque caisson d'ambulance un ou deux appareils, à chloroforme, du modèle Charrière, qui nous parait le mieux raisonné, le plus commode et le moins 6ujet à se détérioref .
Devant Sébastopol, le 6 mars 1855.
Signé Se rive.
Ordre général.
Soldats,
Vous avez eu aujourd'hui une autre glorieuse journée* Une grande partie de l'armée russe, à la faveur de la nuit et du brouillard, a pu venir s'établir avec une puissante artillerie sur les hauteurs qui forment l'extrême droite de nos positions. Deux divisions anglaises ont soutenu un combat inégal avec l'inébranlable solidité que rtous connaissons à nos alliés, pendant qu'une partie de la djvision Bosquet, conduite par son digne chef, et l'artillerie à
162 troisième Péftioai^
cheval arrivaient à leur appai et s'élançaient sur l'ennemi, avec une intelligence et une audace auxquelles je rends ici un éclatant témoignage.
Définitivement rejeté dans la vallée de la Tcbernala, l'ennemi a laissé plus de A, 000 des siens tués ou blessés.
Pendant que ces événements s'accomplissaient, la garnison de Sébaslopol faisait sur la gauche de nos attaques une sortie, qui a fourni aux troupes du corps de siège, et partir culièremenl à la 4e division, conduite avec la plus grande vigueur par le général Forey, l'occasion de donner à l'ennemi une sévère leçon. Les troupes appelées à repousser cette sortie ont fait preuve d'une énergie qui ajoute beaucoup aux titres que leur a déjà mérités la constance avec laquelle elles ont supporté les rudes et glorieux travaux du
siège. ;*...•.
Devant Sébastopol, le S novembre 1854.
Signé Canrobert.
Rapport de M. t intendant militaire de F armée à Son Excellence le ministre de la guerre 7 à la suite de Fa/faire <£ Inkermann.
230 Français et quelques Russes ont été portés de l'ambulance de tranchée à celle du quartier général. Environ 100 autres fusses, blessés sur le terrain du siège, ont été envoyés à l'ambulance de la A* division ; enfin, celle de. la 2* a reçu é&7 Français et quelques Anglais blessés à lokermanu.
Tous ont trouvé les soins que réclamait leur élat. . . ,
L'effectif des ambulances est de 1827 malades, dont 903 blessés. Le plus grand nombre des blessés sera sauvé: mais il y a des blessures graves. Les ambulances principales de la tranchée et de, la 2* division ont été augmentées de tout le personnel disponible sur les autres points.
Dans ces grandes épreuves, nos officiers de santé sont admirables de dévouement : je les ai retrouvés dans cette circonstance ce qu'ils ont été à Gallipoli et à Varna, pendant le choléra, et à la bataille de l'Aima ; ce qu'ils sont tous les jours depuis le commencement du siège de Sébastopol. Si j'avais à nommer tous ceux qui ont mérité des témoignages de satisfaction, il me faudrait envoyer à Votre Excellence la liste complète des médecins qui font partie des ambulances où les blessés ont été recueillis. Permettezjnoi seulement de vous citer M. Scrive, médecin en chef, qui dirige delà manière la plus satisfaisante le service médical depuis notre débarquement en Crimée, et MM. les médecins principaux Thomas, Sécourgeon, Malapert, chefs des ambulances des 1", 2* et 4e divisions ; Marmy et Mestre, médecins-majors au quartier général
Devint Sébajtopol, le 7 novembre 1854.
Signé Blanchot.
En raison des fatigues de la campagne et de la rigueur du climat, qui exige que les troupes soient fortifiées par une nourriture plus abondante, et vu l'état des appro-
\isionnemcnts, le général en chef ordonne, qu'à partir de •demain, Ix novembre du courant, il sera alloué à chacuh des sous-officiers, caporaux et soldats, présents à l'armée, un supplément journalier de 100 grammes de biscuit, qui sera perçu cumulativement avec la ration de pain de 750 grammes, ou la ration de biscuit fixée à 550 grammes. Au grand quartier général, le 3 novembre 1854.
Signé C AN ROBERT.
Soldats et marins,
Pour vous aider à supporter les épreuves d'une situation qui vous a imposé et qui vous imposera encore des difficultés, niais qui est aussi pleine de grandeur, votre général en chef, interprète des volontés *de l'Empereur* a appliqué toute sa sollicitude à prévoir vos besoins et à leur assurer satisfaction. Vous serez avant peu abrités sous de grandes .tentes-, vous recevrez tous des vêtements chauds, et, à partir de ce jour, une ration quotidienne de vin ou d'eaude-vie vous sera distribuée. . . . . . . . . .
Devant Sébaitopol, le 25 novembre 1854.
Signé Canrobert.
Extrait (Tune lettre de M. Lévy, médecin directeur du • service de santé devant Sébastopol, à Son Excellence le ministre de la guerre .
Monsieur le ministre,
J'avais à cœur d'apprécier par moi-môme la situation de l'armée de Crimée; elle est aussi satisfaisante que le comportent les conditions de la guerre et les influences qui ont agi antérieurement sur nos soldats.
Les travaux du siège n'ont donné jusqu'à présent que 225 blessés, dont beaucoup ont été grièvement atteints. J'ignore le nombre exact des morts, mais il est peu considérable. Les ambulances divisionnaires sont bien installées, bien pourvues, bien desservies-, il n'y a qu'une voix pour louer les bons offices qu'elles procurent.. Celle du quartier général a pris un utile développement : composée d'un groupe de tentes et d'une baraque pour 115 malades, elle offre, comme celles des divisions, et sur une plus grande échelle, des conditions d'aisance et de régularité qu'on est presque étonné de rencontrer à si courte dislance d'une ville assiégée.
En général, toutes les lésions suivent une marche favorable, malgré leur étendue ou leur complication ; la mortalité sera très restreinte, grâce au talent des chirurgiens et aux conditions hygiéniques qui entourent les malades. .
L'installation de l'armée assiégeante est aussi bien entendue que possible ; les hauteurs qu'elle occupe ne présentent aucun foyer insalubre; les camps sont espacés, les vivres abondants, le pain et la viande fraîche sont distri-
bués un jour au moins sur trois, et ces aliments sont d'assez bonne qualité; le vin de distribution est sans contredit le meilleur que Ton puisse se procurer ; l'état moral est parfait ♦ •
J'ai l'honneur, etc.
22 octobre 1854.
Signé docteur Michel Lévys
PIÈCE JUSTIFICATIVE Nê 12.
Seconde lettre de M. l'inspecteur médical Lévy à Son Excellence le ministre de la guerre.
Monsieur le ministre,
Je visite aussi souvent que possible l'ambulance de tranchée. Elle est desservie, à tour de rôle, par les officiers de sanlé des diverses ambulances de l'armée. Ce service, qui n'est pas sans péril, est un posle d'honneur et une sanglante école de chirurgie militaire. Nos blessés et opérés conlïnuent de fournir une remarquable proportion de guérisons, grâce aux soins dont ils sont entourés et au talent de leurs opérateurs, parmi lesquels se distinguent MM. Scrive, Thomas, Marmy, Gueury, Secourgeon, Périer, Bourguillon, Colmant, etc.
Jamais armée n'a reçu des soins médicaux et chirurgicaux plus complets et plus assidus. Devant Sébastopol, comme à Consfantinople, un groupe de talents, animés par
une savante rivalité, fonctionne au profit des malades et des blessés » • •
Devant Sébastopol, le 27. septembre 1854.
Signé docteur Michel Lévt.
Notification, par ordre général n° 148, d'une lettre de
Sa Majesté l'Empereur:
L'fiMPEltEUft AU GÉNÉRAL EN CHEF DE L* ARMÉE D'ORIEUT.
Palais de Saint-Gond, le 24 novembre 1854*
Général,
Votre rapport sur la bataille 4'Iukermann m'a profondément ému. Exprimez en mon .nom p l'armée toute ma satisfaction pour le courage qu'elle a déployé, pour son énergie à supporter les fatigues et les privations, pour sa chaleur reuse cordialité envers nos alliés. Remerciez les généraux, les officiers, les soldats de leur vaillante conduite. Ditesleur que je sympathise vivement à leurs maux, aux pertes cruelles qu'ils ont faites, et que ma sollicitude la plus constante sera d'en adoucir l'amertume.
Après la brillante victoire de l'Aima, j'avais espéré un moment que l'armée ennemie, en déroute, n'aurait pas réparé si promptementses perles, et que Sébastopol serait bientôt tombé sous vos coups ; mais la défense opiniâtre de cette ville et les renforts arrivés à l'armée russe arrêtent un moment le cours de nos succès. Je vous applaudis d'avoir résisté à l'impatience de nos troupes, demandant l'assaut
dans des conditions qui auraient entraîné des pertes trop considérables.
Les gouvernements anglais et français veillent avec une ardente attention sur leur armée d'Orient. Déjà des bateaux à vapeur franchissent les mers pour vous porter des renforts considérables. Ce surcroît de secours va doubler vos forces et vous permettre de prendre l'offensive. Une diversion puissante va s'opérer en Bessarabie., et je reçois l'assurance que, de jour en jour à l'étranger, l'opinion publique nous est de plus en plus favorable. Si l'Europe a vu sans crainte nos aigles, si longtemps bannies, se déployer avec tant d'éclat, c'est qu'elle sait bien que nous combattons seulement pour son indépendance. Si la France a repris le rang qui lui est dû, et si la victoire est encore venue illustrer nos drapeaux, c'est, je le déclare avec fierté, au patriotisme et à l'indomptable bravoure de l'armée que je le dois. J'envoie le général de Montebello, l'un de mes aides de camp, pour porter à l'armée les récompenses qu'elle a si bien méritées.
Sur ce, général, je -prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
Signé Napoléon.
Ordre général.
J'ai appris avec de vifs regrets, par le rapport des ambulances, que plusieurs hommes qui s'étaient enivrés sont morts asphyxiés par le froid. J'invite Mlft. les officiers à prémunir incessamment leurs soldats contre les dangers
morlels de l'ivresse lorsque la température est froide. Dans les circonstances où nous sommes, lors même que le froid n'est pas intense, l'abus des liqueurs alcooliques amène très vite l'asphyxie et la mort.
Je crois devoir indiquer ci-après les règles à suivre, avant l'arrivée du médecin, dans le cas d'asphyxie par le froid ou de congélation partielle des extrémités.
Cas d'asphyxie par le froid. — Frictionner énergiquement tout le corps avec de l'eau-de-vie ou avec une pièce de flanelle ou de drap ; faire avaler quelques cuillerées d'eau-de-vie qu de vin chaud au malade; éviter de le placer immédiatement dans un lieu chaud.
Cas de congélation partielle des extrémités. — Ce cas se présente bien plus fréquemment, lorsque la température est humide et médiocrement froide, ou lorsqu'il y a de brusques variations de température, que lorsque le froid est très vif. Les indications de la congélation partielle sont la rougeur et l'enflure du membre qui' en est atteint; une teinte bleue s'y ajoute bientôt, et la douleur devient vive. II faut se garder d'exposer, comme on le fait souvent, le membre malaide à la chaleur; ce serait rendre certains les accidents les plus graves. On fera des friclions douces avec delà neige ou de l'eau froide ; la chaleur ne tardera pas à revenir ; on placera alors la partie atteinte dans une peau de mouton ou une étoffe de laine.
Je recommande instamment à MM. les officiers et à MM. lesVmédecins des corps de faire pénétrer ces idées danS l'esprit des soldais sous leurs ordres, et de veiller incessamment à ce qu'il en soit fait application.
Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 4 janvier 1S55.
Signé Canrobert.
A monsieur l "intendant de r armée , en date du
2 février 1855.
Monsieur l'intendant,
Conformément à Tordre que vous m'avez donné , je me suis transporté, accompagné de M. ***, interprète, auprès des troupes turques, campées en avant du quartier général, afin de constater leur état sanitaire. J'ai visité dans ces bataillons 308 malades à divers degrés, et il résulte de mon examen que :
l°Les deux tiers au moins de ces malades sont des hommes déjà vieux et complètement usés ; dans l'impossibilité d'être guéris dans les conditions actuelles de la guerre, même par des soins les plus rationnels, la plupart offrant des lésions chroniques, dont le germe existait depuis longtemps, et qui ont dû prendre un développement rapide par les fatigues et les privations. Il me paraît urgent d'envoyer cette
catégorie de malades à Gonslanlinople, le plus tôt possible, Si l'on ne veut pas voir mourir un grand nombre de ces malheureux.
2° Le dernier tiers présente les diverses maladies observées dans nos ambulances, mais à un degré plus sérieux et plus grave, en raison de l'absence complète de tout soin médical , ainsi : quelques cas de scorbut, de fièvre rémittente et typhoïde,, des dysenteries et diarrhées chroniques, des rhumatismes anciens, et plusieurs formes d'affections graves de poitrine. Avec une direction médicale convenable, beaucoup de ces malades guériraient assez facilement ; mais n'étant pas conseillés par des médecins, ils aggravent leurs
maux , en s'écartant des règles de l'hygiène , et en s'en tassant dans quelques tentes, constamment et hermétiquement fermées, desquelles s'échappe une odeur méphitique, produit de l'encombrement et de la viciation miasmatique de l'air intérieur.
5° Enfin , je n'ai constaté aucune maladie épidémique développée chez ces malades, et la mortalité ne dépasse pas le double de celle de notre service médical français.
Je pense que, pour améliorer cette situation , il est nécessaire :
1° De faire évacuer sur Constantinople les malades incurablesdans les conditions actuelles et ceux atteints d'affections chroniques ; 2° de charger un de nos médecins du service médical de ces troupes.
Eh raison du voisinage, on pourrait désigner, pour cette mission, un des aidçs-majors qui sont attachés au parc d'artillerie ; ce serait un immense service* à rendre à nos pauvres alliés.
Signé Scrive,
Rapport à monsieur l'intendant, en date du
12 février 1855.
Conformément à votre invitation, j'ai examihé avec le plus grand -soin , et à diverses reprises , le pain distribué aux malades des ambulances ; voici le résultat de mes observations à cet égard :
Ce pain est presque blanc, cTun bel aspect, très régulier i la surface ; sa croûte est convenablement cuite et adhérante à la mie,; celle-ci est élastique, souvent parfaitement
spongieuse dans toute son étendue, quelquefois un peu massive, surtout dans le centre du pain ; c est le seul défaut que nous reconnaissions aux échantillons qui nous ont été présentés ; je suis disposé à penser que la température basse de l'hiver est la cause de ce défaut, en même temps, peut-être, qu'une manutention insuffisante. Du reste, le goût et l'odeur ne laissent rien à désirer, et je suis en droit .de conclure qu'il est très convenable au régime des convalescents de nos hôpitaux, surtout si pour cet usage on fait choix des pains les plus spongieux.
Le médecin en chef de l'armée, Signé Scrive.
pièce justificative n* 17.
A monsieur l'intendant géiiéral; rapport sur le scorbut ,
en date du 22 février 1855.
Monsieur l'intendant,
J'ai l'honneur de vous faire connaître le résultat de mes recherches sur le développement du scorbut parmi les mi* litaïres de l'armée d'Orient. J'ai visité avec soin les divers régiments et les détachements d'armes spéciales, tant au corps de siège qu'au corps d'observation , et il est résulté de mon examep et des renseignements, des médecins d'ambulances et de corps de troupes les observations suivantes :
1° Les phénomènes scorbutiques observés sont l'ulcéra* tion et le boursouflement des gencives, les taches scorbutiques de la peau , les cpanchements sanguins danfc les membres, la faiblesse générale à divers degrés, quelques
pièges Justificatives. 178
ulcérations sur le corps et les membres, à la suite de furoncles ; mais aucun cas grave ne s'est offert à mon observation. Tous les malades atteints, ceux reçus dans les ambulances, ou traités dans les corps, peuvent guérir en assez peu de ternes, souâ L'influence de la suppression des causes qui ont- déterminé la maladie, et par l'usage de moyens hygiéniques et thérapeutiques appropriés.
2° J'ai pu constater que les soldats du corps de siège étaient affectés en moins grand nombre et à un moindre degré que les hommes de l'armée d'observation, et cela dans la proportion d'un à* trois environ. Les considérations qui Yont suivre donneront l'explication de cette disproportion.
3° Les anciens soldats sont bien plus atteints par les phénomènes scorbutiques que les jeunes : ainsi je citerai comme preuve les zouaves qui ont fait un ou deux congés, les voltigeurs et les grenadiers des régiments de ligne. Il est encore à remarquer que , parmi les vieux militaires , ceux qui deviennent scorbutiques n'ont pas fait d'absence du corps pour cause de maladie depuis le commencement de la campagne.
4° Les régiments récemment arrivés ne comptent que quelques cas de scorbut à un degré très léger.
5° Quelques régiments ont offert jusqu'à présent une immunité complète : le régiment de tirailleurs algériens, par exemple, n'a encore présenté aucun cas de scorbut, et j'ai remarqué qu'il y en avait fort peu au 97e de ligne.
6° La cavalerie offre les mêmes différences que l'infanterie; la cavalerie d'Afrique, composée de vieux soldats qui ont fait avec ftous toute la campagne, fournit de nombreux scorbutiques, tandis qu'on en observe fort peu chez les dragons et les hussards.
7° D'après mon appréciation , trois mille hommes dans l'armée présentent des symptômes de scorbut. Sur ce chiffre, les deux tiers ne présentent que des phénomènes légers, tels que tuméfaction, érosion des gencives -et pétéchies scorbutiques; l'autre tiers comprend 1° 600 soldats atteints un peu plus sérieusement que les précédents, et ayant déjà des épanchements sanguins dans les membres, et 2° 400 hommes chez lesquels les symptômes sont assez prononcés pour nécessiter un traitement complet et leur évacuation d'urgence sur Constantinople.
8° Comme causes de développement du scorbut dans nos troupes, nous établissons en première ligne l'usage prolongé des vivres de campagne, surtout de la viande salée, et l'absence absolue de végétaux frais. A ces causes, susceptibles de produire seules le scorbut, nous ajouterons, comme causes adjuvantes d'une, grande énergie, les privations de toute espèce que comporte la vie de guerre, les fatigues incessantes, et l'influence énorme d'une température basse et d'une atmosphère humide. Dans la saison d'hiver, les tentes n'offrent qu'une protection incomplète.
Afin d'atténuer et de détruire dans l'armée l'influence scorbutique inquiétante qu'on y remarque, je conseille de mettre en pratique les mesures palliatives suivantes: . .
1° Diriger sur les hôpitaux d'évacuation- les cas graves qui ne me paraissent pas susceptibles d'être modifiés dans les conditions où nous sommes placés.
2° Soumettre à un régime approprié et indiqué parles médecins des corps , dans les infirmeries régimentaires établies récemment par la sollicitude. du général en chef, les cas de scorbut léger observés dans le régiment.
3° Pour toute l'armée en général, multiplier le plus pos»
sible les distributions de viande fraîche, surtout dans les divisions et dans les régirpents d'Algérie.
4° Mettre à l'usage de la troupe les conserves de légumes Chollet (la plus grande quantité possible).
5° Prescrire régulièrement l'aération des tentes, des cou* vertures et des vêtements.
6° Obliger les soldats à récolter le pissenlit, qui croit abondamment en Grimée, et qui, mangé en salade, est très avantageux pour combattre ou prévenir les accidents scorbutiques.
Je suis, etc.
Le médecin en chef de l'armée,
Signé Scrive.
Rapport au général en chef sur T hôpital turc de Kamiesch,
en date du 28 février 1855,
D'après Tordre de M. le général en chef, j'ai visité sur la plage de Kamiesch les constructions en pierres que Ton appelle Y hôpital des Turcs. Qu'on se figure quatre grandes caves placées les unes à côté des autres, se communiquant entre. elles, ayant une ouverture extérieure pour entrée commune, et percées de quelques rares trous bouchés par du calicot , l'on aura une idée des salles de ce prétendu hôpital, où sont couchés sur de minces matelas séparés du sol par des nattes 100 à 120 malades environ de la division turque. Une odeur nauséabonde s'échappe de cet intérieur ; il y règne une-chaleur d'étuve, constamment entretenue par un poêle au centre de chacun des quatre
1 76 TRQISIÈME PÉRIODE .
compartiments ; l'air et la lumière ne pénètrent que difficilement dans ces bouges, dont il ne serait même pas possible de faire des écuries. Aussi la mortalité y est- elle effrayante; la veille de ma visite, quatorze malades avaient succombé dans la journée-; le jour même, à midi , cinq de ces malheureux étaient morts. Toutes les maladies, peu graves en elles-mêmes, des soldats turcs qui entrent dans cet hôpital, s'y aggravent et prennent la forme typhique, avant de se terminer fatalement. Au dire d'un médecin italien, qui est chargé du service médical de cet ignoble établissement, et qui lui-même éprouve les influences terribles de son fâcheux service, deux médecins ont été emportés par le typhus, et le pharmacien est pour le moment très gravement malade. Indépendamment des quatre caves dont je viens de parler, une baraque en bois et pierre, quoique située sur un terrairç plus élevé en avant du camp turc, offre les mêmes inconvénients d'insalubrité que ceux signalés pour les caves. Sur le même plan, une seconde baraque, destinée à contenir 30 à 40 malades , est en construction ; elle me paraît suffisamment haute, et si Ton ouvrait partout de larges fenêtres pour donner un libre accès à l'air et à la lumière, cet établissement pourrait servir à l'hospitalisation de 250 à 300 malades.
En résumé, ce que Ton appelle l'hôpital des Turcs, dans son état actuel, est un véritable foyer d'ibfection qui tuera tous les malades qui s'y trouvent encore. De plus, l'infection étendra son action- délétère dans un certain rayon da voisinage et y déterminera des maladies épidémiques graves. Je pense qu'il est préférable de te détruire le plus tôt possible et de disséminer les malades.
Il me semble utile de signaler également à l'autorité la nécessité de changer le campement du bataillon turc de la
plage, dont l'intérieur des tentes, posées depuis longtemps sur le même sol , répand une odeur infecte et doit compromettre la santé des habitants.
Le médecin en chef de l'armée , Signé Scrive.
Lettre officieuse à M. l'intendant général, à l'occasion dé mon exploration récente de l'hôpital turc, en date du 28 février 1855.
Monsieur l'intendant,
Pendant ma visite à l'hôpital turc de Kamiesch j'ai eu l'occasion de faire quelques remarques qui, au point de vue de l'hygiène, ne me paraissent pas dénuées d'intérêt ; j'ai l'honneur de vous les communiquer officieusement.
La baie de Kamiesch , dans la grande circonférence qui la termine, n'a qu'une très petite profondeur ; l'eau y stagne et ne s'y renouvelle pas, à cause de l'absence de marée ; dans les gros temps elle ne fait qu'éprouver une agitation sur place, qui a pour résultat de remuer la vase du fond et de produire, surtout à l'époque des chaleurs, des exhalaisons de mauvaise nature.
Depuis quelque temps le nombre d'habitations des marchands forains, établis sur la plage même, augmente dans une proportion considérable, ce qui accroît dans la même proportion les immondices et les eaux ménagères qui , suivant la pente la plus déclive, se déversent nécessairement dans l'eau croupissante de la baie, nouvelle cause de miasmes délétères.
L'existence des maisons ou abris des marchands, dans le voisinage de l'hôpital turc et des tentes du bataillon turc campé au-dessus de l'hôpital, augmente encore l'insalubrité de cette localité.
Je crains qu'il se développe aux premières chaleurs, ou peut-être avant, quelque épidémie grave, provoquée par la réunion des causes d'insalubrité que je viens de signaler; c'est pourquoi j'ai l'honneur de soumettre à votre approbation éclairée les mesures suivantes :
1° Supprimer l'hôpital turc (proposition faite dans mon rapport au général en chef), et éloigner du fond de la baie les tentes du bataillon ;
2° Empêcher les nouveaux établissements de colons sur la rive même, et les pousser sur la hauteur voisine ;
3° Faire exercer la plus active surveillance pour l'enlèvement rapide, et le transport au loin , des immondices de tout genre.
Enfin , je crois utile de créer à Kamiesch une commission sérieuse d'hygiène, composée du commandant de la plage, du commandant de la gendarmerie, de l'officier chef du génie, du sous-intendant militaire et des officiers de santé en chef de l'ambulance. Cette commission s'occuperait de tout ce qui concerne et intéresse la santé publique, et prendrait les mesures qui lui paraîtraient les plus efficaces pour atténuer l'influence des causes morbides actuellement existantes dans cette localité, ou qui pourraient se manifester dans F avenir.
Je suis, etc.
Le médecin en chef de l'armée, Signé Scrive.
Monsieur ^intendant,
J'ai l'honneur de vous dire que, le jour de ma visite à l'ambulance de Kamiesch, j'ai trouvé deux médecins de cet établissement atteints d'infection typhique : l'un, M. Moreau, ne présente que des symptômes peu inquiétants, et j'espère que l'éloignement de la Crimée suffira pour obtenir sa guérison; quant à l'autre, M. Dumont, son état est très grave et me donne de plus sérieuses inquiétudes ; il est nécessaire qu'il soit évacué dans le plus bref délai.
En parcourant les salles de malades, j'ai rencontré quelques exemples de typhus à forme atténuée, mais bien caractérisés. J'insiste , en raison de la manifestation de ces phénomènes typhiques, sur l'exécution rigoureuse des mesures générales établies dans la circulaire du 17 mars, et des prescriptions spéciales indiquées dans ma lettre du 28 février dernier. Je pense que la commission, d'hygiène , dont j'ai demandé la création, devrait s'occuper activement de la destruction des causes d'insalubrité qui, si l'on n'y prend garde, feront des baies de Kamiesch et de Casaeh un foyer pestilentiel. L'ambulance devra être surtout l'objet d'une attention toute particulière : il existe dans son voisinage un cimetière turc qui a besoin d'être désinfecté par le sulfate de fer et par la combustion; les baraques ne sont pas assez aérées; il est indispensable d'y établir des ventilateurs permanents. Je suis, etc.
Au quartier général, le 26 avril 1855.
Le médecin en chef, Signé Scrive.
Demande de récompenses pour le personnel, à M. l'intendant général, en date du 27 février.
Monsieur l'intendant,
Pendant la rude et pénible période d'hiver que nous venons de traverser, les officiers de santé des ambulances ont fait preuve d'un zèle et d'un dévouement au-dessus de tout éloge ; les fatigues de tout genre et les nombreuses privations qu'ils ont éprouvées ne les ont jamais empêchés d'être toujours à la hauteur de leur grande mission. Si j'avais à signaler à votre bienveillance tous ceux qui me paraissent dignes de récompenses, j'aurais à citer les noms de tous nos dignes médecins de Crimée; mais quelques-uns, en rendant des services hors ligne ont, malgré leur énergique constitution, plié sous le terrible poids de la tâche surhumaine qui leur était imposée , et ils ont contracté de cruelles maladies en se dévouant avec la plus entière abnégation au soulagement des malades et des blessés de notre armée. C'est sur ces médecins , plus sérieusement éprouvés, que je vous prie de fixer votre bienveillant intérêt ; c'est pour eux que je vous prie de demander à Paulorité quelques récompenses destinées à témoigner de la grandeur de leur dévouement. Je joins a ma demande, que je considère comme un devoir de conscience, la liste des officiers de santé qui me paraissent dignes de propositions spéciales pour faits de guerre Ce sont :
MM. Colmant, médecin-major de lre classe, chef de service à l'ambulance de la lre division, qui, au contact des malades, ou en leur prodiguant- ses soins avec un zèle ardent, a contracté un typhus grave ;
Marmy, médecin-major de 1M classe, chef du service de l'ambulance du grand quartier général qui, sous nos yeux, a multiplié avec une activité incroyable ses soins auprès des blessés du siège depuis le début de la campagne, et a contracté, à la suite de fatigues exagérées, une fièvre rémittente j>rave, pour laquelle j'ai dû le forcer à se laisser diriger sur Conslantinople.
Ces deux chefs de service méritent également d'être proposés pour le grade de médecin principal, qu'ils ont gagné à tous égards. Je demande la décoration de chevalier de la Légion d'honneur pour MM. Roger, pharmacien aidemajor de 1*° classe , et Ving , médecin aide-major de 2e classe, qui, après s'être distingués constamment dans leurs services spéciaux depuis le débarquement sur le sol de Crimée, ont contracté, par suite de leur pénible service, des maladies graves qui ont mis leurs jours en danger. Je suis, etc.
'Le médecin en chef de l'armée, Signé Scrive.
Demande à M. l'intendant général de récompenses turques en faveur de deux officiers de santé français.
J'ai l'honneur de vous rappeler que les jeunes médecins aides-majors Barthet, de l'artillerie, et Senaux (1) des ambulances, ont été atteints de typhus contracté, en donnant leurs soins, par ordre, aux malades turcs. Je vous prie de demander, en reconnaissance de leur beau dévouement,
(1) Senaux a succombé depuis.
486 TROISIÈME PÉRIODB.
au gouvernement turc la croix du Medjidié, qu'ils me paraissent avoir méritée.
J'ai l'honneur, etc.
En date du 28 février 1855.
Le médecin en chef, Signé Scrive.
Ordre général.
L'ennemi vient de subir un nouvel échec. Le 17 au matin, il a attaqué Eupatoria avec 25,000 hommes d'infanterie, 80 pièces de canon et 4,000 chevaux, Ce corps, formé de toutes les réserves qui ont pu être réunies à Pérécop et dans la Crimée, a été vigoureusement repoussé par les troupes ottomanes de l'armée du Danube, aux ordres du général en chef Omer-Pacha. A la deuxième tentative d'assaut, une colonne turque sortant de la place a résolument chargé les assaillants à la baïonnette et les a rejetés au loin. Enfin, après quatre heures d'efforts infructueux, l'ennemi a battu en retraite avec une perte considérable. . .
Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 21 février 1855.
Le général en chef, Signé Canrobert.
Ordre général du 27 février 4 855.
Soldats.
Dans le combat livré aux Russes pendant la nuit du 25 au 24 décembre par des troupes du 2* corps, le but que nous nous proposions a été atteint, et nos armes ont reçu un nouvel éclat, qu'elles doivent pour la plus grande part aux officiers, sous-officiers et soldats du 2e régiment de zouaves, si vaillamment conduits par leur digne chef, le colonel Clerc, et les commandants de bataillon Lacretelle et Darbois. lie général de Monnet, qui conduisait en personne, sous l'énergique direction du général de division Mayran, l'attaque contre les Russes, a pénétré le premier dans leurs retranchements, où, malgré quatre blessures reçues, il n'a cessé de donner à tous l'exemple d'un brillant courage. Le commandant Mermier, du A' régiment de marine; le lieutenant d'artillerie de la Fosse, le capitaine du génie Valesque, suivaient de près le général.
Le général de division Bosquet, commandant le 2e corps, avait préparé l'opération -et en avait la haute direction. .
Le général en chef, Signé Canrobert.
Ordre général.
Afin de maintenir dans un état prospère la santé générale de l'armée, au milieu des conditions différentes résul-
tant de la fin de l'hiver et de l'approche d'une saison nouvelle, le général en chef met à l'ordre du jour les mesures suivantes indiquées par le médecin en chef de l'armée, comme réunissant toutes les précautions d'acclimatation et d'hygiène propres à atteindre le but proposé :
1° Les tentes devront être déplacées successivement et établies sur un sol nouveau, qui ne doit être que nivelé et non creusé; on comblera les sillons des anciennes tentes, en ayant le soin de ne remuer chaque jour qu'une moyenne quantité de terre.
2° L'habitation des huttes et des taupinières sera complètement interdite; la température du printemps dans ces contrées permet l'usage de la tente, qui offre les meilleures conditions de salubrité ; mais il est indispensable de l'aérer convenablement, d'entretenir la plus grande propreté sur le sol qu'elle couvre et d'en éloigner l'humidité.
3° Tous les jours, les immondices de chaque camp seront réunis et brûlés le soir à une certaine distance des tentes, et sous lèvent.
4° On exercera une grande surveillance sur les fosses d'aisances, et on les renouvellera fréquemment si la nature du sol empêche de les creuser profondément.
5° Les animaux morts seront enterrés aussi profondément que possible. Si la nature du terrain s'oppose à l'exécution de cette prescription, on prendra le soin de placer sur l'animal une couche de chaux d'un décimètre au moins d'épaisseur; la chaux agit dans ce cas en absorbant les liquides et en empêchant la décomposition; pour produire son effet, elle doit être en contact immédiat avec l'animal; on l'emploierait inefficacement en la semant sur la terre des fosses comblées.
6° On s'efforcera de distribuer aux troupes de la viande
fraîche, le plus souvent possible; on mettra en usage avec grand avantage les conserves de légumes Chollet, que l'administration a demandées; mais, en attendant, le soldat sera excité à aller à la recherche du pissenlit et à raccommoder en salade. Ce végétal frais, si répandu en €rimée, nous a déjà rendu d'immenses services en contribuant à modifier la constitution des scorbutiques, dont le nombre, sous son influence, diminue tous les jours.
Tel est l'ensemble des moyens faciles à mettre à exécution et qui paraissent propres à prévenir toute invasion de maladies graves et épidémiques. Si on ajoute la sollicitude des médecins des corps, tenue constamment en éveil pour saisir les moindres causés morbides qui se manifestent et les signaler à l'autorité, Ton aura toutes les garanties désirables du bon état sanitaire de l'armée.
MM. les officiers généraux et les chefs de corps devront donc veiller, avec tout le soin que comporte le but du présent ordre, à l'exécution ponctuelle des prescriptions qu'il contient.
Devant Sébastopol, le 17 mars 1855.
Le général en chef, Signé Canrobekt.
frÊCE JUSTIFICATIVE N° 26.
Circulaire à MM. les médecins chefs du service des ambulances et des corps de troupes de F armée d'Orient.
Dans le but de donner une direction d'ensemble à l'exécution des mesures journalières indiquées pour l'assainissement des camps, le général en chef, dans son ordre du jour du 17 mars 1855, a prescrit au médecin en chef de l'armée
d'adresser aux médecins, chefs de service des ambulances et des corps de troupe, une circulaire destinée à les diriger dans l'application des moyens hygiéniques les plus efficaces pour obtenir le résultat désiré.
En conséquence de cette prescription, je vous engage à provoquer et à faire mettre en pratique les mesures suivantes :
1° Vous signalerez à l'autorité, par des rapports officieux, les foyers d'infection que vous observerez dans le voisinage des établissements hospitaliers ou campements dont vous avez la direction médicale. Vous provoquerez la destruction de ces foyers, soit par la combustion, soit par la désinfection au moyen du sulfate de fer, si la combustion n'est pas possible. Le sulfate de fer doit être dissous dans quinze fois son poids d'eau; trois litres de cette solution paraissent suffisants pour désinfecter un mètre de terrain. Il doit être employé pour les amas d'immondices, les matières fécales, les sépultures imparfaites, etc.
2° Vous veillerez à ce que les règles hygiéniques des campements et baraquements soient observées, autant que les circonstances le permettront.
Les baraques envoyées de France et mises à la disposition des ambulances et infirmeries ne réunissent pas les conditions de salubrité suffisantes pour des malades si l'on se contentait, comme moyen d'aération, de la double porte et de la double fenêtre qui y existent ; il rpe paraît indispensable d'y ajouter deux auvents de 20 centimètres carrés, établis au-dessus de chaque porte, et de six chatières de mêmes dimensions, percées au ras du sol, espacées régulièrement sur les faces latérales de la baraque ; les chatières doivent s'ouvrir et se fermer à volonté. J'invite les chefs du service médical à insister vivement pour faire opérer
ces modifications aux baraques destinées à leurs malades, et surtout à leurs blessés.
3° Les inhumations seront l'objet d'une attention toute particulière de la part des officiers de santé. Les cadavres devront être recouverts d'un mètre de terre. Si la nature du sol empêche de creuser les fosses à la profondeur voulue, on placera sur les cadavres une couche de chaux vive. Cette précaution est encore impérieuse dans les conditions de terrain trop sec ou trop humide.
Les produits des abattoirs et des voiries devront être soumis aux mêmes règles.
4° La désinfection des tentes ou baraques habitées pourra s'opérer au moyen d'une solution de chlorure de chaux, employée de la façon suivante : On met une partie de chlorure de chaux et douze parties d'eau dans un vase de terre ou de bois ; on remue et on laisse reposeppendant quelques instants; la liqueur claire retient le chlorure de chaux en dissolution ; l'excès de chaux inutile se dépose ; on répand cette liqueur claire sur le sol; la valeur d'un verre suffit pour une tente-, deux ou trois pour une baraque. Cette opération se fait le matin pour ne pas gêner les hommes dans leur sommeil par l'exhalation du chlore. Si l'abri, tente ou baraque, écurie, etc., n'est pas habité, après avoir arrosé de chlore on ferme et on attend douze ou vingtquatre heures pour ouvrir et aérer. Chaque huit jours, la désinfection, par ce moyen, des tentes et des baraques d'ambulance, est nécessaire. Les baquets servant de latrines dans les ambulances seront garnis, avant leur emploi, d'un litre de solution de sulfate dé fer (70 grammes de sel) ; cette dose suffit, l'expérience l'a démontré, pour annihiler l'influence des matières fécales qu'on y accumule pendant vingt-quatre heures.
5° De nombreuses fosses, à peine couvertes et renfermant des cadavres, existent sur le sol occupé par les troupes, et peuvent répandre des émanations délétères; il est essentiel de prévenir cette influence dangereuse, et il paraît facile d'y arriver par la série des moyens conseillés par M. Dumas, de l'Institut, doit la haute science s'est mise généreusement à la disposition de l'armée de Crimée.
A. Désinfecter d'abord par la solution de sulfate de fer.
Figure 1.
B. Cerner le sol infecté par une fosse d'un mètre de profondeur. Ce fossé sera destiné à donner issue aux eaux , en en réglant les pentes, aGn d'assurer un libre écoulement, et principalement à ouvrir à l'air un libre accès dans le sol. Cet air, entrant par les orifices que la tranchée lui offre,
Figure 2.
viendra remplacer dans le terrain les gaz délétères. En présence de la terre, qui agit comme corps poreux, il déter-
mine la combustion lente, c'est-à-dire la destruction des miasmes.
C. En disposant sur le terrain des matières combustibles (huile, bitume, résine, goudron, etc.), et en y mettant le feu , les gaz cachés dans le sol, dit M. Dumas, seront appelés ainsi au dehors, et brûleront au passage. 11 ajoute encore : ■ En plaçant, au centre des terrains à désinfecter, une ou plusieurs cheminées d'appel ayant la disposition suivante : on se servirait d'une barrique vide, on la remplirait
de pierres ou de nattes entremêlées de houille ou de broussailles sèches; on ferait autour de la barrique un amas de terres, d'herbes sèches, ou de menue houille, on couvrirait la barrique avec une large pierre sur trois dés ; après avoir mis le feu dedans et dehors nu combustible, la combustion et le tirage qu'elle produirait dureraient assez pour opérer une désinfection radicale. »
Vous aurez, messieurs, à juger de l'opportunité de l'application de ces prescriptions importantes, dans les conditions particulières de campement où vous êtes placés, et vous me rendrez compte des mesures que votre initiative aura suggérées à l'autorité locale, ctdontvousaurez obtenu l'exécution, par l'intermédiaire du médecin en chef de votre
i90 TROISIÈME PÉRIODE.
corps. La santé de l'armée y est vivement intéressée, et je suis persuadé que vous déploierez dans cette circonstance tout le zèle et l'activité dont vous avez si souvent donné des preuves.
Le médecin en chef de l'armée, Signé ScitiVB.
Pour copie conforme,
L'intendant général, Signé Blànchot.
Circulaire au sujet des prescriptions à exécuter dans le service chirurgical de l'ambulance de tranchée du Clocheton, en raison de l'augmentation quotidienne du chiffre des blessés qui y sont ame?iés.
Afin de régulariser l'administration des premiers secours, il est indispensable de prendre les mesures d'ordre suivantes, qui me semblent propres à éviter toute confusion, si nuisible au service, dans les conditions d'encombrement de l'ambulance de tranchée par de nombreux blessés.
Lorsque les blessés arriveront. de la tranchée-, ils seront dirigés immédiatement, par l'officier d'administration de garde, dans les tentes, et ce dernier aura le soin de- les y placer, en suivant l'ordre ascendant des numéros des tentes 1, 2, 3, 4, etc., au fur et à mesure de leur complète occupation par les blessés, et pour chaque tente la même direction, suivant le placement successif de droite à gauche de l'ouverture de la tente. Un ou plusieurs médecins passeront une rapide visite des blessés, et feront transporter dans deux
PIÈCES JUSTIFICATIVES. iÔl
tentes spéciales disposées à cet effet les hommes dont les plaies paraîtront, à première vue, nécessiter une grande opération. Les pansements simples, ou ceux qui n'exigeront qu'une petite opération rapide, seront exécutés, en suivant Tordre d'arrivée des blessés. Chaque blessé, avant son pansement, sera transporté des tentes d'attente sur les lits de camp de la baraque et, à là suite de son pansement, sera placé sur une litière ou porté vers un cacolet , si toutefois son transport peut s'effectuer immédiatement; dans le cas contraire, les blessés conduits dans le hangar de la maison y attendront leur départ, décidé seulement par le médecin.
A moins qu'il ne soit facile de faire marcher simultanément les pansements et les grandes opérations, il vaudra mieux débarrasser d'abord l'ambulance des blessures légères, dont le pansement exige très peu de temps, et faire cesser ainsi l'encombrement ; les amputations seront alors plus tard pratiquées avec toute tranquillité, et en y mettant le temps qu'elles comportent pour être bien faites.
Les médecins chefs de ce service, qui jugeront de l'opportunité de modifier ces règles générales dans les cas d'hémorrhagie ou d'autres accidents graves, établiront pour ces cas exceptionnels un tour d'urgence. Il en sera de même pour les officiers blessés, pour lesquels, si c'est possible, une tente particulière sera réservée.
En habituant le personnel des infirmiers à ces manœuvres que nous prescrivons, et qui ne doivent comporter que de très rares exceptions, on obtiendra une exécution non-seulement plus rapide, mais encore plus précise, dont la responsabilité incombera à chacun ; le travail étant bien réglé, chacun tiendra à accomplir rigoureusement sa tâche.
Dans les circonstances ordinaires , la répartition suivante des infirmiers, dont le nombre sera augmenté dans
la proportion nécessaire du chiffre des blessés, me parait convenable : un infirmier planton pour diriger et placer les blessés à leur arrivée ; huit infirmiers , dont un du grade de sergent , pour transports intérieurs et soins dans l'ambulance ; sept infirmiers réservés aux médecins pour les opérations et pansements ; quatre enfin en réserve, employés aux accessoires du service : total, vingt.
Le médecin en chef de l'armée, Signé Scrive.
A monsieur le général en chef de l'armée d'Orient*
Mon général ,
Conformément à votre invitation, j'ai visité les campements de la division turque, situés au col de Balaklava.
Les conditions générales des campements sont convenables ; l'espacement et la situation des tentes ne laissent rien à désirer ; les fosses sont éloignées suffisamment et tenues très proprement. Ce qui n'est pas suffisamment pratiqué, c'est l'aération des tentes ; une seule ouverture d'entrée, sans que le pourtour de la tente soit relevé pendant le jour, ne saurait laisser pénétrer dans l'intérieur la quantité d'air nécessaire à l'assainissement journalier.
J'ai examiné scrupuleusement tous les malades, que je me suis fait présenter, au nombre de deux cents;, j'ai trouvé des dysentériques et des scorbutiques, quelques. anémiques et quelques typhiques à forme atténuée; c'est, avec une in* tensité plus grande, la physionomiç que présentent nos soldats malades. Il n'y a donc ^rien de sérieux , rien qui
puisse donner de l'inquiétude pour le présent et peur l'avenir: Cependant il serait avantageux que le médecin chef desTurcs s'entendit avec moi, pour que les mesures d'assainissefnentcompletappliquées aux camps français soient étendues aux camps turcs. Je voudrais encore que Tes' hommes atteints d'affections, même légères, ne fussent pas conserves au milieu de leurs camarades valides : il faudrait les in staller dans une infirmerie régimentaire, facile à organiser. J'ai fait prier le médecin turc, qui élail absent pendant mon exploration, de venir conférer à ce sujet avec moi. Je vous tiendrai au courant de cette conférence. Je suis, etc.
Ce 6 avril 1855.
pièce justificative n° 20.
Note, en date au 10 mai, sur le choléra^ à M. l'intendant
, général de l armée.
Hier, 9 mai, un rapport dé M. Fleschhut, médecin en chef de l'ambulance de la division de réserve, m'annonce qu*il existe dans son service vingt et un cas de choléra.
J'ai reçu du médecin en chef du 2e corps, M. Secôurgeon, un rapport demandé d'urgence par le général commandant en chef de ce corps et qui constate onze autres cas (2* division, deux cas ; 3*, sept; â6, deux).
Je me suis transporté sur les lieux aujourd'hui même, et j'ai pu constater que : 1° il y a quelques cas foudroyants, mais heureusement rares ; 2° en général f la maladie pré-
194 TJtOISIBM* FÉRIQDS»
-sente des formes atténuées ; In mortalité ne dépasse pas la proportion d'un quartdes malades, si Ton ne tiçnt pas compte -des cas légers qui font succomber le* hommes déjjà épuisés par une autre maladie. Ce sont surtout les régiments récemment venus en Grimée (division de réserve) qui sont Affectés, et principalement parmi eux le 40e de ligne, arrivé de France» En résumé , cette recrudescence cholérique a /beaucoup d'analogie avec celles dont nous avons été témoins : depuis notre arrivée en Crimée, et j'espère que, loin de . s'étendre » elle s'atténuera en peu de jours comme il eu a été des autres. . .
Du reste, des mesures énergiques sont prises pour éloigner l'influence morbide, autant que les conditions de la guerre le permettent. Dans les corps, on va diminuer le nombre des hommes de chaque tente; on espacera davantage les tentes ; on détruira par les moyens indiqués les foyers d'infection de tout genre qui peuvent exister au voisinage des campements du deuxième corps; une aération des intérieurs', aussi constante que possible , sera effectuée pendant le jour -, les médecins seront promptement ** avertis des prodromes diarrhékjues qui viendraient A se déwlopper chez les soldats, afin de les enrayer par la médication habituelle. D'autre part, dans les ambulances, les hommes atteints de choléra seront placés, d'après .mes recommandations, dans des tentes séparées, quatre, six ou huit, au maximum, dans chaque lente» Deux infirmiers qui se partageront la garde dte nuit , seront attachés au service particulier de chaque tente de cholériques.
Le médecin en chef, Signé Scrivb.
Ordre général.
Soldats,,
Le général Pélissier, commandant le premier corps, prend, i dater de ce jour, le commandement en chef de Farinée d'Orient.
L'Empereur, en mettant à votre tête un général habitué aux grands commandements, vieilli dans la guerre et dans les camps, a -voulu vous donner une nouvelle preuve de sa sollicitude; et préparer encore davantage les succès qu'attend sous peu, croyez-le bien, votre énergique persévérance.
En descendant de la position élevée où les circonstances et la volonté du souverain m'avaient placé, et où vous m'avez soutenu, au milieu des plus rudes épreuves, par vos Vertus guerrières et le dévouement confiant dont vous n'avez cessé de th'honorer, je ne me sépare pas de vous. Le bonheur de partager de plus près vos glorieuses fatigues, vos nobles travaux, m'a été accordé, et c'est encore ensemble que sous l'habile et ferme direction du nouveau général en chef nous continuerons à combattre pour la France et pour l'Empereur.
Aa gftnd quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 1655.
Le général en chef, Signé Canrobert.
piftCtt Justificative n* 51.
Ordre général. :
Soldats* Notre ancien général en chef vous a fait connaître la vo«
lontc de l'Empereur, qui, sur sa demande, m'a placé à la tôle de l'armée d'Orient. En recevant de l'Empereur le commandement de celle armée, exercé si longtemps par de si nobles mains, je suis certain d'être l'interprète de tous, en proclamant que le général Canrobert emporte tous nos regrets et toute notre reconnaissance. Aucun de vous, soldais, ne saurait oublier ce que nous devons a son grand cœur; aux brillants souvenirs de l'Aima et d'Inkermann , il a ajouté le mérite, plus g^and encore peut-être, d'avoir conservé à notre souverain et à noire pays, et dans une formidable campagne d'hiver, une dessus belles armées- qu'ait eues la France. C'est à lui qqe vous devez d'être en mesure d'engager la lutte et de triompher, et si, comfne j'en suis certain , le succès couronne nos efforts, vous saurez mêler son nom à nos cris de victoire.
Il a voulu rester dans vos rangs, et bien qu'il pût prendre un commandement plus élevé, il n'a voulu qu'une chose: se remettre à la lête de sa vieille division ; j'ai déféré aux instances et aux inflexibles désirs de celui qui était naguère notre chef, et qui sera toujours mon ami.
Soldats, ma confiance en. vous est entière. Après tant d'épreuves, après tant d'efforts énergiques, rien ne saurait étonner voire courage* Vous savez tous ce qu'attendent de vous l'Empereur et la. pairie ! Soyrz ce que vous avez été jusqu'ici , et grâce à votre énergie, au concours de nos intrépides alliés, des braves marins de nos escadres, et avec l'aide de Dieu nous vaincrons.
Au grand. quartier général, devant Sébastopol, Je f 9 mai Î855.
Le général en chef, Signé A. Péussier.
ÉPARTITION DU PERSONNEL MÉDICAL DE CRIMÉE DANS LES AMBU- LANCES, EN DATE DU 10 MAI 1855.
Grand quartier général.
MM. Scriyé , médecin en chef de l'armée. Jeannel, pharmacie» en chef de l'armée»
Qcesnot, médecin-major de '21* classe.
Petitgand, médecin aide-major de 1" classe. Cohade, pharmacien aide-major de 2e classe.
Ambulance du grand quartier général.
MM. Gerrier, médecin-major de 2* classe. De Finance, id.
Cordier, id. .
Girard» id.
Leroy, id.
Maucbe, médecin aide-major de t" classe. VéziEN, médecin aide-major de 2* classe. PeignA, id,
Lapomarede, id.
Lasnikr, chirurgien sous-aide»
Casteran, id.
Krgg, id.
Bateau, pharmacien aide-major de 1" classe. Roger, id.
Ambulance de Kamiesch.
MM. Mestre, médecin principal de 2* classe. Mouchet, médecin-major de 2e classe.
Hémard, médecin aide-major de 1" classe. Carion, médecin aide major de 29 classe. Combes, id.
Domont, id.
Cassaigne, pharmacien-major de 2* classe.
Détachés de la réserve.
MM. Labodrdette, médecin aide-major de 1" classe, au génie. Riooblant, médecin aide-major de 2e classe, au 3* zouaves.
198 TMfsiftns
Ambulance de la division de réserve.
MM. Coctt, médecin-major de i1* classe.
«Fleschhct, inédedn-uajor de 2* Milliot. médecin aide-major de 1" Tedeschi, tdL
Bekcegol, médecin aide-major de S9 Buxaid, ia\
Daktigaco* ia\
Bjgal, tdL
Ie* Corp* d'armée, — Quorfirr génêrmL M. Mixàpikt, médecin principal de 1" daant, chef dn service.
Jjn&tf/ance de /a 1" rfirùibn,
MM. Gctcrr. médecin major de 2" Yesjcs» médecin aide-major de i"* Tassaej», médecin imV major dt 2* Rocdcx, ùi.
CocTCiica, idm
Chigjos , chirurgien soni
Ambulance de la 2* division.
MM. IXuncorw, médec
in major dél-
Dcsal* médecin aide-anjor de iM
CAXFAK0O5,
ai.
Baisf,
tdL
YlSJSAT,
iè\
Amtmlame de la. & dmêàgm*
MM. BLAaniAAnr, médical mnjaedeî*
Lefètbi, médecin aide-major de l" danse. Aciftias, médecin aide-major de 2* dame.
Ambulance de la V otfcùàdn.
MOL Bdcmd* médrrin mijor de 1M
kl
PIÈCES JUSTIFICATIVES. iW
JMMr ViRLBT, mé4ecin aide-mqjor de 2* classe. Lassos, chirurgien sous-aide.
Lardt, médecin aide-major de 2* classé.
2* Corps d'armée. — Quartier génital.
MM. Sscôurgbon, médecin principal de 1" classe, chef du service. Imbkht, médecin aktef- major de 2* claèsé.
. Ambulance de la i" division.
MM. Colmant, médecm-major dé lr* classe.
Waghe*t$, médecin aide-major de 1" classe. Billok, médecin aide-major de 2* classe. Nûzillat, * id.
RlDftEAtT, M.
Martres, id.
Ambulance de la 2e division.
MM. Félix, médecin-major de lr* classe.
Moulinier, médecin-major de 2* classe.
GiLLiff, médecin aide-major de 2* 'classe. Lapeyre, ici,
Rodstans, id.
Carpentier, chirurgien sous-aide.
Ambulance de la & division.
MM. PÉRiEfi, médecin-major de lr* classe. Bbault, médecin aide-major de 1" classe. Mercier, icU
Lafargue, id.
Mignot, id.
ROBELAIN, t id.
Ambulance de la k* division.
MM. Bodrgdillon, médecin-major de 1" clause. Codderc, afdé-itiajor de lr* classe.
Gdighe, médedn àlde-inajor de 2f classe. Deldre, ià\ •
Alezais, id.
LISTE DES MÉDECINS DÉCÈDES PENDANT CETTE PÉRIODE ET PAR SUITE DE MALADIES ÉP1DEMIQUKS CONTRACTÉES* DANS LRUfc SEJ&VICE.
MM. Michel, méd. -major 2* classe, du 7* léger, 23 sept. 1854, choléra. Bailly, méd. aidé-major 2* cl., ambtfl., 27 sept. 185û, id. Beaucamps, méd.-major 2' «1., 7e de ligne, 7nov. 4854. id. Fresnead, pbarm, major 2* cl., amb., 1er déc 1854, dysenterie. Verneau, chirnrg. sous-aide, a m oui., 27 février 1855, typhus. Fouc \ult, mM. aide-major, aitfbul., 23 février 1835, id. Seivai x, médecia aide-major, arab.d., lptmar& 1855, id. Anciwlle, médecin-major,, amlml., 4 mars 1855* id.
Fratim, médecin-major, ambulance, 10 mars 1855, id.
BIamelkt, mrd.-major, 7* bat. de chass., 18 maj 1 VÔ5, cho'éra. Barre, médecin aide-major de 1" classe, 20 mai. 1855, typhus.
RÉPART1TK >N DU PERSONNEL MÉDICAL DU 3* COR PS OU CORPS DE RÉSERVI, ARRIVÉ COMPLÈTEMENT EN CRIMÉE A LA FIN DE MAI 1655.
Quartier général.
M* Méry, médecin principal de ?• classe, médecin en chef du 3* corps.
Ambulance de la garde impériale*
MM. Ledrbt, médecin-major de lr* classe. Armand, médecin aide-major de 1* classé* Lespieau, médecin aide-major dé 2* classe. Costa, id»
Fristo, chirurgien sous-aide*
Ambulance d&'la 1" division»
MM. Souville, médecia ai4e-major de 1" classe. • Dulac, id.
Gindre, médecin aide-major de 2e classe.
Ambulance de Id Y division.
MM. Bcrlcreaux, médecin-major de %* classe. . Savaete, médecin aide:Hwjt)r de<|" classe. Bonnet, médecin aide-major de 2* classe*
Sommaire. — Prise de Yénikalé et de Kertch. — : Occupation de ces villes et de la mer d*Azow. — Combats du siège, des 22 et 23 mai. — Occupation de la rive gauche de la Tchernaïa. — Situation guerrière et médicale à la fia de mai. — Mesures d'ordre prises aux ambulances de tranchée , à Cause de la pliis grande activité du siège. — Succès, sur les Russes, d'un escadron du 6* dragons. — Le 6 juin , ouvert* re du feu. — Attaque et prise du mamelon Vert et des ouvrages Blancs. — Le 13 juin, prise d'Anapa. — » Recrudescence intense du choléra et du scorbut. — 18 juin, attaque infructueuse de Malakoff. — Aperçu médical pendant le mois; — Le 28 , mort du maréchal Raglan. — Visite générale des campements. par le médecin en chef* — Situation sanitaire du moment, — Bataille et victoire de Tractir. — Secours donné par les médecins de marine. — Explosion cf une poudrière au mamelcn Vert. — Choléra et scorbut encore nombreux. — Attaque et prise de Malakoff. -*- Échec des attaques simultanées des Redans et du bastion Central— Visite de la ville et mesures d'hygiène. — Remarques sur l'insuffisance du personnel médical. — Le i9v Corps dans la vallée de Baïdaf» — Succès de la cavalerie d'Eupatofia. — Arrivée de M. l'inspecteur Baudens en Crimée. — Explosion des poudrières anglaise et française.* — Demande d'hospitalisation pour 7,000 pîaces en Crimée. — Arrivée d'une division. — Départ de la garde impériale et du 5* régiment* «— État sanitaire de novembre.
A celte époque, nos opérations militaires prennent un essor plus grand que jamais ; un corps de réserve, corn* posé de la garde impériale et de deux divisions d'infanterie, avak augmenté l'effectif de l'année. Le 22 mai, une expédition maritime anglo-française part de nouveau pour aller attaquer Kertch et Yénikalé , et s empare de ces deux villes par surprise. L'entrée de. la mer d'Azow est ouverte, à nos flottes, et l'ennemi se trouve privé d'une de ses deux grandes lignes d'approvisionnement. Afin de nous empêcher de profiter de leurs batteries, de
leurs magasins et de leurs bateaux, tes Russes les ont incendiés en se retirant. Un des médecins allemands au service de l'ennemi fut fait prisonnier dans cette brillante affaire et fut accueilli fraternellement par les médecins français, qui lui accordèrent chez eux une généreuse hospitalité.
Devant Sébàstopol, les combats de nuit des 22 et 23 mai nous mettent en possession d'un ouvrage avancé, d'un développement considérable, et défendu par dé nombreux bataillons russes. Les pertes de l'ennemi ont été quadruples des nôtres et ont atteint pour lui, dans ce double combat, les proportions d'une bataille perdue: Le chiffre dç nos blessés, qui s'est élevé à 2,000 et celui des morts à 700, n'a pas rendu facile l'exécution du service médical à l'ambulance de tranchée; aussi le personnel de santé a dû multiplier ses efforts et rivaliser de zèle et d'activité, sous la direction de ses chefs , pour terminer en moins de trente-six heures cette sanglante besogne j j'ai eu surtout à me louer, dans cette circonstance, du médecin -major Blanvillain, qui reçut la croix de chevalier delà Légion d'honneur comme récompense de ses bons services.
Les voltigeurs des 1er et 2« régiments de la garde impériale* qui avaient combattu avec éclat dans ces luttes nocturnes, ont éprouvé de Nombreuses et regrettables pertes : les commandants (TAnthés et Boûlaligny ont succombé aux suites de leurs graves blessures. Un de nos aides-majors du 46? de ligne, le docteur Petitbon, fut, dans cette attaque,* jeté violemment par terre et contusionné fortement par un boulet; le docteur Caumont, des voltigeurs* reçut aussi tin éclat d'obus qui
DU 20 MAI 1855 AU lfr DÉCEMBRE 1855. 208
le contusionna ; ces deux blessures portent à cinq le total des médecins blessés depuis le début du siège ; les ttoîs autres ont été : MM. Gaullet, médecin- major du 2e zouaves, commotionné par le choc d'un sac à terre -tancé par un boulet; Je docteur Arçelin , frappé d'un éclat d'obus dans le dos (1) ; le docteur Quesnoy, atteint à la jambe par un fragment d'obus à Inkermann,
En date du 25 mai, deux divisions françaises aux ordres du général Canrobert, la cavalerie des généraux Morris et d'Àllonville , l'armée ottomane aux ordres de Son Altesse Orner-Pacha, et enfin l'armée sarde sous le commandement du général en chef de la Marmora , se sont établies sur la Tchernaïa, menaçant les lignes de l'armée russe, après l'avoir délogée de ses postes de la rive droite et forcé à la retraite l'avant-garde de quatre bataillons qu'elle avait àTschorgouna. LesPiéinontais prirent la droite et notre infanterieia gauche, sur les monts Fédouchine, ayant la oavalerie en arrière,* dans la plaine deBateklava.
Le mois de mai se termina dans ces conditions généralement satisfaisantes, au point de vue des opérations militaires. La situation sanitaire de l'armée était aussi très favorable et n'inspirait aucune inquiétude ni pour le présent ni pour l'avenir. Ce qui surtout contribuait puissamment à produire ce dernier résultat, c'était la sollicitude constante du commandement qui, si loîrt de la mère patrie et dans un pays sans ressources, ne cessait de rechercher les moyens de ^ satisfaire aux nécessités les plus pressantes de la troupe. Les exemples de nostalgie,
(1) Ce médecin-major a ssçcombé plus tard aux suites de sa bléstiirc»
étaient rares* et le moral des hommes était au diapason le plus élevé, même devant les effrayantes difficultés d'une situation unique en son genre.
La récapitulation des blessés et malades a été, en mai :
Effectif de Tannée (mai 1855}, 107,760 hommes.
Entrés ÎVerWt
à 1 bôj.itL k I1iô| il«L
Blessés par le feu 2888 333
Cholériques • • . • • 499 180
Scorbutiques. 189 2
Typliiques . . . 10 à
Blessés ordinaires, fiévreux, vénériens,
galeux. . 3764 656
Sortis guéris • . . . 1724 h.
Évacués sur Constantinople. 4303
Les travaux du siège étant poussés avec une extrême actiyité et fournissant chaque jour un grand nombre de blessés, je prescrivis,, dans le but d'empêcher le désordre et l'encombrement aux ambulances de tranchée de la droite, des mesures propres à assurer, dans toute éventualité, un service médical rapide et régulier. (Pièce justificative ji° i . )
Le 2 juin, le jeune docteur Couzier succombe au typhus dans l'ambulance de la &* division du 2° corps.
Dans la nuit du 5 au 6 juin, un escadron du G* dragons, commandé par le capitaine de Symony, surprend les postes ennemis et les disperse dans la plaine de la Tchernaïa.
Le 6 juin, à trois heures de l'après-midi, le feu de toutes les batteries anglaises et françaises s'ouvre sur
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toute la ligne : c'est le prélude de l'attaque du mamelon Vert et des ouvrages Blancs ; la canonnade dure toute la journée et toute la nuit du 6 au 7 ; à six heures du matin, le 7, le signal de* l'attaque est donné^par l'explosion de deux fusées, et aussitôt nos colonnes se précipitent en avant dès places d'aFmes et des boyaux de tranchée, où elles avaient été réunies; atteignent les redoutés au milieu d'une grêle de projectiles lancés par les canons de l'ennemi, et, après escalade, les enlèvent à la baïonnette avec un tel entrain et une telle rapidité , que moins d'une demi-heure avait suffi pour obtenir ce beau succès. Malheureusement l'ardent désir de vaincre encore entraîne un grand nombre de soldats à dépasser le but imposé à leurs efforts et à tenter de prendre Malakoff ; mais ils échouent dans cet imprudent essai et sont ramenés par les colonnes russes au mamelon Yert, où, après une nouvelle lutte, la possession définitive de cette importante position nous est acquise. Dans la prévision d'un grand nombre de blessés, justifiée par l'événement, les ambulances de tfanchée de droite, Karabelnaïa et le Carénage avaient été pourvues d*un personnel considérable et de nombreux moyens d'action. Les musiciens des régiments engagé* dans l'attaque avaient été mis à la disposition de l'intendance çt devaient aider les infirmiers militaires au transport des blessés, afin de rendre ce service rapide et facile En un mot, toutes les précautions avaient été prises, aussi le service médical fut-il admirablement assuré, mes prescriptions fùretat, suivies à la lettre : à deux heures de l'après-midi, plus de deux mille blessés avaiçnt reçu des soins dans noâ ambulances de tranchée et avaient été
dirigés sur les ambulances divisionnaires, où se trouvait un personnel médical qui, n'ayant pas été déplacé, était prêt à les recevoir et à leur donner au besoin de nouveaux, soulagements. J'ai eu,, dans-cette circonstance difficile, à me, louer des efforts consciencieux et intelligents (Je tous les officier^ de santé, d'autant, plus que dans nos ambulances de tranchée , celle de JCarabelnaïa principalement, nos braves médecins, -en prodiguant leurs soins dévoués aux blessés, couraient de sérieux dangers. En effet , de temps en temps quelques projectiles de gros calibre tombaient sur le terrain des ambulances et y occasionnaient des blpssures. M. .Lambert, médecin-major, reçut à la cuisse un boulet qui heureusement ne détermina qu'une violente contusion j M, Imbert, médecin aidemajor,. et plusieurs autres de ses camarades furent littéralement couverts de terre par une. bombe qui , sous mes yeux, éclata presque à leurs pieds et blessa .grièvement deux soldats déjà blessés auxquels ils donnaient leurs soins. Les médecins qui m'ont paru s'être plus spécialement distingués ont été MM. Secourgeon, médecin en chef du 2e. corps, Fleschhut et Mercier, chefs. du service médical des ambulances de tranchée; Peyrusset , Carmouche et Gaullet,. médecins-majors j.Peligand^Imbert et Lespieau, médecins aides- majors. J'ai vivement regretté que les noms de cep médecins n'aiept pas été portés à Kordre du jour de l'armée, ainsi que je l'avais demandé en leur
faveur à l'autorité. En quarante-huit heures, toutes les
opérations ont été pratiquées, et, grâce à l'activité des médecins des ambulances. divisionnaires qui n'avaient pas été déplacés,. et dont lezèle a mérité des. éloges,
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le service a repris bientôt sa régularité normale.
Ce grand succès, indépendamment de l'immense résultat moral qu'il produisit, mit entre nos mains 62 bouches à feu, trois des plus formidables ouvrages de l'ennemi et .40,0 prisonniers ou blessés russes, dont 14 officiers. Parmi nos prisonniers se trouvaient deux médecins russes, qui furent installés dans l'ambulance du .grand quartier général, où l'on eut pour eux tpus les égards possibles, et qui donnèrent avec nous des soins médicaux à leurs compatriotes , jusqu'au 2 août , époque de leur évacuation par ordre sur Conslantinople. {Pièce justificative n° 2f)
Le là juin, on reçoit la nouvelle que les Russes, à la rue des flottes alliées devant Anapa* ont abandonné cette ville après çn avoir fait sauter les fortifications et incendié les magasins ; elle a été immédiatement occupée par les Gircassieas.
Le 14 juin, sur l'invitation. <}u général en chef, je me rends auprès de M. le général de la Marmora, çommandaot en chef de l'armée piémontaise, a-lin de mettre à la disposition de cette armée, sur laquelle sévissait le choléra, l'expérience et les cpnseils de ma longue pratique en Orient, comme le disait la lettre d'invitation. (Pièce justificative n° 3.)
En date du 17* le feu de toute l'artillerie de siège reprend avec une grande vigueur, et le 18, à trois heures et dçmiedu matin, trois divisions françaises et deux djviiionç anglaises sont lancées sur Malakoff et les dedans ; Jefo bataillon de chasseurs, de la 1" division du 1er corps, péûètre dfiis les premiers ouvrages de Malakoff; mais,
n'étant pas soutenu suffisamment, il est obligé de rétrograder ; lès autres divisions * 3e et 5* du 2e corps, ayant dès le début perdu leurs chefs , les généraux de division Brunelet Mayran, éprouvent un si grand nombre de pertes nouvelles, que le général en chef ordonne, la retraite, ne voulant pas continuer une opération dont le succès serait acheté trop cher, par Teffusioff dii sang généreux d'un trop grand nombre de soldats. À deui heures de l'aprèsmidi, il y avait dans lès ambulances dii 2* corps et dans eelle du grand quartier général 98 officiers blessés; le chiffre des sous -officiers et soldats blessés enrayés soit dans les ambulances, soit dans les infirmeries des corps, atteignit le nombre 2,100. Le général Brunet, de la 5* division, avait été tué surie loup par ton boulet; le général Mayran, de ta 3,* division, était bleâsé mortellement par un gros biscaïen qui, sans ouvrir de plaie à la peau, avait hroyé les côtes et déchiré le poumon gaoche ; le colonel. Boudville , des voltigeurs de la garde, fut frappé au flanc et à l'avant-bras gauches par un biscaïen qui > après avoir fait un séton à ta peau du flanc, a produit à FavanUbras une plaie déchirée et contuse, compliquée de la fracture commihutive du cubitus à son tiers inférieur ; le colonel Paulze d'Yvoy fut atteint au cou d'une balle qui, après avoir fracturé l'apophyse mastoïde droite, sortit pur le conduit auditif du même côté. Tfoutes les blessurçs offrirent une très grande gravité, parce que la plupart d'entre elles* avaient été causées par la mitraille des vaisseaux russes embbssés dans là baie du Carénage. Lé service chirurgical, dans cette malheureuse affaire/ comme je récrivis quelques jours après à
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M. le président du Conseil de santé, a été parfaitement assuré dans les ambulances de tranchée et dans celles des divisions. Gomme toujours, lui disais-je, le personnel médical a été admirable de zèle, d'activité et de. courage: parmi les plus méritants, je dois citer MM. Méry, médecin principal, chef médical du corps de réserve, qui a parfaitement dirigé le service pendant cette lutte ; Leuret, médecin-major distingué et modeste, qui est digne à tous égards de la bienveillance du Conseil (chef à la tranchée de Karabelnaïa) ; Mercier, chef au Carénage ; les chefs de service des ambulances, deFinance, Goutt, Gerrier, Bourguillon ; les aides-majors Lafargue, Petitgand, Costa, Lespiau, Riolacci, Lapeyre. Pendant trois jours, on a pratiqué des opérations importantes dont le chiffre, dépasse quatre cents.
Au milieu de ces terribles événements militaires, le choléra suivait sa marche progressive , commencée à la fin de la troisième période; il était à son maximum d'intensité dans le 1" corps, dont la lre division avait déjà fourni à Kertch et a Yénikalé 200 cas et 75 décès. Un jeune médecin du 80e de ligne, M. le docteur Robelain , succomba à cette maladie, en date du 10 juin. Le fléau sévissait énergiquement encore dans la réserve d'ar tillerie; nous avons perdu le brave commandant Saurimont et un autre officier ; le colonel M. . . en fut si sérieusement atteint, qu'il ne dut la conservation de sa vie qu'à un véritable miracle. On observait encore pendant ce mois un grand nombre de cholérines, de dysenteries, de lièvres intermittentes et rémittentes : ces dernières débutaient seulement, mais faisaient redouter une extension cousine
dérable pour l'avenir, à l'époque des grandes chaleurs. Vers la fin du mois de juin, un orage violent et à sa suite un fort vent de nord-ouest régnant pendant plusieurs jours, refroidissant l'atmosphère et le rendant humide, ne contribuèrent pas peu à augmenter le nombre et la gravité des affections dominantes.
En juin , le chiffre des invasions cholériques s'élève à 4,000, celui des blessés à plus de 6,000. Une telle surcharge de service a épuisé les forces du personnel de santé ; son zèle ardent ne se refroidissait pas , mais je constatais chaque jour des symptômes alarmants dans l'état sanitaire des médecins, dont un, deux et trois dans chaque ambulance étaient très affaiblis ou malades : aussi m'empressai-je d'informer M. l'intendant général da cette fâcheuse situation, et de lui demander le remplacement de ceux qui ne pouvaient plus suffire à un service actif comme celui de Crimée , par des médecins des hôpitaux militaires français de Constantinople ; je lui donnai en même temps l'assurance que c'était le seul moyen de rendre notre service médical possible, dans les éventualités prévues d'une guerre durable et active. La satisfaction presque complète donnée à ma demande, d'une part, et de l'autre la suspension momentanée des grandes opérations militaires en juillet et en août, procurèrent heureusement au personnel de sapté le repos dont il avait besoin, après de si écrasantes fatiguée.
Le 28 juin, on apprend que le feld-maréchal anglais, lord Raglan , vient d'être enlevé par l'épidémie cholérique ; son cercueil est conduit en grande pompe pur
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les troupes alliées au lieu d'embarquement pour l'Angleterre (baie de Casach).
Le bulletin médical mensuel de juin , qui présenta le chiffre le plus élevé de toute la campagne, donne les résultats suivants :
Effectif de Tannée (juin 1855), 121,887 hommes.
Entrés Décédé»
k l'hôpiuL à l'hôpital.
Blessés par le feu. • 6062 633
Cholériques 4756 777
Scorbutiques 630 &
Typhiques » &
Blessés ordinaires, fiévreux, vénériens,
galeux 10,001 2588