‹ Relation médico-chirurgicale de la captivité des prisonniers français chez les ArabesChapitre 2 sur 4 · CAPTIVITÉ DES PRISONNIERS ERANÇAIS · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ DES PRISONNIERS ERANÇAIS

CHEZ LES ARABES i ;18«>).

A la nouvelle du désastre de Djenima-Gazouaf , toutes les troupes de la subdivision de Tlemcem, dispersées sur différents points , se rallièrent à la colonne du général Cavaignac, qui, après avoir châtié les rebelles, se retira du pays des Traras, où il avait eu avec les Kabyles divers engagements, dans lesquels ceux-ci montrèrent un courage et une ardeur inaccoutumés. Enhardis par ce premier succès d'Abd-el-Kader, qui venait d'anéantir la colonne du brave colonel Montagnac , composée du 8 e bataillon de chasseurs d'Orléans et d'un escadron du T hussards , les marabouts prêchèrent le rhamadan, et appelèrent à la guerre sainte tous les vrais croyants.

14 hommes seulement avaient pu rentrer à Gazouat; 95 , presque tous blessés , furent faits prisonniers; 311, écrasés par le nombre, furent massa-

créa, et ajoutèrent par leur martyre un fleuron de plus aux annales de notre glorieuse armée d'Afrique.

J étais à cette époque à Tlemcem , à peine guéri d'un coup de fusil que j'avais reçu à la chasse, un mois auparavant. Je reçus l'ordre d'accompagner un détachement qui allait renforcer la garnison d'Ain-Themouchen. Ce détachement était composé ainsi qu'il suit : une compagnie de recrues du 15' léger, arrivant de France; des convalescents, dont 37 hommes du 41 e , 32 du 8 e bataillon , 22 du 10 e ; 21 zouaves, 4 conducteurs de mulets; M. Hilairain, lieutenant au 41 e ; M. Marin , lieutenant au 1 5 e léger, commandant en chef, et moi.

J'insiste avec intention sur la composition de détachement, formé de recrues pour la plupart fatiguées par une marche de nuit de la veille, de malingres portant sur leur physionomie les traces de ces maladies graves d'Afrique qui font de si grands ravages chez nos soldats. Je veux par là faire présager combien ces hommes étaient peu capables de résister aux privations et à la misère qui les attendaient.

Nous devions arriver à destination à six heures du matin , c'est-à-dire faire 56 kilomètres en onze heures. Malgré la ferme volonté de nos soldats . après plusieurs alertes, nous n'arrivâmes qu'à huit heures du matin à 6 kilomètres d'Ain-Themouchen, à Sidi-Moussa, où une nuée d'Arabes, cachée derrière un tertre , nous barrait le passage. Ceux-ci

firent des signaux, et en un instant nous fûmes entourés par 4,000 cavaliers.

Le commandant du détachement, M. Marin, disposa en carré notre petite colonne, et me pria de surveiller une des faces. Médecin et non soldat, je crus cependant devoir accepter cette marque de confiance dans celte position difficile. Je ne songeai dès lors, dans la prévision d'une mort presque certaine , qu'à mériter que mon nom puisse prendre place à côté de ceux de mes collègues, martyrs d'Afrique : Arcelin , Pugens , Pequeux , Ducros , Rosaguti , etc. etc. Je ne puis ici raconter tous les détails de cette affaire; j'en dirai seulement quelques mots, afin de rectifier quelques erreurs commises dans la narration qui en a été faite.

L'officier qui nous commandait , connu par de glorieux antécédents, croyant devoir s'offrir en holocauste, cédant devant la responsabilité de faire massacrer inutilement deux cents hommes, perdit malheureusement, dans cette circonstance, une position achetée chèrement par quinze ans de bons et loyaux services. Consulté pour savoir ce que nous avions à faire, je proposai de faire abattre nos chevaux et nos mulets devant nos quatre faces, et de prouver par là aux Arabes que nous étions disposés à résister jusqu'à la dernière extrémité. Je demandai aussi l'honneur d'engager le premier l'action , voulant profiter pour cela d'un moment d'exaltation de nos soldats; j'en fus empêché. Plus tard, le fusil à la main, à cinquante pas du carré, j'exigeai et j'ob-

lins d'un chef arabe l'éloignement de ses cavaliers; mais l'ordre d'enlever les baïonnettes, donné, pendant mon absence, à nos soldats, découragés déjà par la vue de cette nuée d'Arabes qui nous entourait , par les tristes réflexions qu'ils avaient eu le temps de faire, voua ces malheureux à sept mois de la plus affreuse misère, au couteau et à la flamme... Par la face opposée à celle où j 'étais sorti, les Arabes se mêlèrent à eux ; aucune résistance ne fut plus alors possible.

Brisé et accablé par tant d'émotions, je crus un instant rêver , poursuivi par des idées fixes de suicide; celles-ci ne firent place à une entière résignation que lorsque j'appris que je pouvais être utile, qu'un grand nombre de prisonniers français étaient au pouvoir des Arabes.

Je ne tardai pas à voir qu'en raison de ma qualité de médecin, j'étais l'objet d'une curiosité et d'un intérêt particulier de la part des Arabes. Présenté peu de temps après à Abd-el-Kader, avec M. Hilairain, il me reçut d'une manière très-affectueuse , et m'engagea à avoir confiance en l'avenir. Il nous assura qu'il ne serait fait de mal à personne . et me dit : « Aie confiance en l'avenir ; Dieu a voulu que tu tombes en mon pouvoir , il voudra que tu sois rendu à la liberté. » On me ramena par son ordre mon cheval; il me fit aussi rapporter mon fusil.

A une heure, nous nous mîmes en marche dans la direction des Ouled-Assas, et nous allâmes camper au pied d'une goubba peu distante de la mer. Dès

notre arrivée, on me rendit ma tente , ma cantine, et différents objets qui y avaient été pris ; mais je ne pus retrouver ce qui m'aurait été le plus utile, mes chemises et ma provision de linge, pour parer, en cas d'attaque, à un premier pansement.

Le lendemain 29, nous partîmes au soleil levant, nous dirigeant dans la di rection des Traras, pour aller camper à huit heures du soir au pied du Djebel-Tadjra. On fit à nos soldats une distribution de galettes et de quelques moutons; on m'avait autorisé à faire monter, pendant la journée, les hommes les plus fatigués sur quelques mulets déjà chargés, qui nous accompagnaient. — Le 30, départ à la même heure; nous trouvâmes dans un marabout dont les Arabes avaient fait une redoute 14 hommes, seuls débris de la compagnie du capitaine Gérauld ; 2 étaient grièvement blessés. Moreau, du 15 e léger, ordonnance du colonel Montagnac, avait reçu un coup de feu au pied gauche; la balle avait pénétré au-dessous de la malléole externe, fracturé le calcanéum, et s'était enclavée dans l'astragale. Le pied était le siège d'une violente inflammation, il était tuméfié; la peau était rouge, chaude, douloureuse. Je plaçai sur la plaie un plumasseau de charpie, un mouchoir, et j'engageai le blessé à faire, au moyen de son bidon, pendant la route et la nuit, des irrigations. Le second, Carère, était blessé d'un coup de feu à l'oreille; la balle avait pénétré par la fosse naviculaire droite, ets'était enclavée dans le temporal.

Un certain nombre d'Arabes vinrent réclamer me*

soins pour des blessures récentes ou anciennes, ce qui nous procura une halte de plusieurs heures.

Rien d'extraordinaire jusqu'au 3 octobre. Nous campâmes ce soir-là dans une oasis de figuiers et de vignes, non loin du petit village marocain de Cherraa.

Peu après notre arrivée au camp, je fus appelé chez Adiabib, chef auquel Abd-el-Kader nous avait confiés; cet Arabe avait été consul à Tanger lorsque M. le colonel Dumas était à Mascara. 11 m'engagea à soigner de mon mieux, de la part de l'émir, le kalifa Sidi-Kadour, qui venait de nous rejoindre, et chez lequel il me conduisit. Il avait été blessé, onze jours auparavant , à l'affaire du colonel Montagnac. Frère du fameux Sidi-Embarack , Kadour était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans; il me témoigna desuite une grande bienveillance. Déjà on lui avait parlé de moi d'une manière favorable; on lui avait raconté, comme chose très-extraordinaire, que je devinais, en le voyant, l'âge que pouvait avoir un homme. Il voulut tenter l'épreuve pour lui , et je fus assez heureux pour ne pas me tromper, ce qui m'attira immédiatement sa confiance.

Je lui demandai à visiter sa blessure, mais sans me donner de raison, il me pria d'attendre. Tous ses gens paraissaient très-affairés, le couscous se préparait ; un nègre faisant l'office de tourne-broche faisait rôtir, sur une braise ardente, un mouton presque entier. Bientôt on plaça entre le kalifa, l'interprète, les autres personnages qui se trouvaient là, et moi,

une natte ; nous fumes invités à prendre part au repas d'amitié des Arabesjorsqu'ils donnent l'hospitalité. Les grands, comme j'ai pu en juger par la suite, ont l'habitude d'agir ainsi avec les thebibs et avec toutes les personnes auxquelles ils veulent témoigner de l'attachement. Nous fîmes grand honneur au festin ; il se composait d'un énorme plat de couscous, de mouton rôti, de fruits, et se termina par une tasse de café à la mode arabe.

Les Arabes appelés par le moudjadi allèrent faire leur prière, et quand celle-ci fut terminée, le kalifa me pria de le panser.

Les plus grandes précautions furent prises pour empêcher la pénétration de l'air, la tente fut hermétiquement fermée, lorsqu'on déshabilla le blessé et lorsque je découvris la blessure. La balle avait été reçue au moment où ce chef ajustait et s'apprêtait à faire feu, la tête étant fortement inclinée à gauche; le projectile, dont le trajet est difficile à comprendre, avait frappé obliquement, vers son milieu, l'épine de l'omoplate, avait traversé le col dans toute sa longueur, pour pénétrer dans la bouche au-dessous de la langue, du côté gauche, et sortir en plusieurs fragments par la joue du même côté ; elle avait brisé les alvéoles de la canine et des deux premières molaires inférieures. Le trajet du col était profond; on ne remarquait aucun sillon superficiel qui pût indiquer la route suivie par la balle.

Voici comment cette plaie avait été pansée, les

deux jours précédents, par un thebib très-renommé chez les Beni-Nassen.

Le pourtour de l'ouverture d'entrée avait été scarifié à la manière arabe, avec une lame de couteau rougieau feu, en frappant à petits coups la partie lésée ; du miel avait été introduit dans la plaie , qui avait été recouverte par du poil de chameau maintenu en place par un mouchoir plié en triangle.

Le lendemain, même pansement, seulement on avait appliqué autour de la blessure une couche de goudron très-épaisse. C'est dans cet état que le malade me fut présenté; une grande quantité de sang desséché souillait toutes les parties voisines. La première chose que je crus devoir faire fut de nettoyer la plaie. Je m'étais fait préparer d'avance de l'eau tiède; mais lorsque je voulus m'en servir, le plus grand étonnement se manifesta sur tous les visages, et le kalifa s'y opposa formellement. Il me fit dire par l'interprète qu'étant très-influent, il pouvait me faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal ; que ma vie était entre ses mains, et il ajouta que les livres saints, les tolba et les marabouts, proscrivaient chez eux l'emploi de l'eau dans le traitement des plaies; que j'avais sans doute, en m'en servant, l'intention de le faire mourir.

Je crus devoir d'autant plus persister, que le refus était formel , et je lui fis répondre que je ne m'inquiétais nullement du bien ou du mal qu'il pouvait me faire; qu'il était libre de prendre ma tête de suite ou quand il le voudrait; qu'un médecin

français n'établissait pas de distinction entre un blessé ami ou ennemi. J'ajoutai que s'il voulait se fier à moi, je ferais tous mes efforts pour le guérir, ou du moins pour alléger ses souffrances; que lorsqu'un blessé était entre mes mains, je regardais comme un devoir sacré de le traiter de mon mieux; qu'il pouvait, du reste, voir que je n'agissais pas autrement avec lui qu'avec nos soldats blessés.

D'un autre côté, connaissant le caractère superstitieux des Arabes, je fis ajouter, chose qui ne contribua pas peu à le convaincre ainsi que les Arabes présents, que si j'agissais autrement j'aurais en Dieu un juge.

Il me laissa dès lors libre d'agir à ma volonté. Après avoir nettoyé la plaie et les parties environnantes, je fis l'extraction de plusieurs esquilles ; j'appliquai ensuite un plumasseau de charpie enduit de beurre frais, que je maintins au moyen d'une bande ; je lui fis aussi l'extraction de deux dénis. Sur les quatre petites plaies de sortie de la joue, je plaçai de petits morceaux de taffetas d'Angleterre que j'avais par hasard dans ma trousse.

Nous partîmes le lendemain comme les jours précédents , et à onze heures nous étions arrivés au camp arabe, où se trouvaient les malheureux qui, presque tous blessés, nous avaient précédés de cinq jours en captivité.

Le camp, situé sur la rive gauche de la Melouia, «Hait formé par une soixantaine de gourbis (maisons

faites avec des branches d'arbre et couvertes d'alfa) placées en cercle à peu de distance les unes des autres ; entre elles se trouvaient des épines sèches. Cette première enceinte servait à loger 300 fantassins et une cinquantaine de cavaliers sous les ordres d'un nègre; c'était là toute la garde de la deïra et des prisonniers. Dans l'intérieur, se trouvaient les chevaux, quelques mulets, deux ou trois tentes appartenant à des chefs ; puis venait une nouvelle enceinte à laquelle on avait ménagé une porte où se tenait un factionnaire: là se trouvaient réunis les 80 prisonniers compagnons de M. de Cognard.

Nous nous jetâmes avec effusion dans les bras les uns des autres, comme des frères qui se retrouvent après une longue absence, et dans cette étreinte, unis par le malheur, nous semblions nous préparer à nous soutenir mutuellement.

Je me hâtai de me rendre auprès des blessés, où j'eus le spectacle d'une scène à la fois déchirante et bien douce.

Cinquante de ces malheureux, que la gravité de leurs blessures avait empêchés de venir nous tendre les bras, étaient entassés sur une poignée d'alfa, les uns à côté des autres, sous une mauvaise tente, qui ne pouvait les garantir de la chaleur brûlante du soleil du jour et de la fraîcheur des nuits.

Je ne pourrai jamais décrire le bonheur qu'ils éprouvèrent en me voyant : la nouvelle de leur délivrance ne leur eût pas causé plus de joie. Les moins malades se traînèrent vers moi, et tout en déplorant

de me voir partager leur sort, ils me disaient que Dieu m'avait envoyé près d'eux pour les sauver.

Ce mélange de peine et de joie m emotionna vivement; je me sentais heureux d'avoir été choisi pour une mission si sainte; ma seule crainte était de n'être pas à la hauteur de la responsabilité qui allait peser sur moi. Presque tous me connaissaient: j'avais fait plusieurs expéditions avec le 8 e bataillon, où j'avais été détaché comme aide-major pendant six mois; depuis six semaines seulement, j'y avais été remplacé par le titulaire Rosaguti. Deux d'entre eux me rappelèrent que déjà je les avais pansés dans une affaire que nous avions eue, le ( J juin de la même année, dans les Bcni-Nouss.

Ils m'engagèrent à aller prendre un peu de repos et à venir aussitôt après les panser, quoiqu'ils l'eussent été, une heure auparavant, par le thebib arabe. Je fus touché jusqu'au fond du cœur de la confiance qu'ils me témoignaient, et je résolus de foire tous mes efforts pour en rester digne.

Je me hâtai de prendre un peu de nourriture, puis je pansai MM. de Cognord et Lazaret; je retournai ensuite près des soldats, qui brûlaient d'impatience de nie voir près d'eux et de m'interrogor sur !a gravité de leurs blessures.

Je ne donnerai pas l'observation détaillée de chacune d'elles; je chercherai seulement à bien apprécier la gravité des lésions par une énumératton détaillée, afin qu'à l'aide- d'un tableau comparatif avec celles des Arabes, on puisse voir la différence des

résultats chez les uns et chez les autres. Celte différence, dont je chercherai à faire connaître les causes, a frappé tous les observateurs, au point qu'elle a fait dire à M. Furnari ( Voyage médical dans l'Afrique septentrionale) que les tolba sont d'une supériorité incontestable pour le traitement des plaies d'armes à feu.

Je dirai ensuite ce que quelques-unes ont offert d'intéressant.

Sur les 80 prisonniers, 65 étaient blessés.

2 e hussards.

M. de Cognord , chef d'escadron : trois coups de l'eu à la tête, dont un seul présentait quelque gravité; la balle avait frappé à la partie postérieure de la tête, au niveau de la suture occipito-pariélale; la table interne du pariétal droit avait été dénudée de son périoste. Il avait reçu en outre deux coups de yatagan , l'un à la joue gauche, l'autre à la partie antérieure du col ; un Arabe avait cherché à le décapiter.

Barbier, maréchal-des-logis, avait reçu une balle à l'angle externe de l'œil droit, perte de l'organe; un coup de yatagan au front.

Pierson : coup de feu, avec fracture eomminutive du tibia gauche, au tiers supérieur. II avait reçu une autre balle, qui était entrée au quart supérieur de l'humérus, qu'elle avait traversé, et était sortie au bord externe de l'omoplate.

Bois (Louis) : séton au mollet, coup de yatagan au front.

Sulty : trois coups de feu, deux fortes contusions (balle morte), séton à la cuisse gauche.

Marchai: coup de feu, plaie non pénétrante au dessous du téton droit.

8 e bataillon , Chasseurs.

Beylier, fourrier : coup de feu, main droite; entrée face dorsale, sortie face palmaire; fracture comroinutive des deuxième et troisième métacarpien.

Andrieux , sergent: coup de feu, cuisse droite; deux coups de yatagan.

Parés, caporal: balle au-dessus du téton droit, plaie non pénétrante, fracture incomplète du cubitus; trois coups de yatagan, sept coups de couteau dans le côté gauche du thorax, un seul avait pénétré dans le poumon.

Fayt, caporal: plaie de tête non pénétrante, la balle avait enlevé la table externe du temporal ; coup de yatagan, coup de couteau au poignet.

Vey : coup de feu oblicme sur le pariétal droit ; on pouvait voir facilement les battements du cerveau

Vontron: coup de feu; la balle avait d'abord traversé la verge, en laissant intact le canal de l'urèthre, puis avait pénétré dans l'aine droite.

Desprat: plaie à la tète, coup de feu , ablation complète de la phalangette du doigt indicateur gauche par une balle; coup de yatagan.

Delrieux : deux coups de feu , fracture coniminutive du bras droit au tiers inférieur, séton au mollet gauche.

Bourdin : balle dans l'articulation huméro-cubitale gauche, sensible à la partie antérieure du bras, presque sous la peau.

Paumé: deux coups de feu au genou gauche, balle sous la peau, au bord intérieur de la rotule; ablation de la première phalange, pouce droit.

Bouquet: coup de feu dans l'articulation humérocubitale; fracture do l'olécràne , qui est détaché et fait saillie hors de la blessure; une seule ouverture d'entrée. La balle s'est divisée en plusieurs fragments que l'on sent à la partie antérieure du bras , au-dessus et au-dessous de l'arliculation.

Perrin : deux coups de feu , séton au bras droit et à la jambe droite.

Chevraux : deux coups de feu , plaie conluse à la tête; balle perdue dans la fesse gauche.

Moulin: plaie contuse à la tête, non pénétrante.

Durand : trois coups de feu , séton à la cuisse droite , au bras droit et au bras gauche.

Roustant: coup de feu, pied droit, fracture du deuxième cunéiforme; ouverture d'entrée face dorsale, celle de sortie face plantaire.

Blanchart : deux coups de feu , bras droit , fracture de l'omoplate à son bord externe, séton bras gauche.

Ismaël: balle traversant les deux cuisses à la partie postérieure , deux coups de couteau

Garnier : deux coups de feu , plaie contuse à la région pariétale , fracture du péroné à son tiers inférieur.

Hérail: séton épaule droite.

Bournel : séton, coup de feu bras droit, deux coups de yatagan.

Bidet-Garet : coup de feu, plaie contuse à la tête , séton cuisse gauche.

Dauniac : coup de feu bras droit, séton, deux coups de yatagan.

Alexandrie, caporal : coup de feu, plaie de l'abdomen très-large, non pénétrante; brûlure par la poudre.

Une foule d'autres enfin avaient reçu des coups de feu moins graves. L enumération de toutes ces blessures paraîtra peut-être bien longue; j'ai cru devoir la faire , afin de montrer combien a été héroïque la conduite de ces braves soldats , qui n'ont été faits prisonniers que lorsqu'il leur a été impossible de se servir de leurs armes.

Ces blessures offraient ceci de particulier qu'elles présentaient en général tous les caractères de celles qui sont faites de très-près; aussi était-il difficile de reconnaître l'ouverture d'entrée et celle de sortie. Toutes deux étaient rondes et nettes , ce qui n'existe pour celles-ci que lorsque la balle, en traversant les parties , a perdu peu de sa force. Quelques ouvertures d'entrée étaient même alors plus larges, par suite de la chute des eschares produites par la poudre.

Ces blessés étaient depuis quelques jours pansés par le thebib Sidi-Mohamed, habitant des montagnes voisines, jouissant d'une haute réputation parmi les Arabes du camp, ainsi que parmi les Marocains, et qu'Abd el-Kader avait fait venir tout exprès pour cette circonstance.

Il avait pansé les blessures simples comme je l'ai indiqué à propos du kalifa Kadour. Après avoir appliqué le feu au moyen des scarifications, il avait introduit du miel (1) dans les plaies, qui avaient été recouvertes ensuite par de 1 etoupe maintenue au moyen de lambeaux de chemises ou de mouchoirs.

Le traitement avait été continué pendant quelques jours; puis, pour prévenir l'apparition des vers dans les plaies , il avait remplacé le miel par une pommade dans laquelle entraient de l'acétate de cuivre, du beurre, du miel, de la cire et de l'huile.

Ce topique jouissait de l'entière confiance de Sidi- Mohamed , qui m'en fit le plus grand éloge : il avait produit une très-vive irritation; les plaies étaient rouges et saignantes , couvertes de bourgeons charnus volumineux.

Je me servirai de l'expression des soldats pour expliquer l'effet de cette pommade sur leurs bles-

(I) Quelques tolba introduisaient dans la plaie une sonde faite avec du miel cuit {dlill et acel). Le miel est, pour les Arabes, un médicament précieux donné par Dieu aux hommes pour guérir leurs blessures.

sures : Elle tirait et causait une douleur vive; les mouches qui venaient se poser sur une partie qui en était enduite tombaient et mouraient.

Le thebib ne tenait aucun compte des esquilles qui pouvaient compliquer les plaies, mais il attachait beaucoup d'importance à les débarrasser des balles, lorsque celles-ci toutefois étaient à portée des moyens d'extraction qu'il possédait.

Il employait pour cela un procédé tout particulier, que je n'ai vu signalé nulle part, ni dans la thèse de M. Varnier, ni par M. Furnari; le docteur Jacquot, dans ses lettres d'Afrique, n'en fait aucune mention.

Ces messieurs rapportent, et je l'ai vu faire par Ben-Zergua, que quelques tolbavont, danscerlains cas, à la recherche d'une balle superficielle, en faisant aux parties une incision au moyen du couteau qui leur sert de rasoir.

Ils indiquent en outre plusieurs moyens employés par le charlatanisme et exploités par quelques marabouts pour attirer les balles au dehors.

« Prendre un jeune chien , un raton , un rat , une gerboise , elc. , l'ouvrir et l'appliquer saignant sur l'ouverture de la balle» (Varnier).

Le moyen employé par Sidi -Mohamed était plus ingénieux et surtout plus chirurgical ; peut-être mérite-t il, de la part des chirurgiens français, quelque attention.

Parmi ses nombreux instruments chirurgicaux, qui ressemblaient plutôt à ceux que l'on rencontre

en France dans l'atelier de nos forgerons, Sidi- Mohamed possédait des cautères de toutes les formes, quelques pinces qui lui servaient à l'extraction des projectiles, balles et autres.

Un premier cautère, d'une forme à peu près analogue à celle de notre cautère hostile, était appliqué sur la balle et la mettait à découvert linéairement ; puis au moyen de pinces, d'un crochet chauffé ou non , il en faisait l'extraction.

Je n'ai vu aucun accident résulter de l'emploi de ce moyen ; toutes les plaies faites dans ce but guérirent rapidement. Peut-être cette pratique |mérite-t-elle d'être expérimentée dans le cas d'extraction déballes dans le voisinage et dans l'intérieur des articulations. On sait, en effet, combien l'extraction de corps étrangers dans ce cas est dangereuse. L'eschareproduitene pouvait-elle pas rendre plus difficile la pénétration de l'air? J'ai perdu un de mes blessés , qui , dès mon arrivée, m'avait caché une balle logée au bord interne de l'articulation du genou, et qui vint me prier de la lui extraire plus tard, parce qu'elle était la cause de douleur et de fatigue à la plus légère marche. 11 est vrai que je dois rapporter sa mort à la fatigue qu'il éprouva pendant des marches et contre-marches faites peu après l'opération.

Sidi-Mohamed pansait les plaies compliquées de fracturesde la même manière que les plaies simples, et appliquait ensuite la djebira, appareil très-ingénieux, signalé et très-bien décrit par M. Sédillot dans sa relation de la deuxième expédition de Constantine.

La djebira a été vantée plus tard par MM. Furnari et Varnier; voici comment en parle ce dernier dans sa thèse sur la médecine arabe :

«Avec la djebira, les Arabes traitent les plaies d'armes à feu comme si elles n'étaient pas compliquées de fractures, et celles-ci comme si elles n'étaient point compliquées de plaies d'armes à feu. »

En effet, l'ouveruire correspondante à la plaie qu'ils font à la djebira leur permet de panser celle-ci comme si elle existait seule, sans nuire à la consolidation de la fracture.

Je passai toute la soirée du 4 à panser ces malheureux, et je songeai à leur faire construire le lendemain même un gourbis assez grand pour les contenir tous. Je fus parler de ce projet au commandant et à M. Marin, dont la sollicitude pour nos soldats ne s'est pas démentie un instant pendant toute la captivité.

Le lendemain, au centre de l'espèce de village régulier que les hommes construisaient avec le plus grand dévouement pour eux et pour nous, s'éleva un gourbis destiné à recevoir séparément les blessés et les malades; il était vaste, et j'avais fait ménager des ouvertures faciles à fermer pendant la nuit, et qui permettaient un libre renouvellement de l'air.

Je choisis ensuite parmi les plus intelligents, pour m'aider dans les pansements, quelques hommes dont le zèle ne se démentit pas tant qu'ils purent être utiles à leurs frères blessés ou malades; je me

fais un devoir de rendre hommage, en particulier, au concours désinléressé du chasseur Dupont. Il y avait aussi à là deïra une jeune Française, Juliette, qui nous rendit de grands services , et fut pour nous ce qu'elle avait été pour les prisonniers, nos prédécesseurs. Elle me fit donner plusieurs fois du linge, des chemises, des provisions, etc. etc. Mariée à un chef arabe, le frère de lait d'Abd-el- Kader, elle n'a pas voulu se séparer de lui, et elle parlage actuellement sa captivité au château de Pau.

Quelques jours après notre arrivée au camp, je priai le kalifa Kadour de mettre à notre disposition deux Arabes pour porter des lettres au général Cavaignac et lui demander du linge et des médicaments dont j'avais le plus grand besoin ; il me Ht de longues questions pour savoir si les Français enverraient des médicaments que je pouvais employer à panser les blessés arabes. Mes réponses affirmatives l'étonnèrent; il consentit néanmoins à faire partir deux cavaliers, à condition que les lettres lui seraient remises et qu'il en prendrait connaissance. Ceux-ci partirent le 6, et, grâce à la bienveillante sollicitude de MM. Lamoricière et Cavaignac, je reçus de l'ambulance de M. le chirurgien-major Gama du linge, de la charpie, du cérat, du sparadrap, de l'opium, du sulfate de quinine, de l'émétique, de l'ipécacuanha; une somme de lG0Ofr. nous fut aussi expédiée et remise intégralement par les mêmes messagers. Notre camp devint aussi bientôt le rendez vous

de tous les Arabes blessés qui se trouvaient à la deïra et dans les villages voisins. Un grand nom bre vinrent réclamer mes soins lorsqu'ils virent surtout la confiance que Sidi-Kadour avait en moi.

Aïa : fracture comminutive de la cuisse droite. Cet hommeavait été blessé, cinq mois auparavant dans une razzia faite par Abd-el-Kader, dans le désert, sur les Ammian. Une djebira avait été appliquée, et la consolidation s'était opérée avec un raccourcissement de 0,0G millim. au moins. L'ouverture de sortie était fermée, mais celle d'entrée était largement béante; les parties environnantes étaient tuméfiées, rouges. Il y avait une fistule profonde communiquant avec le foyer de la fracture ; plusieurs esquilles volumineuses entretenaient une suppuration très -abonda nie: j'en fis l'extraction, et au bout de deux mois il ne restait plus qu'un trajet fistuleux qui permettait à peine l'introduction d'un stylet.

Sidi-Mohamed-Sadat, commandant d'un bataillon de réguliers, blessé à Djemma : deux coups de feu, un au quart inférieur de l'avant-bras ducôté gauebe ; la balle, dont l'ouverture d'entrée était antérieure, avait traversé le bras entre les deux os, et avait creusé une gouttière dans le cubitus sans produire de fracture. Les cas de ce genre ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le penser; mais cela n'arrive que lorsque la balle porte son action sur le tissu spongieux des os , et lorsqu'elle est douée d'une grande vitesse. Dans l'autre, la balle était entrée

un peu en arrière de l'attache inférieure du deltoïde ; elle était sortie en contournant l'humérus au bord externe de l'omoplate.

Abd el-Kader, spahis: coup de feu dans l'articulation du genou; la balle était entrée au bord externe de la rotule vers son milieu , et avait traversé le condyle externe ; on la sentait sous la peau.

El-Meloud, spahis: coup de feu, jambe gauche, une seule ouverture d'entrée au quart supérieur, fracture du péroné ; il me fut tout d'abord impossible de trouver la balle. Plus tard , un abcès se forma à la partie inférieure de la jambe ; je la reconnus et j'en fis l'extraction en donnant issue au pus.

Cada-Ben-Aïssa, chef d'un petit douair des Hachem: coup de feu, plaie pénétrante de l'abdomen. L'ouverture d'entrée élait située un peu au-dessus de l'épine iliaque antérieure et supérieure droite, celle de sortie se trouvait en dehors et au-dessus de l'ombilic.

Le foie avait, sans nul doute, été attaqué. Cette plaie était compliquée d'hépatite et d'ictère, lorsque je vis cet Arabe pour la première fois; le pus était mêlé d'un liquide bilieux.

Ali-Ben-Abou, spahis nègre: selon vers le milieu de la cuisse droite.

Mohamed-Ould-Gaïed, bachaouss : coup de feu ; ablation d'une partie delà première phalange du pouce de la main droite.

Je vais indiquer ici, pour ne plus avoir à y revenir, quelques coups de feu que j'eus à panser plus tard.

Mohamed-Ben -Aïssa: coup de feu, jambe droite ; fracture du péroné ; ouverture d'entrée au-dessus de la malléole externe, sortie un peu au-dessus du milieu de la jambe, près de la crête du tibia.

Le fameux Bou-Maza : coup de feu ; ouverture d'entrée au condyle externe de l'humérus, sortie au tiers inférieur du bras antérieurement. Il avait été blessé six semaines auparavant, et pansé par un déserteur de la légion étrangère, qui se faisait passer pour thebib; ce docteur improvisé était, en outre, trompette des spahis de ce kalifa. L'ouverture d'entrée était cicatrisée; il y avait à l'ouverture desortie une fistule par laquelle sortait une abondante suppuration. Je fis l'extraction de quelques esquilles, et au bout de six semaines, le trajet fistuleux permettait à peine l'introduction du stylet.

Je manifestai, en plaisantant, mon étonnement de voir qu'un grand marabout comme lui eût été blessé. Il me répondit que ce n'était pas par une balle française; qu'il avait reçu cette blessure d'un traître possédé du démon. Son médecin lui avait fait croire, en outre, que la balle devait être de cuivre, ce qui passe chez les Arabes pour une cause d'accidents très-graves. Il est bon de dire ici que les marabouts cherchent à faire croire qu'ils sont invulnérables. Abd-el-Kader lui-même , qui n'avait jamais été blessé avant l'affaire de Djemma, où il reçut une blessure très-légère à l'oreille, s'est plus d'une fois servi de ce moyen pour se faire des prosélytes. Il avait pour habitude, lorsqu'il partait pour

une expédition, de ne changer de linge et de ne quitter sa ceinture qu'à sa rentrée. Il agissait ainsi afin d'engager ses chefs à l'imiter, à emporter peu de bagage afin d'être plus mobiles.

Juliette, dont j'ai déjà parlé, qui avait été prise à l'âge de treize ans, et qui croyait à une foule de momeries superstitieuses des Arabes, m'a assuré que plusieurs fois elle avait été présente lorsqu'à sa rentrée Abd-el-Kader se déshabillait; que souvent deux, trois et même quatre balles, étaient tombées de ses vêtements. Pour me convaincre, elle me montra un burnous ayant appartenu à l'émir, et qui était percé de plusieurs trous de balle ; cependant, me disait-elJe, jamais il n'a été blessé.

Dans le mois de juillet, j'eus encore à soigner une femme blessée au talon d'un coup de feu tiré à bout portant. Toutes les parties molles, le calcanéum et l'astragale, avaient été emportés ; l'articulation était largement ouverte. Il y avait eu une hémorrhagie abondante, qui avait été arrêtée en exerçant sur le membre une compression circulaire, au moyen d'une corde ; on avait recouvert ensuite la plaie d'une espèce de mastic ou pâte composée de goudron, de terre et de beurre. Le pied était entouré d'un morceau de laine, maintenu par quelques tours de ficelle. C'est dans cet état que la malade me fut présentée.

Après avoir nettoyé la plaie, je ne vis d'autre moyen de guérison que dans une amputation. J'en fis part à un des fils de celte femme, en lui disant

que c'était là le seul remède; je crus cependant devoir lui faire observer que, dans le cas où elle y consentirait, je ne pouvais pas répondre de la guérison.

La position était grave ; si elle était venue à mourir, on n'aurait pas manqué d'atlribuer la mort à l'opération. On me répondit, le lendemain, qu'on avait consulté un marabout savant, qui s'y était opposé; la malade, du reste, ne le voulait pas, disant qu'elle aimait mieux mourir que de subir cette opération. Je n'insistai pas, seulement je prévins son fils et ses parents que dans un mois elle serait morte; que néanmoins je la panserais chaque jour, afin d'alléger ses souffrances.

Après avoir débarrassé la plaie de l'étoupe et du goudron qui la recouvraient , l'hémorrhagie n'ayant pas reparu, je fis un pansement simple, j'appliquai quelques plumasseaux de charpie, une compresse et une bande.

Les parties ne tardèrent pas à devenir le siège d'une suppuration très-abondante: des vers s'y développèrent, et bientôt toute la jambe fut atteinte d'une violente inflammation. Elle devint érysipélateuse, et au bout de vingt jours, la gangrène s'empara de la plaie et de tout le membre. Cet accident est connu chez les Arabes sous le nom à'el zammam, il passe pour être au-dessus des ressources des tolba. Ils ont recours à divers moyens pour le combattre ; ils emploient, sans y ajouter grande confiance, la ligature circulaire, au moyen d'une

corde, les amulettes, et dans ce cas ils consentent parfois à pratiquer l'amputation.

Le même marabout, qu'on avait consulté lorsque j'avais au début proposé cette opération, le fut de nouveau , et cette fois on me fit dire que je pouvais faire ce que je voudrais.

La malade, qui avait au moins 55 à 60 ans, était épuisée alors par la suppuration ; des plaques gangreneuses dépassaient le genou, sans être limitées. Je jugeai prudent de ne pas me compromettre dans des circonstances aussi peu favorables.

J'avais déjà rencontré plusieurs Arabes, qui ne reculaient pas devant une amputation dans des cas désespérés comme celui-ci. J'ai plusieurs fois cherché, mais en vain, à me faire expliquer dans quels cas ils pouvaient se croire autorisés à transgresser ainsi avec les lois des livres saints et du Coran.

Je parlais un jour de ce fait à un de mes amis et collègues, le docteur Buges, qui a fait un long séjour en Afrique. Il me dit qu'un thebib arabe lui expliqua qu'il était permis d'amputer dans quelques cas. D'après l'explication qu'il lui donna, il comprit qu'ils agissaient ainsi lorsqu'une inflammation traumatique violente, le zammam, la gangrène, ou une hémorrhagie abondante résistant à tous les moyens, s'étaient déclarés.

Je regrette de ne pas savoir dans quelles circonstances M. le chirurgien-major C... vit pratiquer par un thebib une amputation de cuisse. L'opéralion fut faite de la manière suivante :

« Deux couteaux rougis à blanc servirent à pratiquer la section des chairs jusqu'à l'os , sans qu'on eût égard à la rétraction des muscles ni à la conicité du moignon ; un billot fut placé sous l'os, qui fut brisé par un coup de hache, afin de séparer le membre du tronc. La section fut égalisée avec un couteau. Pour arrêier l'hémorrhagie, on promena sur les chairs un couteau plus large rougi à blanc; on plaça sur le moignon un cataplasme de bouse de vache et de terre glaise. Le malade guérit. »

Tous ces blessés arabes, excepté la femme dont j'ai parlé en dernier lieu, guérirent en général au bout d'un temps très-court, si on le compare à la gravité des lésions.

Je vais maintenant parler de ce que je fis , et de ce que quelques-unes des blessures m'offrirent de particulier. J'indiquerai ensuite les résultats que j'ai obtenus.

Elevé à l'école de nos chirurgiens militaires les plus distingués, dont tous les efforts ont eu pour résultat de simplifier dans les hôpitaux la chirurgie et le traitement des plaies d'armes à feu en particulier, je me passai facilement de tous ces onguents , médicaments empiriques consacrés par l'usage et la routine.

Du beurre frais, auquel je n'accordais que la propriété d'empêcher la charpie d'adhérer aux parties, remplaça parfaitement le cérat; j'employai quelquefois pour le même usage le miel.

Je cherchai cependant à faire du cérat avec de

la cire et de l'huile, que l'on trouve facilement chez les Arabes; mais les propriétés irritantes que cette dernière, toujours rance, donnait à ce topique, durent me faire renoncer à son emploi.

Je fis chercher au bord de la Melouia de la mauve, et au moyen de fomentations plusieurs fois renouvelées, je calmai l'irritation qui avait été produite, chez certains blessés, par la pommade incendiaire que mon prédécesseur employait pour prévenir le développement des vers.

Deux objets dont je ne pouvais me passer aussi facilement.et dont la pénurie était fâcheuse, c'étaient le linge et la charpie. Je suppléai à cette dernière, jusqu'au moment où je pus en recevoir, par de l'étoupe de chanvre dont sont rembourrées les tuniques, après avoir pris la précaution de la trier et de la faire laver, afin d'enlever la sueur qui aurait pu irriter la plaie.

Je fis l'extraction de toutes les esquilles et de toutes les balles, en un mot, de tous les corps étrangers que Mohamed avait laissés dans les plaies (1), afin de mettre en pratique ce précepte

(I) Je crois devoir signaler ici un corps étranger organique qui demeure quelquefois pendant un temps plus ou moins long dans le trajet des plaies d'armes à feu; je veux parler de la peau dure et presque cornée de la plante des pieds. Je viens d'observer un cas de ce genre, au Val-de-Grâee, à la suite des journées de juin. J'insiste d'autant plus sur ce fait, que je ne l'ai vu signalé nulle part.

thérapeutique important : faire dune plaie compliquée une plaie simple. M. Baudens insiste avec raison sur l'importance qu'il y a à agir ainsi et à ne pas abandonner à la suppuration le soin de l'élimination des esquilles. Après avoir rapporté l'ingénieuse division de Dupuytren, des esquilles en trois genres, primitives, secondaires, tertiaires, il dit : «En raison des nombreux mécomptes que j'ai éprouvés pour avoir voulu conserver celles qui adhéraient aux parties molles, je me fais une loi de toujours re tirer sur-le-champ toutes les esquilles mobiles et ad bérentes » ( Clinique des plaies d'armes à feu, 1 836). JMous avons pu apprécier, dans les différents: servi ces du Val-de-Gràce, les bons résultats de cette ma nière d'agir sur les blessés de février et sur ceux de juin. Je ne fis de débridements que lorsque je fus forcé d'agir ainsi, pour faciliter l'extraction des corps étrangers, ou bien encore dans les cas où il s'était formé des foyers purulents, si l'on peut toutefois appeler débridements les larges incisions si sa lutaires, faites dans le but d'éviter le pus de fuser et de produire de graves désordres.

Ne pouvant, faute de linge, faire d'appareils à fracture, lorsque j'eus examiné les plaies, je replaçai la djebira. Je dois dire, à la louange de cet ap pareil, que j'en ai retiré de grands avantages ; plus tard je l'employai, lorsqu'il meut été facile de le remplacer par un des nôtres.

Je ne tardai pas à voir se développer dans toutes les blessures des vers, dont l'apparition avait été

retardée par suite de l'emploi de la pommade dont j'ai indiqué plus haut la formule. Les blessés étaient fort incommodés de la présence de ces insectes dans leurs plaies; ceux-ci produisaient des démangeaisons très-désagréables, pénétraient très-loin en se glissant entre les muscles dans les espaces aponévro tiques. Ces vers sont le produit d'une mouche bleue (musca vomitaria de Linné, qui est trèscommune en Afrique); du jour au lendemain, les plaies en étaient couvertes, quelques-uns étaient de la grosseur d'une plume ordinaire. Je faisais, à chaque pansement, des lotions avec une solution légère de chlorure de sodium , et j'employais tous mes soins à les détruire, en les saississant avec mes pinces à pansement. La pénurie du linge, l'impossibilité de prévenir l'approche des mouches, m'empêchèrent de pouvoir en débarrasser complètement les blessés. La présence de ces vers dans les plaies, considérée parles Arabes commeune chose fâcheuse et d'un mauvais présage, m'inquiéta moi-même beaucoup. Les tolba ne reculent devant aucun moyen pour les détruire; outre la pommade, dans laquelle entrent des sels de cuivre, ils ont recours à des lotions de savon noir, de vinaigre, à des décoctions ou à de la poudre de laurier rose.

Larrey avait déjà signalé la formation et le développement de ces larves dans les plaies, en Egypte. « Malgré, dit-il, l'importunité de ces insectes, ils ont accéléré la cicatrisation des plaies, en abrégeant Je travail de la nature, en provoquant la chute des brides celluleuses qu'ils dévoraient. »

Je crois que l'irritation produite par leur présence augmente la suppuration , les bourgeons charnues sont plus volumineux: c'est là une des raisons qui expliquent la rapidité de la guérison.

11 y avait parmi les blessures plusieurs cas d'amputations, que je ne pus faire, faute d'instruments: Pierson, Delrieux, Bourdin, Bouquet et Beylier, se trouvaient dans ce cas.

Pierson succomba le 27 octobre, par suite des accidents qui se déclarèrent; la gangrène se déclara et envahit rapidement tout le membre sans se limiter : c'est le 6eul cas de complication de ce genre.

Delrieux mourut le 8 novembre , épuisé par l'abondance de la suppuration. Le même jour, je reçus, pour la deuxième fois, du linge, quelques médicaments, et une boîte à amputation.

Bourdin, que la mort de ce dernier avait affecté, s'affaiblissait de jour en jour; il vint lui-même me prier de l'amputer, dès qu'il sut que j'avais à ma disposition les instruments nécessaires.

C'était la première fois que j'avais à pratiquer cette opération sur le vivant; j'avais cependant déjà fait plusieurs amputations de phalanges. Je n'hésitai pas un seul instant à recourir à ce moyen comme la seule chance de salut qui me restait. Ce blessé était plein d'énergie et de résolution; malgré sa faiblesse, il y avait beaucoup à espérer pour le succès de l'opération. MM. Marin, Larrazet et Dupont me servirent d'aides. Je choisis pour cette opération la méthode circulaire , d'après le procédé de

Dupuylren, en divisant d'un seul coup jusqu'à Vos les parties molles, et en reportant l'instrument à la base du cône charnu produit par la rétraction de ces mêmes parties. Je dois signaler une faute légère, il est vrai, que je commis, pour éviter la conicité du moignon : je fis trop haut le second temps de l'opération, et je fis par là même trop haut la section de l'os. »

Je réunis par première intention , et malgré un léger gonflement du moignon, j'espérais avoir une guérison rapidement heureuse.

La ligature de l'artère brachiale tomba vers le huitième jour; la cicatrisation du moignon était presque complète, excepté à l'endroit où se trouvait le fil. Le blessé se levait, tout faisait présager un résultat heureux. J'avais été obligé de le mettre à un régime assez sévère, parce qu'il eut, vers ledouzième jour, un peu de diarrhée. Il alla, le dix-septième jour après l'opération, voir M. de Cognord, auquel il demanda un peu d'argent, prétextant je ne sais quel besoin; il acheta deux énormes galettes et des raisins secs, qu'il mangea le soir.

On vint me réveiller le lendemain, à quatre heures du matin: il avait eu une violente indigestion, à laquelle succéda un œdème douloureux du côté droit, et la diarrhée l'emporta quatre jours après.

Quant à Bouquet et à Beylier, ils me donnèrent pendant longtemps de graves inquiétudes. J'avais été obligé de faire chez le premier l'extraction de la partie de l'oléci âne qui était détachée de l'os, et

qui faisait saillie hors de la plaie; je mis le bras dans la demi-flexion. Il survint des foyers purulents qui m'obligèrent à pratiquer de larges incisions pour donner issue au pus et prévenir sa fusion dans les parties voisines. J'employai le moxa pour combattre l'inflammation et le gonflement chronique, qui persistèrent longtemps chez eux ainsi que chez Moreau et Roustan. Je crois que ce moyen ne contribua pas peu à la guérison des deux premiers et à la conservation de membres qu'on aurait sans nul doute sacrifiés dans nos hôpitaux.

Plaies de tête.

Un grand nombre de blessés, comme on a pu le voir, avaient reçu des blessures plus ou moins graves à la tète. Je fus frappé de la rapidité avec laquelle la cicatrisation s'opéra chez presque tous.

Deux moururent des complications qui très-souvent accompagnent et viennent compliquer ces lésions du crâne; l'un d'eux, Carère, fut même le premier des prisonniers dont j'eus !a mort à déplorer.

Il avait reçu une balle à la partie supérieure du pavillon de l'oreille, à la naissance de l'antitragus. Lorsque je le vis chez les Traras, les parties voisines étaient rouges et enflammées, l'ouverture d'entrée était très-petite. Je jugeai à propos de ne faire aucune tentative pour aller à la recherche du projectile. Il n'y avait alors aucun symptôme qui pût faire

craindre une terminaison fâcheuse. Nous avions cinq journées de marche pour arriver à la deïra; il fit une grande partie de ce trajet à pied. Le 9 octobre au soir, cet homme fut tout à coup pris de vertiges, il m'annonça un peu de douleur de tête.

J'explorai l'oreille avec soin le lendemain ; je fis une légère incision verticale qui me permit d'apercevoir la balle, enclavée dans le temporal. Je la saisis avec mes pinces à anneaux, et, faisant assujettir la tête pour éviter les secousses, j'en fis l'extraction.

Le temporal était fracturé, et une partie de la balle avait pénétré de la longueur de quelques lignes dans la substance cérébrale, en s'allongeant comme dans une filière.

L'extraction faite, je maintins la plaie fermée au moyen de bandelettes de diachylum. Le malade éprouva bien un peu de soulagement, mais il ne fut que momentané. Le soir, à cinq heures, les symptômes indiqués plus haut reparurent avec plus de violence, la fièvre s'alluma. Je pratiquai une saignée, je lui recommandai de garder la diète, et je lui donnai de la limonade tartrique.

Je revis ce malade à huit heures du soir. 11 était survenu du délire, de la stupeur, et bientôt se manifestèrent tous les signes de compression du cerveau. Il tomba enfin tout à coup dans un état comateux, l'insensibilité devint presque complète; la respiration était bruyante, stertoreuse. Je fis promener un cataplasme sinapisé sur les jambes et les

— Ai cuisses. 11 eut pendant la nuit une selle involontaire; enfin, il mourut le 11 au matin.

Je regrettai beaucoup de ne pouvoir faire l'au- >psie, et je fus contrarié d'avoir fait l'extraction de cette balle. Je pensai que cette mort rapide avait été le résultat de mon exploration.

Le 5 novembre, Vey, qui avait reçu une balle obliquement sur le pariétal droit, d'où était résultée une perte de substance de l'os qui permettait de voir les battements du cerveau, me fournit un sujet d'observation à peu près analogue. Depuis longtemps la plaie était cicatrisée, le malade ne souffrait nullement, quand tout à coup il fut pris des symptômes que j'ai indiqués plus haut; la mort fut un peu moins rapide.

Je cherchai à combattre les accidents cérébraux au moyen des antiphlogistiques; mais bientôt des signes de compression se manifestèrent , tous les moyens que j'employai , saignées locales et générales , révulsifs , tout fut inutile.

L'état de M. de Cognord m'inspira longtemps aussi de vives inquiétudes. Les plaies faites aux téguments du crâne guérirent très - promptement ; mais une d'elles était le siège de douleurs violentes qui me causèrent de pénibles appréhensions. On sait, en effet, que quand il s'agit de plaie de tête, on dott^^ïïbtiqer à une continuelle circonspection ; SfejsB^nQsjfonk les plus légères en apparence sont .scmyenA ^uiwesr de terribles accidents.

J'avais perdu, dès le 8 octobre, un chasseur, Vontron , qui , comme je l'ai dit , avait reçu un coup de feu dont la balle avait traversé la verge et avait pénétré dans l'aine droite.

La verge, dès les premiers jours, était devenue le siège d'une violente inflammation qui donna lieu à un paraphimosis, que je dus réduire pour éviter l'étranglement et la gangrène.

Ce ne fut pas là la cause de la mort : la balle qui avait pénétré dans l'aine droite était allée sans doute frapper un point de la surface osseuse du bassin , qui avait opposé assez de résistance, et elle avait dû contourner l'excavation du petit bassin. Ce qui me fit penser ainsi , c'est que cet homme , quelques jours avant sa mort, se plaignit de douleurs profondes à gauche, au point correspondant à la cavité cotyloïde. Une péritonite intense se déclara, le ventre se ballonna, les douleurs devinrent très-vives , et ce malade succomba après dixhuit heures des plus horribles souffrances.

Je fus beaucoup plus heureux avec les Arabes ; comme on a pu le voir, je ne perdis que la femme que j'eus à traiter dans le mois de juillet , et qui avait refusé de se laisser amputer.

Tous les autres guérirent , même plus rapidement que nos soldats, vu la gravité de leurs blessures. S'ils se trouvaient dans des circonstances identiques sous certains rapports, la position était cependant bien différente , les mêmes conditions morales n'existaient pas chez les uns et

chez les autres. Le bachaouss , Mohammed-Sadat, partirent rejoindre lemir, vingt-huit jours après avoir été blessés, lorsque leurs plaies commençaient à peine à se cicatriser. Sidi-Kadour allait reprendre le commandement de ses troupes le 12 novembre; tous à peu près se remirent en route avant que leurs blessures ne fussent guéries.

Une foule de chirurgiens, M. Varnier entre autres, ont été frappés de ces guérisons extraordinaires chez les Arabes.

Ceux que j'ai pu observer avec Abd-el-Kader, en 1846 , avaient presque tous été blessés plusieurs fois. Des lésions semblables chez nos soldats auraient causé la mort ou au moins nécessité des mutilations.

Cette différence dépend-elle de ce que les tolba sont plus habiles que nous dans le traitement des plaies d'armes à feu? Non , sans doute; cela tient à une foule de circonstances tout à fait étrangères au traitement. 11 nous est impossible d'admettre avec M. Furnari « que les thebib ont sur nous une supériorité incontestable dans le traitement des plaies d'armes à feu. »

Ils guérissent leurs blessés dans certains cas où nous amputons, ceci est vrai, ils les sauvent lorsque les nôtres succombent; cela peut-il prouver que leur traitement vaut mieux que le nôtre?

J'ai fait déjà remarquer qu'en employant les mêmes moyens chez nos soldats et chez eux , la guérison chez ceux-ci était plus prompte, et on a

pu voir que la mortalité était bien moin» grande.

Je ne veux pas ajouter à mes observations trop d'importance , parce qu'elles ont été faites sur une trop petite échelle pour pouvoir me prononcer, mais elles ont quelque valeur.

On ne peut pas , je crois, du reste , faire de statistiques comparatives entre les résultats obtenus par les tolba et ceux que nous obtenons. Il faudrait pour cela tenir compte des dispositions individuelles , de l'influence favorable du climat, et d'une foule d'autres circonstances. Des statistiques comparatives de la mortalité faites chez des Arabes de vingt à trente ans, par suite de maladies internes, et chez nous, fourniraient des résultats encore plus étonnants; la différence de mortalité en moins serait bien plus sensible encore. On ne serait pas pour cela en droit de conclure qu'ils sont plus habiles médecins que nous, que les amulettes, les moyens empiriques exploités par les fanatiques, les charlatans, ont une supériorité incontestable sur les moyens étudiés , réfléchis , que l'étude de la médecine met à notre disposition.

Voici, je crois, la raison de cette différence: dès leur naissance, les enfants ne trouvent pas dans leur mère tous les soins nécessaires à leur débile existence; c'est à peine, lorsqu'un enfant vient de naître , si la tendresse maternelle va jusqu'à l'envelopper dans un lambeau de laine. A cet âge, exposé au froid , aux fatigues , à l'intempérie des saisons, tout ce qui est faible meurt de bonne heure ,

faute de soins. Une foule d'enfants dont quelques soins prolongeraient l'existence succombent promptement , tandis que, chez nous , ces êtres chétifs vivent et peuvent même prolonger leur existence au delà de cette période de la vie de vingt à trente, très-critique dans notre climat ; c'est aussi là la cause chez eux de la résistance plus grande que les adultes opposent aux agents destructeurs.

En faisant, d'un autre côté, la même statistique de la naissance à vingt ans, nous retrouverions et bien au delà ce moins de mortalité qui doit étonner tout d'abord.

Je dis au delà , parce que je crois que les femmes produisent un plus grand nombre d'enfants que chez nous, mariées toutes très-jeunes, dès qu'elles sont nubiles. Cela se comprend.

Si donc nous sommes forcés d'admirer l'ensemble de la constitution des adultes chez les Arabes, et la même remarque doit pouvoir être faite dans tous les climats extrêmes, chez tous les peuples non civilisés , c'est parce que tout ce qui est faible périt de bonne heure; tous ceux qui restent, au contraire, sont plus propres à supporter les fatigues et à résister plus facilement aux maladies tant internes qu'externes, en un mot , à toutes les causes de mortalité.

Fatalistes , religieux , les Arabes sont à l'abri de toute préoccupation morale. 11 faut aussi tenir compte de leur sobriété : ils ne sont pas, comme chez nous, efféminés par les excès de toute espèce ; l'abus de toutes les jouissances si propres à débiliter l'é

conomie leur est inconnu, et s'ils abusent généralement de quelque chose, c'est des plaisirs vénériens.

Si donc ils guérissent, cela ne tient pas à ce que le traitement que leur font subir les tolba est supérieur au nôtre, mais bien aux conditions individuelles climatériques, etc. etc.

Larrey avait déjà reconnu en Égypie l'influence heureuse des climats chauds sur les plaies d'armes à feu. Cette assertion, vérifiée en Afrique, est désormais à l'abri de toute objection.

De tout ce que nous venons de dire et de l'examen attentif des résultats obtenus par ceux-ci, indépendamment des conditions particulières tenant au climat, je crois être en droit de tirer celte conclusion, que nous devrions, dans une foule de cas, modifier notre manière d'agir, compter plus sur la nature et faire moins d'amputations. Je doute que j'aie obtenu des résultats plus satisfaisants si j'avais fait les amputations qui paraissaient indiquées tout d'abord, d'après les principes que j'avais puisés dans les ouvrages de nos meilleurs chirurgiens.

MM. Malgaigne, Varnier, et plusieurs autres, s'appuyant sur des faits, sont arrivés à la même conclusion.

11 serait bon de faire de nouvelles expériences, et de ne pas tant s'en rapporter à la routine et aux règles établies pour le traitement des plaies d'armes à feu par les chirurgiens. Peut-être n'ont -ils pas tenu assez compte, pour se prononcer, des circon-

stances fâcheuses ou avantageuses dans lesquelles ils se sont irouvés.

En touchant à cette question délicate, à cette appréciation difficile, je ne veux pas ramener celle des amputations immédiates ou retardées. Comme le fait observer M. Baudens, elle doit être tranchée à tout jamais. Lorsque , par suite de la gravité d'une lésion, une fracture, par exemple, de l'un des os qui concourent à former une articulation , avec ouverture de la capsule, celle du fémur plutôt que celle du tibia pour le genou , une fracture comminutive avec plaie au membre inférieur plutôt qu'au membre supérieur, l'amputation sera jugée nécessaire, il faudra la pratiquer de suite. C'est par le coup d'oeil chirurgical que donne une grande habitude , en tenant compte des dispositions spéciales , individuelles , des circonstances au milieu desquelles on sera placé, qu'on jugera si l'on doit ou non tenter la conservation du membre; dans ce cas, on ne devra pas compter sur les chances d'une amputation retardée.

Je vais, pour terminer ce qui a trait aux plaies d'armes à feu , indiquer les services que j'ai cru retirer des sources d'eaux thermales qui se trouvaient sur les bords de la Melouia , à peu de distance du camp ; elles étaient au nombre de trois. On avait taillé dans le roc, près de l'une d'elles, un réservoir assez grand pour permettre qu'on pût y prendre un bain aussi facilemenl que dans une baignoire. La

température de l'eau , à la source, était à peu près de 25 à 28 degrés.

Au sédiment brunâtre qu'elle déposait sur les cailloux, à sa saveur qui rappelait l'eau de forge, on reconnaissait facilement qu'elle renfermait des sels de fer. Les témoignages nombreux des médecins sur l'efficacité des eaux minérales dans les maladies chirurgicales m'engagèrent à conseiller à quelques blessés d'aller, avant le pansement du matin, y prendre un bain d'abord de vingt minutes , puis , plus tard, de trois quarts d'heure; pendant ce temps, ils faisaient sécher le linge que je pouvais employer de suite à un nouveau pansement.

Les premiers essais m'ayant paru salutaires, je conseillai à tous d'user de ce moyen. Je faisais transporter, par leurs camarades, ceux qui ne pouvaient pas marcher. L'usage de ces bains activa la cicatrisation , et servit en outre à débarrasser les plaies des vers nombreux qui s'y développaient du jour au lendemain.

Les Arabes, et Sidi-Kadour, qui m'avait manifesté la plus grande aversion pour l'eau, la première fois que je le vis, se trouvèrent très-bien de cette médication.

Us accordent une grande confiance à la propriété de plusieurs sources d'eaux minérales, dans la guérison de beaucoup de maladies.

Avant notre occupation , beaucoup de malades, abandonnés des tolba , se donnaient rendez-vous aux bains de la Tafna , à ceux de la Reine, près d'O-

ran, aux sources d'Arnman-Meskoutines (bains maudits), et venaient chercher là quelques soulagements à leurs maux.

Notre ami le docteur Félix Jacquot fait judicieusement observer que ce n'est pas aux principes salins que les eaux contiennent que les Arabes attribuent leur guérison , mais à l'influence du saint marabout dont la source porte le nom.

Pour agir sur les masses, ceux-ci ont su prendre sous leur patronage , et donner leur nom , dans le but de le perpétuer, à toutes les sources, fontaines, bois , à tous les lieux qui doivent être fréquentés dans un but quelconque d'utilité ou d'agrément.

Alimentation des prisonniers, boissons, occupations; historique.

Les soldats reçurent jusqu'au 9 février, à titre de ration journalière, 1 kilogramme d'orge en nature, qui pouvait fournir de 720 à 750 grammes de pain ou de galette.

Chaque homme recevait aussi, tous les jours, 500 grammes de viande de bœuf ou de vache, d'assez mauvaise qualité. On n'abattait, pour les distributions, que ceux de ces animaux qui ne donnaient plus de lait ou ne pouvaient plus servir à transporter les bagages en cas d'émigration.

L'orge, dans chaque goubis, était moulue en commun ; puis, chacun recevait sa part de farine, qu'il employait comme bon lui semblait.

Dans quelques-uns , les hommes mangeaient ensemble; une partie de la farine servait à faire des galettes; avec l'autre , ils faisaient une bouillie, appelée par eux tralutine , nom qu'ils donnent à celle qu'ils font habituellement en campagne avec le biscuit pilé ; il était donné aussi une quantité suffisante de sel.

Les sous-officiers recevaient , comme ceux des Arabes , une demi-ration de viande et d'orge supplémentaire. Quant à nous, comme pour les officiers ou chefs arabes, le blé remplaçait l'orge; j'obtins cette même faveur pour les blessés et les malades.

Outre les distributions de viande qui nous étaient faites , on nous donnait assez régulièrement du beurre , du sucre, du café, des bougies même, de temps à autre; enfin , du miel, des raisins, etc. etc.

Pendant cette première période, avec ce que les soldats recevaient des Arabes qui les employaient à moudre leur blé , à chercher de l'alfa ou de l'herbe pour les chevaux , du bois , etc. , cette alimentation , sinon de bonne qualité, était suffisante pour les empêcher d'avoir à souffrir de la faim.

MM. Cavaignac et Lamoricière joignirent aux lettres et aux médicaments qu'ils nous envoyaient de fortes sommes d'argent qui nous furent fidèlement remises par les Arabes. Elles nous étaient trèsutiles et étaient employées à améliorer l'alimentation, à acheter du tabac pour les fumeurs, des chemises, des chaussures, etc. A plusieurs reprises, M. de Co-

gnord fit distribuer à chacun de nos soldats 1 ou 2 francs à titre de prêt.

L'eau était la seule boisson; elle était prise à la Melouia, ou bien aux sources d'eau chaude dont j'ai déjà parlé, qui se trouvaient sur les bords de ce fleuve. Les Arabes ne buvaient pas de l'eau puisée à ces fontaines ; les habitants du pays disaient qu'elle donnait la fièvre. J'en bus afin de m'assurer que son usage ne pouvait déterminer aucun accident, et je la conseillai, comme préférable à celle de la Melouia , qui débordait souvent, devenait épaisse et limoneuse. Quelques-uns allaient prendre de temps à autre du café, mais trop rarement pour que je puisse en parler ici.

L'intérieur de notre petit village était une république où chacun agissait suivant son caractère et sa volonté. Après avoir fait sa corvée au moulin, chacun était libre de faire ce qu'il voulait; quelquesuns allaient volontairement travailler chez les Arabes, moudre le blé, chercher du bois, etc. Pendant les premiers temps , nous étions réduits à manger des galettes que l'on faisait cuire dans un tadgyn (grand plat en terre), ce qui prenait beaucoup de temps; le besoin apprit à fabriquer dans la terre, après de nombreux essais, de petits fours, où l'on faisait cuire à la fois dix à douze pains de 2 livres. Chacun rivalisait de zèle; c'était à qui ferait le plus beau pain. La nécessité rendit industrieux ; quelquesunsétaient parvenus à fabriquer des pipes, des plats, à faire de petits ouvrages en bois, en terre, des re-

doutes, des bons hommes, des canons, qui faisaient l'admiration des Arabes.

Des professeurs d'armes et de danse s'étaient improvisés; enfin , pour se distraire, le soir, on imaginait des jeux ; plusieurs fois les Hirondelles et d'autres chants du même genre chassèrent et firent oublier les ennuis de la triste position dans laquelle nous nous trouvions.

On permit d'aller à la pêche jusqu'au moment où plusieurs soldats cherchèrent à se sauver. Dès les premiers jours de notre arrivée sur les bords de la Melouia, Sidi-Kadour, reconnaissant des soins que je lui prodiguais, m'avait pris en belle amitié; il mit à ma disposition deux cavaliers, et lorsque j'en avais le temps, lorsque je fus moins occupé par les blessés , j'allais à la chasse, à la pêche, et presque toujours, dans ces excursions, un de MM les officiers venait avec moi.

Les mêmes Arabes m'accompagnaient lorsque quelques malades me faisaient appeler dans les tribus; ils venaient avec moi plutôt dans le but de me protéger contre les Kabyles que pour me surveiller.

Les chefs pensèrent que l'humanité, notre grand nombre, engageraient le gouvernement à faire quelque chose pour notre délivrance, fatigués qu'ils étaient de la guerre; ils espéraient pouvoir obtenir quelques concessions, et dans ce but tenaient à nous bien traiter. Les prisonniers étaient généralement bien avecleurs gardiens ; aucun soldat nefut en bulle,

avant le massacre , à aucune espèce de mauvais traitement ni de vexations. Un soldat arabe reçut un jour quatre-vingts coups de bâton et fut mis en prison pour avoir jeté une pierre à un de nous.

Rien d'extraordinaire n'arriva jusqu'au 1 er février, si ce n'est, le 17 octobre, un incendie de noire camp, dans lequel un grand nombre de soldats perdirent leurs effets. Nous avions changé de camp le 4 novembre, par mesure hygiénique, d'après ma demande, pour éviter les inconvénients qui pouvaient résulter de l'accumulation de matières animales, dont les abords du premier étaient encombrés.

Nous partagions l'espoir des Arabes, et nous pensions que notre captivité serait courte, surtout lorsque , le 2 février, Bou-Amedie pria M. de Cognord d'écrire au maréchal Bugeaud , et de lui faire, de sa part, des propositions d'échange, homme pour homme. Ils eurent tous les deux un long entretien ; le kalifa dit au commandant que les Français, de concert avec le Maroc, espéraient nous enlever de force, mais que cela n'arriverait pas, et que pour ne pas se voir enlever les prisonniers de cette manière , il savait ce qu'il avait à faire si des tentatives étaient faites.

Il y avait ce jour-là grande diffa pour fêter la bienvenue d'un goum de Marocains , parmi lesquels se trouvait le chef de Taza ; nous fûmes tous les officiers conviés à la fête.

Ces prétentions toutes naturelles d'Abd-el-Kadei

furent envoyées le lendemain à M. le maréchal; nous ne reçûmes pas de réponse.

Le 8 février, vers le soir, nous aperçûmes sur toutes les montagnes voisines des feux (c'est par ce moyen que les Arabes se font des signaux) ; il arrivait à chaque instant des Arabes qui avaient été envoyés en vedettes. Ce mouvement inaccoutumé nous fit présager quelque chose d'extraordinaire. Le lendemain , en effet, à midi, on nous donna l'ordre de nous tenir prêts à partir dans une heure. Nous nous jetâmes avec la deïra, qui avait aussi levé le pied , dans les montagnes qui bordent la mer. Je fus obligé de laisser au camp quatre malades, que leur grande faiblesse empêchait de marcher. Je demandai à rester avec eux, mais on me donna l'ordre de suivre, en me disant que l'on n'allait pas loin , et que, le soir, des mulets reviendraient les chercher.

Nous marchâmes dans la direction ouest jusqu'à huit heures du soir, et après une halle qui dura jusqu'à une heure du matin , un courrier apporta l'ordre de se remettre en marche.

Nous restâmes les officiers à l'arrière-garde, afin d'engager à marcher les retardataires; je les faisais monter tour à tour sur mon cheval, M. Marin en faisait autant de son côté. La nécessité fit trouver des jambes à beaucoup de nos soldats dont les forces trahissaient la bonne volonté. Malgré les précautions que nous prîmes pour ne laisser personne derrière, Octein, du 41 e , Jein , du 15 e léger, manquèrent le soir à l'appel. Brisés par la fatigue,

ils s'étaient jetés dans des buissons et avaient, été égorgés par les soldats arabes de l'extrême arrière-garde. Nous apprîmes aussi que les quatre malades laissés au camp avaient été assassinés; cela nous fit comprendre ce que nous devions attendre des paroles de Bou-Amedie, «que plutôt que de se voir enlever de force les prisonniers, il saurait ce qu'il avait à faire.» Nous trouvâmes, à six heures du soir, des fruits où nous campâmes. Le soir, on nous dit que la cause de ce départ précipité venait de ce que le général Cavaignac était parti de Lalla-Maghria avec une forte colonne, dans le but de surprendre la deïra , de i'enlever ainsi que nous.

Cette époque fut le commencement de la misère et des peines que nous eûmes à endurer. On supprima les rations de viande, on diminua parfois la ration d'orge , on me retira le blé donné jusque-là aux malades.

De fréquents changements de camp, de longues marches , achevèrent d'épuiser nos malheureux soldats. Le 15 février, Bernard et Gagne se sauvèrent; celui-ci , ayant voulu suivre une autre route que le premier, fut tué dans les Beni-Nassen. Bernard fut assez heureux pour pouvoir arriver à Djemma.

Quelques jours après, Moulin et Poggi cherchèrent aussi à se sauver ; mais ils furent tous les deux ramenés au camp. Moulin rentra le premier; il reçut quatre-vingts coups de bâton, et devait pour l'exemple être fusillé : à force de supplications, M. de Cognord obtint sa grâce. Cela motiva une défense pour

les hommes de sortir du camp ; toutes les corvées de bois, d'eau, etc., furent accompagnées d'Arabes armés. Les plus grandes précautions furent prises, et une trentaine de soldats déterminés qui avaient résolu de partir ne purent mettre leur projet à exécution.

Malgré nos efforts pour ranimer le courage de nos malheureux compagnons, le découragement devint général.

Le 25 avril, pendant la nuit, le couteau et la flamme terminèrent ce drame et mirent fin à leurs souffrances.

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