‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie en 1861Chapitre 6 sur 18 · RELATION SUH UNE ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

RELATION SUH UNE ÉPIDÉMIE

L'autre, persistant à ne voir qu'une maladie nerveuse, fut traité d'incrédule et d'impie.

Cette divergence, pour des esprits moins prévenus, je parle de ceux auxquels appartenait la direction de l'opinion, aurait pu faire naître un doute; mais les idées étaient trop arrêtées, et elle ne les modifia pas plus que ne le firent les sages conseils qui vinrent après.

Au mois d'octobre, l'autorité piémontaise avait donné mission à M. le docteur Tavernier, de Thonon, d'aller étudier cette maladie, et d'indiquer les moyens à lui opposer. Ce médecin, qui justifie pleinement l'excellente réputation dont il jouit, caractérisa très judicieusementle mal, conseilla quelques remèdes, mais prescrivit, avant tout, l'isolement des malades, sans lequel rien ne pouvait avoir d'efficacité ; ses avis furent dédaignés.

Un peu plus tard, quelques pères de famille, qui peutêtre n'étaient pas encore bien convertis à la possession et à l'infaillibilité des exorcismes, eurent la pensée de recourir au magnétisme, et se cotisèrent pour faire venir un magnétiseur renomme à (ienève, M. Lafontaine. Deux d'entre eux furent délégués pour aller s'entendre el prendre jour avec lui ; mais sévèrement blâmés à leur retour, ils durent renoncer à leur projet et écrire à M. Lafontaine de ne pas venir.

Un prêtre très éclairé, né à Morzines, mais habitant près d'Annecy, M. l'abbé M..., affligé de la situation dans laquelle il savait ses compatriotes, vint tenter de les tirer de leur pernicieuse erreur ; sa tentative fut sans succès, et il partit, accusé d'être, lui aussi, un im crédule et de donner le mal.

D'HYSTÉRO-DÉMONOPATHIE EN 1861. 3!)

Ce fut ce qui arriva à quiconque voulait nier la possession.

Dans de telles conditions, chez la population que j'ai dépeinte, qui devait l'emporter de la possession ou de la maladie?

Ce devait être nécessairement la possession.

Et ceux qui, dans leur fatale et trop aveugle bonne foi, en ne sachant pas la combattre, avaient aidé à l'établir, croyant peut-être préparer à la religion un nouveau triomphe dont elle n'a aucun besoin, avaient ressuscité, emprunté à un autre âge une affreuse maladie, que la civilisation se flattait d'avoir fait disparaître à jamais :

Une épidémie d'hystéro-démonopathie.

Nouvel iicci-oiMScmcnt sonfl l'influence <Icn jonglerie* d'un chiirlatiin.

A la fin de l'année 1860, le nombre total des malades ayant eu des crises convulsives avait été de cent dix environ, et il n'en restait pas alors plus d'une quarantaine, dont les crises paraissaient même moins fréquentes et moins violentes qu'antérieurement.

Mais vers le commencement de 1861, un étranger se disant magnétiseur vint s'installer dans la commune, et annonça qu'il allait guérir toutes les malades. Après avoir longtemps et toujours vainement essayé- des pratiques ordinaires du magnétisme, il eut recours, croyant mieux réussir, à des scènes ridicules et burlesques, qui pouvaient bien agir sur les pauvres intelligences auxquelles il s'adressait, mais qui amenèrent un résultat tout opposé à celui qu'il avait espéré.

L'une de ces scènes, celle dont l'auteur attendait le plus d'effet, peut donner un aperçu de l'état des esprits : un vieux prêtre interdit, nommé C. ., habitant près de Genève, mais ayant toutefois résidé à Morzines, où il avait laissé d'implacables inimitiés, était depuis longtemps accusé d'être le premier auteur de tout le mal et le chef de tous les sorciers, qu'il faisait agir par procuration ; il tut décidé qu'il fallait s'en défaire, sa mort devait réduire ses auxiliaires à l'impuis-

D'HYSTÉRO-DÉMONOPATHIE EN 1861. ûl

sance : plus de sorciers, plus de maladie ; morte la bête, mort le venin,

Pour atteindre ce but, on partit une nuit en grand nombre, les uns armés, les autres portant des torches ; on devait être à minuit dans une chapelle bâtie par cet abbé C..., tombée eu ruine avant d'avoir été achevée et située dans un lieu complètement désert et sauvage, sur le bord du petit lac de Montrion, à 6 ou 8 kilomètres de Morzines.

Là, on éventra un chien dont on arracha le foie -, ce i foie fut lardé à coup de sabres et enterré au milieu tde la chapelle, chargé de toutes les malédictions des assistants, avec force signes et paroles cabalistiques de l'opérateur.

Ce foie représentait celui de C..., les blessures qui lui avaient été faites, celui de C... les avait reçues. haque coup, on en avait compté dix-huit, ne lui laisait qu'un jour d'existence ; dans dix-huit jours, C... 'evait être mort.

Cette réminiscence des envoûtements du moyen âge t aussi innocente que l'avaient été ceux-ci, quand on ne leur venait pas un peu eu aide. Mais le dix-huitième ur, qui devait être le dernier de C..., une vieille fille, nommée Jeanne B..., ne doutant point qu'il fût mort damné, sentit son âme devenue démon faire irruption ns son estomac, et depuis, dans ses crises, elle disgue, entre tous les autres démons qui la tourmentent, and c'est C... qui la travaille; hors des crises, sa nviction n'est pas moindre, bien qu'on lui répète sount que C... est vivant.

D'autres malades ne doutent point qu'elle ne dise vrai, et des gens qui ne comptent pas parmi les malades, moins positifs, croient seulement que pour se venger de la cérémonie par laquelle on a voulu le faire périr, C... a tout au moins envoyé chez cette pauvre fille un diable à son image.

Toutes ces sottises ne firent que surexciter encore les esprits, apporter un appoint aux croyances et accroître le nombre des malades; quelques cas nouveaux se déclarèrent, et des personnes calmes depuis longtemps éprouvèrent des rechutes : de cent dix, le nombre total des malades convulsionnaires se trouva porté à cent vingt.

D'il YSTÊRO-DÉMONOPATII [K EN J 8G1.

Won arrivée. — État tic la population. — nombre cl use des malades. — i.u crise. — Symptômes particuliers à quelques malades.

Arrivé k Morzines le 26 avril, je trouvai la population entière clans un élat de dépression difficile à dépeindre ; tout le monde était dans un découragement profond, et chacun vivait clans la crainte incessante de se voir, lui ou les siens, envahi par quelques diables.

Le conseil municipal, presque à l'unanimité, se crut obligé, dans sa bonne foi, de me prévenir que si je n'apportais que des remèdes naturels, je ne réussirais point à faire disparaître la maladie. Cet abattement général n'empêchait point, provoquait au contraire par moments une grandè exaltation, née de la profonde irritation qui régnait dans le cœur de tous contre les sorciers, auteurs du mal.

Huit jours avant mon arrivée, l'un d'eux, le sieur Jean Berger, adjoint au maire, avait été poursuivi par une bande furieuse de trente à quarante personnes, hommes, femmes, enfants, malades et bien portants, armés de fourches, de haches, de bâtons. Cette chasse dura trois heures, sans qu'aucun habitant fit la moindre

tentative pour y mettre fin; cl si, par une fuite aussi rapide que' périlleuse, ce malheureux n'avait réussi à s'échapper, il est probable qu'il eût payé de sa vie la suite réputation qui lui a été faite : son zèle, son intelligence et son désintéressement à servir la commune, auraient dû lui mériter une autre récompense de ses concitoyens.

Tous les jours, des gens, honnêtes d'ailleurs, des con seillers municipaux qui m'accompagnaient dans mes courses pour me guider et nvindiquer les malades qui, le plus souvent, se cachaient ou dissimulaient leur étui, m'exprimaient leurs regrets de me voir inutilement m'exposer à tant de fatigues : câr tant que Von ne couperait pas le cou à Jean Berger, et qu'on n'en brûlerait pas deux- ou trois autres sur la place, la ir\aladie ne finirait pas.

Si tous n'avouaient pas tout haut la môme opinion, il eu était peu qui ne la partageassent, et elle avait été dictée par les prétendues révélations des malades en crise, auxquelles on accorde ïe don d'infaillibilité, et qui ne se doutent pas qu'à une autre époque, elles eussent elles-mêmes été brûlées.

Après bien des recherches, je parvins à découvrir toutes les convulsionnaires ; elles étaient encore soixante-quatre, et se réparlissaienl ainsi sous le rapport de l'âge :

DllYSTÊKO-DÉMONOPATlIIE M 1861.

Q anc 1 1

Q fl '.) 9

fî

il Q

Q fi

fi

S ne sont que des enfants, 16 sont mariées, 2 sont veuves et ho sont célibataires; parmi les mariées,^ 6 sont dans un état de grossesse plus ou moins avancé et ■ ont déjà eu un ou plusieurs enfants ; sur les célibataires, 1L2 ont de vingt-cinq à quarante-neuf ans.

Si aucun âge no paraît préservé, c'est cependant, i comme clans l'hystérie simple et sporadique, à partir ide la puberté et pendant les années qui suivent iminé- (diatement que les cas sont plus nombreux. Sur ces (G/i malades, 31 ont de dix-sept à vingt-deux ans, et c'est ll'àge de dix-huit ans qui paraît le plus fatal, il entre ipour ïh dans ce chiffre 31 .

La grossesse n'a aucune influence sur l'apparition et ta marche de la maladie, pas plus que l'allaitement ; klans quelques cas, l'accouchement a paru mettre fin ou suspendre les crises, mais pas toujours.

Les nourrices qui ont des convulsions sont nécessairement de mauvaises nourrices; leur lait, très séreux, l«t en même temps peu abondant, et elles sont forcées aile donner à manger à leurs nourrissons.

Si la grossesse n'exerce aucune influence sur les crises, les crises ne semblent pas en avoir une bien notable sur elle ; les médecins ou sages-femmes n'ont point remarqué que les avortemcn'ts fussent plus fréquents, et je n'ai trouvé que deux femmes ayant avorté depuis qu'elles sont malades, l'une deux fois et l'autre une fois.

En trois ans il n'y a eu que 7 enfants mort-nés sur un total, pour le même temps, de 170 naissances; ce qui ue donne (pie la proportion généralement admise de 1 mort-né sur c2/i naissances.

Reste à savoir ce que deviendront plus tard les enfants conçus et nés dans de pareilles conditions.

La mortalité des enfants à la mamelle ne s'est point accrue ; d'un jour à dix-huit mois, elle a été :

En 1858. 1850. - 18G0.

De. . 6 18 7

La grande supériorité du chiffre de 1859 est due, m'a-t-on dit, à une épidémie très meurtrière de dysenterie qui a enlevé un grand nombre d'enfants de tout âge ; en tenant compte de cette circonstance exceptions nelle, les chiffres de ces trois années sont en parlait rapport avec ceux des années antérieures.

La mortalité générale est également restée dans ses limites ordinaires.

Pourrait-on considérer le célibat comme une cause prédisposante de la maladie régnante? S'il fallait s'en rapporter à l'expression absolue des chiffres, on devrait

D'HYSTÉRO-DÊMONOPATHIE ET 1861. 47

le supposer en voyant ho célibataires adultes sur malades.

Pour les 31 malades de dix-sept à vingt-deux ans, bien d'autres raisons, la jeunesse elle-même en première ligne, peuvent être invoquées ; tout au plus pourrait-on • accuser le célibat pour les 12 filles de vingt-cinq à quarante-neuf ans, et les 2 veuves peut-être aussi ; mais lia valeur de ce chiffre 12 ou ïli se trouve singulièrement réduite ou annihilée par cet autre chiffre : 16 femmes mariées, ayant leurs maris, des enfants, et devenues malades après plusieurs années de mariage.

J'aurais voulu comprendre dansées notes les 120 malades connues depuis l'origine de la maladie; après U'avoir tenté, j'ai dû me restreindre à celles que j'avais ssous les yeux, pour éviter des erreurs trop faciles.

Quelques-unes de ces malades étaient déjà hystériques Ibien avant l'épidémie; plusieurs avaient eu même des ttaques convulsives dont l'origine remonte à leur enance : mais alors les malaises et les convulsions s' appelaient des maux de nerfs ; depuis l'avènement des idées e possession, ils ont changé de nom et souvent aussi de 'orme.

Si la plupart de ces anciennes hystériques sont deveues convulsionnaires, il en est dont la situation phyique ne s'est point aggravée, elles sont restées ce qu'elles taient ; seulement elles croient aujourd'hui connaître cause si longtemps ignorée de tous les maux dont elles plaignent, et ne font en cela que suivre le courant de 'opinion générale, car il n'y a pas une souffrance, une

48 11EUTI0N SUU UNE ÉPIDÉMIE

douleur qui ne soit attribuée à une action diabolique: une femme qui a un prolapsus complet de l'utérus accuse des diables de toutes les douleurs, les tiraillements qu'elle ressent dans l'estomac, les reins, etc.

De toutes les malades on pourrait l'aire deux catégories : la première comprenant celles qu'il ne serait peut-être pas déraisonnable de regarder comme atteintes d'une hystérie constitutionnelle; la deuxième renfermant celles dont l'hystérie accidentelle, récente, est née sous l'intluence de l'idée admise.

Les unes ont un aspect maladif, sont maigres, nonchalantes, peuvent à peine faire quelques mouvements, ou bien sont d'une agitation excessive et mal réglées.

Les autres, au contraire, à l'exception de quelques jeunes aménorrhéiques ou dysménorrhéiques, de quelques chloro-anémiques souvent scrofuleuses, ont toutes les apparences de la meilleure santé ; la menstruation est régulière, et leur teint témoigne généralement de leur véracité sur ce point.

Mais leur caractère est. changé; tout ce qui tenait le plus de place dans leurs affections et leurs sentiments, parents, enfants, amis, religion, ne sont plus très souvent que des objets d'indifférence, ou des causes d'irritation ou d'ennui.

A première vue, rien ne les distingue des personnes qui n'ont jamais ('[trouvé aucun accident ; on y parvient cependant avec un peu d'attention et d'habitude. Leur œil brille d'un éclat tout particulier; elles ont un vague, une incertitude dans le regard, plus faciles à remarquer

D'HYSTÉRO-DÉMOISOPATHIE EN 1861. 49

qu'à décrire ; toutes leurs fonctions sont généralement assez régulières, l'appétit seul devient capricieux et le sommeil inconstant et léger.

Toutes sont d'une impressionnabilité extrême. Autrefois laborieuses, elles ne peuvent se fixer à aucun travail ; à peine ont-elles commencé un ouvrage, qu'elles le quittent pour un autre, que bientôt elles abandonnent également. Le plus habituellement elles ne font rien qu'aller et venir de chez les unes chez les autres ; celles que des devoirs impérieux ne retiennent pas dans leurs maisons, les jeunes filles, sont toujours en course : leur seul plaisir est de se réunir, de causer, jouer aux cartes. Trop souvent celles qui ne sont pas encore malades se joignent à elles, sans vouloir croire au danger auquel elles s'exposent ainsi.

Dans ces réunions on se fortifie dans sa croyance, on se monte la tête; les exaltées gourmandent les plus timides. Une de ces dernières, tranquille depuis peu de temps par l'effet d'une correction paternelle, fut ainsi admonestée par ses compagnes : « Tu es bien bête d'avoir peur de ton père ; si le mien m'en faisait autant, je le tuerais, etc., etc. » Et la pauvre enfant fut bientôt reprise de crises plus violentes que jamais. C'est ce qui est arrivé aussi à la jeune M..., encore malade aujourd'hui, et que son père avait calmée pendant plusieurs mois, une fois par une promesse qui lui était agréable, une autre fois par des menaces.

• Fantasques et capricieuses dans leurs goûts et leurs appétits, comme en toutes choses, elles ne veulent plus, ne peuvent plus manger le lendemain ce qui leur avait

50 KELATION SUK UNE ÉPIDÉMIE

plu la veille, et restent plusieurs jours sans rien prendre, dit-on ; ce qui est possible, mais n'a pas été vrai autant de fois qu'on l'a dit. Il en est qui ne veulent pas manger chez elles et qui mangent très bien ailleurs ; les parents, trompés, n'en publient pas moins qu'elles sont restées trois, quatre, huit jours sans rien manger.

La dyspepsie est générale, mais il ne s'est point manifesté de ces appétits bizarres si communs chez les hystériques ; le café noir a pu seul fixer l'inconstance de leurs préférences, et elles en abusent : ce qui est loin peut-être de diminuer leur susceptibilité nerveuse, niais peut les aider à supporter l'insuffisance de leur alimentation, en les empêchant, suivant l'expression de M. Payeii, de se dénourrir, c'est-à-dire de subir de trop grandes déperditions.

En tout ceci, elles ne présentent donc que ce qui se retrouve chez toutes les hystériques à peu près.

Une fuis établies, les crises se renouvellent sans aucune régularité une ou plusieurs fois par jour, et durent plus ou moins, sous l'influence des moindres causes.

Ces causes sont externes ou internes, c'est-à-dire que l'aspect d'un étranger, un mot qui déplaît, la vue ou l'audition de ce qui rappelle la religion, une pensée toute spontanée ou provoquée par une douleur gastralgique, de simples borborygmes, déterminent tour à tour l'état convulsif.

Avant leur première apparition, les crises se sont préparées par une action tantôt du moral sur le physique, tantôt du physique sur le moral, ou en d'autres

D'HYSTÉRO-DÉMONOPATHIE LN 1861. 51

tenues, et comme le dit M. Cerise, parle fait de l'innervation cérébro-ganglionnaire ou d'une impression ganglio-cérébrale.

Antérieurement à la première crise, ces actions et réactions étaient sourdes et lentes; après, elles deviennent de plus en plus rapides et instantanées.

Tout est une occasion de crises, mais rien ne les produit plus sûrement que quand on dit aux malades qu'elles ne sont point possédées; il leur suffit même de soupçonner qu'on n'est pas de leur avis sur ce sujet : il serait plus difficile de dire ce qui ne provoque pas de crises que d'énumérer ce qui les fait éclater.

Quelques malades cherchent à cacher leur situation, mais la plupart aiment à se donner en spectacle, et il est peu de visiteurs dont la curiosité n'ait été plus ou moins satisfaite : dans les premiers temps de mon séjour, les crises se produisaient partout, dans les maisons, dans les champs, à l'église.

Au commencement de l'épidémie, quand c'était principalement sur déjeunes enfants qu'elle sévissait, on a vu des phénomènes d'extase, de catalepsie et de somnambulisme; depuis, et chez toutes les malades que j'ai visitées, les accidents ne sont que convulsifs et les mêmes à peu près chez toutes ; ils ne varient que par leur violence ou leur durée et le plus ou moins de loquacité des malades.

En décrivant la crise, j'aurai, je crois, décrit la maladie, ou du moins sa manifestation extérieure.

Au milieu du calme le plus complet, rarement la nuit, il survient tout à coup des bâillements, des pandicula-

tions, quelques tressaillements, de petits mouvements saccadés et d'aspect choréiquedans les bras ; peu à peu et dans un très court espace de temps, comme par l'effet de décharges successives, ces mouvements deviennent plus rapides, ensuite plus amples, et ne paraissent bientôt plus qu'une exagération des mouvements physiologiques ; la pupille se dilate et se resserre tour à tour, et les yeux participent aux mouvements généraux.

A ce moment, les malades, dont l'aspect avait d'abord paru exprimer la frayeur, entrent dans un état de fureur qui va toujours croissant, comme si l'idée qui les domine produisait deux effets presque simultanés : de la dépression et de l'excitation tout aussitôt.

Elles frappent sur les meubles avec force et vivacité, commencent à parler ou plutôt à vociférer; ce qu'elles disent toutes à peu près, quand on ne les surexcite pas par des questions, se réduit à ces mots indéfiniment

répétés : « S.... nom ?s ch...gne! s.... rouge!»

(elles appellent rouges ceux à la piété desquels elles ne croient pas); quelques-unes ajoutent des jurements.

Si près d'elles ne se trouve aucun spectateur étranger, s'il ne leur est pas fait de questions, elles répètent sans cesse la môme chose, sans rien ajouter ; si c'est le contraire, elles répondent à ce que dit le spectateur, et môme aux pensées qu'elles lui prêtent, aux objections qu'elles prévoient, mais sans s'écarter deleur idée dominante, en y rapportant tout ce qu'elles disent. Ainsi c'est

souvent : « Ah! tu crois, b d'incrédule, que nous

sommes des folles, que nous n'avons qu'un mal d'ima-

D'HYSTÉKO-DÉMONOPATHIE EN 1861. 53

oination ! Nous sommes des damnées, s....n.. deD...! nous sommes des diables de l'enfer ! »

Et comme c'est toujours un diable qui parle parleur bouche, le prétendu diable raconte quelquefois ce qu'il faisait autrefois sur la terre, ce qu'il a fait depuis en enfer, etc, etc.

Devant moi elles ajoutaient invariablement :

« Ce ne sont pas tes s médecines qui nous guériront! Nous nous f bien de tes médecines! Tu

peux bien les faire prendre à la fille, elles la tourmenteront, elles la feront souffrir; mais à nous, elles ne nous ferons rien, car nous sommes des diables!

» Ce sont de saints prêtres, des évêques qu'il nous faut, etc., etc. »

Ce qui ne les empêche point d'insullcr les prêtres quand il s'en présente, sous prétexte qu'ils ne sont pas assez saints pour avoir action sur les démons.

Devant le maire, des magistrats, c'était toujours la même idée, mais avec d'autres paroles.

A mesure qu'elles parlent, toujours avec la même véhémence, toute leur physionomie n'a d'autre caractère que celui de la fureur. Quelquefois le cou se gonfle, la face s'injecte; chez d'autres, elle pâlit, tout comme il arrive aux personnes ordinaires, qui, selon leur constitution, rougissent ou pâlissent pendant un violent accès de colère ; les lèvres sont souvent souillées de salive, ce qui a fait dire que les malades écumaient.

Les mouvements, bornés d'abord aux parties supérieures, gagnent successivement le tronc et les mem-

5â RELATION Sl'R UNE EPIDEMIE

bres inférieurs: la respiration devient haletante; les malades redoublent de fureur, deviennent agressives, déplacent les meubles, et lancent chaises, tabourets, tout ce qui leur tombe sous la main, sur les assistants ; se précipitent sur eux pour les frapper, aussi bien leurs parents que les étrangers ; se jettent à terre, toujours continuant les mômes cris; se roulent, frappent les mains sur le sol, se frappent elles-mêmes sur la poitrine, le ventre, sur la partie antérieure du cou, et cherchent à arracher quelque chose qui semble des gêner' en ce point. Elles se tournent et se retournent d'un bond ; j'en ai vu deux qui, se relevant comme par la détente d'un ressort, se renversaient en arrière, de telle façon que leur tête reposait sur le sol en même temps que leurs pieds.

Cette crise dure plus ou moins, dix, vingt minutes, □ne demi-heure, selon la cause qui l'a provoquée. Si c'est la présence d'un étranger, d'un prêtre surtout, il est très rare qu'elle finisse avant que la personne se soit éloignée : dans ce cas, les mouvements convulsifs ne sont cependant pas continus; après avoir été très violents, ils s'affaiblissent, et s'arrêtent pour recommencer immédiatement, comme si la force nerveuse épuisée prenait un moment de repos pour se réparer.

Pendant la crise, le pouls, les battements du cœur, ne sont nullement accélérés, c'est même le plus ordinairement le contraire; le pouls se concentre, devient petit, lent, et les extrémités se refroidissent ; malgré la violence de l'agitation, les coups furieux frappés de tous côtés, les mains restent glacées.

D'HYSTÉRO-DÉMONOPATHIE EN 1861. 55

Contrairement à ce qui s'est vu souvent clans des cas analogues, aucune idée erotique ne se mêle ou ne paraît s'ajouter à l'idée démoniaque ; j'ai même été frappé de cette particularité, parce qu'elle est commune à toutes les malades : aucune ne dit le moindre mot ou ne fait le moindre geste obscène : dans leurs mouvements les plus désordonnés, jamais elles ne se découvrent, et si leurs vêtements se relèvent un peu quand elles se roulent à terre, il est très rare qu'elles ne les rabattent presque aussitôt.

Il ne paraît donc point qu'il y ait ici lésion de la sensibilité génitale; aussi il n'a jamais été question d'incubes, de succubes ou de scènes du sabbat; toutes les malades appartiennent, comme démonomanes, au second des quatre groupes indiqués par M. Macario ; quelques-unes entendent la voix des diables, beaucoup plus généralement ils parlent par leur bouche.

Après le grand désordre, les mouvements deviennent peu à peu moins rapides, quelques gaz s'échappent par

I la bouche, et la crise est finie. La malade regarde autour d'elle d'un air un peu étonné, arrange ses cheveux, ramasse et replace son bonnet, boit quelques gorgées

li d'eau, et reprend son ouvrage, si elle en tenait un quand la crise a commencé; presque toutes disent n'é-

I prouver aucune lassitude et ne pas se souvenir de ce

' qu'elles ont dit ou fait.

Cette dernière assertion n'est pas toujours sincère, j'en ai surpris quelques-unes se souvenant très bien, seulement elles ajoutaient : «Je sais bien qu'il a (le diable) dit ou fait telle chose, mais ce n'est pas moi ; si

Page 1