‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie en 1861Chapitre 7 sur 18 · RELATION SUU UNE ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

RELATION SUU UNE ÉPIDÉMIE

ma bouche a parlé, si mes mains ont frappé, c'était fat qui les faisait parler et frapper; j'aurais bien voulu rester tranquille, mais il est plus fort que moi, etc., etc. »

Ce que les malades disent clans leurs accès ne se borne pas toujours aux paroles insignifiantes que je viens de rapporter, mais alors c'est qu'elles sont provoquées ; les parents, les voisins, ont la sotte habitude de leur faire des questions absurdes qui leur ont évidemment été apprises, au moins dans leur forme, par les exorcismes, dont on leur a certainement traduit quelques paroles; les curieux étrangers renchérissent encore sur ces questions; les plus ordinaires, toujours adressées aux diables, et les réponses sont celles-ci :

« Qu'est-ce qui tient la fille ?

— C'est moi, le bûcheron, ou le curé, ou le Français, le Suisse, etc., etc. » Il y en a de toutes les professions et de tous les pays, mais seulement des professions et des pays dont les malades ont entendu parler: ainsi il n'y a jamais eu d'Indiens, de Chinois, de mécaniciens, de sculpteurs, etc., etc., parce qu'elles ne connaissent pas ces mots.

« Qui t'a mis dans la fille?

— C'est B..., ou C..., etc., etc.

— Quand déprendras-tu la fille?

— Dans un quart d'heure.

— La fille mangera-t-elle aujourd'hui?

— Non, elle ne mangera pas.

— Pourquoi ne veux-tu pas qu'elle mange?

— Parce que la fille ne doit pas manger de ton s.... pain, de ton s.... fromage; donne-lui du bon café, à la

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fille, du bon pain de boulanger, de la bonne viande, et elle mangera. Etc., etc. »

Ces réponses pourraient bien être dictées par un sentiment, un besoin instinctif.

J'ai plusieurs fois remarque que les crises étaient plus fréquentes quand soufflait le vent du nord ou nord-est, dont l'action produit en ce pays, bien plus qu'ailleurs, une impression pénible, une sorte d'agacement nerveux dont j'ai parlé déjà.

Cette description est celle de l'état le plus fréquent ; mais, entre les extrêmes, il existe plusieurs degrés, depuis la malade qui n'a que des crises de douleurs I gastralgiques, jusqu'à celle qui arrive au dernier paroxysme de la fureur. Celte réserve faite, je n'ai trouvé, sur toutes les malades que j'ai visitées, des différences dignes d'être notées que chez quelques-unes seulement.

L'une, la nommée Br... (Jeanne), quarante-huit ans, non mariée, très vieille hystérique, sent des bêtes qui ne sont autres que des diables qui lui courent sur la figure et la piquent.

Une autre, la femme B... (Nicolas), âgée de trentehuit ans, malade depuis trois ans, aboie pendant ses 1 crises ; elle attribue sa maladie à un verre de vin qu'elle a bu en compagnie d'un de ceux qui donnent le mal. Pendant et hors des crises, elle a de fréquents vomissements, qu'elle prétend avoir toujours eus depuis qu'elle est malade; et bien qu'elle ne boive pas de vin habituellement, ses vomissements le sentent et en contiennent toujours; elle le reconnaît bien au goût et à

l'odeur : c'est toujours le même viu qu'elle a bu il y a trois ans et que les diables (elle en a sept) renouvellent sans cesse.

G... (Jeanne), âgée de trente-sept ans, non mariée, est celle dont les crises diffèrent le plus. Elle n'a point de ces mouvements cloniques généraux qui se voient cbez toutes les autres, et elle ne parle presque jamais. Dès qu'elle sent venir sa crise, elle va s'asseoir et se met à balancer la tète d'arrière en avant; les mouvements, lents et peu étendus d'abord, vont toujours s'accélcraiit, et finissent par faire parcourir à la tète, avec une incroyable rapidité, un arc de cercle de plus en plus étendu, jusqu'à ce qu'elle vienne alternativement et régulièrement frapper le dos et la poitrine. Par intervalles, le mouvement s'arrête un instant, et les muselés contractés maintiennent la tète fixée dans la position où elle se trouvait au moment du temps d'arrêt, sans qu'il soit possible, même avec des efforts, de la redresser ou de la fléchir.

Une quatrième malade, mais que je n'ai point vue, parce qu'elle avait quitté le village avant mon arrivée, après avoir éprouvé les mêmes symptômes que les autres, a, dans les derniers temps de sa maladie, offert des phénomènes particuliers qui ne se sont présentés! chez aucune.

Son père décrit ainsi sa maladie :

« V... (Victoire), âgée de vingt ans, devint malade l'une des premières, à l'âge de seize ans; elle n'avait jamais rien senti, quand le mal la prit un jour à la messe; pendant les deux ou trois premiersjours, elle ne faisaif

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que sauter un peu. Un jour elle m'apportait mon dîner à la cure, où je travaillais; l'Angelus sonna comme elle arrivait sur le pont, elle se mil aussitôt à sauter, et se jeta par terre en criant et gesticulant, jurant après le sonneur. Le curé tle Monlrioud se trouva là par hasard, elle l'injuria, l'appela s.... ch... de Monlrioud.

» M. le curé de Morzinesvint aussi près d'elle au moment où la crise finissait, mais elle recommença aussitôt, parce qu'il lui fit un signe de croix sur le front.

» Une autre fois, je travaillais encore à la cure, on a voulu lui donner un verre de vin ; elle n'a pu le porter à ses lèvres, il a fallu la faire boire : elle n'était pourtant pas en crise à ce moment. On lui en présenta un second, niais elle le trouva si mauvais, qu'elle le cracha. M. l'abbé F... m'a dit après, que c'était parce qu'il y ; avait ajouté quelques gouttes d'eau bénite.

» Pendant un an le mal la prit tous les jours et plusieurs fois par jour, depuis l'Angelus du matin jusqu'à dix heures du soir ; dès que dix heures sonnaient, elle fallait se coucher tranquillement. Une fois j'ai voulu ll'obliger à se coucher à neuf heures ; elle ne le voulait [pas, disant que le diable le lui avait défendu et qu'il ne Lia laisserait pas dans son lit; j'insistai, et elle obéit, mais «n me disant : Tu vas voir... Elle ne put, en effet, rester nu lit, elle y eut une crise très violente qui la jeta en ■bas... Alors sa crise cessa, et à dix heures elle se remit lans son lit aussi tranquillement que d'habitude. » On l'avait exorcisée souvent; niais voyant que rien '[ne la guérissait, pas plus les exorcismes qu'autre chose, lie la conduisis à Genève chez M. Lafontaine (le magné-

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liseur); clic y esl restée un mois, et est revenue bien guérie : elle a été tranquille près de trois ans.

» Il y a six semaines, vers le milieu d'avril, elle a été reprise, mais elle n'avait plus de crises; elle ne voulait voir personne et s'enfermait à la maison ; elle ne mangeait que quand j'avais quelque chose de bon à lui donner, autrement elle ne pouvait avaler.

» Pendant les dix derniers jours elle était forcée de se tenir toujours couchée, mais pas clans son lit; quand elle voulait s'y mettre, elle était renversée par terre; elle se couchait sur des bancs qu'elle avait placés près du lit.

» Elle ne pouvait se tenir sur ses jambes, ni à peine remuer les bras; j'ai essayé plusieurs fois de la mettre debout, mais elle ne se sentait pas, et tombait dès que je ne la tenais plus.

» Je me suis décidé à la reconduire chez M. Lafonlainc. Pour partir, il m'a fallu l'habiller comme un enfant; je ne savais comment l'emmener, elle médit: «Quand je serai sur la commune de Montriond, je marcherai bien. »

(11 a été généralement remarqué que dès qu'elles sont hors de la commune, les malades n'ont que très rarement des crises.)

« Un de mes voisins m'aida, nous lui donnâmes chacun un bras; nous l'avons portée plutôt qu'elle n'a marché jusqu'à Montriond. Mais aussitôt de l'autre côté du pont, elle a marché toute seule et ne se plaignit plus que d'un goût horrible dans la bouche, disant qu'elle était perdue si nous ne trouvions pas de caramel cà Saint-

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Jean, que ce mauvais goût allait l'empoisonner. N'ayant point trouvé de caramel, je lui ai acheté du sucre à la place, et elle a bien été jusqu'à l'oratoire de Saint-

i Guérin. Là, elle me dit qu'elle ne pouvait passer devant

: l'oratoire, qu'elle ne pouvait plus avancer ; mais il n'y a pas moyen de passer ailleurs, je l'ai soutenue, et notre voyage s'est terminé sans aucun accident, et jusqu'à

Thonon (32 kilomètres), elle a marché comme moi.

» Après deux séances chez M. Lafontaine, elle était mieux, et maintenant elle est placée comme dômes-

! tique. »

Une autre, la jeune Marie B.. dont les crises m'avaient d'ordinaire rien de particulier, fut un jour,

en ma présence, prise d'une crise sans convulsions, qui [me se traduisit que par un besoin irrésistible de marcher. tlElle partit d'un pas précipité, s'en alla très loin pour lltrouver un pont qui lui permît de traverser la rivière,

et continua sa course sur la rive opposée, disant à ceux (qu'elle rencontrait, qu'elle allait voir ses champs, ce [qu'elle fit eu effet; et elle revint toujours avec la même

wilesse et par le même chemin, au point d'où elle

fêtait partie. A son arrivée, la crise finit.

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