‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie épidémieChapitre 5 sur 12 · RELATION SUR UNE ÉPIDÉMCE · texte numérisé non relu

RELATION SUR UNE ÉPIDÉMCE

L'autre, persistant à ne voir qu'une maladie nerveuse, fut traité d'incrédule et d'irapie.

Cette divergence, pour des esprits moins prévenus, je parle de ceux auxquels appartenait la direction de l'opinion, aurait pu faire nattre un doute; mais les idées étaient trop arrêtées, et elle ne les modifia pas plus que ne le firent les sages conseils qui vinrent après.

Ail mois d'octobre, l'autorité piémontaise avait donné mission à M. le docteur Tavernier, de Thonon, d'aller étudier cette maladie, et d'indiquer les moyens à lui opposer. Ce médecin, qui justifie pleinement Texcellente réputation dont il jouit, caractérisa très judicieusement le mal, conseilla quelques remèdes, mais prescrivit, avant tout, Tisolement des malades, sans lequel rien ne pouvait avoir d'efficacité ; ses avis furent dédaignés. Un peuplifs tard, quelques pères de famille, qui peutêtre n'étaient pas encore bien convertis à la possession et à l'infaillibilité des exorcisnjes, eurent la pensée de recourir au magnétisme, et se cotisèrent pour faire venir un magnétiseur renommé à Genève, M. Lafontaine. Deux d'entre eux furent délégués pour aller s'entendre et prendre jour avec lui ; mais sévèrement blâmés à leur retour, ils durent renoncer à leur projet et écrire à M. Lafontaine de ne pas venir.

Un prêtre très éclairé, né à Morzines, mais habitant près d'Annecy, M. l'abbé M..., affligé de la situation dans laquelle il savait ses compatriotes, vint tenter de les tirer de leur pernicieuse erreur; sa tentative fut sans succès, et il partit, accusé d'être, lui aussi, un incrédule et de donner le maL

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Ce fut ce qui arriva à quiconque voulait nier la possession.

Dans de telles conditions, chez la population que j'ai dépeinte, qui devait remporter de la possession ou de la maladie?

Ce devait être nécessairement la possession.

Et ceux qui, dans leur fatale et trop aveugle bonne foi, en ne sachant pas la combattre, avaient aidé à l'établir, croyant peut-être préparer à la religion un nouveau triomphe dont elle n'a aucun besoin, avaient ressuscité, emprunté à un autre âge une affreuse maladie, que la civilisation se flattait d'avoir fait disparaître à jamais :

Une épidémie d'hystéro-démonopathie.

Monvel aoeroliMeiiient 0000 l'inflaenoe dem Jonslerles d^n charlatan.

A la fin de Tannée i 860, le nombre total des malades ayant eu des crises convulsives avait été de cent dix environ, et il n'en restait pas alors plus d'une quarantaine, dont les crises paraissaient mêtoe moins fréquentes et moins violentes qu'antérieurement.

Mais vers le commencement de 1861, un étranger se disant magnétiseur vint s'installer dans la commune, et annonça qu'il allait guérir toutes les malades. Après avoir longtemps et toujours vainement essayé des pratiques ordinaires du magnétisme, il eut recours, croyant mieux réussir, à des scènes ridicules et burlesques, qui pouvaient bien agir sur les pauvres intelligences auxquelles il s'adressait, mais qui amenèrent un résultat tout opposé à celui qu'il avait espéré.

L'une de ces scènes, celle dont l'auteur attendait le plus d'effet, peut donner un aperçu de l'état des esprits : un vieux prêtre interdit, nommé C..,' habitant près de Genève, mais ayant toutefois résidé à Morzines, où il avait laissé d'implacables inimitiés, était depuis longtemps accusé d'être le premier auteur de tout le mal et le chef de tous les sorciers, qu'il faisait agir par procuration ; il fut décidé qu'il fallait s'en défaire, sa mort devait réduire ses auxiliaires à Timpuis-

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sance : plus de sorciers, plus de maladie *, morte la bête, mort le venin.

Pour atteindre ce but, on partit une nuit en grand nombre, les uns armés, les autres portant des torches J on devait êlre à minuit dans une chapelle bâtie par cet abbé C..., tombée en ruine avant d'avoir été achevée et située dans un lieu complètement désert et sauvage, sur le bord du petit lac de Montrion, à 6 ou 8 kilomètres de Morzines.

Là, on éventra un chien dont on arracha le Foie ; ce foie fut lardé à coup de sabres et enterré au milieu de la chapelle, chargé de toutes les malédictions des assistants, avec force signes et paroles cabalistiques de l'opérateur.

Ce foie représentait celui de C..., les blessures qui lui avaient été faites, celui de C... les avait reçues. Chaque coup, on en avait compté dix-huit, ne lui laissait qu'un jour d'existence ; dans dix-huit jours, C... devait être mort.

Cette réminiscence des envoûtements du moyen âge fut aussi innocente que Pavaient été ceux-ci, quand on ne leur venait pas un peu en aide. Mais le dix-huitième jour, qui devait être le dernier de C..., une vieille fille, la nommée Jeanne B..., ne doutant point qu'il fût mort et damné, sentit son âme devenue démon faire irruption dans son estomac, et depuis, dans ses crises, elle distingue, entre tous les autres démons qui la tourmentent, quand c'est C... qui la travaille; hors des crises, sa conviction n'est pas moindre, bien qu'on lui répète souvent que C... est vivant.

D'autres malades ne doutent. point qu'elle ne dise vrai, et des gens qui ne comptent pas parmi les malades, moins positifs, croient seulement que pour se venger de la cérémonie par laquelle on a voulu te faire périr, C. . . a tout au moins envoyé chez cette pauvre fille un diable à son image.

Toutes ces sottises ne firent que surexciter encore les esprits, apporter un appoint aux croyances et accroître le nombre des malades; quelques cas nouveaux se déclarèrent, et des personnes calmes depuis longtemps éprouvèrent des rechutes : de cent dix, le nombre total des malades convulsionnaires se trouva porté à cent vingt.

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Mon arrivée* — état do la population. — Mombre et Ase des i lades. — lia crise. — Symptôme» particaliers à qaelqueM i

Arrivé à Morzines le ^6 avril, je trouvai la population entière dans un état de dépression difficile à dépeindre; tout le monde était dans un découragement profond, et chacun vivait dans la crainte incessante de se voir, lui ou les siens, envahi par quelques diables.

Le conseil municipal, presque à l'unanimité, se crut obligé, darts sa bonne foi, de me prévenir que si je n'apportais que des remèdes naturels^ je ne réussirais point à faire disparaître la maladie. Cet abattement général n'empêchait point, provoquait au contraire par moments une grande exaltation, née de la profonde irritation qui régnait dans le cœur de tous contre les sorcierSy auteurs du mal.

Huit jours avant mon arrivée, l'un d'eux, le sieur Jean Berger, adjoint au maire, avait été poursuivi par une bande furieuse de trente à quarante personnes, hommes, femmes, enfants, malades et bien portants, armés de fourches, de haches, de bâtons. Cette chasse dura trois heures, sans qu'aucun habitant fit la moindre

tentalive pour y mettre fin ; et si, par une fuite aussi rapide que périlleuse, ce malheureux n'avait réussi à s'échapper, il est probable qu'il eût payé de sa vie la sotte réputation qui lui a été faite : son zèle, son intelligence et son désintéressement à servir la commune, auraient dû lui mériter une autre récompense de ses concitoyens.

Tous les jours, des gens, honnêtes d'ailleurs, des con • seillers municipaux qui m'accompagnaient dans mes courses pour me guider et m'indiquer les malades qui, le plus souvent, se cachaient ou dissimulaient leur état, m'exprimaient leurs regrets de me voir inutilement m'exposer à tant de fatigues : car tant que Von ne couperail pas le cou à Jean Berger ^ et qu'on n'en brûlerait pas deux ou trois autres sur la placc^ la maladie ne finirait pas.

Si tous n'avouaient pas tout haut la même opinion, il en était peu qui ne la partageassent, et elle avait été dictée par les prétendues révélations des malades en crise, auxquelles on accorde le don d'infaillibilité, et qui ne se doutent pas qu'à une autre époque, elles eussent elles-mêmes été brûlées.

Après bien des recherches, je parvins à découvrir toutes les convulsionnaires ; elles étaient encore soixante-quatre, et se répartissaient ainsi sous le rapport de rage :

D'HYST£R(M>ÊH0K0PATHIE KN 1861.

I S ans.

I Il

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5 30 ans.

â ne sont que des enfants, 16 sont mariées, 2 sont veuves et 43 sont célibalaires; parmi les mariées, 6 sont dans un état de grossesse plus ou moins avancé et ont déjà eu un ou plusieurs enfants ; sur les célibataires, 12 ont de vingt-cinq à quarante- neuf ans.

Si aucun âge ne parait préservé, c'est cependant, comme dans Thystérie simple et sporadique, à partir de la puberté et pendant les années qui suivent immédiatement que les cas sont plus nombreux. Sur ces 64 malades, 31 ont de dix-sept à vingt-deux ans, et c'est rage de dix-huit ans qui parait le plus fatal, il entre pour 14 dans ce chiffre 3! .

La grossesse n'a aucune influence sur l'apparition et la marche de la- maladie, pas plus que rallaitement ; dans quelques cas, raccouchement a paru mettre fin ou suspendre les crises, mais pas toujours.

Les nourrices qui ont des convulsions sont nécessairement de mauvaises nourrices; leur lait, très séreux, est en même temps peu abondant, et elles sont forcées de donner à manger à leurs nourrissons.

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