RELATION SUR LNE ÉPIDÉMIE
^ Si la grossesse n'exerce aucune influence sur les crises, les crises ne semblent pas en avoir une bien notable sur elle ; les médecins ou sages-femmes n'ont point remarqué que les avorlements fussent plus fréquents, et je n'ai trouvé que deux femmes ayant avorté 'depuis qu'elles sont malades, l'une deux fois et l'autre une fois.
En trois ans il n'y a eu que 7 enfants mort-nés sur un total, pour le même temps, de 170 naissances; ce qui ne donne que la proportion généralement admise de 1 mort-né sur 2/i naissances.
Reste à savoir ce que deviendront plus tard les en-fants conçus et nés dans de pareilles conditions.
La mortalité des enfants à la mamelle ne s'est point accrue ; d'un jour à dix-huit mois, elle a été :
En 1858. ^ 1859. 1860.
De 6 4 8 7
La grande supériorité du chiffre de 1859 est due, m'a-t-on dit, à une épidémie très meurtrière de dysenterie qui a enlevé un grand nombre d'enfants de tout âge ; en tenant comple de cetle circonstance exceptionnelle, les chiffres de ces trois années .sont en parfait rapport avec ceux des années antérieures.
La mortalité générale est également restée dans ses limites ordinaires*
Pourrait-on considérer le célibat comme une cause prédisposante de la maladie régnante? S'il fallait s'en rapporter à l'expression absolue des chiffres, on devrait
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le supposer en voyant 43 célibataires adultes sur 64 malades.
Pour les 81 malades de dix-sept à vingt-deux ans, bien d'autres raisons, la jeunesse elle-même en première ligne, peuvent être invoquées ; tout au plus pourrait-on accuser le célibat pour les 12 filles de vingt-cinq à quarante-neuf ans, et les 2 veuves peut-être aussi ; mais la valeur de ce chiffre 12 ou 14 se trouve singulièrement réduite ou annihilée par c^t autre chiffre : 16 femmes mariées, ayant leurs maris, des enfants, et devenues malades après plusieurs années de mariage.
J'aurais voulu comprendre dans ces notes les 120 malades connues depuis l'origine de la maladie; après l'avoir tenté, j'ai dû me restreindre à celles que j'avais sous les yeux, pour éviter des erreurs trop faciles.
Quelques-unes de ces malades étaient déjà hystériques bien avant l'épidémie; plusieurs avaient eu même des attaques convulsives dont l'origine remonte à leur enfance : mais alors les malaises et le^s convulsi;ons s'appelaient des maux de nerfs ; depuis l'avènement des idées de possession, ils ont changé de nom et souvent aussi de forme.
Si la plupart de ces anciennes hystériques sont devenues convulsionnaires, il en est dont la situation physique ne s'est point aggravée, elles sont restées ce qu'elles étaient ; seulement elles croient aujourd'hui connaître la cause si longtemps ignorée de tous les maux dont elles se plaignent, et ne font en cela que suivre le courant de l'opinion générale, car il n'y a pas une souffrance; une
douleur qui ne soit attribuée à une action diabolique: une femme qui a un prolapsus complet de l'utérus accuse des diables de toutes les douleurs, les tiraillements qu'elle ressent dans Testomac, les reins, etc.
De toutes les malades on pourrait faire deux catégories : la première comprenant celles qu'il ne serait peut-être pas déraisonnable de regarder comme atteintes d'une hystérie constitutionnelle; la deuxième renfermant celles dont l'hystérie accidentelle, récente, est née sous l'influence de l'idée admise.
Les unes ont un aspect maladif, sont maigres, nonchalantes, peuvent à peine faire quelques mouvements, ou bien sont d'une agitation excessive et mal réglées.
Les autres, au contraire, à l'exception de quelques jeunes aménorrhéiques ou dysménorrhéiques, de quelques chloro-anémiques souvent scrofuleuses, ont toutes les apparences de la meilleure santé ; la menstruation est régulière, et leur teint témoigne généralement de leur véracité sur ce point.
Mais leur caractère est changé; tout ce qui tenait le plus de place dans leurs affections et leurs sentiments, parents, enfants, amis, religion, ne sont plus très souvent que des objets d'indifférence, ou des causes d'irritation ou d'ennui,
A première vue, rien ne les distingue des personnes qui n'ont jamais éprouvé aucun accident ; on y parvient cependant avec un peu d'attention et d'habitude. Leur œil brille d'un éclat tout particulier; elles ont un vague, une incertitude dans le regard, plus faciles à remarquer
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qu'à décrire ; toutes leurs fonctions sont généralement assez régulières, l'appétit seul devient capricieux et le sommeil inconstant et léger.
Toutes sont d'une impressionnabilité extrême. Autrefois laborieuses, elles ne peuvent se fixer à aucun travail ; à peine ont-elles commencé un ouvrage, qu'elles le quittent pour un autre, que bientôt elles abandonnent également. Le plus habituellement elles ne font rien qu'aller et venir de chez les unes chez les autres ; celles que des devoirs impérieux ne retiennent pas dans leurs maisons, les jeunes filles, sont toujours en course : leur seul plaisir est de se réunir, de causer, jouer aux cartes. Trop souvent celles qui ne sont pas encore malades se joignent à elles, sans vouloir croire au danger auquel elles s'exposent ainsi.
Dans ces réunions on se fortifie dans sa croyance, on se monte la (ête; les exaltées gourmandent les plus timides. Une de ces dernières, tranquille depuis peu de temps par l'effet d'une correction paternelle, fut ainsi admonestée par ses compagnes : « Tu es bien bêle d'avoir peur de ton père ; si le mien m'en faisait autant, je le tuerais, etc., etc. »> Et la pauvre enfant fut bientôt reprise de crises plus violentes que jamais. C'est ce qui est arrivé aussi à la jeune M..., encore malade aujourd'hui, et que son père avait calmée pendant plusieurs mois, une fois par une promesse qui lui était agréable, une autre fois par des menaces.
Fantasques et capricieuses dans leurs goûts et leurs appétits, comme en toutes choses, elles ne veulent plus, lie peuvent plus manger le lendemain ce qui leur avait
plu la veille, et restent plusieurs jours sans rien prendre, dit-on ; ce qui est possible, mais n'a pas été vrai autant de fois qu'on l'a dit. Il en est qui ne veulent pas raanger <5hez elles et qui mangent très bien ailleurs ; les parents, 4rompés, n'en publient pas moins qu'elles sont restées trois, quatre, huit jours sans rien manger.
La dyspepsie est générale, mais il ne s'est point manifesté de ces appétits bizarres si communs chez les hystériques ; le café rioir a pu seul fixer l'inconstance de leurs préférences, et elles en abusent : ce qui est loin peut-être de diminuer leur susceptibilité nerveuse, mais peut les aider à supporter l'insuffisance de leur alimentation , en les empêchant, suivant l'expression de M. Payen, de se dénourrir ^ c'est-à-dire de subir de trop grandes déperditions.
' En tout ceci, elles ne présentent donc que ce qui se retrouve chez toutes les hystériques à peu près.
Une fois établies, les crises se renouvellent sans aucune régularité une ou plusieurs fois par jour, et durent plus ou nioins, sous l'influence des moindres causes.
Ces causes sont externes ou internes, c'est-à-dire que l'aspect d'un étranger, un mot qui déplaît, la vue ou 4'audilion de ce qui rappelle la religion, une pensée toute spontanée ou provoquée par une douleur gastralgique, de simples borborygmes, déterminent tour à tour l'état convulsif.
Avant leur première apparition, les crises se sont préparées par une action tantôt du moral sur le physique, tantôt du physique sur le moral, ou en d'autres
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termes, el comme le dit M. Cerise, parle fait de Tianervation cérébro-ganglionnaire ou d'une impression ganglio-cérébrale.
Antérieurement à la première crise, ces actions et réactions étaienl sourdes et lentes; après, elles deviennent de plus en plus rapides et instantanées.
Tout est une occasion de crises, mais rien ne les produit plus sûrement que quand on dit aux malades qu'elles ne sont point possédées ; il leur suffit même de soupçonner qu'on n'est pas de leur avis sur ce sujet : il serait plus difficile de dire ce qui ne provoque pas de crises que d'énumérer ce qui les fait éclater.
Quelques malades cherchent à cacher leur situation, mais la plupart aiment à se donner en spectacle, et il est peu de visiteurs dont la curiosité n'ait été plus ou moins satisfaite : dans les premiers temps de mon séjour, les crises se produisaient partout, dans les maisons, dans les cliamps, à l'église.
Au commencement de répidémie, quand c'était principalement sur déjeunes enfants qu'elle sévissait, on a vu des phénomènes d'extase, de catalepsie et de somnambulisme-, depuis, et chez toutes les malades que j'ai visitées, les accidents ne sont que convulsifs et les mêmes à peu près chez toutes ; ils ne varient que par leur violence ou leur durée et le plus ou moins de loquacité des malades.
En décrivant la crise, j'aurai, je crois, décrit la maladie, ou du moins sa manifestation extérieure.
Au milieu du calme le plus complet, rarement la nuit, il survient tout à coup des bâillements, des pandicula^
tions, quelques Iressaillemenls, de petits mouvements saccadés et d'aspect choréique dans les bras ; peu à peu et dans un très courl espace de temps, comme par l'effet de décharges successives, ces mouvements deviennent plus rapides, ensuite plus amples, et ne paraissent bientôt plus qu'une exagération des mouvements physiologiques ; la pupille se dilate et se resserre tour à tour, et les yeux participent aux mouvements généraux.
A ce moment, les malades, dont l'aspect avait d'abord paru exprimer la frayeur, entrent dans un état de fureur qui va toujours croissant, comme si l'idée qui les domine produisait deux effets presque simultanés : de la dépression et de l'excitation tout aussitôt.
Elles frappent sur les meubles avec force et vivacité, commencent à parler ou plutôt à vociférer; ce qu'elles disent toutes à peu près, quand on ne les surexcite pas par des questions, se réduit à ces mots indéfiniment
répétés : «S.... nom ?s ch...gnc! s.... rouge!«
(elles appellent rouges ceux à la piété desquels elles ne croient pas); quelques-unes ajoutent des jurements.
Si près d'elles ne se trouve aucun spectateur étranger, s'il ne leur est pas fait de questions, elles répètent sans cesse la même chosC; sans rien ajouter ; si c'est le contraire, elles répondent à ce que dit le spectateur, et même aux pensées qu'elles lui prêtent, aux objections qu elles prévoient, mais sans s'écarter de leur idée dominante, en y rapportant tout ce qu'elles disent. Ainsi c'est
souvent : ^ Ah! tu crois, b d'incrédule, que nous
sommes des folles, que nous n'avons qu'un mal d'ima-
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ginalion ! Nous sommes des damnées, s...,n.. deD...! nous sommes des diables de Tenfer ! »
Et comme c'est toujours un diable qui parle par leur bouche, le prétendu diable raconte quelq?iefois ce qu'il faisait autrefois sur la terre, ce qu'il a fait depuis en enfer, etc, etc.
Devant moi elles ajoutaient invariablement :
« Ce ne sont pas tes s médecines qui nous guériront! Nous nous f bien de tes médecines! Tu
peux bien les faire prendre à la fille, elles la tourmenteront, elles la feront souffrir; mais à nous, elles ne nous ferons rien, car nous sommes des diables!
» Ce sont de saints prêtres, des évoques qu'il nous faut, etc., etc. »
Ce qui ne les empêche point d'insuller les prêtres quand il s'en présente, sous prétexte qu'ils ne sont pas assez saints pour avoir action sur les démons.
Devant le maire, dos magistrats, c'était toujours la même idée, mais avec d'autres paroles.
A mesure qu'elles parlent, toujours avec la même véhémence, toute leur physionomie n a d'autre caractère que celui de la fureur. Quelquefois le cou se gonfle, la face s'injecte; chez d'autres, elle pâlit, tout comme il arrive aux personnes ordinaires, qui, selon leur constitution, rougissent ou pâlissent pendant un violent accès de colère ; les lèvres sont souvent souillées de salive, ce qui a fait dire que les malades écumaient.
Les mouvements, bornés d'abord aux parties supérieures, gagnent successivement le tronc et les mem-