‹ Relation sur une épidémie d'hystéro-démonopathie épidémieChapitre 9 sur 12 · S2 RELATION SUR UNE ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

S2 RELATION SUR UNE ÉPIDÉMIE

M (Perronne) dix.huitang,\ p^^ leur mère, cousines germaines malade f ep«js ^^^^^^^^ de Anne B,.., mêmes pareSts; oncle

M... Célestme), vmgt et un L j, ^j cousin idiot, etc., etc. ans, malade depuis trois. J f *' h ? » »

Br... (Perronne), vingt ans, Elle-même imbécile, ou tout au malade depuis quatre. moins très simple ; il y a eu plusieurs

fous ou imbéciles dans sa famille ; un B... encore vivant, âgé de quarante ans, est imbécile.

P.,. (Françoise), trente-huit Un frère idiot, ellermème simple; ans, malade depuis quatre. un autre frère peu intelligent, peutêtre épileptique et devenu dipsomane.

P... (Joseph), trente- cinq Frère de la précédente et du dians, malade depuis deux. psomane dont il vient d'être parlé.

Gr... (Jeanne), trente-sept La sœur de son père infirme et ans, malade depuis trois. imbécile ; on croit, sans Taffirmer,

qu*il y a eu du côté de sa mère un idiot.

P... (Josephte), onze ans, Son père est mort fou, et elle est, malade depuis sept mois. par sa mère, nièce de Jeanne B. . . , la

plus furieuse de toutes les malades ; appartient, par conséquent, à la famille B. . . Sa mère, qui a été malade aussi, est une femme très exaltée.

Br. . . (Jeanne) , quarante-huit C'est une très vieille hystérique, ans, malade depuis cinq ans. Le frère de son père était fou ; elle a

ou a eu un frère qui n'avait pas la tête solide.

Th. . . (Marie), dix-neuf ans, Un grand oncle et une tante étaient malade depuis un an. comme fous.

L... (Célestine), seize ans. Appartient encore à la famille B..*;. malade depuis trois. parente d'Anne B .., les oncles ma-

ternels de celleHÛ étaient ses cousins : l'un a été désigné comme timbré et l'autre comme idiot

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Ne voulant ni augmenter ni diminuer leur valeur, j'ai reproduit ces notes dans les termes mêmes où je léà ai recueillies : elles sont en général assez précises pour ne laisser aucun doute. Ainsi, sur 120 malades, 59 ont ou ont eu des parents généralement atteints de divers états névropathiques mal définis, mais réels, ou d'affections qui peuvent exercer sur les descendants une influence analogue, et, sur ces 59 malades, û? le sont devenues dès les premiers temps de l'invasion, ou n'ont pas dépassé, avant de le devenir, la première moitié du temps écoulé de cette invasion à ce jour.

I^s souvenirs auxquels je me suis adressé n'ont pu retrouver d'autres filiations entachées de prédispositions héréditaires; mais l'absence de renseignements sur l'ascendance de 60 malades ne prouve point absolument l'absence chez ces malades de tout vice originel : cette preuve pûl-elle exister, il n'en demeurerait pas moins établi que si d'autres causes peuvent agir et ont agi, l'hérédité a le plus souvent préparé, facilité leur action*

J'ai eu bien de la peine à obtenir ces renseignements et je n'ai pu les pousser plus loin ; mais je suis convaincu, que beaucoup d'états pathologiques pouvant transmettre aux descendants diverses prédispositions n'ont pas été remarqués, que beaucoup de malades qui ne comptent pas d'aliénés dans leurs familles pourraient y trouver des affections nerveuses, scrofuleuses, dont le souvenir s'est effacé.

Si aux 59 malades dont j ai retracé la parenté j'avais pu rattacher tous les membres de leurs familles qui»

9 h KELÀTION SUR UNE ÉPIDÉMIE

sans avoir de convulsions, éprouvent des symptômes de Tépidémie, le nombre de ces prédestinés ou prédisposés serait bien autrement considérable : ainsi le sieur L..., qui est si voisin de la ly pémanie, et sa sœur Julienne L. . . , femme François P..., sont frère et sœur delà femme Guérin PI..., épileptique; une femme T..., autre que celles déjà nommées, appartient encore à la famille R...; une femme P..., née B..., est sœur de Jeanne B..., et ainsi de beaucoup d'autres. Cependant, si l'hérédité paraît avoir fait le plus de victimes, il est à croire qu'il s'est rencontré aussi des prédispositions toutes personnelles, que j'appellerais volontiers initiales, c'est-à-dire dégagées de tout levain héréditaire.

Le nombre des individus privés à divers degrés de leur raison, et cités comme ascendants ou parents de personnes atteintes par l'épidémie, justifie ce que je disais en commençant de la fréquence de l'aliénation dans celle contrée. Treize sont encore vivants dans la commune : six idiots plus ou moins complets, cinq imbéciles, une ancienne maniaque devenue, démente et une convulsionnaire actuellement en état complet de lypémanie.

Sur une population de 2000 âmes, c'est 1 sur moins de 200, et je ne compte que ceux dont la situation est bien tranchée, laissant de côté quelques simples d'esprit, très voisins de l'imbécillité.

Pour compléter le tableau, il faut à ces infirmités morales ajouter les infirmités physiques apportées en naissant ou survenues peu après; elles sont représentées par :

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Trois rachitiques bossus ou plus ou moins contrefaits, deux pieds bots, et un boiteux»

Malgré la fréquence des mariages consanguins, je n'ai vu ni un sourd -muet, ni un aveugle de naissance; les effets de cette cause de dégénérescence semblent donc se modifier selon le milieu dans lequel ils doivent se développer, et se traduire ici principalement, en s'ajoutant à d'autres causes, par une extrême susceptibilité du système nerveux.

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Mal{(ré la durée assez longue de mon séjour à Morzines, je n'ai vu aucun acte, aucun fait qui eût seulemeut l'apparence de sorlir de l'ordre naturel.

On m'avait prévenu, il est vrai, et le même avertissement avait, au mois de septembre, été donné à M. Arthaud, que la maladie avait changé d'aspect, que les phénomène* précisément qui avaient été réputés surnaturels ne se produisaient plus.

La nature protéiforme des affections nerveuses, la mobilité ordinaire de leurs symptômes, peuvent certainement autorisera admettre la sincérité de cet avis; mais j'avoue que je n'ai pu Taccueillir sans défiance, tant étaient intéressées à le faire accepter les personnes qui le donnaient.

Il y avait cependant quelque chose de vrai, c'est que les malades n'étant plus surexcitées par des cérémonies, des visiteurs, moins questionnées, parlaient moins et avaient ainsi moins d'occasions de dire des choses extraordinaires ; mais les crises étaient encore ce qu'elles étaient en général au début, quand les malades n'étaient pas tourmentées. Et cependant on n'avait jamais fait de distinction à l'épociue que Ton pourrait appeler le beau temps de la maladie; de quelque ma-

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nière qu'elle se manifestât, tout malade était possédé^ bien que, chez tous, les phénomènes ne fussent pas les mêmes et n'eussent pas les caractères étranges observés seulement chez quelques-uns.

Sans attaquer le principe de la possession qui h*est pas en cause, il est facile de voir qu'il a fallu singulière* ment forcer le sens des mots qui.la définissent, pour les appliquer aux malades de Morzines.

De tous les faits qui ont servi de points d'appui aux partisans de la possession, les uns sont très probablement faux, et ceux qui sont vrais au fond, ou peuvent l'être, ont été exagérés ou expliqués même de très bonne foi, pour les besoinsde la thèse que Ton soutenait.

Je dis qu'il y a des faits probablement faux. Je suis tout naturellement amené à cette affirmation relative, en comparant ce que j'ai vu et entendu, à tout ce qui a été cité, en me rappelant l'esprit inventif des habitants, leur crédulité et la ténacité qu'ils mettent à soutenir ce qu'ils ont une fois avancé.

Les exemples ne sont pas rares :

Un homme avait imaginé de faire allaiter un jeuuc chevreau par une chienne dont il avait tué les petits; comme cette bête avait parfaitement adopté ce; nouveau nourrisson et en prenait autant de soins qu'elle aurait pu le faire d'un de ses chiens, il répandit le bruit que le chevreau était le produit de la chienne et un nouvel effet des maléfices.

Invité par moi à mettre fin à cette plaisanterie, moins innocente ici qu'elle n'eût pu l'être partout ailleurs, il m'avoua qu'î7 y avait bien déjàvne vingtaine d'imbéciles

8g REUTION SUR UNE ÉPIDÉMIE

qui y croyaient et l'affirmaient partout comme un fait certain.

Le bruit se répandit un jour, daos les communes voisines, et jusqu'à Thonon, qu'une petite fille de huit ans m'avait, pendant une crise, fait Ténumération de tous les membres de ma famille, dit la position de chacun et retracé tous les incidents de ma vie ; que j'étais convenu de la vérité de tout ce qu'elle avait dit, et l'on ajoutait : «Il faut que ce monsieur soit bien incrédule pour nier encore la possession ; des gens ont affirmé avoir entendu ces révélations.... » Et il n'y avait pas un mot de vrai, la petite fille elle-même était de pure invention.

Une fois, on me conduisit chez une malade qui parlait arabe, en me prévenant que comme elle était très capricieuse, elle ne voudrait peut-être pas parler en ma pré-* sence. Elle eut sa crise, mais refusa en effet de parler sa langue favorite, en disant que j'étais trop curieux 5 ce que toutes répondent souvent aux spectateurs qui ne leur paraissent pas disposés à les croire sur parole. M'adressant alorsàmon introducteur, je lui dis: «Est-ce bien vrai que cette fille parle arabe?» Sur sa réponse affirmative, ^appuyée par les autres assistants, parents et amis, je demandai si quelqu'un d'entre eux ou tout autre habitant savait l'arabe. «Oh ! non, me répondit-on, il n'y a qu'elle (la malade) qui parle cette langue. »

Personne n'avait prévu l'objection ; mais la fille n'en continua pas moins de parler arabe.

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. Une autre fois, je venais de quitter la nommée Pauline B... à la fin d'une crise; on me rappela en me disant : « Sa crise vient de la reprendre, mais elle change. Pauline ne parlait presque jamais, et la voici qui parle auvergnat. » Je trouvai en effet la malade en proie aune nouvelle crise, parlant parfaitement français, mais donnant à sa voix l'accent auvergnat.

Depuis ce jour tout le monde sait et certifie que Pauline a parlé auvergnat.

D'autres, toujours de la même façon et par le môme procédé, ont parlé anglais, italien, etc.

La nommée Se..., femme T..., âgée alors de vingtdeux ans et nourrice, étant allée à une foire dans les environs, à plusieurs lieues, éprouva quelque chose à un certain moment qui la convainquit qu'on venait de lui donner le mal^ mais elle ne put voir qui ; fort troublée, elle revint bien vite chez elle, croyant qu'elle allait avoir une crise. En arrivant, elle donna le sein à son enfant, âgé de six mois; à mesure qu'il tétait, elle sentait que le démon la quittait pour entrer dans l'enfant. Elle n'eut donc- pas de crise, mais l'enfant s'agita aussitôt, et fut pris de convulsions comme les filles; dans cet état il s'écria : «Papa, maman ! Ah ! mon Dieu ! que je souffre ! » La mère et le grand-père, qui étaient près du petit malade, ont entendu et affirment ces paroles; des voisins qui étaient dans une pièce à côté ne sont pas moins aiSrmatifs.

M. le curé, prévenu, reconnut, dit-on, la possession, exorcisa l'enfant ; mais les convulsions continuèrent, et

il mourut étouffé par le diable, car il devint tout noir. Le grand-père, que j'ai interrogé plusieurs fois, a fini, après bien des détours, par me dire : «Je jure que l'enfant a dit papa, maman; le reste est vrai aussi, mais je n'en ferais pas serment. »

On sait que la prétention de parler des langues étrangères, quand ils n'en connaissent aucune, n'est point rare chez les aliénés, et même chez de simples hystériques ; ils articulent des sons qui ne sont des mots en aucune langue, et font ainsi de prétendus discours qu'ils déclament avec les gestes qui pourraient accompagner des paroles réelles : c'est ce que faisait la jeune fille qui parlait arabe ^ et celles qui parlaient anglais, italien. Des personnes auxquelles ces dernières langues étaient familières les ont interpellées, sans jamais, bien entendu, recevoir de réponse.

Peut-être ceux qui tiennent au merveilleux pourrontils dire qu'il est arrivé à ces malades ce qui arrive à certaines somnambules lucides : Tincrédulité des interrogateurs paralyse leurs moyens.

L'histoire racontée par la jeune femme Sch... n'a pas besoin d'explication; — tout le monde connaît l'influence des affections morales sur le lait des nourrices, et les funestes effets que peut avoir pour le nourrisson un lait ainsi vicié.

Pour le fait capital, les paroles prononcées par Tenfant, on a vu tout à l'heure à quoi, malgré ses restrictions, les réduit en réalité le grand-père ; dans cette mesure, le fait est fort acceptable, car les cris d'enfants

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de cet âge, et TQÔme plus jeunes, simulent souvent Farticulation de ces deux mots : papa^ maman.

Les malades, a-t-on dit, ont révélé à des personnes leurs pensées ; je n'ai jamais pu savoir quelles avaient été les pensées ainsi révélées : tout le monde en parle, mais personne n'en peut citer une. A moi aussi, elles m'ont souvent révélé ma pensée, quand à mon approche elles s'écriaient : «Tu croîs que nous sommes malades, que nous sommes des folles, etc. >*

Elles ont raconté des choses anciennes, des événe* ments accomplis avant qu'elles fussent nées et qu'elles ignoraient complètement ; dans ce genre, je n'ai pu découvrir que le récit d'épisodes de la bataille d' Auslerlitz fait à un vieux soldat, qui n'en avait jamais parlé.

Elles faisaient des prédictions ; elles ont annoncé que telle ou telle personne aurait la maladie tel jour. — Cette prédiction, qui s'est souvent renouvelée, a été fort heureusement loin de se réaliser toujours; et quand l'événement semblait la juslifler, ce n'était pas la clairvoyance des malades qu'il aurait fallu admirer, mais le peu de résistance morale de ceux qui en étaient l'objet, qu'il fallait déplorer.

La prétendue prédiction, loin d'être, si l'on peut ainsi dire, un reflet anticipé du fait futur, donnait elle-môme naissance au fait, en augmentant les inquiétudes, les terreurs qui existaient déjà.

La vue de tout ce qui rappelle la religion, le moindre contact, même ignoré, des choses bénites, môllent les malades en convulsion; le fait est vrai, mais on aurait pu ajouter que les objets non bénits produisent le même

€ffet, si les malades supposent qu'ils le sont : l'expérience eu a été faite maintes fois. La femme du docteur Tavernier, se trouvant à Morzines, proposa à une malade de la loucher avec une relique d'une grande vertu qui lui avait été apportée de Rome et qui pourrait la guérir; la malade ayant accepté, cette dame lui posa sa montre sur le front (c'était la prétendue relique), et à l'instant même une crise des plus violentes se manifesta.

Les malades sont d'ailleurs toujours en garde contre les attouchements avec des objets bénits ; dès qu'elles croient que Ton peut en essayer, elles ont des crises. Sur dix crises, si neuf tombent à faux, il n'en est pas question ; mais si la dixième arrive à point, on en fait grand bruit.

Elles ne peuvent réellement passer devant une croix sans avoir des crises, cependant toutes portent au cou des croix et des médailles de l'Immaculée Conception, qu'elles ne porteraient point si elles n'étaient bénites et qu'elles conservent très bien pendant leurs crises.

Pendant leurs crises, elles parlent le français avec une étonnante facilité^ même celles qui nen savent que quelques mots,.. Nulle part peut-être les écoles ne sont aussi assidûment fréquentées que dans ce pays, et à l'école les leçons ne se donnent pas en patois; je n'ai rencontré aucun enfant ou jeune fille qui, à partir de sept ou huit ans, ne parlât très couramment le français.

Elles ont donné des réponses exactes à des questions faites en allemand, en latin. . •

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Pour ralleraanil, il faut d'abord établir le fait dans sa réalité, il n'a point été adressé de questions en cette langue. Un jeune enfant étranger avait été, assez iniprudeoiment, soit dit en passant, conduit par un ecclésiastique, son précepteur, chez des malades : une d elles prononça quelques mots qu'aucun des assistants ne comprit; renfant,qui savait l'allemand, dit que ces mots appartenaient à cette langue, mais on ne paraît pas lui en avoir demandé la traduction, et personne n'a pu me la donner.

S'en rapporter si complètement à la sincérité d'un enfant de dix à douze ans pour un fait auquel on devait accorder tant d'importance, et vouloir que le public soit aussi confiant, peut paraître une prétention qui n'a pas le cachet de la plus mûre réflexion.

Pour le latin, on cite deux circonstances. La première, c'est M. le curé qui la rapporte : il exorcisait une malade qui lui répondit en français à l'exorcisme qu'il récitait en latin, de manière à ne pas le laisser douter qu'elle avait compris les paroles de l'exorcisme.

Ici encore on ne dit pas quelles ont été ces paroles.

Tous les exorcismes sont des adjurations au démon d'avoir à sortir du corps des possédés, toutes les malades le savent très bien. Si les paroles dont il est question avaient été de celles-ci : Adjuro te^ ut exeas ab hac famiila, quant omnipotens Deus ad imagimm suain /ècîY, etc., et la réponse : « Non, je ne sortirai pas de cette femme faite à l'image de Dieu, etc.,» serait- il bien nécessaire d'invoquer l'intervention d'une puissance surnaturelle pour se rendre compte de la traduction ?

n RELATION SUR UNE ÉPIDÉMIE

Je ne puis pas affirmer que ce fait se soit ainsi passé, mais j'ai des motifs pour le croire; les magnétiseurs l'expliqueraient, ainsi que tous ceux qui lui sont analogues, par ce qu'ils appellent \asuggestiony influence qui aurait été exercée par M. le curé, ou les autres interlocuteurs, ou même par la seule idée dominante des malades.

: La seconde séance de taiinité avait eu le vicaire pour auditeur; il adressa à une malade cette question : — Qvœ 8unt sacramenta? Elle répondit sans hésitation :

— Numéro septem sunt.

Il y a dans le texte :

Septem sunt numet^o.

On s'est extasié sur l'intelligence parfaite que révélait cette transposition du dernier mot; on peut croire aussi bien que c'est précisément parce que la malade l'avait entendu le dernier, qu'elle le répétait le premier, •parce qu'il était resté dans sa mémoire comme un signe, un son mnémonique qui Ta aidée à retrouver les* autres.

Le savoir des malades, en allemand , en latin, n'est pas allé au delà; ont-elles ainsi satisfait aux indications du Rituely qui dit :

« Ignota lingua loqui pluribus verbis, vel loqualem intelltgere »

Ces faits, il est bon de le noter, remontent au début de la maladie, et ne se sont pas renouvelés.

Quand bien même les mots allemands et latins auraient été plus nombreux, il n'y avait pas à s^en étonner

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comme on l'a fait : on leur aurait donné une autre interprétation si l'on avait réellement cherché à s'éclairer. N'y a-t-il pas dans la commune des ouviers qui \ont tous les ans travailler en Suisse, dans les cantons allemands, aussi bien que dans les autres; d'un autre côté, les prédicateurs n'ont- ils pas l'habitude de faire dans leurs sermons des citations latines? II suffisait tout simplement que les malades eussent entendu ces mots allemands ou latins, pour se les rappeler pendant un accès: dans cet état , tout comme dans le rêve , on voit très souvent se réveiller des souvenirs depuis longtemps effacés.

Les auteurs sont remplis de faits semblables, de ces retours de mémoire sur des choses ou des paroles qui avaient à peine effleuré l'esprit, et ils en citent de bien autrement remarquables :

Un boucher qui n'avait vu jouer laP/ièdre de Racine qu'une seule fois, se mit, dans un accès de délire, à en réciter des passages entiers; après son accès comme avant, il n'en savait pas un mot.

La servante d'un ministre anglican, devenue hystérique, répéta, dans un accès, des sentences grecques qu'elle avait une fois entendu lire par sou maître.

C'est encore un fait d'observation, que les fous religieux font souvent preuve d'une connaissance étonnante des textes sacrés. Les mots qu'ils ont entendus ou lus leur reviennent subitement à l'esprit.

Ces quelques mots empruntés par les malades à des langues qui leur sont inconnues, ue sont donc que des réminiscences de mots longtemps oubliés, mais certai-

Hemenl entendus ou lus, et la vivacité, la rapidité des réponses, tout aussi bien que ces réminiscences, ne sont que le résultat de la surexcitation du cerveau au nionient des crises : le cerveau est comme le cœur, une émotion peut en augmenter l'action.

« L'intelligence est dans une si étroite dépendance » du système nerveux, que des troubles profonds n'af- » fectent jamais celui-ci, sans qu'un délire, presque » toujours associé au développement de certaines » facultés intellectuelles, ne produise consécutive- » ment. »

Il y a donc augmentation de l'aclivité intellectuelle; de là naissent des manifestations qui expriment un degré d'intelligence supérieur à celui de l'état normal: cet accroissement momentané d'intelligence se renferme ici dans des limites bien plus étroites qu'on ne l'a vu dans d'autres cas analogues.

On pourrait, sans trop s'éloigner de la réalité, comparer ces malades aux personnes ordinairement calmes ou moroses, parlant peu, qui, après quelques verres de vin, deviennent loquaces, et étonnent d'autant plus par leurs saillies, qu'elles leur sont moins habituelles.

La force musculaire extraordinaire, hors de proportion avec rage et le sexe des malades, que l'on a remarquée quelquefois pendant les convulsions, n'a pas elle-même d'autre cause que cette surexcitation qui, du cerveau, s'est étendue, propagée à tout le système des nerfs rachidiens.

Les fous furieux, les alcoolisés, dans un accès*dec?e/trium iremens, déploient une puissance musculaire triple,

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quintuple de leurs forces normales, et on ne les prend plus pour des possédés,

L'énumération de tous les faits réputés merveilleux, acceptés non-seulement par la population, mais par ceux qui auraient dû être les premiers à en démontrer la fausseté ou l'exagération, serait encore longue, et il serait puéril de vouloir la continuer; je terminerai donc cette revue par les suivants :

La faculté qu'auraient les malades de s'apercevoir de l'approche de ceux qui donnent le mal, ou d'un prêtre, sans le secours de la vue, à travers les murs ; De percevoir les sons à des distances impossibles ;

Et enfin le tour de force du jeune T , dans son

ascension sur un arbre.

Pour la connaissance de l'approche de ceux qui donnent le mal, M. le docteur Arthaud a déjà dit le résultat de l'expérience qu'il a faite ; je l'ai répétée. Je fis venir le sieur Jean Berger, le plus terrible de tous les sorciers, dans la salle de la mairie; je réunis dans une petite pièce contiguë, et séparée seulement par une très mince cloison, cinq malades des plus agitées, je les y ai gardées plus d'une heure, et pas une ne s'est doutée du voisinage.

Une autre fois, j'allai avec un prêtre, désireux de voir et de bien voir, visiter une malade dont les crises étaient fréquentes et très violentes : c'était la nommée Angélique B , fille de vingt-six à vingt-sept ans, vigoureusement constituée. Elle dormait sur son lit quand nous arrivâmes et était couchée sur le côté ; je me plaçai du côté où était tournée la face, le prêtre restant du

côté opposé. Je la réveillai doucement, et sans changer de position elle se mit à causer avec moi, ne se doutant nullement que je n'étais pas seul; je lui dis enfin qu'une autre personne était là et voulait aussi lui parler: elle se retourna, et apercevant ce prêtre, une crise furieuse commença. L'ecclésiastique, déjà étonné, diaprés tout ce qui lui avait été raconté, que la crise n'eût pas commencé dès son arrivée, le fut bien plus encore, quand il vit qu'en tenant chacun la malade par un bras, nous réussissions à la contenir et à la maintenir à peu près immobile sur son lit.

L'accroissement des forces pendant les crises est réel, mais il paraît d'autant plus grand que Ton craint davantage, en voulant contraindre les malades, de les blesser ou d'être blessé par elles.

La fille Barbe, se trouvant à Genève, aurait entendu les cloches de Morzines pendant une crise, et dit, sans en avoir eu préalablement connaissance : « On sonne le baptême de l'enfant de M. le docteur Bué.* . ces cloches me fatiguent. » (La distance est, à vol d'oiseau, de 50 à 60 kilomètres; Morzines est beaucoup plus élevée que Genève, et de hautes montagnes les séparent.)

La mère de la malade soutient que c'est la vérité, et des témoins, ils ne manquent jamais dans ces occasions, confirment sa déclaration.

Si le fait est vrai, un état somnambulique pourrait peut-être l'expliquer; pour moi, je suis très disposé à l'expliquer comme tant d'autres contes déjà passés en revue : ou la malade avait eu connaissance du baptême.

D'HTSTÉRO-BËMONOPÀTHIE £N 1861. ^0

OU son historiette n'est qu'un mensonge complet, fabriqué ou arrangé après coup, ou peut-être même une simple coïncidence. Ceci n'est pas une explication, mais c'est une grande probabilité.

L'enfant Tavernier est monté avec une rapidité et une facilité sans exemple, jusqu'à la pointe ou dernier rameau d'un arbre de 50 mètres de hauteur, et, après en avoir cassé l'extrême cime, s'est planté la tète en bas sur le sommet, en gesticulant et chantant, est redescendu, toujours la tête en bas, aussi vite qu'un écureuil.

Le fait est loin d'être unique dans les annales des prétendues possessions : les nonnes d'Uvertet, dans le comté deHornn, faisaient absolument la même chose, étant atteintes de la même maladie; ce qui, de leur part, était bien plus extraordinaire que de celle d'un jeune garçon, qui avait précisément la réputation d'une grande habileté dans ce genre d'exercice.

Plusieurs individus m'avaient assuré avoir vu cet «nfant dans sa position périlleuse et bien connaître l'arbre sur lequel il était monté.

J'ai voulu voir cet arbre placé au sommet d'une montagne et m'y faire conduire par les prétendus témoins, mais successivement et après avoir pris mes précautions pour qu'ils ne pussent communiquer ensemble avant que chacun m'ait montré le théâtre du prodige.

Chacun me désigna un arbre différent.

La mère de l'enfant m'indiqua enfin le véritable, et me fit voir Tendroit d'où elle aperçut son fils au sommet de l'arbre. Je lui fis répéter sur place la narration

qu'elle m'avait déjà faite : je ne voyais que ses jambes, ajouta- t-elle, et je ne l'ai reconnu que parce qu'il chantait, à sa voix.

Le sapin en question n'a pas 50 mètres, mais 25 ; ce qui ne fait rien au fond, mais prouve une fois de plus l'habitude de tout exagérer. Son accroissement parait depuis longtemps très lent, car les branches, toutes très fortes, sont peu distantes les unes des autres et très serrées ; les plus élevées paraissent grosses au moins comme le poignet ; dans toute la hauteur elles forment une succession de couronnes ou de berceaux superposés, à travers lesquels il serait peut-être difiBcile de tomber.

L'arbre a encore sa flèche, très courte il est vrai, telle que l'est celle d'un arbre qui croît très lentement ; si la tête de l'enfant y avait été posée, les jambes n'auraient pas été seules visibles, mais tout le corps aussi et la tête elle-même. Il paraît donc évident que la tête de l'enfant était tout simplement posée sur les dernières branches, si tant il est vrai, ce que je ne voudrais point affirmer, qu'il se soit placé la tête en bas. La mère reconnaît bien que de la place qu'elle occupait, elle voit la cime de l'arbre, mais c'est égal, elle ne voyait que les jambes de son fils et il avait la tête sur la cime.

En ne lisant que l'exposé de ce fait, il peut paraître très extraordinaire, il le devient beaucoup moins quand on a vu l'arbre. Le moindre clown et même un enfant habitué aux exercices gymnasliques en feraient certainement autant.

Il suffît, pour accomplir des tours semblables, de n'a-

D'HYSTÉRO-DÉMONOPATHIE EN 1861. 101

voir pas peur; l'habitude et certains états pathologiques diminuent ou font disparaître ce sentiment.

Le jeune T.. . réunissait ces deux conditions, il avait l'habitude et il était dans un état somnambulique.

Il n'est personne qui n'ait traversé un fossé sur une planche étroite : si cette planche avait été à 10 mètres du sol, aucun n'aurait osé y poser le pied, et un acrobate serait passé sans hésitation.

Tout le monde connaît les observations assez fréquentes de gens qui, dans un accès de somnambulisme, se promènent sur les toits, et qui, dans leur état normal, n'oseraient pas monter sur un mur de jardin.

Ce n'est pas seulement quand il est grimpé sur son arbre que le jeune T... a eu des accès de somnambulisme, on l'a vu plusieurs fois dans le môme état, allant et venant.

M. le docteur Lunier citait, il y a quelques années, une modiste de Blois, qui, dans la même situation, faisait des ouvrages plus délicats qu'elle n'en savait faire éveillée, et allait pendant son sommeil somnambulique dans les différentes parties de la ville où l'appelaient ses affaires.

Il faut donc se tenir pour bien assuré que tout ce qui s'est dit à Morzines, une fois ramené à la vérité, se trouve considérablement réduit ; chacun a fait son conte et a voulu surpasser les autres conteurs.

Ces exagérations se retrouvent dans toutes les relations des épidémies du même genre.

Quand bien même quelques faits seraient réels de tous points et échapperaient à toute interprétation.

iOS RELATION SCR UNE ÉPIDÉMIE

sef ait-ce un motif suflBsant pour leur chercher une explication au delà des lois naturelles? Autant vaudrait dire que tous les agents dont le mode d'action reste à découvrir, tout ce qui échappe à notre analyse est nécessairement surnaturel.

Tout ce qui s'est vu à Morzines, tout ce qui s'est raconté surtout, pourra bien, pour quelques personnes, rester le signe manifeste d'une possession, mais c'est aussi très certainement celui de cette maladie complexe qui a reçu le nom d'hystéro-démonomanie.

Personne, il est vrai, n'a dit et ne dira probablement jamais pourquoi une idée donne des convulsions ; mais qui donc a jamais dit la cause absolument essentielle' du moindre fait? La démonstration des vérités mathématiques elles-mêmes ne peut-elle pas être souvent suivie d'un : pourquoi?

Sans chercher des explications impossibles ou hasardées, m'en tenant à ce qui résulte de l'observation : qu'une cause ou des causes agissant au milieu de certaines conditions ont souvent produit un effet déterminé, si bien qu'il serait permis de dire que cet état pourra être produit à volonté, toutes les fois que les mêmes causes agiront dans les mêmes conditions, je terminerai ce chapitre comme Marescot finissait son rapport sur Marthe Brossier, mais en appliquant aux narrateurs, et non aux malades, la seconde partie de la phrase : A naturâ mu/to, plura ficta^ à dœmone nulla.

D'HYSTÉRO-DÉMOKOPATBIE EN 1861. i03

A quel ttire eonTient-fl de faire entrer lem maladefl dans le domaine pathologique ?

En résumé, on vient de voir un pays dont le climat est rude et la température très variable, où l'hystérie a été de tout temps réputée endémique ; une population dont la nourriture, toujours la même pour tous, plus pauvres ou moins pauvres, et toujours mauvaise, est composée d'aliments souvent altérés, qui peuvent provoquer et provoquent des dérangements dans les fonctions des organes de la nutrition, et par là des névroses particulières; une population d'une constitution peu robuste et spéciale, souvent entachée de prédispositions héréditaires; ignorante et vivant dans un isolement à peu près complet; très pieuse, mais d'une piété qui a pour base la crainte plus que l'espérance; très superstitieuse, et dont la superstition, cette plaie que saint Thomas appelait un vice opposé à la religion par eœcès^ a été plus caressée que combattue ; bercée par des contes de sorcellerie qui sont, en dehors des cérémonies de l'Église, la seule distraction que n'a pu empêcher une sévérité religieuse exagérée; d'une imagination vive, très impressionnable, qui aurait besoin de quelque aliment, et qui n'en a d'autre que ces mêmes contes ou ces marnes cérémonies.

Dans ces conditions physiques et morales, cette population a tout à coup remarqué, parmi quelques-uns de ses membres, un état particulier, pour elle tout à fait inconnu et dont les manifestations semblaient dépasser les bornes imposées par la nature.

Sous la pression-de tant de causes, d'influences réunies, cet état indéflni, mais auquel on avait bien vite donné un nom, assigné une cause, se propagea rapidement, s'aggrava, et devint par la contagion de la peur, par imitation^ autre cause de contagion tout aussi active, une véritable épidémie, s' attaquant toujours et principalement, dans sa forme la plus grave, aux enfants, aux jeunes filles, aux femmes, c' est-a-dire aux personnes dont rimpressionnabilité, la sensibilité nerveuse étaient plus grandes.

Le mot de possession était dans tous les esprits et dans toutes les bouches, quand celui de maladie était le seul applicable et aurait dû être seul prononcé.

Si toutes les personnes atteintes par cet état singulier sont des malades, à quel titre convient-il de les faire entrer dans le domaine pathologique?

Elles ont une idée fixe, dominante, que rien ne peut ébranler; elles sont possédées par un ou plusieurs démons toujours présents, mais tour à tour calmes ou irrités, qu'elles ne voient point d'ordinaire, mais qu'elles sentent et entendent se mouvoir et parler en elles, dans leur estomac, dans leurs intestins; elles éprouvent donc des illusions, des hallucinations sensoriales et viscérales, qui, dès qu'elles se sont produites une fois, restent dans leur esprit comme des réalités, et amènent à leur suite des

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conceptions délirantes, toujours à peu près les mêmes chez toutes les malades, et n'offrant d'autres variétés, et encore rarement, que celles que peuvent leur imprimer l'âge, l'individualité.

Ces conceptions provoquent des convulsions fréquentes et un délire violent pendant lesquels les malades peuvent perdre la conscience de leur personnalité ; mais ce délire violent qui accompagne presque toujours les convulsions ne dure dans son expansion que ce que durent celles-ci, et cède bientôt la place à une disposition mélancolique qui n'exclut point la raison sur les choses étrangères à Tidée, mais qui modifie notablement les sentiments affectifs.

Cette disposition mélancolique se remarque à un plus haut degré chez les malades qui ont dépassé le temps de la jeunesse, même chez ceux qui n'ont jamais eu d'accidents convulsifs, tout en éprouvant des symptômes plus ou moins graves, et principalement chez les hommes; ceux même qui ont le mieux résisté jusqu'à ce jour, éprouvent tous ou presque tous une anxiété, une sorte de tristesse épigastrique, qui n'est que le premier degré d'un état mélancolique ou seulement hypochondriaque, qui tend chaque jour à se prononcer davantage.

On pourrait se dire peut-être que tout ce qui a été observé ou s'observe chez les malades de Morzines, n'est que le résultat des croyances dans lesquelles elles ont été élevées, et que rien dans leurs idées ne s'écarte de la raison commune, car pour elles, dans l'isolement de leur existence, la raison commune, c'est la raison de leur village; mais les croyances sont bien anciennes et

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