‹ Relation véridique de la conquête du Pérou et de la province de Cuzco nommée Nouvelle-Castille, subjugée (volume 2)Chapitre 9 sur 75 · O RELATION · texte numérisé non relu

O RELATION

vait plus tenir la mer à cause des vers qui s'y étaient mis. Il fit savoir à Pedrarias tout ce qui lui était arrivé, et il séjourna dans le port pour se guérir, lui et ses gens. Peu de jours avant Tentrée du navire à Panama , le capitaine Diego de Almagro , son associé , avait été à sa recherche , avec un vaisseau et soixante -dix hommes. Il s'avança jusqu'au port où Pizarre avait essuyé une défaite. Almagro lui-même eut une rencontre avec les Indiens de ce village , et Ait aussi vaincu. II perdit un oeil, bon nombre de chrétiens furent blessés; néanmoins ils parvinrent à chasser les Indiens de la place, y mirent le feu, se rembarquèrent, et suivirent la côte jusqu'à ce qu'ils eussent atteint un grand fleuve, auquel ils donnèrent le nom de Sant- Juan (Saint-Jean), parce qu'ils y étaient arrivés le jour de la fête de ce bienheureux. Ils y trouvèrent quelques morceaux d'or. Almagro, ne découvrant pas de traces du capitaine Pi-

zarre, vint à Chuchama (i), où il le rejoignît.

Il fut convenu qu'Almagro retournerait à Panama, où il ferait armer des navires, recruterait plus de monde pour poursuivre leur projet, et qu'il finirait de dépenser ce qui restait aux associés : déjà ils devaient plus de 10,000 castellanos (2). Almagro éprouva à Panama une grande opposition de la part de Pedrarias et d'autres personnes , qui disaient qu'il ne fallait pas faire une expédition sans avantage pour sa majesté. Muni d'un plein pouvoir donné par son collègue , Almagro persista dans ce que tous deux avaient entrepris, et il signifia au gouverneur de ne pas leur porter empêchement, parce qu'ils

(i) U est ëTident que cet endroit est le même que Cuchama, quoique Vorthographe diffère. Cette relation nous fournirait de nombreuses occasions de rectifier de semblables erreurs ; nons^ nous contenterons de restituer les noms dans le corps de l'onrrage , et ce sera toujours en nous appuyant sur des autorités respectables.

(s) La valeur de cette ancienne monnaie d'or a beaucoup Tariée ; sous Charles V, c'est-a-dire à Tépoque où écrivait Xerès elle équivalait à f| fr. 60 cent.

8 RELATIOIf

étaient persuadés qii a vec Faide de Dieu sa ma-' j^sté serait satisfaite. Pedrarias fut forcé de le laisser faire ses enrôlements. Il partit de Panama avec cent dix hommes , et il alla rejoindre Pizarre , qui n'avait plus que trente hommes, restant des cent dix qui étaient partis avec lui, et des soixante-dix qu'Almagro conduisait quand il alla à sa recherche ; les cent trente autres avaient péri.

Les deux chefs partirent dans deux navires avec centsoixante-dîx hommes. Ils suivirent les côtes, et, quand ils pensaient trouver des villages, ils descendaient à terre dans trois canots conduits par soixante rameurs : c'estainsi qu'ils se procuraient des vivres. Ils naviguèrent de cette manière pendant trois ans, souffrant de grandes fatigues, la famine et le froid. La plupart de leurs gens moururent de faim ; il n*y en eut que cinquante qui survécurent. Ils passèrent tout ce temps sans voir un bon pays • tout était marais , terres inondées et inhabitables. La belle contrée qu'ils découvrir

DE LA CONQDtTB DU PÉROU. 9

rent était au delà du fleuve Sant-Juan, PU zarre s'y arrêta avec le peu de monde qui lui restait; puis il envoya un capitaine et le navire le plus petit pour reconnaître quelques bonnes terres sur la côte plus avancée. Il expédia l'autre bâtiment à Panama , sous les ordres d'Almagro, pour ramener du monde , car il était impossible de faire des découvertes avec les deux vaisseaux réunis et les gens qu'il V avait.

Les hommes mouraient toujours. Soixante^ dix jours après , le bAtiment qui avait été à la découverte revint au Rio SantJuan , où le capitaine Pizarre séjournait avec son monde :

ce navire s'était avancé jusqu'au village de Lancebi , qui est sur cette côte. Les gens qui le montaient avaient reconnu d'autres endroits très-riches en or, en argent, et une population plus civilisée que tous les Indiens que Ion avait vus jusqu'alors. Us amenaient six personnes pour leur faire apprei^re l'espagnol ; ils rapportaient aussi

fO BELATlOff

beaucoup d'or, de l'argent et des étoffes. Le capitaine et ceux qui étaient restés en .conçurent tant de joie, qu'ils oublièrent tous les maux et toutes les pertes qu'ils avaient éprouvés, et témoignèrent le plus grand désir de se rendredans un pays qui présentait de si grands avantages.

Cependant Almagro revint de Panama avec son bâtiment chargé de troupes et de chevaux. Les deux navires, les capitaines et tous leurs gens partirent de Sant-Juan pour se rendre au pays nouvellement découvert. Comme la navigation était difficile , ils restèrent trop de temps pour que les vivres pussent suffire; force fut de débarquer le monde. En voyageant par terre , ils se procurèrent des aliments partout où il était possible. Les vaisseaux s'arrêtèrent à un village , dans la baie de Sant-Matheo (^Saint-Mathieu) : les Espagnols lui donnèrent le nom de Sanctiago (Saint-Jacques) j ainsi qu'à des habitations nommées Tacamez , qui bordent la côte

en s'avançant. Les chrétiens observèrent ces villages; ils étaient importants et habités par une nation nombreuse et guerrière. Quatrevingt-dix Espagnols étant arrivés à une lieue de Tacamez , plus de dix mille*guerriers indiens vinrent les recevoir, et voyant que les chrétiens ne voulaient ni leur faire du mal ni ravir leurs biens, et qu*au contraire ils offraient la paix , ces gens abandonnèrent le projet de les combattre, comme ils en avaient d*abord eu l'intention. Cette contrée était riche en vivres, et les mœurs des habitants étaient très -convenables. Les villes avaient des rues et des places; plusieurs comptaient plus de trois mille maisons, il y en avait aussi de moindres. Les capitaines et les autres Espagnols virent bien qu'ils étaient en trop petit nombre pour résister avec avantage aux indigènes. Ils résolurent donc de charger leurs vaisseaux des vivres qu'ils pourraient se procurer dans ces villages, et de se rendre à une ile plus au delà , nommée del Gallo ( du Coq) , où ils séjourne-

I a BELATIOlf

raient en sûreté pendant que les bàtimentsiraiei^t à Panama porter au gouverneur la nouvelle de la découverte , et embarquer de»

troupes fraîches pour que les capitaines pus* sent mettre à iin leur entreprise et conquérir le pays : Almagro montait un des bâtiments.

Plusieurs personnes avaient écrit au gouverneur de faire retourner à Panama les ti^oupes de l'expédition, disant qu'il était impossible de souffrir plus de maux qu'ils n'en avaient endurés depuis trois ans qu'on était parti pour la découverte (i), Pedrarias avait décidé que tous ceux qui désiraient retourner pouvaient le faire, et que ceux qui préféraient

(0 Les mécontents aTaient usé d'artifice pour faire panrenir

leurs plaintes au gouverneur. Un soldat, nommé Saravia, ca«

cha le mémoire qui contenait leur plainte dans un peloton de

fil de coton , et y ajouta ce quatrain :

Pues senor governador ,

Mirelo bien por entero

Que alla va el recogedor,

Y aca queda el carnicero. Gàrcilasso, lib. tiu.

Herrera , dec. m , lib. x , cap. m.

Monsieur le gouverneur, on s en va tous chercher

Pour emmener les gens de la ville où vous estes ,

Envoyez-nous-en donc , car voici le boucher

Qui les esgorgera comme de pauvres bestes.

( Traduction de J. Baudoin.

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. l3

^continuer les découvertes étaient libres de rester. Seize hommes restèrent donc avec le capitaine Pizarre, et tous les autres s*embarquèrent sur les deux vaisseaux pour se rendre k Panama (i). Il séjourna cinq mois dans cette île. A cette époque, le navire qui avait été à cent lieues au delà du pays découvert retourna; les gens qui le montaient avaient vu de nombreux villages et de grandes richesses. Ils apportaient encore plus de morceaux d'or, d'argent et d'étoffes que la première fois , et les naturels les leur avaient donnés de leur plein gré. Le capitaine revint donc dans leur compagnie , car le terme que le gouverneur avait fixé finissait, et ce fut le jour fatal qu'il entra au port de Panama.

Les deux capitaines étaient si ruinés qu'ils ne pouvaient plus aller en avant; ils étaient endettés d'une somme considérable. Francisco

(i) Zarate nous a conserré les noms de treize compagnons de Pizarre qui restèrent avec lui ; les voici : Christoval de Ferai ta , Nicolas de Ribera , Domingo de Sera Luce, Francisco de Guellar , Pedro de Gandia , Alonso de Molina , Pedro Alcon , Garcia de Xeres , Antonio de Carrion , Alonso Briceno , Martin de Paz, Jnan de la Torre , Bartolome Ruiz , pilote.

ZiRATi, lib. T, cap. II.

l4 RELATION

Pizarre se fit prêter par ses amis un peu plus de mille castelianos .11 se rendit en Espagne avec cette somme , et fit au roi un exposé des services importants et signalés qu'il avait rendus à sa majesté pendant qu'il était employé. Il reçut en récompense la charge de gouverneur et d'adelantade de cette contrée, l'ordre de Saint «^Jacques, diverses alcadies, la charge d'alguazil major et d'autres faveurs. Plusieurs sommes lui furent comptées au nom de sa majesté , qui , en empereur et roi y coml)le sans cesse de grâces tous ceux qui sont à son service. C'est pourquoi Ton est encouragé à se ruiner pour sa majesté , en découvrant dans la mer du Sud et dans tout rOcéan tant de terres et de provinces si éloignées de ces royaumes de Castille.

Quand François Pizarre eut été nommé gouverneur et adelantade par sa majesté, il partit de San-Lucar avec une flotte; et par un bon vent et §ans aucun accident il arriva au port du Nombre de Dios. De là il se rendit

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. l5

avec ses troupes à la ville de Panama^ où il éprouva des contradictions et des oppositions nombreuses de la part de gens qui voulaient Fempécher de partir, suivant les instructions de sa majesté, pour coloniser le pays qu'il avait découvert Mais , grâce à sa constance , il quitta le port de Panama , à la tète de cent quatre-vingts hommes, de trente-sept chevaux et de trois navires. Sa navigation fut si heureuse^ qu'en trois jours il entra dans la haie de Sant-IVIatheo , que Von n'avait pu atteindre qu'en deux ans et plus, quand on la reconnut pour la première fois. Les troupes et les chevaux furent débarqués et suivirent le bord de la mer. Partout ils trouvèrent la population soulevée. Ils s'avancèrent jusqu'à une grande ville appelée Coaque, qu'ils surprirent pour ne pas donner aux habitants le temps de s'insurger comme à ceux des autres villes. Ils y prirent quinze mille pesos de oro , mille cinq cents marcs d'argent (i), et beaucoup deme-^

(i) Le peso' de oro râlait un casteHanOt ou 9 fr. 60 cent. On sait que le marc est de 8 onces.

l6 RELATION

Mudes que Ton ne connaissait pas alors , et qu on ne r^ardait pas comme des pierres précieuses. C'est pourquoi les Espagnols les donnaient et les troquaient avec les Indiens pour des étoffes que ceux-ci leur livraient en échange. On fit prisonnier » avec plusieurs des siens , le cacique qui commandait cet endroit, et Ton s'empara de beaucoup d étoffes de différentes sortes et d'une grande quantité de vivres qui auraient suffi aux Espagnols pour se nourrir pendant trois ou quatre ans.

Le gouverneur envoya les trois navires à Panama et à Nicaragua pour chercher un ren* fort de troupes et de chevaux , afin d'effectuer la conquête et la colonisation du pays ; puis il séjourna quelques jours pour se reposer avec ses gens, jusqu'à ce que les vaisseaux ramenassent de Panama vingtrsix chevaux et trente fantassins. Dès qu'ils furent arrivés, Pizarre partit avec tout son monde. L*on suivit la côte, qui est très-peuplée , en soumettant tous les villages au pouvoir de sa majesté : les

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chefs venaient sur la route au-devant du gouverneur, sans se mettre en défense. Celui-ci ne leur faisait aucun mauvais traitement ; au contraire, il les recevait tous avec amitié , et il leur tenait des discours capables de les attirer à notre sainte foi catholique , et cela par le moyen des religieux qu'il avait conduits avec lui.

Pizarre marcha ainsi avec les Espagnols jusqu'à une ile nommée de la Pugna (du Comr bat ) , et que les chrétiens appelèrent l'île de Sanctiago(i). Elle est à deux lieues de la terre ferme : comme elle est riche et abondante en vivres , le gouverneur s'y rendit sur les deux navires et des radeaux de bois de charpmtoà l'usage des Indiens. Les chevaux pas* sèrent sur ces radeaux (a).

(i) Elle porte aujourd'hui le uom de Gorgona.

(s) Bahas, Ces balsas ou radeaux sout faits de grosses pièces de bois mises Tune à côté de l'autre, et fixées par deux poutres placées en travers; elles sont toujours par nombre impair, et vont en diminuant de longueur à mesure qu'elles s'éloignent du ce» tre. Celle du milieu s'arance comme le timon d'une charrette, et c'est 14 qn« m plaoe l'Indien qui gouverne. U y a de ces radeaux qui peuvent porter cinquante hommes et trois chevaux.

ZAiATi,lib. i,eap.v).

|8 RBLATlOir

Pizarre Ait reçu dans cette ile avec beaucoup de joie par le cacique à qui elle appartenait, et qui lui fit un excellent accueil. Les naturels lui apportaient des vivres sur sa route , et jouaient des instruments de musique qui leur servent dans les fêtes. Sanctiago a quinze lieues de circuit ; elle est fertile , bien

peuplée, et possède un grand nombre de vil-

lages commandés par sept caciques, qui , tous , obéissent à un seul. Cet Indien remit volontairement au gouverneur une certaine quantité d'or et d'argent. Comme c'était l'hiver, il séjourna quelque temps pour se reposer avec ses gens, parce que, si l'on avait marché dans cette saison par les pluies qu'il faisait , l'on aurait perdu beaucoup de monde. Pendant qu'il était dans ces quartiers d'hiver, plusieurs malades se guérirent.

H est dans le caractère des Indiens de ne pas se soumettre aux autres peuples s'ils n'y sont contraints par la force. Le cacique vivait en paix avec le gouverneur; il s'était reconnu

1>E LA COrfQUftTE DU P]6llOU. J9

sujet de sa majesté. Cependant on apprit par les interprètes qu'il avait rassemblé tous seS: gens de guerre , et que depuis plusieurs jours, il ne s'occupait qu'à faire fabriquer des armes pour augmenter le nombre de celles que les na« turels possédaient. Ce que l'on vit en eflfet, car, dans le village où habitaient les Elspagnols et le cacique, on trouva, dans la maison de ce dernier et dans beaucoup d'autres , une multitude de gens prêts à combattre, et qui attendaient que tous ceux de file fussent ras-, semblés pour assaillir les chrétiens , la nuit même. Quand on se fut assuré de la vérité , et que l'on eut fait une enquête secrète, le gouverneur ordonna de s'emparer . sans délai du cacique, de ses trois fils, et de deux autres principaux habitants que Ton pou-; vait prebdre en vie , puis les Espagnols tombèrent à rimproviste sur le reste. Ce soir-là plusieurs Indiens furent tués; mais la plupart s'enfuirent en abandonnant la ville. La maison « du cacique et nombre d'autres furent livrées

:iO ABLâtlOli

au pillage : Ton y trouva de For, de l'argent et beaucoup d'étoffes. La nuit, on fit une garde assidue dans le camp des chrétiens ; tous furent sur pied; ils étaient au nombre de toixante-dbt cavaliers et de cent fentassins. Avant la pointe du jour on entendit crier aux armes : bientôt Ton vit s'avancer vers les retranchements tine multitude de naturels, tous armés, marchant au son du tambour et d'autres instruments qu'ils portent à la guerre. Ces gens arrivèrent en divers corps séparés qui entoth!*èrent le camp des chrétiens. Quand le jour fut venu , l'ennemi se rapprocha , et pénétra dans nos lignes. Le gouverneur donna Tordre de le recevoir bravement. Pendant l'action, plusieurs Espagnols et quelques chevaux furent blessés; cependant, comme le Seigneur protège ses serviteurs y les Indiens furent défaits et prirent la ftiite. La cavalerie poursuivit les fuyards , tiHDt et blessant tous ceux qu'elle pouvait atteindre. Un sllisez grand nombre périt dans cette rencontre. Les chrétiens revinrent

au camp , les chevaux étant fatigués , car Taetion avait duré depuis la pointe du jour jusqu'à midi. Le lendemain Pizarre envoya sa petite armée I divisée en plusieurs corps, dans l'intérieur de Tilcy à la recherche des insur* ^^és afin de les combattre. Les hostilités durèrent vingt jours , de sorte qu'ils furent bien châtiés. Dix des principaux furent arrêtés avec le cacique, car il avait avoué que c'étaient eux qui l'avaient poussé à cette trahison , et qu'il n'y avait pris part que contre sa volonté, n'ayant pu détourner ces chefs de leur projet. Le gouverneur en fit justice, en ordonnant de brûler les uns et de trancher la tète aux autres. Le soulèvement et la trahison du cacique et des naturels de l'ile de Sanctiago furent cause qu'on leur fit la guerre jusqu'à ce qu'on les eût ^ligés d'abandonner l'ile et de passer en terre ferme. Comme Sanctiago avait été très-peu* pléc, très-fertile et très^riche, le gouverneur ne voulut pas la dévaster : il résolut de mettre

le eacîque en liberté, afin qu'il rappelât les

J3 HBLinoir

habitant dispersés et que File se repeuplât de nouveau. Ce chef fut trés-satisfait de pouvoir dorénavant servir sa majesté, et cela à cause des honneurs qu'il avaitreçus pendant sacaptivité. On ne pouvait tirer aucun avantage de Sanctiago : Pizarre en partit donc avec lek Espagnols et les chevaux qui purent entrer dans les trois bâtiments qui étaient à Fancre, afin de se rendre à Tumbez, alors en paix. Il laissa le reste de son monde et un capitaine , jusqu'à ce que les navires retournassent les chercher. Pour effectuer la traversée avec plus de promptitude, il ordonna au cacique de Tumbez d'envoyer des radeaux; trois chrétiens s'y embarquèrent avec des marchandises. En trois jours les vaisseaux touchèrent à la plage de Tumbez. Au moment où le gouverneur débarqua , il trouva la population des villes soulevée : on sut , par des Indiens dont on s'était emparé, que les chrétiens et les marchandises qui étaient sur les radeaux avaient été pris. Aussitôt que les troupes et les che*

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. a3

vaux furent à terre , Pizari'e envoya chercher le monde qu'il avait laissé à Sanctiago. Les Espagnols s'établirent dans deux maisons fortifiées de la ville du cacique ; Tune d'elles ressemblait à un château fort. Le gouverneur donna Tordre de reconnaître la campagne et de remonter une rivière qui coule dans les villages, afin d'apprendre ce qu'étaient devenus les troischrétiens pris à bord des radeaux, et de tâcher de les délivrer avant que les Indiens ne les tuassent. Bien que dés le premier moment où Ton prit terre on eût mis la plus grande diligence à battre le pays , on ne put trouver ces trois chrétiens ni apprendre de leurs nouvelles. Les gens envoyés à cette expédition s'embarquèrent sur des radeaux avec autant de vivres qu'on put s'en procurer : ils emmenèrent quelques Indiens. Le gouverneur envoya des messagers du pays au cacique et à d'autres chefs, leur enjoignant au nom du roi de se conduire paisiblement et de ramener les troischrétiens en vie sans leur faire aucun

2^ lELATIOM

mal* Son intention était de reconnaître les na* turels comme sujets de sa majesté , quoiqu'ils eussent manqué à leurs devoirs, mais s'ils n*o* béissaient il devait leur faire la guerre et met* tre le pays à feu et à sang jusqu'à ce qu'il les eût exterminés. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'ils vinssent, et même ils se conduisaient avec arrogance, construisant des forts de l'autre côtédu fleuve qui était grossi, et que Ton ne pouvait passer. Us disaient aux Espagnols de traverser et q;u'ils avaient tué leurs trois compatriotes. Aussitôt que tous ceux qui étaient restés dans File furent arrivés, le gouverneur fit faire un grand radeau , et il ordonna à un capitaine de traverser le fleuve à l'endroit le plus favorable , avec quarante chevaux et quatre-vingts fantassins. Les Espagnols pas* sèrent sur le radeau depuis le matin jusqu'au soir. Le capitaine avait reçu l'ordre d'attaqusr ces Indiens, puisqu'ils étaient en rébellion et qu'ils avaient tué des chrétiens. Si après les avoir punis en raison de leur délit , ils mon-

traient des intentions pacilSques , il pouvait les recevoir conformément aux injonctions du roi. II devait les en requérir et leur parler au nom de sa majesté. Le capitaine partit avecses troupes en emmenant des guides : apras avoir franchi le fleuve , il marcha toute la nuit jusqu'à ce qu'il eût atteint l'ennemi, et au point du jour il attaqua les fortifications où il s'était retranché. L*afiaire dura toute la journée; les chrétiens blessèrent et tuèrent tous ceux qu'ils purent atteindre, et firent prisonniers ceux qu'il Ait possible de prendre vivants. A l'approche de la nuit, les nôtres se retranchèrent dans un village. Le jour suivant , dès l'aurore, nos troupes partirent en divers corps pour poursuivre l'ennemi. C'est ainsi que ces Indiens furent châtiés. Le capitaine, ayant vu que la perte qu'ils avaient éprouvée était suffisante, fit des propositions de paix au cacique. Celui-ci, qui se nommait Quilimassa , envoya des messagers avec un chef« et répondit par la bouche de cet homme que la

a6 EELATIOU

crainte des Espagnols l'avait empêché de nir ; que s'il eût été certain que ces derniers ne voulussent pas le tuer, il se serait présenté paisiblement. Le capitaine répondit à l'envoyé que son maitre pouvait venir sans crainte , qu'il ne lui serait fait aucun mal; que le gouverneur le recevrait amicalement comme sujet du roi , et lui pardonnerait son crime. Le cacique, ayant reçu cette assurance, se pré* senta accompagné d'autres chefs, bien qu*il parût forteffrayé. Le capitaine l'accueillit avec joie, et lui ditd'abord qu'on ne devait pas maltraiter ceiix qui venaient avec des intentions pacifiques quoiqu'ils eussent été insurgés; et que , puisqu'ils étaient arrivés , cette guerre serait la dernière ; qu'il n'avait qu'à rappeler ses sujets dans leurs villages. Le capitaine ordonna de transporter sur l'autre rive les vivres qu'il avait trouvés ; puis il repassa le fleuve avec les Espagnols, le cacique et les chefs indiens , pour revenir où il avait laissé le gouverneur, à qui il rendit compte de tout ce qui

DE LA GOHQDiTB DU PÉROU. Ù^

avait eu lieu. Celui-^i remercia Dieu des bienfaitsqu'il lui avait accordés en le faisant vaincre sans qu*un seul Espagnol fût blessé, et il ordopna aux troupes d'aller prendre du repos.

Il demanda au chef indien pourquoi il s'était soulevé , et comment il avait tué les chrétiens après avoir été si bien traité par eux. En effet , il lui avait rendu un ^and nombre de ses sujets, dont le cacique de Fîle s'était emparé; et il lui avait livré des oflRciers coupables d'avoir incendié son village, afin qu'il en fît justice. Le cacique répondit : « J'ai appris que certains chefs sous mes ordres, qui conduisaient des radeaux, ont pris trois chrétiens et les ont mis à mort, mais je ne m'y trouvais pas; néanmoins j'ai craint qu'on ne me crût coupable. » « Amenez-moi ceux qui l'ont fait , lui dit le gouverneur, et que les habitants rentrent dans leurs villages. » Le cacique fit appeler ses gens et les chefs ; mais ils dirent qu'il était impossible d'avoir les meurtriers des chrétiens , parce qu'ils avaient quitté le pays.

3o ABLATlOir

leur notifia la sommation enjointe par le roi, afin de les amener à la connaissance de TEglise et à la soumission envers sa majesté.

Après lavoir entendu , ils répondirent par leurs interprètes , qu'ils désiraient être ses sujets : Pizarre les reçut comme tels dans les formes requises , puis ils prêtèrent leur aide et fournirent des vivres. A une portée d'arbalète avant d arriver à cet endroit, il existe une grande place et une forteresse palissadée, avec de nombreux logements où les chrétiens s'établirent y afin de ne pas être à charge aux naturels. Le gouverneur (il|liDii|i^ sous des peines sévères, qu'ôlB^e^edtàf ]fèu% person-nés et leurs propriétés , ttnsi qvtt celles de tous ceux qui se présenteraient avec des intentions pacifiques , et il défendit de prendre plus de vivres que ce qu'ils donnaient pour nourrir les chrétiens. Ceux qui contrevinrent à ces ordres furent punis , parce que les naturels apportaient tous les jours les aliments nécessaires , le fourrage pour les chevaux , et

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. 3l

suivaient en tout les ordres qu'ils recevaient Pizarre , voyant que les rives de ce fleuve étaient fertiles et populeuses , ordonna de parcourir le pays qu'il arrose , et de voir s'il y avait un port dans une situation favorable. On en reconnut un excellent sur le bord de la mer et près de Fembouchure ; l'on trouva des caciques^ seigneurs de populations nombreuses, dans des endroits d'où ils pouvaient facilement venir au fleuve et rendre des services. Le gouverneur alla visiter tous ces villages , et, les ayant examinés , il dit que la contrée était propre à être colonisée par des Espagnols. Voulant se conformer aux désirs du roi, ifoi étaient que les nations fussent converties ,

et que la colonisation se fit d'un commun accord avec les personnes désignées par sa majesté, dans les endroit les plus convenables à son service et à l'avantage des natifs, il écrivit aux Espagnols restés à Tumbez, afin de les faire venir. Avant d'expédier un envoyé , il pensa qu'il pourrait éprouver des retards en retour-

33 RBLATION

ntffft, si ce n'était pas un personnage assez redouté du cacique et des Indiens de Tumbez pour les forcer d'aider les troupes à venir.

Il envoya donc son ft^ère Ferdinand Pizarre » capitaine général.

Après le départ de cet officier, il vint à la connaissance du gouverneur que des caciques , qui habitaient la montagne , ne voulaient pas se soumettre , quoiqu'ils en eussent été requis au nom de sa majesté : il envoya un capitaine avec vingt-cinq chevaux et de l'infanterie pour les subjuguer. Celui-ci les trouva qui avaientabandonné leurs villages : il leur signifia de se présenter en amis; cependant ils arrivèrent les armes à la main: alors il les chargea , et en peu de temps il en blessa et il en tua un si grand nombre, qu'il les mit en fuite. Le capitaine leur enjoignit de nouveau d'aceepter la paix , les menaçant non-seulement de leur faire la guerre , mais de les exterminer ; ce qui les força de déposer les armes. Il les accueillit, revint près du gouverneur^

après avoir laissé tout le pays pacifié et en emmena les caciques. Pizarre leur fit beaucoup d'amitiés et leur ordonna de retourner chez eux et de rappeler leurs sujets. Le capitaine dit y que dans les inllages de ces Irtàiens de la montagne , il avait trouvé une grande quantité de minerai d'or fin que les habii&nts exploitaient , et il en avait rapporté des échantillons. Les mines , suivant eux^ étaient à vingt lieues du village. Le capitaine , qui avait été à Tumbez chercher les Espagnols , retourna avec eux trente jours après son départ. Plusieurs vinrent par mer avec les bagages , dans un vaisseau , une barque et des radeaux qui étaient arrivés de Panama avec des marchandises. Mais ces bâtiments n'amenaient pas de troupe , parce que le capitaine Diego de Almagro y était resté pour former une flotte, afin de se rendre à Tumbez et de coloniser pour son compte. Aussitôt que le gouverneur eut appris l'arrivée des bâtiments, il partit ij^^' le port de Puechio avec

des troupes en descendant la rivière, pour que le dëbanfuement du bagage se fit avec plus de promptitude etipi'on put revenir par eau. Il aborda dans un endroit où était un cacic|t|e nommé Lachîpa : il trouva les chrétiens débarqués et qui se plaignirent des mauvais traitements que ce chef avait exercés envers eux. La nuit précédente ils n'avaieift pas dormi de frayeur, parce qu'ils avaient remarqué que les Indiens allaient et venaient avec inquiétude et en pelotons. Le gouverneur prit des informations prés des naturels , et il apprit que le cacique de Lachira (i), les principaux du pays , ainsi qu'un autre chef nommé Almotaxe , avaient résolu de tuer les chrétiens le jour même que Pizarre arriva.

Dès que celui-ci le sut, il envoya secrètement des gens pour s'emparer du cacique d' Almotaxe et des chefs indiens : lui-même il

(i) Souvent les anciens historiens espagnols donnent aux chefii indiens le nom des pays qu'ils possédaient , et quelque- Ibis ils désignent les pajrs par le noiUti» leurs caciques.

arrêta celui de Lacbira et d'autres principaux habitants; ces gens avouèrent leur crime. Il ordonna aussitôt que justice fut fiûte : le cacique d' Almotaxe , ses chefs et plu« sieurs naturels furent brûlés , ahisi que tous les principaux Indiens de Lachira; mais 1^ cacique de ce dernier endroit ne fut pas exécuté I parce qu'on ne le trouva pas assex coupable , et qu'il parut qu'il avait été forcé par les autres chefs. On pensa que si ces deux villages restaient sans maîtres ils seraient ruinés eo peu de temps. On fit comprendre au cacique qu'il eût à bien se conduire do^ rénavant, parce qu'à la première trahison on ne lui pardonnerait pas; on lui dit de rassembler tous ses gens ainsi que ceux d Al* motaxe jusqu'à ce qu'un enfant, héritier du cacique de cette ville , fût en âge de régner. Ce châtiment jeta la terreur dans tout le pays, de MMe qu'une ligue que les habitans avaient formée pour attaquer le gouverneur et les Espagnols fut dissoute, et par la suite tous

36 BELATION

devinrent plus soumis et plus craintifs.

Cette justice étant faite , les gens et les bagages qui venaient de Tumbez ayant été débarqués, le révérend père Vincent de Valverde, religieux de Tordre de Saint-Dominique, et les officiers de sa majesté examinèrent le pays et les côtes ; puis le gouverneur traça et fonda une ville au nom du roi , de concert avec ces personnes , ainsi que leurs majestés le prescrivent. Le territoire et les côtes offi'aient les conditions et les qualités qu'un pays doit avoir pour être colonisé par les Espagnols, et les naturels pouvaient servir sans trop de fatigues , car on s'attachait surtout à leur conservation , comme c'est la volonté de notre souverain. Le cacique d'un village nommé Tangarara^ est établi sur les bords de ce fleuve, à six lieues de la mer. On ^donna à cet endroit le nom de Sant-Miguel.

Pizarre ne voulut pas faire souffrirlde préjudice aux bâtiments en retardant leur retour; c'est pourquoi , d'accord avec lesoffii-

ciers du roi, il fit. fondre For que ce cacique et celui de Tumbez lui avaient doniKP| et il fit prélever le quint qui revenait à leurs jpiajestés. Le reste » appartenant k la compagnie, fut emprunté par le gouverneur aux associés pour ^tre remboursé par le premier or que Ton aurait. Avec cet or, il expédia les bâtiments, paya les nolis, et les mardiands vendirent leur cargaison et partirent. Pizarre fit savoir à Almagro , son collègue , combien le service de Dieu et de sa majesté soufirirait de l'établissement d'une nouvelle colonie qui dérangerait ses projets. Après avoir pourvu au départ des bâtiments , il partagea , entre les personnes qui s'établirent dans cette ville , les champs et les terrains k bâtir. Comme les nouveaux habitants n'auraient pas pu se soutenir ni coloniser le pays sasks le secours des naturels,

et comme ceux-ci auraient beaucoup souffert si les caciques n'avaient été répartis entre des personnes qui auraient eu autorité

38 RBMnOH

8nr «ux , puisque, quand les Espagnols con- IMianeot les Indiens qui gouvernent , ils sont bien tnuAés et en sûreté , le gouverneur, du ^x^nsentement des religieux et des officiers^ V^i jugèrent cette mesure utile à la religion et profitable aux naturels , remit les caci* qnes et les Indiens entre les mains des bar bâtants de k noiiTelle ville , pour les aider à ae maintenir, et pour que les chrëtiejas les instruisissent dans notre sainte foi, conformément aux ordres de sa majesté , jusqu'à ce que ïaa eut décidé ce qui était le plus convenable au service de Dieu et du roi , et plus avantageux aux indigènes. Des alcades , des négidors et d'autres officiers publics furent nommés, et des brevets leur Airent délivrés afin qu'ils pussent administrer la justice.

Le gouverneur apprit que du côté de Chincbaetde Cuzco, il se trouvait des villes nombreuses, grandes t fort riches; et qu'à douze ou quinze journées de SantrMiguel , il y avait une vallée peuplée nommée Caxàmalca, où

résidait Atabalipa, le plus grand souverain du pays. Ce prince était venu en conquérant , (^*4ine contrée éloignée , sa patrie ; et , étant arrivé a la province de Caxamalca , il s'y était fixé parce qu'il l'avait trouvée très -riche et fort agréable ; de là il avait étendu ses conquêtes. Comme il est redouté des riverains du fleuve , ces derniers ne sont pas aussi fldétes au service de sa majesté qu'ils le devraient ; an contraire , ils sont plus disposés en faveur d'Atabalipa, disant qu'ils le regardent comme leur seul souverain, et qu'une petite partie de son armée est suflBsante pour exterminer tous les chrétiens, car il répand la terreur par sa cruauté inouie.

Pizarre résolut et rechercher Atabalipa, pour le soumettre au roi , et de subjuguer les pays voisins; car ce chef, une fois vaincu, on pacifierait facilement toute la contrée. Il partit de Sant-Miguel , le 114 s^temfbne 1 53!i. Le premier jour de marche , il passa le fleuve dans deux radeaux : les chevaux traversèrent

à Ift nage- Ia nuit il m rqxm dans un sur rmatre rive. Trob jours mprès O parviiil à une forteresse située daos la vallée <ie Fiant, qui appartenait à un cacique, auquel il avait envoyé un capitaine à la tète de qudqueshauiK mes, pour taire des propositions <lepaLr,ctlm signifier de ne pas inquiéter ^ cacique tk Sant-Miguel. Le gouverneur y resta dix jours, et fit provision de ce dont il pouvait avoir besoin pour son expédition. Ayant compté les durétiens qu'il emmenait avec lui , il trouva qu'il avait smxante-sept cavaliers et cent dix fantassins, dont trois arquebusiers et quelques arbalétriers.

Le lieutenant de Sant-Miguel ayi qu'il restait peu de chrâims dans cette ville, Pizarre fit savoir que ceux qui «désiraient retourner pour s'y établir pouvaient le faire , qu'il leur donnerait des Indiens pour les aider , comme aux autres colons qui s'y étaient fixés, et qu'il poursuivrait sa conquête avec ceux qui resteraient, qu'ils fussent peu ou

D£ LA GONQUÉn DU PÉROU. /^l

beaucoup. Cinq cavaliem et quatre fkntas* sins s'en retournèrent , de telle sorte que le nombre des citoyens s*éleva à cinquante^ cinq, plus dix ou douze Espagnols qui ne voulurent pas d'établissements. Soixantedeux cavaliers et cent deux fantassins restèrent avec le gouverneur. Il fit fabriquer des armes pour ceux qui n'en avaient pas et pour leurs chevaux , puis il forma de nouveau le corps des arquebusiers, l'éleva à vingt

hommes , et leur donna un capitaine pour

les commander. ^

Quand Pizarre eut pourvu à tout ce qui était nécessaire , il partit avec sa petite armée. Il marcha jusqu'à midi , et il arriva à une place importante , environnée de murs en torchis , et appartenant à un cacique , nommé Pabor.

Le gouverneur et ses troupes s y logèrent :

on apprit que ce chef avait été un .grand prince , mais il était ruiné , et que Cuzco Fancien , père d*Atabalipa , lui avait détruit vingt villages^ et massacré les ha-

4^ BBLATlOa

bUaots ; OMtlgrë ceai|>erte8 Pabor commandait encore un grand nombre de sujets, H ayaît ayec lui un de ses frères qui est aussi puissant; ils étaient retenus de bonne yplonté dans la ville de'Sant-^iguel. Ce village et eelui de Piura sont dans des vallées plates, très-fertiles. Le gouverneur prit dans cet endroit des informations sur les villages et les caciques des environs et sur la route de Gaxamalca. Il apprit qu a deux jours de marche de là se trouvait une grande ville, nommée Caxas, où il y avait une garnison d*Atabalipa qui attendait que les chrétiens passassent de ce côté. Dés qu'il en fut instruit , il y envoya secrètement un capitaine avec de la cavalerie et des fantassins : il leur ordonna , dans le cas où les ennemis voudraient s*opposer violemment à leur passage » d'essayer de leur inspirer des sentiments pacifiques ^ et de les amener à reconnaître l'autorité du roi , en leur intimant les ordres de sa majesté. Le capitaine partit le jour même. Le lendemain,

Pixarre se mit en marche , il arriva à un village nommé Çaran , où il attendit le capitaine qui s'était rendu à Caxas. Le cacique du villagia *lfiportaau gouverneur dans une foiy UrtBëe ou il était arrivé à midi , des vivres , des lamas et d'autres choses. Le lendemain il quitta cette place, parvint k un village dépen* dant de Çaran, et.y fit asseoir son camp pour attendre le capitaine qui était allé à Caxas. Cinq jours après , cet officier envoya un messager pour instruire le gouverneur de ce qui lui était arrivé. Pizarre lui fit savoir sans retard qu'il rattendait dans ce village , et il lui ordonna de venir le rejoindre aussit&t qu'il aurait terminé ses négociations , et en retoumantde visiter et de soumettre un autre village des environs de Caxas « nommé Sica** hamba. JU savait que le cacique de Çaran était souverain devillesricheset d'une vallée fertile: il était retenu chez les colons de la ville de SantpM igueL Pendant la huitaine que Pizarre attendit le capitaine, les E^agnols se reposèrent^

etpréparérent leurs chevaux pour rexpédition. Dès son arrivée, le capitaine rendit compte au gouverneur de ce qu'il avait vu. Il rapporta qu'il avait été deux jours* et une nuit avant d'arriver a Caxas sans prendre d'autre repos qu'à l'heure des repas. Il avait traversé de hautes montagnes afin de surprendre cette place; malgré cela, et nonobstant les bons guides qui le conduisalent, il n'avait pu y parvenir sans avoir été aperçu par des espions. Plusieurs de ces derniers furent pris, et l'on apprit d'eux quelle était la population. Les chrétiens s*étant rangés en bon ordre, il continua sa route jusqu'à la ville; en y entrant , il trouva les traces d'un camp qui paraissait avoir été occupé par des gens de guerre. Caxas est dans une petite vallée au milieu des montagnes. La population était un peu inquiète, mais le capitaine la rassura, et fit entendre qu'il venait de la part du gouverneur pour recevoir les habitants en qualité

DE LA CONQCfrTB DO PÉROO. 4^

fie si^ets de l'empereur. Alors se présenta un chef qui se disait au service d'Atabalipa , et chargé de percevoirJ«s tributs de la province. On lui demaoda le chemin de Caxamalca, et conunent son maitré voulait recevoir les chrétiens; on s'informa aussi de la vilfe' de Cuzco, qui- est à trente journées de chemin de là , et dont les murailles ont une étendue égale à une journée de marche. La résidence du cacique a quatre portées d'«pbalète de longueur. On y voit une salle où Hiourut Cuzco l'ancien : H§tii est parqueté d'ai^ent ; le plafond et les murailles sont couverts de plaques d'or et d'argent entremêlées. Cette contrée, jusqu'à l'année d'avant, avait appartenuàCuzco, le jeune, fils de Cuzco l'ancien; mais depuis lors Atabalipa , son frère, ayant pris les armes, s'empara de la ville, imposa des tributs considérables ; chaque jour il commettaitlesplus grandescruautésenversles habitants. Outre les contributions qu'il percevait sur leurs biens et leurs revenus , ces gens lui

4^ RKLATIOIf

en payaient une avec leurs fils et leurs filles.

Peu de joors auparavant , Âtabalipa oecu* paît 4es retranchelneats que Ton avait vus , et il en était parti avec une portion de son armée. 11 y avait dans Caxas une grande mai- -aoit fbrtifiée , entourée de torchis et garnie de portes ; beaucoup de femmes y étaient occupées à filer et à tisser des étofies pour l'armée d' Atabalipa , sans qu'il y eût d'autres hommes que les portiers qui les gardaient. A l'entrée du village , dea gens étaient pendus par les pieds. On sut par le chef, qtAJHibalipa les avait fait mettre à mort parce que l'un d'eux était entré dans les habitations des femmes pour coucher avec une d'elles; cet homme et tous les portiers qui avai é lii cf té de connivence avec lui furent exécutés. •

Dès que le capitaine eut soumis Caxas, il alla àGuacamba, autre ville éloignée d'une journée de là ; elle est plus considérable que la première, et les édifices sont mieux bâtis. La fortejresse esten pierres bien taillées et bien assises.

DU LA CONQUéTE DU PÉROU. 4?

Icmgues et larges de cûnc| oa six pieds, et si bien unies ensemble qu'on ne voit point où elles sont jointes. Le toit est.en terraafie « cou* vert de pierres de taille ; iun escalier, aussi en pierres , est entre les detix corps de logis. Une pe^te riyierl^ passe entre cette ville et Caxas ; les hantants Tudiisent. Il y a des chaussées et des ponts très-bien construits ; une route , faite de main d'homme, traverse ces deux villes^ et va de Cuzco à Quito , qui est éloigné de plus de trois cents lieues. Ce chemin est uni, et dans la montagne il est trésnbien établi , et si lai^e , que six cavaliers peuvent y marcher de front sans se toucher. Le long de cette route :lont des canaux d«au amenée de loin pour que les voyageurs puisseiit boire. A la distance de chaque jour de marche, on a construit une maison dans le genre d'une hôtellerie (i) , où logent ceux qui vont et qui viennent. Au

(r) Le§ Indiens nomment ces maisons ïambes. Oe sont des espèees de caravansëraîs. 11 existe encore an Pérou des établissements de ce genre.

commencement de cette route et dans la ville de Caxas , on a bâti une maison à Fentrëe d'un pont, et une garde y est établie pour percevoir un péage 'sur les voyageurs. On l'acquitte en objets de la natui*e de ceux qu'on transporte , et personne ne peut enlever du village une chaîne , si d'abord il n*y a fait entrer une pareille quantité. Cette coutume est fort ancienne ; Atabalipa la suspendit en faveur de sa garnison. Aucun voyageur ne peut sous peine de mort sortir avec des fardeaux par une autre porte que par celle-là. Le capitaine rapporta aussi que dans ces deux villes il y a deux maisons pleines de chaussures, de pains de sel, d'une espèce d'aliment qui ressemblait à des boulettes de viande ( i ) , et d'autres objets en dépôt destinés à l'armée

( I ) Jlhondigas^ Ce sont des espèces de crépinettes. Le célèbre cuisinier de Philippe III, Martinez Motino, auteur d'un traité de cuisine publié k Madrid, i6iy, en compte une grande rariété. Cet ourrage, aujourd'hui fort rare, proure que, malgré la réputation de sobriété des Espagnols, ils étaient déjà fort arancés dans Tart culinaire.

d'Atabalipa. Cesi^ populations , suivant lui, étaient bien organisées, et possédaient des institutions politiques. Un chef et d'autres naturels avaient accompagné le capitaine , qui annonça que cet Indien était chargé de présents pour le gouverneur. Ce messager dit à Pizarre que son maître Atabalipa l'avait envoyé de Caxamaica pour lui porter ce présent; il se composait d'une fontaine en pierre servant pour boire, représentant deux forteresses , et en outre de deux charges d'oies desséchées et écorchées , afin qu'il en fît de la poudre pour se parfumer , car tel était l'usage entre les gens du pays. Son maître l'envoyait dire au gouverneur qu'il désirait son amitié , et qu'il l'attendait pacifiquement à Caxamaica. Pizarre reçut le présent et lui parla avec bonté , disant qu'il se réjouissait beaucoup de son arrivée , puisqu'il était l'envoyé d' Atabalipa , qu'il désirait connaître à cause de tout ce qu'il avait entendu de lui ; et -qu'avant appris qu'il faisait la guerre

5o RELATION

à ses ennemis , il avait pris le parti d'aller le trouver afin de devenir son ami et son frère , et de l'aider dans ses conquêtes avec les chrétiens qui l'accompagnaient. Il lui fit donner à manger et tout ce qui était nécessaire ainsi qu'aux gens de sa suite , et il ordonna de les loger comme le méritaient les ambassadeurs d'un si grand prince. Quand ils se furent reposés , il les fit venir devant lui , et leur dit que s'ils désiraient repartir ou rester quelques Jours ils pouvaient le faire. L'envoyé répondit qu'il voulait retourner pour porter sa réponse à son souverain. Le gouverneur lui répliqua ; « Bapporte-lui de ma part ce que tu as en^tendu» et dis-lui que je ne m'arrêterai dans aucun village, afin de me trouver plus tôt prés de lui. » Puis il lui donna une chemise et d'autres objets venant d'Espagne pour qu'il les emportât.

Pizarre resta encore deux Jours après le départ de l'envoyé , parce que ceux qui venaient de Caxas étaient fatigués. Pendant ce

T)B LA CONQUÊTE DU PÉROU. 5l

séjour il envoya aux colons de Sant-Mîguel une description du pays , il leur écrivit ce qu'il avait appris d'Atabalipa, et il leur ex* pédia les deux forteresses et des tissus de laine du pays qu'on lui avait apportés de Oaxas. Cest une chose extraordinaire de voir le cas que Ion fait de ces étoffes en Espagne. On les prendrait plutôt pour de la soie que pour de la laine ; elles sont enrichies de dessins et de figures d'or très^bien brochées dans l'étoSe. Aussitôt après avoir expédié ses messagers , le gouverneur partit ; il marcha pen* dant trois jours sans trouver ni villages ni eau , excepté une petite source où il s'appro* visionna avec beaucoup de peine. A la fin , il arriva à une grande place forte palissadée, où il ne vit personne. On sut qu'elle appartenait au cacique d'un village nommé €opiz , qu'il habite une vallée des environs , et que cette forteresse avait été abandonnée parce qu'elle manquait d'eau. Le lendemain , le gouverneur se leva au clair de la lune parce qu'il y avait

une grande journée de chemin avant de parvenir à un village A midi il arriva à une maison fortifiée , qui avait d'excellents logements, d'où sortirent quelques Indiens qui vinrent au-devant de lui ; mais, comme il n'y avait ni eau ni vivres, il poussa deux lieues plus en avant , jusqu'au village du cacique.

Quand on y fut , Pizarre donna l'ordre à sa troupe de se loger ensemble dans un certain quartier. Il apprit par les principaux habitants du pays que ce village se nommait Motux, que le cacique était à Caxamalca, et qu'il avait fait une levée de trois cents hommes de guerre. Il y avait un chef placé par Atabalipa. Le gouverneur s'y reposa quatre jours , pendant lesquels il reconnut une partie des possessions du cacique, qui paraissaient s'étendre au loin dans une vallée fertile.

Tous les villages de cette contrée, jusqu'à SantrMiguel, sont bâtis dans des vallées, ainsi que ceux que l'on connaît jusqu'au pied des montagnes aux environs de Caxamalca. Sur

toute cette route , les habitants ont une manière de vivre uniforme. Les femmes portent une robe large qui descend jusqu'à terre comme celles des femmes de Castille; les hommes ont une chemise courte. Ce sont des gens sales qui mangent la viande et le poisson crus ; ils font bouillir ou rôtir le mais. Ils ont des sacrifices dégoûtants , et des temples d'idoles ( i ) qu'ils ont en grande vénération ; ils leur offrent leurs biens les plus précieux. Chaque mois ils immolent leurs propres enfants, et ils peignent avec le sang des victimes le visage des idoles et les portes des temples. Us font de ces édifices la sépulture de leurs morts, et les remplissent de cadavres depuis

(i) Mesquita*^ des mosquées. Quand Piiarre entreprit la conquête du Pérou , trente ans à peine s'étaient écoulés depuis que les Maures avaient été expulsés de TEspagne ; aussi les Espagnols avaient - ils encore l'habitude de regarder conune mulsulmans tous les peuples infidèles ; ce qui les maintenait dans cette erreur , c'était sans contredit l'idée qu'ils étaient en Asie. On sait que le désir de se rendre aux tles des Epiceries avait fait entreprendre à Christophe Colomb la découverte de l'Amérique, et que Pizarre lui-même n'avait pas eu d'abord d'autres intentions en quittant Panama.

54 RJBLATION

le soi jusqu'au comble. Ils se sacrifient euxmêmes, et se donnent la mort de leur propre Tolontë, en riant, en dansant et en chantant; et quand ils ont bien bu , ils prient qu'on leur coupe la tête. Ils immolent aussi des moutons. Les temples difierent des autres édifices ; ils sont environnés de pierres et de murs en torchis, et fort bien construits sur l'endroit le plus élevé du village. Le costume de Tumbez et de tous ces endroits est le même^ et les sacrifices sont semblables. Ils sèment les endroits qui peuvent être arrosés dans les plaines sur les bords des fleuves, et partagent les eaux dans des canaux artificiels. Ils récoltent beaucoup de mais , d'autres semences » et des racines dont ils se nourrissent. Il pleut rarement dans ce pays.

Le gouverneur marcha deux jours dans des vallées très-peuplées ; chaque nuit on se reposait dans des maisons fortifiées et entourées de murs de torchis. Les chefs des villages disaient que Cuzco l'ancien logeait dans

ces maisons quand il voyageait dans des pays sablonneux et arides , jusqu'à ce qu'il eût gagné une autre vallée bien habitée (i), au milieu de laquelle coule une rivière large et rapide, et, comme elle était grossie, le gouverneur passa la nuit sur la rive, et il donna ordre à un capitaine de traverser à la nage avec les hommes qui savaient nager , et de se rendre au village situé de Vautre côté, afin que personne ne s'opposât au passage. Ce fut le capitaine Ferdinand Pizarre qui eut cette commission. Les Indiens d'un village qui était sur le bord opposé vinrent à lui avec des démonstrations d'amitié. Il se logea dans une forteresse palissadée ; mais bientôt il vit que

(i) La traduction italienne de Domingo de Gaztelu, s'ex* prime ainsi :... il Cuzco vecchio allogiava in quesie case quando faetwa wiagfio : la génie di qucsia terra viveva pacifica. Nel altro giorno f caminb per una via di terra secca e sabiota^Jino che arriva in una valle hene populata,

CSuzco Fancien logeait dans cet maisons quand il était en voyage : les habitants de ce pays sont pacifiques. Le lendemain il ( Pizarre ) marcha dans un pays aride et sablonneux jusqu'à ce qu'il eût atteint une Tallëe bien habitée , etc. Cette version semble plus exacte.

les naturels étaient soulevés , malgré que plusieurs d'entre eux se fussent présentés pacifiquement. Tous les villages étaient aban-* donnés, et les meubles en avaient été enlevés. Il leur demanda s'ils avaient connaissance des intentions d'Atalibapa à l'égard des chrétiens , si elles étaient pacifiques ou non ; personne ne voulut lui dire la vérité , par la crainte qu'ils avaient de ce prince. Ayant pris à part un des chefs , et l'ayant mis à la torture , cet Indien dit qu'Atabalipa les attendait pour les combattre, que son armée était divisée en trois parties. L'une était au pied des montagnes, une autre (i) à Caxamalca. Ce chef rapporta qu'il avait entendu Atabalipa dire avec beaucoup d'arrogance qu'il fallait tuer les chrétiens. Le lendemain matin Ferdinand Pizarre le fit savoir au gouverneur. Aussitôt celui-ci commanda de couper des arbres sur chaque côté du fleuve pour faire

(i) Inlo alto y e il resio.,» Sui' les hauteurs, et le reste.. Trad. ital. déjà citée.

passer les troupes et les bagages. On construisit trois pontons sur lesquels rarmée passa durant toute la journée : les chevaux traversèrent à la nage. Pizarre resta pendant toute cette opération difficile jusqu'à ce que tout le monde eût passé. Aussitôt que cela fut fini, il alla prendre ses quartiers dans l'endroit où était le capitaine; puis il fit appeler un cacique 9 duquel il apprit qu'Âtabalipa était à Guamachuco, en avant de Caxamalca , avec une forte armée, qui s'élevait à cinquante mille hommes. Le gouverneur, entendant parler de cette multitude de combattants 9 crut que le cacique se trompait dans ses calculs. Il s'informa de sa manière de compter : il apprit que ces gens comptaient de un à dix, de dix à cent, de cent à mille ; et qu'Atabalipa avait avec lui cinq dizaines de mille hommes : ce cacique que Pizarre interrogea, était le plus puissant des bords du fleuve. Il raconta qu'Atabalipa étant venu dans ce pays, il s'était caché par

crainte de ce prince , et que celui-ci ne l'ayant pas trouvé dans son village, de cinq mille Indiens qui lui obéissaient, il lui en avait tué quatre mille, et pris six cents femmes et deux cents enfants qu'il avait partagés à ses sol* dats. Le cacique du village et de la forteresse où logeait le gouverneur se nommait Cinto , il était avec Atabalipa.

Pizarre séjourna quatre jours. La veille de son départ il eut un entretien avec un naturel de la province de Sant-Miguel : il lui de« manda s'il oserait aller à Caxamalca comme espion , et l'informer de ce qui se passait dans le pays. L'Indien lui répondit : « Je n ose pas aller en espion ; mais si tu veux j'irai comme ton envoyé parler à Atabalipa. Je saurai s'il y a des gens de guerre dans la montagne , et quelles sont ses intentions. » Le gouverneur lui dit de partir comme il l'entendrait , et que si des troupes occupaient la montagne ainsi qu'on le lui avait dit, de le lui faire savoir par un homme de sa suite : de parler à Atabalipa

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. Sg

et à ses gens , de leur exposer les bons traite-* ments que lui -même et d*autres caciques avaient reçus du gouverneur et des siens , et que jamais ils ne faisaient la guerre qu'à ceux qui les attaquaient. Il devait sur toutes choses parler avec exactitude, selon ce qu il avait vu , et dire à Atabalipa que s'il voulait bien agir, Pizarre serait son ami et son frère, et qu'il l'aiderait dans son expédition.

L'Indien partit après avoir reçu ces instructions, et le gouverneur poursuivit sa marche au milieu des vallées , trouvant tous les jours un village avec sa maison palissadée comme une forteresse. Trois jours après il arriva au pied d'une montagne , laissant à droite la route qu'il avait suivie parce qu'elle conduit à la Chincha, en traversant la plaine : l'autre mène droit à Caxamalca. On apprit que jusqu'à Chincha, le chemin était bordé de grands villages, qu'il était construit en chaussée et encaissé par deux murs en toi^ chis, jusqu'au fleuve de Sant-Miguel; deux

6o KELATIOIC

charrettes pouvaient y marcher de front : de Chincha il se prolonge jusqu'à Cuzco. Dans beaucoup d'endroits , des arbres sont plantés de chaque côté , afin de donner de l'ombrage. Cette route était l'ouvrage de Cuzco Tancien : il la suivait pour visiter ses états : les maisons fortifiées lui servaient de logement.

Plusieurs chrétiens furent d'avis que Pizarre suivit le chemin pour se rendre à Chincha, parce que par l'autre route on devait ti*averser une montagne dangereuse avant d'arriver à Caxamalca, qu'elle était occupée par les gensd'Atabalipa, et qu'il pouvait en résulter des pertes. Le gouverneur répondit qu'Atabalipa savait qu'il venait au-devant de lui depuis qu'il avait quitté le fleuve Sant-M iguel ; que si il changeait de route , les Indiens diraient qu'il n'avait osé marcher à leur rencontre, et qu'ils s'enorgueilliraient encore davantage. « Cette raison et bien d'autres , » dit-il , « doivent empêcher de changer de route , il faut aller audevant d'Atabalipa; et tous vous n'avez qu'à

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. 6l

VOUS conduire suivant les espérances que vous m'avez données. La multitude considérable des guerriers d'Atabalipa ne m'effraie pas , ajoutat-il. Quoique les chrétiens soient beaucoup moins nombreux, la protection du Seigneur est suffisante pour vaincre nos ennemis, et pour les instruire dans notre sainte foi catholique; car chaque jour on le voit faire des miracles dans des occasions plus difficiles que dans celle-ci , puisque je vais avec le ferme désir de les amènera la vérité sans leur faire ni tort ni

mal , excepté à ceux qui voudraient s'opposer à mes projets et prendre les armes, a Pizarre ayant parlé ainsi , tous dirent de marcher par la route qu'il choisirait comme la plus convenable, quik le suivraient courageusement,* et qu'au moment d'agir il verrait les actes de chacun. Arrivés au pied de la montagne , on se reposa un jour pour organiser le passage.

Le gouverneur, de Tavis des personnes expérimentées, décida de laisser en arrière un corps de réserve avec les bagages, et il pril

6a KBLATIOH

avec lui quarante cavaliers et soixante piétons ; il confia le reste à un capitaine , avec ordre de le suivre en bon ordre , en disant qu'il aviserait à ce qu'il y avait à faire. Il commença à gravir la montagne dans cette disposition; les cavaliers conduisaient leurs chevaux par la bride. A midi ils arrivèrent dans une forte* resse palissadée , située au sommet d'une hau-** teur, dans un passage si difficile , que peu de chrétiens pourraient y tenir tète à une armée nombreuse. La route jetait « escarpée, que dans certaines parties on montait comme par des escaliers, et il n'y avait pas d'autre che^ min pour traverser la montagne.

L'on franchit ce passage sans que personne *le défendit La forteresse est entourée d'un mur de pierres assises sur une hauteur en* vironnée de rochers taillés. Le gouverneur s'y arrêta pour s'y reposer et diner ; le froid qui se fait sentir dans cette montagne est si grand , que les chevaux étant accoutumés à la chaleur des vallées, plusieurs furent malades.

DE LA CONQUÊTE DtJ PÉROU* 63

De cet endroit, Pizarre alla passer la nuit dans un village ; puis il envoya un exprès à Tarriére-garde , pour dire à ceux qui la composaient qu'ils pouvaient franchir le passage dangereux en toute sûreté, et qu'ils fissent leurs efforts pour venir prendre leurs logements à la forteresse. Cette nuiMà il s'établit dans une forteresse bâtie en pier»

res de taille , et aussi forte que quelque place d'Espagne que ce fût; les portes et les murs étaient aussi bien fiiits que s'il y avait eu dans ce pays les ouvriers et les outils que l'on a en Ëspagnei^Les habitants s'étaient enfuis , excepté quelques femmes et quelques Indiens.

Le gouverneur envoya prendre deux des prii^îipaux par un capitaine; il les fit interroger chacun en particulier sur le pays , et il s'informa de l'endroit où était Atabalipa, s'il l'attendait pacifiquement ou avec des projets hostiles. Le capitaine apprit par ces gens que ce prince était à Gaxamalca depuis trois

jours, et qu'il avait avec lui beaucoup de inonde y mais ils ne connaissaient pas ses in tentions; ils avaient toujours entendu dire qu il voulait faire la paix avec les chrétiens. Les habitants de ce village étaient soumis à Atabalipa.

Comme le soleil allait se coucher, il arriva un Indien de la suite de celui que le gouverneur avait envoyé à Caxamalca. Cet homme dit que son chef l'avait expédié parce qu'il avait rencontré deux messagers d'Âtabalipa , qu'il avait laissés en arrière, que dans deux jours ils seraient près de Pizarre ; qu' Atabalipa était à Caxamalca; qu'il ne prendrait pas de repos jusqu'à ce qu'il eut parlé à ce prince, et qu'il reviendrait avec une réponse. Pendant la route il n'avait pas vu de gens de guerre. Le gouverneur écrivit à l'instant toutes ces nouvelles au capitaine qu'il avait laissé avec les bagages , lui disant aussi qu'à partir du jour suivant il s'avancerait à petite journée pour l'attendre, et qu'ensuite

ils marcheraient ensemble. Le lendemain matin. Pizarrq^ continua de gravir la montagne ; puis il s'arrêta au sommet , sur un plateau prés de quelques ruisseaux pour attendre ceux qui le suivaient. Les Espagnols se reposèrent sous des tentes de coton qu'ils emportaient avec eux , et ils firent du feu pour dissiper le grand froid que l'on éprouvait sur ces hauteurs, car en Castille, dans les

plaines, jamais il ne fait aussi froid que dans cette montagne. Le sommet en est uni et tout couvert d'une plante semblable à de la sparte courte ( esparto corto): il y vient quelques arbres clair-semés. Les eaux sont si froides qu'on ne peut les boire sans les faire chauffer.

11 y avait peu de temps que le gouverneur s'était arrêté pour se reposer, quand l'arriéregarde arriva, et d'un autre côté des messagers envoyés par Atabalipa, qui conduisaient avec eux dix lamas. Lorsqu'ils furent en présence du gouverneur , et qu'ils l'eurent salué ,

ils dirent qu'Atabalipa envoyait ces animaux aux chrétiens, et qu'il désirait savoir quel jour ceux-<;i seraient à Caxanialcai afin de leur procurer des vivres le long de la route. Pizarre leur fit un bon accueil , et dit qu il se réjouissait du présent, puisque c'était son frère Âtabalipa )qui le lui envoyait, qu'il se rendrait près de lui le plus tôt qu'il pourrait. Quand ils Se furent reposés et qu'ils eurent mangé , le gouverneur les interrogea sur les affaires du pays et sur les guerres de leur maître. L'un deux répondit que depuis cinq jours ce prince attendait Pizarre à Caxamalca , et qu'il n avait avec lui que peu de monde, ayant envoyé le reste de ses forces contre son frère Cuzco. Le gouverneur leur demanda des détails sur toutes les guerres qu Atabalipa avait eues, et comment il avait commencé ses conquêtes. L'Indien lui répondit : « Mon maître est fils de Cuzco l'ancien , qui déjà est mort, et qui gouvernait toute cette contrée. Il laissa à son fils Ataba-

lipa la souveraineté d'une grande province au delà de Tomipunxa, et qui se nomme Guito; et il légua à son fils aine toutes ses autres, possessions et la souveraineté principale. Comme ce dernier succédait au souverain, il prit le nom de Cuzco que portait son père. Non content des états qu il possédait, il fit la guerre à son frère Atabalipa. Celui-ci lui envoya des ambassadeurs pour le prier de le laisser en paix dans les biens que son père lui avait légués en héritage. Cuzco ne voulut pas y consentir, il tua les fils de son frère et le frère d'un des deux ambassadeurs. Atabalipa rayant appris y marcha contre lui à la tète d'une nombreuse armée jusqu a la province de Tumepomba , qui faisait partie des états de i^uzco ; et,, comme les habitants avaient pris les armfts, il incendia la principale ville et il

]es tua tous. Il apprit dans cet endroit que son

frère avait pénétré dans ses possessions les armes à la main; il marcha contre lui. Dès que Cu2k!o sut qu'il arrivait, il s'enfuit du pays.

Alors Atabalipa poursuivit ses conquêtes dans les états de son fi*ère sans trouver de résistance dans aucune ville, car on savait le châtiment qu'il avait infligé à Tumepomba.

Dans toutes les provinces qu'il subjuguait il grossissait son armée. Etant parvenu à Caxamalca il trouva le pays riche et fertile ; il s'y reposa afin de continuer la conquête de tous les états de son frère ; puis il expédia un chef avec deux mille hommes de guerre pour assiégerla ville où il résidait. Comme celui-ci avait une armée nombreuse , les deux mille hommes furent tués. Atabalipa envoya de nouveau, il y a six mois, deux chefs et un plus grand nombre de guerriers. Depuis peu de jours il a reçu des nouvelles : les deux chefs ont conquis tout le territoire de Cuzco jusqu'à la ville qu'il habitait, et ce prince a été défait avec son armée : on s'est emparé de sa personne , et on lui a pris une quantité considérable d'or et d'argent. » Le gouverneur répondit à ce messager : « Je suis très-satisfait de ce que tu

viens de me raconter , et de la victoire de ton maître; puisque son frère, non content de ce qu'il possédait, voulait le dépouiller de son héritage. 11 arrive aux ambitieux ce qui est arrivé à Cuzco; non-seulement ils n'acquièrent pas ce qu'ils convoitent méchamment, mais ils perdent leurs biens et leur personne. »

Pizarre pensa que tout ce que l'Indien venait de raconter lui avait été suggéré par Atabalipa pour épouvanter les chrétiens, et pour faire connaître sa puissance et son adresse.

« Je crois, » dit-il au messager, « que ce que tu m'as rapporté est vrai : Atabalipa est un puissant souverain , et je sais que c'est un grand guerrier; mais tu sauras que mon maître l'empereur, roi d'Espagne, de toutes les Indes et de la terre ferme , est souverain du monde entier. Il a un grand nombre de serviteurs plus grands princes qu' Atabalipa, etses généraux ontpriset vaincu des rois plus puissants que lui et que son frère. L'empereur m'a

•yO RELATION

envoyé dans ce pays pour répandre parmi les habitants la connaissance de Dieu et pour les soumettre. Avec ce petit nombre de chrétiens qui m'accompagnent, J'ai vaincu des rois plus redoutables qù'Atabalipa. S'il veut être mon ami et me recevoir comme tel ^ ainsi que d'autres princes l'ont fait , je serai son ami ^ je l'aiderai dans ses conquêtes, et j'affermirai sa puissance , car je traverse cette contrée jusqu'à ce que j'aie gagné l'autre mer. S'il veut la*guerre , je la lui ferai comme je l'ai Suite au

cacique de Sanctiago, à celui de Tumbez, et à tous ceux qui ont voulu me la faire ; mais je ne combattrai personne , et je ne ferai de mal à qui que ce soit, si personne n'est mon ennemi. »

Les envoyés ayant entendu ce discours, restèrent quelque temps stupéfaits et sans pro* férer une parole, en apprenant que si peu d'Espagnols avaient accompli de si hauts faits.

Quelque temps après ils dirent qu'ils désiraient porter la réponse à leur maitre , et le

prévenir que |es chrétiens allaient bientôt arriver, afin qu'il leur envoyât des vivres pour la l'oute. Le gouverneur les congédia.

Le lendemain matin il se remit en marche, toujours dans la montagne^ et le soir il prit ses quartiers dans quelques Jbabitations quil li'ouva dans une vallée. Dés qu il y fut arrivé, le principal envoyé qu Atabalipa avait expédié le premier avec )e cadeau des forteresses , sur la route de Caxas se présenta. Le gouvei^ neur parut beaucoup se réjouir de sa venue , et lui demanda quelles étaient les intentions de son maître. Celui - ci répondit qu'elles étaient bonnes, et que ce prince l'envoyait avec dix moutons qu'il amenait pour les chrétiens. Il s'exprimait avec aisance, et il semblait à ses discours un homme spirituel.

Aussitôt qu'il eut fini de parler, Pizarre demanda aux interprètes jce qu'il avait dit; ils répondirent que ses expressions étaient les mêmes que celles de l'autre envoyé de la veille , qu'il avait aussi beaucoup parlé de la

grande puissance de son maître et de la force considérable de son armée, certifiant toujours, et protestant que le gouverneur serait reçu avec amitié, et qu'Atabalipa le traiterait en ami et en frère. Pizarre lui fit une réponse flatteuse comme à l'autre ambassadeur. Celui-ci avait un train degrandseigneur, il possédait cinq ou six vases d'or fin , et offrait à boire aux Espagimls de la chicha (i) qu'il avait apportée avec lui : il dit qu'il désirait voyager avec le gouverneur jusqu'à Caxamalca.

Pizarre se remit en route le lendemain matin , et marcha dans les montbgnes comme auparavant. Il gagna des villages d' Atabalipa, où il se reposa un jour. Le surlendemain , l'envoyé qu'il avait expédié à ce prince , et qui était un des chefs indiens de la province de Sant-Miguel , arriva dans ces villages : voyant l'ambassadeur d'Atabalipa

(i) C'est uue boisson fermentëe , faite avec du maï&.

qui était présent, il se précipita sur lui, le saisit par les oreilles , et le tira avec force. Le gouverneur lui ordonna de le lâcher , car si on les eût laissé faire, cette rixe aurait été fort sérieuse; puis il lui demanda pourquoi il avait traité de cette façon Tambassadeur de son frère Atabalipa. « C'est , répondit notre envoyé, que cet homme est un grand coquin, un espion d'Âtabalipa , qui vient ici dire des mensonges et se faire passer pour un chef Atabalipa se dispose fortement à la guerre dans la plaine de Caxamalca, il a avec lui une armée nombreuse, et j*ai trouvé la ville abandonnée. De là je me suis rendu au camp, j'ai vu qu'il avait des troupes considérables , des bestiaux, beaucoup de tentes, et que tous ses gens sont prêts à combattre : ils ont même voulu me faire mourir, et ils l'auraient fait, si je ne leur eusse dit que s'ils me tuaient on tuerait leurs ambassadeurs , et qu'on ne les laisserait pas partir jusqu'à ce que je fusse de retour. Voilà comment ils m'ont laissé

aller : ils n'ont pas voulu me fournir gratis des aliments; j*ai été obligé de donner d'autres objets en échange (i). Je demandai à voir Atabalipa et à lui exposer le sujet de mon ambassade ; ils s'y sont opposés , disant qu'il observait le jeune, et qu'il ne voulait parler à personne. Un de ses oncles vint me recevoir : je lui dis que j'étais ton envoyé, et tout ce que tu m'avais chargé de lui faire savoir. Il demanda quels gens étaient les chrétiens, quelles étaient leurs armes; je lui répondis que c'étaient des hommes braves, très-belliqueux, et qui possédaient des chevaux qui couraient comme le vent, que ceux qui les montent ont des lances fort longues, avec lesquelles ils tuent tous ceux qu'ils veulent, parce qu'ils les atteignent en deux sauts. Les chevaux, leur dis-je , font un grand carnage avec leur bouche et leurs pieds. Les

(i) Comme il éUit d'usage chez les peuplades dii. Péroi!i , de défrayer les ambassadeurs , c était méconnaître le otnctère de celai de Pizarre que de lui réfuter des aliments.

DE LA CONQUETE DU PÉROU. «yS

chrétiens qui vont à pied, sont trcs-agiles; ils portent au bras un bouclier rond, en bois, avec quoi ils se défendent, et des pourpoints épais , rembourrés de coton. Ils ont des épées trés-tranchantes, qui d'un seul coup fendent un homme en deux , et coupent la tête d'un lama. Avec ces épées ils coupent toutes les armes dont les Indiens se servent. D'autre» ont des arbalètes qu ils tirent de loin , et chaque coup tue un homme. Ils ont aussi des armes à poudre qui chassent des balles de feu et tuent une grande multitude d'hommes. Ils répondirent que tout cela n'était rien , que les chrétiens étaient peu nombreux, que les chevaux n'étaient pas armés, et qu'ils les tueraient avec leurs lances. Je leur répliquai qu ils avaient la peau dure , et que leurs lances ne pourraient l'entamer. Les armes à feu , dirent-ils , ne les effrayaient pas, car les chrétiens n'en avaient que deux. Au moment de partir, je demandai d'être présenté à Atabalipa , puisque ses envoyés voyaient le gou-

•yÔ RELATION

verneur , et lui parlaient, à lui qui est plus puissant qu'eux : ils ne voulurent pas y eonsentir, c'est pourquoi je suis revenu. Tu peux voir si j'ai raison de vouloir tuer cet homme; car c'est un espion d'Atabalipa, comme on me l'a dit. Il te parle et il mange avec toi , et moi qui suis un cacique , ils n'ont pas daigné me laisser parler à Atabalipa, ni me donner à manger , et ce n'est que par les bonnes raisons que je leur ai données, que j'ai pu échapper à la mort. »

L'envoyé d'Atabalipa parut tout épouvanté de voir avec quel feu Fautre Indien s'exprimait; il répondit que s'il n'y avait personne dans la ville de Caxamalca, c'était afin que les maisons fussent libres pour que les Espagnols pussent s'y loger ; qu'Atabalipa tenait la campagne parce que tel était son usage depuis le commencement de la guerre. « Si l'on ta empêché de parler à Atabalipa , ajouta -t-il , c'est ce que , selon son usage , il jeûnait, et on n'a pas voulu te le laisser voir, parce que

quand il observe le jeûne , il vit en retraite, on ne peut alors lui parler, et personne n'a osé lui faire savoir que tu étais venu. S'il l'avait su , il t'aurait fait entrer, et t'aurait oflFert à manger. » Il ajouta beaucoup d'autres raisons, certifiant qu'Atabalipa attendait dans de bonnes intentions. S'il fallait écrire tout l'entretien qui eut lieu entre cet Indien et Pizarre, on en ferait un livre. Je dirai, donc en somme que le gouverneur lui répondit qu'il pensait bien qu'il en était ainsi ; et qu'il n'attendait rien moins de son frère Atabalipa. Il ne cessa de le traiter aussi bien qu'auparavant, et il^&isait mauvaise mine à l'Indien son envoyé, donnant à entendre à celui d'Atabalipa qu'il en voulait à ce chef de ce qu'il l'avait maltraité en sa présence ; mais en secret il était persuadé que son Indien avait dit vrai , car il connaissait les perfidies des

naturels.

Le jour suivant , Pizarre partit, et alla passer la nuit dans des savanes , afin d'arriver

le surlendemain à midi à Caxamalca qui , disait-on , n'en était pas éloigné. Les messagers d'Atabalipa s'y rendirent avec des vivres pour les chrétiens. A la pointe du jour il se remit en marche avec ses troupes rangées en bon ordre, et il avança jusqu'à une lieue de Caxamalca où il attendit son arrière-garde. Le gouverneur disposa son armée à entrer dans la ville ; il fit trois corps de sa cavalerie et des piétons , marcha dans cet ordre , et envoya des messagers à Atabalipa pour îui dire de venir de Caxamalca , afin d'avoir une en trevue. Quand on fut à l'entrée de cette ville , on vit le camp d'Atabalipa qui était assis sur le flanc d'une montagne à une lieue de Caxamalca .

Pizarre entra dans cette ville un vendredi, à l'heure de vêpres, le i5 novembre de l'année iSSa de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Au centre est une grande place environnée de murs en torchis et de maisons habitables.

Le gouverneur n'ayant trouvé personne s'é-

tablit dans cette place , et il expédia un exprés à Atabalipa pour lui apprendre son arrivée, et rengager à venir le voir et à lui montrer où il fallait qu'il se logeât Pendant que cet homme était en route, Pizarre fit examiner la ville pour voir s'il n'y avait pas une position plus forte pour s'y retrancher. Il donna l'ordre que tout le monde restât dans la place , et défendit que les cavaliers missent pied à terre, jusqu'à ce que l'on sût si atabalipa venait.

Quand on eut observé la ville, on reconnut qu'il n'y avait pas de position plus avantageuse que la place. Cette ville , la plus considérable de la vallée, est bâtie sur le penchant d'une montagne ; elle a une lieue de surlàce. Deux rivières traversent la vallée ; elle est unie 9 très-peuplée d'un côté et environnée de montagne#4le l'autre. Caxamalca a deux mille habitante; à l'entrée sont deux ponts, et les deux rivières passant de ce côté. La place est plus grande qu'aucune d'Elspagne , tout en-

8o BELAtlON

tourée de constructions ; deux portes y donnent entrée et correspondent avec les rues de la ville. Les maisons ont plus de deux cents pas de large ; elles sont très-bien faites et environnées de murs de torchis de trois toises; les toits sont couverts de paille et de bois qui s'appuient sur les murs. Il y a des maisons qui ont dans rintérieur, des appartements divisés en huit parties ; elles sont mieux disposées que les autres. Les murailles de ces maisons sont en pierres de taille très -bien travaillées; les appartements sont séparés par des murs en moellons, et ont chacun leur porte ; dans les cours , sont des bassins d'eau ammenée de loin dans des canaux pour le service des habitations.

En avant de la place , dans la direction de la campagne , est une forteresse en pierre ; un escalier aussi en pierres de taille mène de cette place à la forteresse ; une petite porte secrète et un escalier dérobé sont établis du côté de la campagne , afin que Ion puisse monter à la

Ue LA CONQUÊTE DU PÉROU. 8l

forteresse sans passer par la place. AtHlessus de la ville, du côte de la montagne où commencent les maisons , s*élcve une autre forteresse construite sur un rocher taillé à pic presque tout autour. Plus grande que la première , elle a une triple enceinte , et Ton y parvient par un escalier en escargot. On n'a pas encore vu chez les Indiens de pareille^ forteresses. Entre la montagne et la grande place il y en a une plus petite, tout environnée de logements; ils étaient remplis de femmes au service d'Atabalipa. Avant d'arriver dans la ville on voit une niaison entourée d'une enceinte de murailles en torchis, avec une cour plantée d'arbres. Les habitants disent que c'est la maison du soleil : cet astre a des temples dàtis tous les villages. II y a encore beaucoup d'autres temples dans cette ville et dans tout ce pays ; ils sont en si grande vénération , que quand les Indiens y entrent ils quittent leurs chaussures.

Une fois que Ton est parvenu daAS les

montagnes y les habitants sont ^n meilleurs que tous ceux que Ton laisse en arrière :

ils sont beaucoup plus propres et plus intelligents. Les femmes sont aussi plus retenues; elles ont sur leurs robes des cordons bien travaillés et liés en ceinture. Au-dessus de cette robe elles mettent une pièce d'étoffe de laine qui les couvre depuis la tête jusqu'à mi-jambe, et qui ressemble à une mantille. Les hommes portent de petites chemises sans manches et une couverture de laine. Toutes

les femmes tissent chez elles de la laine et du coton. Elles fabriquent les étoffes nécessaires et les chaussures des hommes avec les mêmes matières. Ces chaussures sont faites comme des souliers.

Pizarre était resté avec les Espagnols pour attendre Atabalipa, ou quelqu'un qui lui donnât un logement. Voyant qu'il se faisait tard, il expédia un capitaine et vingt cavaliers pour dire à ce prince de venii" lui parler. Il recommanda d'éviter le combat avec ses gens, à

moins d'y être absolument forcé; de faire tout son possible pour parvenir jusqu'à lui , et de retoulrner aVw une réponse. Lorsque ce capitaine fut à moitié chemin , le gouverneur monta au haut de la forteresse. Il vit en avant des tentes élevées dans la campagne, une grande multitude d'Indiens. Craignant que les chrétiens ne se trouvassent en danger en cas d'atU^e, il leur envoya son frère, le capitaine Ferdinand , avec vingt autres chevaux , afin qu'ils pussent plus facilement se défendre et battre en retraite. Il lui recommanda d'empêcher que l'on n*en vînt aux mains.

• Bieiiftâtliprés il commença à pleuvoir et à grêler : Pizarre donna Tordre aux chrétient^'^ se loger xlans les appartements du palais , et il fit placer le capitaine de l'artillerie et ses pièces darijj^la forteresse. Sur' ces entrefaites, un Indien arriva de la part d'Atabalipa, pour dire au gouverneur de se loger où il voudrait, excepté dans là forteresse : que son maître ne pouvait venir, parce qu'il observait le jeûne.

Le gouverneur répondit qu'il en agirait ainsi, et <iu!ll avait envoyé son frère pour prier son maître de venir le voir ; car il avait grande envie de le connaître , à cause du bien qu'on lui avait dit de sa personne. Le messager partît avec cette réponse : le capitaine Pizarre et \ei chrétiens furent de retour avec la nuit.

Quand ils furent en présence du gouverneur, ils lui dirent que pendant leur marche ils avaient trouvé un mauvais pas, c'était un bourbier qui y de loin , ressemblait à une route ; en effet I une large chaussée en pierre , conduit jusqu'au camp d'Atabalipa. Comme ce chemin passe dans des endroits difficiles , ils s'étaient eiigagés dans ce mauvais pas , puis ils avaient traversé d'un autre côté. Avant d'arriver au camp, ils avaient franchi deux cours d'eau.

Une rivière coulait en avant des retranchements d'Atabalipa, les Indiens la passent sur un pont. De ce coté le camp était environné d'eau. Le capitaine, qui était parti le premier, avait laissé ses gens en deçà de la rivière, dans la

DE LA GONQOiTB DU PEROU. 85

o^nte d'épouvanter les naturels» et il n'avait pas voulu passer le pont parce qu'il avait eu peur qu'il ne s'enfonçât; mais il avait traversé Teau en emmenant son interprète avec )ui : il Qivait fasse au milieu d'une troupe de gens rangée en bataille. Etant arrivé au logement d'Atabalipa, il vit quatre cents Indiens au milieu d'une place, et qui semblaient être de garde.

Le tjrmn ( el tjrrano) était à la porte de sa demeure, assis sur un petit siège : un grand nombre d'Indiens et de femmes étaient deyant lui , debout, et lentouraient presque U ay^t sur la tête une bouppe de laine que Ion auriiit prise pour de la soie cramoisie , bante d^ deux mains , et liée avec des cordons qui descendaient jusqu'aux yeux » ce qui le faisait piiraltre beaucoup plus grave qu'il ne Tétait en effet. Il tenait les yeux fixés en terre sans détourner la vue. Quand le capitaine fut devant ce prince, il lui û% dire par son interprête pu truchement, qu'il était pn ofl&cier

du gouverneur, qui Tenvoyiffiit peur lui faire visite, et pour lui exprimer le désir gu'il ^ avait de le . voir : que Pizarre serait trèssatisfait s'il voulait bien venir. Il lui tint aussi d'autres discours; l^ixquel s Ata|ialipa nç répondit rien : il ne leva pas même Ja tète pour le regarder; mais un chef parla pour lui.

Pendant ce temps le second capitaine arriva à lendroit où le premier avait laissé ses gens. Il s'informa de ce qu'était devenu son collègue ; on lui répondit qu'il était allé parler au cacique. Il laissa aussi son monde , passa la rivière, et arriva où était Atabalipa. Le premier capitaine dit alors : a Voilà le frère du gouverneur, parle-lui, puisqu'il vient te voir. » A ces mots le cacique leva les yeux , et dit : (( Mayçabilica , un chef que j'ai sur les bords de la rivière de Turicara m'a fait savoir comment vous maltraitiez les caciques, que vous les enchaiméz , et il m'a envoyé un collier de fer. Il m'a appris qu'il avait tué

DE lu .CONQUÊTE DU PÉROU. 8^

trois chrétiens et un cheval ; néanmoins , demain matin j'irai voir le gouverneur, et je 9crai Fami des chrétiens, parce qu'ils sont bons. » Ferdinand Pizarre lui répondit : « May^ çabilica est un coquin , un aeid chrétien le tufsrait, lui et tous les Indiens de cette rivière. Comment pourrait-il tuer des chrétiens et un cheval , puisqu'ils sont tous des lâches ( unas gallînaSf des poules)? Ni le gouverneur ni les chrétiens ne maltiriaitent les caciques , si ceux-ci |ie veulent pas leur faire la guerre , et nous agissons fort bien à Tégard des Indiens qui désirent être nos amis. Quant à ceux qui veulent la guerre, on la leur fait jusqu'à ce qu'ils soient exterminés, et lorsque tu auras vu ce que sont les chrétiens , quand ils t'aideront dans tes guerres contre tes ennemis , alors tu sauras qucMayçabilica t'amenti.» — «Eh bien!

dit Atabalipa , un cacique a refusé de se soumettre à mes ordres , mes troupes partiront avec vous , et vous lui ferez la guerre. » Ferdinand Pizarre répondit : « Pour un seul ca-

88 iiËl<àTioH ' y

cique il n'est pas nécessaire que ton anKese mette en campagne; dix cavaliers chrétiena suffisent pour le vaincre. )} Atabalipa se pi^ à rire, et dit aux capitaines de boire; maia, comme ceUxroî se méfiaient, ils. lui répondirent qu'ils jeûnaient Cependant ils cédère|||f à ses instances et acceptèrent. A l'instant dès

femmes arrivèrent aveo^cLes vases d'or, dans

lesquels était de la chicha de mais. Dés qu' Atabalipa les vit, il leur jeta un coup d'œil sans leur parler ; aussitôt elles s'éloi-

gnèrent et revinrent avec d'autres vases d'or plus grands que les premiers , et on les leur présenta pour boire. Ensuite ils prirent congé d' Atabalipa, après être convenus avec lui qu'il viendi*ait voir le gouverneur le lendemain matin.

Le camp de ce prince était sur le penchant d'une colline; les tentes, tissues de coton, occupaient une lieue de longueur : au milieu s'élevait celle d'Atabalipa. Toute son armée était hors des tentes et sur pied , et leurs ai^

mes, qui soptdes lances de la grosseur des piques, étaient plantées en terre. Ces deux capitfiines crurent voir trente mille hommes* dans le camp* Aussitôt que Pizarre fut instruit de ce qui s était passé, il fit faire bonne garde , et il ordonna à son commandant en chef d'inspecter les postes et que toute la nuit des patrouilles parcourraient les approches des retranchements, ce qui fut fait. Le lende* main samedi, de bonne heure, le gouverneur reçut un messager d'Atabalipa y qui lui dit : Mon maître m'envoie vers toi pour te prévenir qu'il désire te voir^ et qu'il conduira avec li|i ses troupes armées puisque tu en «s fiiit au* tant hier. Il demande que tu lui envoies un chrétien pour l'acoompagner. « Dis à ton maître , lui répondit Pizarre , qu'il vienne sous de bons auspices et comme il voudra ; de quelque façon qu'il se présente , je le recevrai en frère et en ami , mais je ne lui enverrailpiH de chrétien , parce quïl n'est pas dans nos usages qu'un prince en envoie à un autre. »

90 hELATlOU

Le messager i^etourna avec cette réponse.

A peine fut- il arrivé au camp, nos sentir nelles virent Iqs troupes se mettre en mai<^ che. Peu après, un autre envoyé se présenta^ et dit au gouverneur : « Atabalipa m*a chaîné de te faire savoir qu'il ne veut plus amener ses guerriers, et qu'au lieu d'eux; beaucoup de ses gens viendront sans armes , parce qu'il désire les avoir à sa suite , les loger dans cette ville , et qu'ils doivent lui préparer un logement dans la place pour qu'il puisse y demeurer. Il veut que ce soit dans la maison appelée la maison du Serpent parce qu'il y a dans l'intérieur un serpent en pierre. » Le gouverneur répondit : « qu'il en soit ainsi , et qu'Atabalipa vienne au plus vite , car je désire le connaître. »

On vit presque aussitôt toute la campagne pleine de gens qui s'avançaient et s'arrêtaient presque à chaque pas pour attendre ceux qui venaient du camp. Ce concours de monde dura jusqu'au soir ; ils marchaient di*

DE LA CONQUÊTE DU PEROU. gt

visés en colonnes. Quai;)^ ils eurent franchi tous les mauvais pas, ils s'arrêtèrent dans la campagne, près du camp des chrétiens, et pendant tout ce temps-là du monde sortait de celui d'Atabalipa.

Alors Pizarre commanda aux Espagnols de s'armer dans leurs logements , de tenir leurs chevaux sellés et bridés, sous les ordres de trois capitaines, et que personne ne sortit pouC:9e rendre à la place. Il ordonna au capitaii^e d'artillerie de pointer ses pièces surr les ennemis qui occupaient la plaine , et d'y faire mettre le feu quand il serait temps. Il fit placer son monde en embuscade ^lans les rues qui conduisaient à la place , et prit vingt fantassins , qui restèrent avec lui dans son logement pour l'aider à s'emparer de la personne d'Atabalipa, s'il venait traîtreusement, comme cela paraissait être, puisqu'il se faisait accompagner de tant de monde. Il recommanda de le prendre en vie, et que personne ne sortît de son poste, quand même on verrait en-

93 BBLATION

trer rennemi dans lu place , jusqu'à ce que Ton eût entendu les décharges de l'artillerie. II. devait avoir des sentinelles en observa lion 9 et y s'il s'apercevait qu'Atabalipa se présentait avec de mauvaises intentions , il donnerait le signal de oourir sus^ et qu'alors tous devraient sortir de leurs logeoients, et les cavaliers monter ^ à cheval aux cris Sanctiago.

C'est dans ces dispositions que (e gouverneur attendit l'entrée d'Atabalipa sans qu'aucun chrétien ne se montrât dans la place, excepté la sentinelle, qui prévenait de ce qui se passait dans l'armée ennemie. Pizarre et le commandant en chef visitaient les postes des Elspagnols , examinant s'ils étaient prêts à marcher qnand l'instant serait venu , disant à tous de se faire une forteresse de leur cœur, puisqu'il n'en avait pas d'autres , et qu'il n'avait de secours à attendre que de Dieu , qui protège dans les grands dangers ceux qui marchent pour son service.

DE LA CONQUâTB DU PÉROU. pS

« Bien qu'il y ait cinq cents Indiens pour un chrétien, ajoutatent-ils , montrez ce courage dont lés gens de cœur font preuve dans 4e telles occasions, et espérez que Dieu combat^ tra pour yous. Au moment de l'attaque , précipitez^YOUs avec force et pt*omptitude , et chargez sans que les chevaux se jettent les uns sur les autres.» Tels étaient les discours que le gouverneur et le commandant en chef tenaient aux chrétiens pour les encourager ; car ceUx^ auraient préféré sortir en rase campagne que de rAStef dans les maisons.

Chacun, à voir leur courage, paraissait valoir cent hommes, et tant de monde les effrayait peu. ^ #

Le gouverneur voyant que le soleil allait se coucher, qu'Atabalipa ne bougeait pas et qu'il sortait toujours des troupes de son camp, lui envoya dire par un Espagnol d'entrer dans la place ^ et de venir le voir avant qu'il fût nuit. Quand le messager fut eh

présence d'Atabalipa, il le salua et lui fit signe

94 HBLATIOH

de se rendre près du gouverneur ; aussitôt le prince se mit en marche avec ses gens. Ceux ^ttî formaient lavant-garde avaient des armes cachées sous leurs chemises , c'étaient des es* pècesdejuste-au-corps très-forts , rembourrés de coton, des sacs de pierres et des frondes, ce qui prouvait leurs mauvaises intentions. Dés que Tavant-garde commença à entrer dans la place, une troupe d'Indiens , couverts d'une espèce de livrée de diverses couleurs disposées comme les cases d'un échiquier, marchait en tête pour balayer la route. Après eux venaient en chantant et en dansant trois autres pelotons vêtus d'une façon différente, puis . une multitude de gens couverts d'armures , portant des couronnes d'or et d'argent. Au milieu d'eux était Atabalipa , dans une litière garnie de plumes de perroquets de toutes sortes de couleurs, et enrichie de lames d'or et d'argent. Un grand nombre dlndiens le portaient sur leurs épaules; deux autres litières et deux hamacs, dans lesquels étaient les

personnages principaux, le suivaient. Une multitude de gens divisés en colonnes marchaî^t ensuite y et portaient des couronnes d'orèli^argent.

Aussitôt que les premiers corps furent entrés dans la place, ils s'éloignèrent et firent place aux autres. Quand Atabalipa fut arrivé au milieu , il fit arrêter tout le monde, et il ordonna que Ton continuât de tenir âe* vée sa litière et les autres. Il entrait toujours du monde dans la place :'un chef indien de Vavant-garde monta à la forteresse où était Fartillerie, et leva deux fois une lance comme pour donner un signal. Dès que le gouverneur le vit , il demanda à frère Vincent de Valverde s'il voulait aller parler à Atabalipa avec un truchement : celui-ci. y cioasentit et savanca en tenant un crucifix ifvne main et la Bible de Vautre. 11 passa au milieu des Indiens, parvint Jusqua Atabalipa, et s'exprima ainsi par la voix de son interprète : « Je suis un prêtre de Dieu ; j'en-

96 BBLATION

seigne aux chrétiens les choses du Seigneur, et je Tiens les enseigner à vous aussi ; j'enseigne ce que Dieu nous a appris et ce qyi est contenu dans ce livre. C'est en cette qualité que je te prie, de la part de Dieu et des chré* tiens, d*être leur ami, car Dieu le veut, et tu t'en trouveras bien. Va parler au gouverneur qui t'attend. » Atabalipa demanda qu'on lui donnât le livre pour le voir, et on le lui remit fermé. Comme il ne pouvait pas l'ouvrir, le religieux étendit le bras pour lui montrer comment il fallait s'y prendre. Atabalipa lui donna avec dédain un coup siir le bras , ne voulant pas le permettre ; et en s'efforçant de l'ouvrir il y réussit. Il ne s'étonna pas de voir les caractères ni le papier, comme les autres Indiens , et il le jeta à cinq ou six pas de lui. Il répondit avec beaucoup d'orgueil et en ces termes au discours que le moine lui avait fait entendre par le truchement : Je suis bien instruit de ce que vous avez fait sur votre route, et comment vous avez traité mes ca-

DE LA CONQUÊTE DU PÉROU. g^

ciques et pillé les maisons. » Le frère Vincent lui répondit : « Les chrétiens n'en ont pas agi ainsi : quelques Indiens ayant apporté des effets sans que le gouverneur en fût instruit , il les a renvoyés. » — « Eh bien ! reprit Atabalipa , je ne bougerai pas d'ici que vous ne m'ayez tout rendu. » Le religieux retourna près du gouverneur avec cette réponse. Atabalipa se leva sur sa litière , et exhorta les siens à se tenir prêts. Le frère Vincent raconta au gouverneur ce qui s'était paisse avec Atabalipa, et qu'il avait jeté à terre la sainte Ecriture. j

A l'instant même Pizarre revêtit une cuirasse rembourrée de coton, prit son épée, son bouclier, traversa au milieu des Indiens avec les Espagnols qu'il avait gardés près de lui, et courageusement, accompagné de quatre hommes, qui seuls avaient pu le suivre , il parvint Jusqu'à la litière d'Atabalipa, puis sans la moindre crainte il lui saisit le bras gauche en s'écriant*^ntiago! Aus^

9A KELATION

sitôt Ton entendit les décharges de rartillerie et le son des trompettes : toute h cavalerie et les &ntassins sortirent Dés que les Indiens virent galopper les chevaux , presque tous quittèrent la place, et s'enfuirent avec tant de précipitation , qu'ils enfoncèrent une partie de Fenceinte de la ville , et un grand nombn^lombèrent les uns sur les autres. Les

cavaliers passèrent sur eux en les tuant et en les blessant , et ils poursuivirent les fuyards. L'infanterie chargea avec tant de furie ceux qui restèrentdans la place, qu'en peu de temps la plupart furent passés au fil de Tépée.

Cependant le gouverneur tenait toujours Atabalipa par le bras, ne pouvant pas le tirer en bas de son brancard parce qu'il était trop élevé. Les Espagnols tuèrent asses de porteurs pour que la litière tombât , et si le gouverneur n'avait pas protégé Atabalipa , cette fois ce barbare aurait expié toutes les cruautés qu'il avait commises. En le défendant il fut lég^i^ment blessé à la main.

M LA CONQCéTE ^U PÉROU. • 4^

Pendant toute Faction aucun Indien ne fit usage de ses «rmes contre les Espagnols , tluit fut -^ipià^^ leur épouvante en voyant Pizarre bjê milieu d'eux, le galop des chevaux , et en entendant tout à coup les décharges de 1 artillerie. C'étaient des choses nouvelles pour eux, et ils cherchèrent phl^ tôt à s'enfuir qu'à combattre.

Gettx qui portaient la litière d'Atabalipa semblaient être des chefs ; tous Airent tués , ainsi que ceux qui étaient dans les litières et dané les hamacs. Il y avait dans ees litières un grand seigneur qui remplissait près d'Atabalipa fil^ttce d'éeuyer, et qu'il êsthÉHlit beaucoup ;lcé autres étaient ausd des personnages puissaiib et ses conseillers. Le cackjue ée Caxamalca fut massacré, un grand nombre de chefs ivpururent aussi , ndiis on n'en tient pas compte, car il y en avait une multitude. Tous ceux qui composaient la garde d'Atabalipa étaient dcfs gens ide distinction. Le gouverneur retourna à son habitation avec son prison-

■il

lOO RELATION

nier , dépouillé de ses vêtements que les Espagnols lui avaient arrachés en essayant de le &ire descendre de sa litière.

Cest une chose merveilleuse de voir un prince si grand et si puissant fait prisonnier en si peu de temps. Le gouverneur envoya aussitôt dans la ville pour lui chercher des vêtements ; il le fit habiller, et le consola ainsi du chagrin de se voir si promptiement déchu de sa puissance. Entre autres paroles consolantes, il lui dit: «Ne sois pas honteux d'avoir été vaincu et fait prisonnier : les chrétiens que je conduis sont il est vrai peu nombreux , néanmoins j'ai conquis avec eux de plus vastes états que les tiens , et J'ai soumis des princes plus puissants que toi à lobéissance de l'empereur mon maître, roi d'Espagne et du monde entier. Nous sommes venus par son ordre conquérir ce pays pour que tous aient la connaissance de Dieu et de la sainte foi catholique; nous n'avons donc que de bonnes intentions. Nous sommes venus

DE LA CONQt3Ê7^"DU PÉROU. lOI

pour que tu apprennes 4*'J^onnaitre le Seigneur, et que tu abandonnes cette existence diabolique et brutale dans laqiiéHe tu vis.

Voilà pourquoi Dieu,- le créateur dii-ciel, .de la terre et de tout ce qui existe, a permis quJiine petite troupe comme la nôtre soit victorle^diç d'une si grande multitude d'ennemis. Quand:/ tu connaîtras Terreur dans laquelle tu as vécu, 'V tu sauras combien il est avantageux pour toi que nous soyons venus dans ce pays par l'ordre de sa majesté. T|i dois te trouver bien heureux de n'avoir pas été vaincu par une nation cruelle comme la tienne, qui n'épargne personne. Pour nous , nous traitons avec humanité nos ennemis vaincus : nous ne faisons la guerre que quand ils nous attaquent, et, quoique nous puissions les détruire , nous leur pardonnons. Lorsque je tenais en mon pouvoir le cacique de l'île, je l'ai remis en Hberté , afin qu'il se conduisit bien à l'avenir. J'en ai fait de même avec ceux de Tumbez , de Chilimasa et d'autres. Après qu'ils furent en-

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tre nos mains ^îet; quoiqu*ils méritassent la morti je leur .|ti pardonné. Si nous noua sommes empar^^dfe ta personne , et si nous avons tué tes geais 9 c'est parce que tu es arrivé avec une armée nombreuse, quand nous Ifaviona fiutprier de te présenter en ami , c'est parce que tu as jeté par terre le livre qui contient

la parole de Dieu. Aussi le Seigneur a*t-il permis que ton orgueil soit abaissé , et qu'aucun Indien ne puisse blesser un seul chrétien. »

Atabalipa répondit à ce discours du gou-t verneur : « Mes officiers m'ont trompé , ils m'ont dit de ne pas tenir compte des Espagnols, mon intention était de venir en ami,^ ils n'ont pas voulu y consentir. Tous ceux qui m'ont donné ce conseil , ont été tués. J'ai bien vu la bonté et le courage des Espagnols» et que Mayçabilica les a calomniés. »

Comme la nuit était arrivée , le gouverneur, voyant que ceux qui avaient poursuivi les fuyards n'étaient pas de retour, fit tirer une

décharge d'artillerie et sonner la trompette pour qu'ils commençassentieur retraite. Peu après, tous rentrèrent au camp avec les nom* breux prisonniers qu'ils avaient filits , et qui s'élevaient à plus de trois mille; Lbgotfverneur demanda aux siens s'il n'y avait pas de blessés. Son commandant en chef, qui était à leur tête, lui répondit q[u'un seul cheval avait reçtt une blessure légère. Legouverneur, rempli de joie , lui dit : « JTen remereie vivement Dieu , notre j^engoeur ; et tous , messieurs , 'ren-*

dons-hii de nombreuses actions de gràoes pour le miracle éclatant qu'il a fiiit ai\joar-* d'hui pour nous. Nous pouvons croire en vérité que, sans sa protection particulière , nous n'aurions pu entrer dans ce pays , et encore moins rester vainqueurs d'une si grande ar* mée. Plaise à Dieu , puisq[ue par sa miséricorde il a bien voulu nous accoi^der de telles faveurs, qu'il nous accorde la grâce d'accomplir d'autres œuvres semblables pour mériter son saint royaume. Mais, mesneors, vous

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