DISTRICT DE CHE-TAI
Ce district, qui embrasse toute la préfecture de Tché-tcheoii, n'est encore qu'en voie de formation, et les seules localités, dont nous avons H parler, sont celles de Ta-tong, Tao-yuen, Tsin-yang et Che-tai.
TA-TONG est un des ports les plus commerçants de la rive du Kiang dans le Ngan-houé. Son existence ne date que de quelques années ; et, en 1 860, on n'apercevait que quelques pauvres chaumières couvertes en chaume là, où s'élèvent aujourd'hui de nombreux magasins et de riches boutiques. Formé par un des bras du fleuve, et abrité au nord-est par une chaîne de montagnes, ce port a été créé par les Rebelles, qui en firent un de leurs principaux centres de commerce. Il se compose de deux pai'ties bien distinctes, d'une petite île nommée Ou-ieu-tcheou, et du quartier bâti sur la terre ferme. C'est dans l'île que le P. Bedon loua, en 1872, une pauvi-e cabane en nattes mesurant huit pieds carrés. Son lit placé, il ne restait plus d'espace pour celui du catéchiste; le mobilier était en harmonie avec cette humble demeure. Dans ma chambre, écrivait-il, comme dans celle que la Sunamite bâtit pour le prophète Elie, il y a une chaise, mais elle est si basse qu'elle semble faite pour un enfant de quatre ans ; du reste elle est en rapport avec la table, qui a environ un pied de hauteur, Je possède encore un banc ; mais il lui manque un pied,
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que nous allons consolider anjoiird'hui même. Il me tombe de temps en temps sur le corj)» de petits vers, qui s'e'ch,ip{)ent des bambous, dont se forme la charpente de mon toit. Pour autel, je n'ai que deux ou trois grandes planches. Mon lit n'est séparé du fourneau du voisin que par une simple natte, et pendant la nuit je puis être rôti, ou enfumé comme un renard dans sa tanière par les tourbillons de fumée, qui s'échappent non pas du tuvau du fourneau, ce qui serait dans l'ordre, mais bien à travers ma natte et les rideaux de mon lit. Après tout, je suis enchanté d'en être quitte à si bon marché. Nous sommes fort exposés il la pluie dans cette pauvre cabane, et je crains toujours qu'un coup de vent ne l'emporte. " Telle était la demeure qu'habita pendant quarante-cinq jours le premier missionnaire de ïa-tong. Il était urgent d'en chercher une nouvelle ; et, le lendemain de la fête du Patronage de S. Joseph, 22 avril 1872, une maison fut achetée; trois ou quatre personnes pouvaient y trouver un abri. Cette modeste acquisition irrita l'esprit haineux des habitants, qui ne voyaient qu'avec colère un Européen s'établir au milieu d'eux, pour y prêcher le christianisme ; et le vendeur entendit résonner à ses oreilles de terribles menaces. Maire et conseillers, tous refusaient d'écrire ou de signer le contrat d'achat. La position devenait chaque jour plus critique. La pauvre cabane en nattes commençait à se disloquer, grâce au nombre considérable de visiteurs et de curieux qui s'y pressaient ; et le missionnaire ne pouvait en sortir pour prendre possession de la nouvelle maison, dont on ne -voulait pas le reconnaître propriétaire. D'un autre côté, on répandait contre lui les calomnies les plus odieuses : "' Il appartenait, disait-on, à la Société des Missionnaires de Ngan-king, dont la réputation était loin d'être bonne. Un jour, en effet, ils avaient appelé treize tailleurs dans leur maison, sous prétexte de les faire travailler ; mais avec un marteau, qu'ils ont seuls le secret de fabriquer, ils en avaient tué douze ; chaque coup avait abattu une victime. Le treizième, plus rusé que les autres, était parvenu à s'échapper et racontait cette lamentable histoire à qui voulait l'entendre. " Ces paroles insensées excitèrent parmi le peuple
une agitation facile à coraprentire, et le P. Bedon ne se trouvait plus en sûreté. ' Les esprits deviennent de plus en plus hostiles, e'crivait-il, le 5 mai 1872; et pour moi la position est presque intole'rable ; on vient frapper à ma porte, et les nattes commencent à se déchirer ; je suis îi peine maître dans ma pauvre cabane."
Cependant, quelques jours plus tard, le contrat d'acquisition fut signé et le missionnaire prenait possession de sa nouvelle demeure dans l'île de Ou-ieu-tcheou. IjC 23 mai, il fit placer une croix sur la porte de la cour d'entrée, afin que tous les passants pussent reconnaître à ce signe que là se trouvait l'église du Maître du Ciel, mais la paix qu'il désirait ne fut pas de longue durée. Le 23 juin, vers quatre heures du soir, une foule nombreuse se réunit devant la maison, et alors se passa une scène dont il nous a conservé le triste souvenir. J'entendis bientôt, dit-il, frapper contre la porte des coups redoublés, et mon vieux domestique vint m' avertir qu'on menaçait de la briser. Je descendis alors de ma chambre ; les deux battants de la porte tombaient en ce moment et des cris de triomphe commencèrent ù retentir au milieu de la foule. Ou est le Lao-ié']" disaient les uns. On est le diable d'Europe?" demandaient les autres. 'Nous voulons le voir. " Tous ces visages, que j'apercevais sans être vu, ' étaient loin de m'inspirer de la confiance ; et j'avertis mon domestique de courir au tribunal annoncer l'embarras dans lequel nous nous trouvions ; il se faufila parmi le peuple, et je fermai la porte intérieure de la maison. Elle fut bientôt brisée au milieu de vociférations abominables ; je me retirai alors à l'étage, emportant avec moi ma chapelle ; mais on soupçonna ma retraite, qui fut violemment envahie, et je me vis obligé de descendre.
— Que voulez- vous ? demandai-je, en m' adressant à la foule.
. — Vous mangez les enfants ; vous arrachez les yeux
— Point du tout. Je viens ici pour faire du bien ; regardez ces images, lisez ces caractères, et vous vous en convaincrez.
" Mais je parlais à des gens qui ne voulaient point m'entendre ; ils commencèrent le pillage, déchirèrent les images, brisèrent les
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portes et tout ce qui se trouvait dans la chapelle, puis euiportèrcnt ce qui leur tombait sous la main. En entrant dans la cuisine, ils aperçurent quelques os, s'en emparèrent, et allèrent les suspcudi-e à la jK)rte extérieure, comme pièces de conviction, pour prouver que je mangeais des enfants. Les malédictions m'étaient prodiguées ; des cris de mort se firent entendre ; une grêle de briques tomba sur la maison et les fenêtres, j'en reçus dans la poitrine ; mais je n'eus pas le bonheur de verser mon sang.
' Cependant la police n'arrivait pas ; le mandarin était absent, et les employés du tribunal répondirent durement que les affaires de la Maison du Maître du Ciel ne les regardaient pas. Je voulus aller moi-même au tribunal ; mais j'en ignorais la route et je n'avais personne pour me conduire. Enfin un brave homme m'en indiqua la direction, et je me mis en marche, suivi d'nne multitude considérable, qui se niait derrière moi et cherchait à me renverser. Ne pouvant arriver à la demeure du mandarin, je résolus de traverser le Kiang, pour échapper à la poursuite dont j'étais l'objet ; mais personne ne voulut me passer ; je montai cependant sur une barque et promis deux piastres au patron, s'il voulait me conduire à Ngan-king ; on lui enleva aussitôt ses rames. Malgré cela, nous partîmes, et je n'emportais avec moi que les habits qui me couvraient. J'aperçus sur le fleuve les chrétiens, qui me cherchaient ; je fus heureux de les rencontrer, je passai alors sur leur nacelle et le 25 juin, à huit heures du soir, j'arrivai à Ngan-king."
Le P. Seckinger, ministre de la Section, averti des faits qui venaient de se passer, en informa les mandarins du Tribunal des affaires européennes, et demanda justice. Cette justice fut bien un peu tardive ; cependant vers la mi-novembre le P. Bedon rentra dans sa maison, qui avait été convenablement réparée.
Il écrivait, le 2 mars 1873: "J'ai maintenant à Ta-tong 16 chrétiens et une douzaine de catéchumènes. La dernière fête de Noël n'a pas été sans consolation pour moi ; j'ai pu baptiser deux familles ; à l'Epiphanie et à la Purification, j'ai aussi eu quelques Baptêmes."
Cette même année, au mois d'octobre, deux femmes arrivaient dans la nouvelle chrétienté, sur la demande du missionnaire, pour former aux habitudes catholiques les -personnes de leur sexe, qui de'siraient embrasser la foi. L'une d'elles e'tait Tsu-li-ze, dont nous avons déjà parlé ; la seconde, originaire de Ka-ding, se nommait Yang-toukou. Elles habitaient une modeste maison, où elles recevaient les femmes païennes et leur parlaient de Dieu ; elles allaient aussi visiter les malades , et se consacraient surtout au soin des enfants. Cette vie de dévouement leur avait concilié l'estime de plusieurs familles infidèles , lorsque la malveillance leur suscita des ennemis et ruina en quelques instants les espérances, que laissait concevoir leur pieux apostolat. Le 14 mars 1874, vers quatre heures du matin, la maison qu'elles habitaient fut incendiée, et elles ne trouvèrent asile que chez une vieille femme tartare, dont elles partagèrent la demeure pendant cinq jours. Elles n'étaient plus en sûreté à Ta-tong ; et, pour échapper à de nouvelles vexations, elles se rendirent à Tchen-kiang. Yangtou-kou reprit de là le chemin de sa patrie, où elle se consacre aujourd'hui à des œuvres plus humbles, mais non moins méritoires devant Dieu ; Tsu-li-ze se rendit à Ngan-king, et continue de se mettre en rapport avec les femmes païennes, pour leur montrer la route du ciel.
TAO-TUEN. Ce village est situé dans la sous-préfectnre de Tsinyang, à environ 100 lys au sud-est de Ta-tong, et non loin du bourg de Mou-tse-tan. au milieu d'une contrée où s'élèvent de hautes montagnes couvertes de bois et de bambous, qui sont pour elle une source de richesses. Mais les Rebelles ont parcouru ses monts et ses vallées et n'ont laissé, en souvenir de leur passage, que la mort et là dévastation. Aux quelques indigènes échappés à leurs coups, sont venus se joindre de nombreux émigrés du Hou-pé, du Ho-nan et des pays sitacis au nord du Kiang. Grâce à ce mouvement d'émigration, plus d'un village s'est relevé de ses ruines et les campagnes se sont de nouveau couvertes de moissons. •
Il y a six ans, cinq familles d'émigrés arrivèrent à Tao-yuen, elles y achetèrent des terres, se mirent à les cultiver et dans les temi>s de
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loisir, que leur laissait la vacance du labourage, elles fabriquaient des porte-pinceaux. Un pauvre jeune homme de Ta-toug, nomme Sanki, ancien élève de l'e'cole de Ngan-king, fut admis comme apprenti dans l'une de ces familles ; c'est lui que Notre Seigneur destinait à répandre les premières semences de la foi parmi les païens de Toyucn. Ils le virent re'citer ses prières, lui adressèrent maintes questions sur le christianisme ; et, satisfaits de ses réponses, ils prirent eux-mêmes la résolution de pratiquer une Religion, qui leur apprenait à souffrù' avec patience les peines de cette vie et leur montrait au delà de la tombe une félicité sans bornes. Quelques-uns d'entre eux, délégués par leurs compatriotes, firent le voyage de Ta-tong, pour y visiter le missionnaire et les chrétiens. Cette démarche fut couronnée d'un succès complet ; rentrés à To-yuen, ces bons paysans renoncèrent ù leurs pratiques superstitieuses, observèrent les préceptes de l'Eglise catholique et ne tardèrent pas à demander le Baptême. Le P. Scckinger alla les visiter en 1875 ; ils n'avaient pour Kong-sou qu'une vieille remise en paille, qu'on leur avait cédée au prix de 800 sapèques, ou environ 4 francs de notre monnaie de France. L'arrivée du missionnaire les remplit de joie. Ils accouraient pour le voir ; et, malgré l'urgence des travaux de la campagne, ils ne voulaient plus le quitter. "Je profitai de ces excellentes dispositions, écrit le Père,^ pour compléter leur éducation religieuse qui, Dieu aidant, ne laissa bientôt rien à désirer. Parmi eux je rencontrai un vieillard septuagénaire, tout cassé par les épreuves de la vie. Son désespoir était de ne pouvoir retenir la plus petite prière. Quel soulagement n'éprouvà-t-il pas, quand il m'entendit le dispenser de toute étude ultérieure ! A toutes les prières je substituai pour lui l'unique invocation des saints Noms de Jésus et de Marie que, par une grâce spéciale sans doute, il ne cessa plus de répéter.
Sur ces entrefaites, arriva la fête de l'Annonciation. Ce jour, si cher au monde chrétien, devait être l'aurore d'une nouvelle vie pour nos pauvres catéchumènes et l'annonce assurée de la rédemption pour beaucoup d'autres en ces nouveaux pays. L'eau baptismale a coulé
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sur le iront de 1 (i d'entre eux, et la chrétienté elle-même a éti; mise sous les auspices de l'Annonciation, dont elle portera désormais le nom."
Deux mois plus tard, cinq autres personnes entraient dans le bercail de Jésus-Christ, et élevaient à 21 le nombrti de ses adorateure.
TSIN-YANG. Détruite autrefois par les Rebelles, cette ville a rebâti ses principaux quartiers, et elle devient l'entrepôt du commerce, qui se fait entre ïa-tong et l'intérieur de pays, dont elle est la clef. Une autre source de prospérité pour elle, c'est le gi'and pèlerinage de Kieou-houa-chan, ou de la Montagne des neuf fleurs, situé ù environ 60 lys de ses murailles, du côté de l'est et que fréquentent, clijique année, 200,000 pèlerins pour rendre leurs hommages au dieu Ti-tsang-ouang. On les voit marcher en rang avec bannières déployées et au son du tam-tam ; ils portent ii la main des lanternes et des bâtons d'encens, qui brûlent en l'honneur de l'idole, objet de leur vénération. Lorsqu'ils arrivent dans la ville de Tsin-yang, ou quand ils en sortent, ils s'agenouillent au milieu des rues, récitent leurs prières, font des prostrations, et jettent les sorts. Ces actes idolâtriques durent environ un quart-d'heure, puis la procession se remet en marche. Les pèlerinages, auxquels les étrangers ne sont point obligés de prendre part, deviennent en partie obligatoires pour les populations environnantes, et il n'est pas rare de lire dans les bourgs des affiches ainsi conçues r 'Tel ' jour de telle lune, il y aura une procession à la Montagne des neuf '" fleurs. Que chaque famille y envoie un de ses membres, et que chacun prenne ses insignes. Le départ aura lieu, à telle place et à telle heure. Des peines sévères seront infligées mtx absents."
Le P. Bedon a visité Tsin-yang, au mois de mars 1873, et n'a pu y recruter aucun catéchumène. Nous ne possédons point encore de pied-H-terre dans cette ville.
CHE-TAI. Quelques jours après l'incendie de la maison des vierges, à Ta-tong, le 14 mars 1874, le P. Seckinger, venu dans ce bourg, pour demander justice au mandarin de la sous-préfecture de Tong-lin, voulut profiter de son voyage, pour aller à Che-tai avec le P. Bedon, et y acheter \m Kong-sou. Les deux Pères se rendirent au tribunal
lie cette ville, et firent part de leur projet au sous-prefet, qui avait reçu de Ngau-king l'ordre de le favoriser. Sa protection ne se fit sentir que lentement ; en l'accordant aux Missionnaires, il craignait de mécontenter les notables, dont l'un, nomme' Tcheu-tsao-mé, avait affiche, l'année prece'dente, d'infrimes placards, dans lesquels il menaçait de mort la famille qui consentirait à vendre une maison aux JHahles d'Europe venus, disait-on, pour construire un chemin de fer et établir un télégraphe électrique, afin de mettre Che-tai en communication avec Pé-king et Sou-tseu.
Les Pères furent loges dans un tribunal, alors inhabité, et y attendaient patiemment les démarclies, que le mandarin voutlrait bien faire en leur faveur ; mais il ne leur envoyait aucune nouvelle. L'opposition sourde des notables continuait ; et quelques familles, qui avaient jadis invite' les Missionnaires à s'e'tablir à Che-tai, eftraye'es des paroles sinistres, qu'on leur adressait, parce qu'elles e'taient venues s'entretenir avec eux, cessèrent complètement leurs visites. LTne semaine entière s'était déjà écoulée et le sous-prèfet ne donnait aucun signe d'action. Le P. Seckinger lui écrivit une lettre, pour lui annoncer son prochain départ, et l'arrivée d'un délégué du tribunal de Ngan-king, qui serait chargé de traiter ses affaires. Cette résolution produisit un bon eflet. Le mandarin renonça à son système d'inertie, et mit ses gens sur pied ; une maison fut achetée ; et les Missionnaires emportèrent avec eux le contrat d'acquisition muni des sce.aux du tribunal.
Le P. Seckinger a parcouru récemment cette contrée et nous a laissé sur elle des notes, qui méritent de trouver ici leur place. ' La route qui conduit de Tsin-yang à Che-tai, dit-il, longe un grand torrent et pénètre dans une profonde vallée, où d'innombrables villages laissent voir dans leurs ruines les vestiges de leur prospérité passée. La cultiue des terres ne suffit pas à l'entretien de la population, et les habitants du nord du Kiang y déversent eu abondance le coton, le chan\Te, les poules, les porcs, les chats etc. Les vendeurs de chats sont ceux qui importunent le plus les passants. Un homme en porte
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ordinairement une trentaine enfermés dans deux j^rands paniers, om ils n'ont d'autre occupation que de niiatder et de se battre. A la Siiison des vers h soie, un chat se vend une ou deux piastres ; on l'attache auprès des casiers où les vers prennent leur nourriture, pour empêcher les rats, qui en sont très-friands, de venir les dévorer.
" La 'rareté des terres labourables oblige les jeunes gens et même la plupart des chefs de famille à se rendre dans les grandes villes, pour s'y livrer au commerce. Ils rentrent, une fois chjique année, au foyer domestique, et y rapportent, les uns, le fruit de leurs économies ; les autres, et c'est le plus grand nombre, des infirmités et des vices. Les femmes, en général, franchissent rarement le seuil de leur demeure, où elles se livrent aux soins du ménage et à l'industrie de la soie.
Sur le bord des chemins et au pied des montagnes, on aperçoit. à l'époque des équinoxes, de nombreuses bandes de papiers suspendues en mille endroits divers. C'est le temps des sacrifices aux ancêtres. On rencontre alors dans les sentiers une foule d'hommes revêtus de leurs habits de cérémonie et portant à la main un panier, où ils ont déposé du riz, des mets et du vin. Ils placent "ces comestibles devant les tombeaux, au-dessus desquels flottent des bandes de jjapier découpées en forme de sapèques; allument des bâtons d'encens ; brûlent des pétards et leur monnaie factice ; font quelques prostrations et s'en retournent avec la conscience d'avoir rempli les devoirs prescrits parla piété filiale. Il est certains païens, qui ont une dévotion spéciale pour les tombeaux abandonnés ; ils les recherchent avec soin, y font les oblalious d'usage et s'acquièrent par cette conduite la réputation d'hommes de bien.
Au sommet des montagnes sont bâtis des pavillons ornés d'inscriptions monumentales, et munis de bancs sur les(]uels le voyageur peut se reposer ; là aussi sont creusés des puits destinés a apaiser sa soif. Si le puits fait défaut, l'eau du torrent le remplace ; quelquefois même on rencontre une grande urne remplie de thé, que chacun boit à discrétion. Les inscriptions, dont je viens de parler, mentionnent
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les noms de ceux, ù qui les voyageurs doivent les rafraîchissements pris à ce passage.
'' Au milieu des buissons s'élèvent, de distance en distance, de petites tourelles hexagonales destinées à l'usage des sorciers ; elles les aident h connaître le Fong-chouc, ou la direction des vents et des eaux, et !i déterminer les places faN'orables à la sépulture des morts, qui jouiront alors d'une paix profonde. Quoi qu'il en soit de la science de ces individus, en leur glissant dans la main quelques piastres, on leur fait dire ce que l'on veut. On les consulte également pour la construction des maisons ; et si plus tard il arrive un accident, la première raison mise en avant sera que le Fong-choué n'est pas favorable ; puis la maison devra être démolie, et quelquefois elle sera rebâtie au milieu d'un chemin public, ou dans une position ridicule. Mais ainsi l'exige le Fong-choué ; et chacun s'incline devant cette nécessité, sans songer même à la discuter. Cette croyance a toujours été une arme puissante entre les mains des Chinois, pour s'opposer à la construction de nos (iglises ; et actuellement, au pays de Tchen-kiang, les mandarins nous empêchent d'acheter un terrain dans deux localités, sous prétexte que le Fong-choué s'y oppose (l).
(1) M. de Iliibner, dans un livre récemment public, raconte sur la crédulité des mandarins deux faits dignes d'être signales; ils confirment les paroles du P. Seckinger.
" Si les lettrés, dit-il, n'admettent pas l'existence d'un Dieu quelconque, il n'est point de légendes si fabuleuses ni si absurdes qu'ils ne croient, absolument comme nos esprits forts qui font parler des tables. En ce moment dans le nord de la Chine, l'événement du jour est la découverte près de Tien-tsin d'un petit serpent apporté par un paysan et exposé dans un temple. C'est un Dragon, et ce Dragon est un Dieu. La population entière, le Gouverneur général de la province, le Tao-tai,, les magistrats de la ville sont allés en grande pompe adorer la petite bête. — "Pensez-vous, ai-jc demandé à quelqu'un, dont le jugement fait autorité, que le Gouverneur et les autres grands personnages considèrent leur visite au serpent comme une acte politique, comme une concession faite à la superstition populaire, ou qu'ils partagent eux-mêmes cette superstition?" — "Je
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Les gorges, ([ui conduisent ù Clie-tai, n'ont rien de remarquable, sinon les deux cliaînes de liantes nioutagnes qui les forment, et les petites cascades qui eu découlent. On en sort après deux heures de raarclie. Alors les montagnes s'écartent, la vallée sV'largit et laisse apercevoir de nombreux villages, dont les plantations de mûriers nains sont le plus bel ornement.
" La ville de Che-tai, située à 95 lys, au sud de Tsin-yang, occupe le centre de la vallée, et est bâtie sur le bord d'un torrent, qui n'a pas moins d'un lys de largeur. Les deux ponts, qui le traversent, rappellent les temps primitifs ; ils consistent en planches liées entre elles et sHjîportées par des pieux de dix à quinze i)ieds de hauteur ; le tout est relié par une grande chaîne, qui s'étend d'une rive à l'autre. Les nombreuses brèches faites aux murs de la ville redisent les exploits des Kebelles, et révèlent l'incurie et la décrépitude de la dynastie Mantchoue. >
.«iiis persuadé, m'a répondu mon interlocuteur, que le Vice-roi est, comme If dernier des koulies, convaincu de la divinité du serpent." Et, à l'appui de son opinion, il se mit à me citer plusieurs faits qui se sont passés de nos jours. Tout récemment encore, le secrétaire d'une des légations était tombé malade; on découvrit que la maison qu'il habitait était humide, et le ministre s'cmiiressa de faire exécuter les travaux nécessaires d'assainissement. Il en parla à un mandarin de haut rang, homme fort intelligent, fort érudit, supérieur enfin à la plupart des hommes de sa classe. " Ce n'est pas, lui répondit celui-ci, l'humidité qui rendait la maison malsaine. C'est \cfon(j-shuc, littéralement le vent et l'eau, c'està-dire un charme, les mauvais esi)rits. Pourquoi avez-vons fait bâtir cette cheminée si près de la maison de votre secrétaire? C'est par là que sortent les mauvais esprits! ne le comprenez-vous pas? Pourquoi chercher une autre explication? "...Voyez ce qui est arrivé ici (àPé-king). Lorsque les deux tours de l'église française, bâtie tout récemment, eurent atteint une certaine élévation, le gouvernement s'en émut et intervint, prenant pour prétexte que, du haut de ces tours, des regards indiscrets pourraient plonger dans. les jardins et dans les cours de la cité impériale. Mais la véritable raison était les esprits, et Mgr. de la Place a sagement fait d'obtempérer aux vœux du Tsung-li-ya-men." Promenade autour du monde, 1871, par M. le Baron de Hiibner. Tome II. pages 315-318.
Paris. Hachette. 1873.
"■ Dans l'intérienr quelle désolation ! Lîi, vous apercevez des rues solitaires, des débris d'arcs de triomphe, quelques temples des ancêtres, certains portiques dores, derniers souvenirs d'un passé, qui ne manquait pas de splendeur, puis, çà et là, des boutiques et des habitations perdues au milieu des ruines. Voilà toute la ville, et vous y chercheriez vainement autre chose. Pourtant je me trompe ; car on aperçoit au centre un grand enclos, dont le portail et les vastes édifices méritent une visite. L'année dernière, je partageai avec le P. Bedon l'honneur d'y recevoir l'hospitalité pendant près de trois semaines. On voulut d'abord nous faire croire que le sous-préfet, dont cet établissement est le vrai tribunal, le trouvait trop vaste|" et que d'ailleurs il lui répugnait de l'habiter, parce qu'il avait été construit par les Kebelles ; pour ces deux raisons il avait établi, disait-on, son domicile dans le local, où les bacheliers viennent subir leurs examens. Ce changement d'habitation nous étonnait d'autant plus, que la seconde résidence est misérable et bien inférieure à la première. Nous ne tardâmes pas à connaître le mot de l'énigme — Pères, nous dit un employé du mandarin, êtes-vous en paix dans cette maison ? Xe vous y trouvez-vous pas incommodés ? Pendant la nuit votre sommeil n'est-il pas interrompu par de grands fracas, des cris et l'apparition d'esprits tout en fen *? " — Non ; lui répondis-je. Nous n'entendons, ni ne voyons rien, et nous dormons parfaitement tranquilles."— Mais, reprit notre homme, qui êtes-vous donc?. .Quel est votre secret ? . . Voilà trois sous-préfets, qui ont essayé successivement d'habiter ce tribunal, et ils n'ont jamais pu y rester, parce qu'il est rempli d'esprits malfaisants : le Fong-choiié y est mauvais." Quelques jours plus tard, le mandarin voulut lui-même connaître notre secret. — " Un peu de confiance en Dieu, lui répondis-je ; et pas autre chose. " Il resta tout ébahi ; mais il s'est bien gardé d'essayer la recette.
Si Tsin-yang est infecté de superstitions, Che-tai ne l'est pas moins. Jetez les yeux sur ces paniers d'osier suspendus aux murailles de la ville; voyez à ce coin de rue cet arc de triomphe et l'inscription
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qu'il porte ; regardez cette maison en paille, que l'on est en traiu de démolir, et jugez. Les corbeilles d'osier contiennent des chats, qui ont cessé de vivre. Le chat mort est ici l'objet d'un culte spécial et personne n'oserait l'enfouir. L'arc de triomphe a été élevé dans les siècles passés en mémoire d'une jeune fille de quinze ans. Son fiancé étant mort, elle se pendit pour partager son sort, et cette conduite lui valut les honneure de l'apothéose. L'arc de triomphe est là, pour rappeler son dévouement et la proposer comme un modèle de fidélité conjugale aux jeunes personnes, qui lui brûlent de l'encens et la vénèrent comme leur divinité tutélaire. (l)
(1) Le suicide n'est pas rare parmi les femmes qui ont perdu leur mari; il fait un peu de bruit autour de leur tombe; on parle d'elles; et il leur procure parfois des honneurs auxquels une vie inconnue ne leur aurait pas permis d'aspirer.
La " Gazette de Pé-king" dans son numéro dn 4 octobre 1871, faisait connaître à tout l'empire la pétition suivante: '■ , .
" Le censeur Lin-kouo-kouang demande la permission d'ériger un arc de triomphe à la mémoire de la femme de Pen-yuen-chan, un gradué du Hou-pé. La défunte était la fille de Tcha-cbou-chi, faisant partie da collège des Hanglin, et se maria avec Pen-yuen-chan, au mois de janvier dernier, à l'âge de dixneuf ans. Peu de temps après, Pen-yuen-chan tomba malade; mais sa jeune femme le soigna, avec le plus grand dévouement, et ne se déshabilla pas pendant plus de trente jours. Cependant il mourut le 14 aoîit. Elle observa alors toutes les cérémonies nécessaires pour l'enterrement de son mari; et, quand elle les eut achevées, elle s'empoisonna. Cette conduite sublime est le résultat d'une instruction précoce. Sa sœur avait accompli une action à peu près semblable. Le fiancé de cette dernière étant mort, elle se considéra comme sa veuve, et elle a fermement refusé de violer la chasteté, en se remariant. Cependant son veuvage n'ayant duré que dix ans, il serait prématuré de lui conférer des honneurs; mais quant à la sœur cadette, qui s'est sacrifiée par esprit de chasteté, le pétitionnaire demande pour eUe l'érection d'un arc de triomphe. Un précédent a été établi. L'année dernière le censeur Chu-chen-lang présenta une requête au Trône et demanda la permission d'ériger un arc de triomphe à la mémoire de la femme de Tou-yuen-hai, qui se suicida après la mort de son mari et Sa Majesté consentit à cette requête.
Ce mémoire est enregistré. "
'' Arrivons maintenant h la maison de paille, que l'on de'molit. Un homme riclie tomba malade, le mois dernier ; me'decins et sorciers ne purent le guérir. Le laisser mourir dans sa maison, au milieu de sa famille, serait vouer toute sa postérité aux plus grands malheurs. Son fils, avec l'aide de ses parents, eut bientôt construit une cabane de paille, dans laquelle on déposa le moribond, dont le trépas ne se fit pas beaucoup attendre. Suivant les rites usités, le fils lui a procuré à grands frais tous les honneurs de la sépulture ; aujourd'hui les convives, qui viennent de prendre part à un copieux festin, vont terminer la fête, en mettant le feu aux débris de la maison démolie, et ses cendres seront offertes au défunt comme un dernier hommage de la piété filiale, telle que la comprennent les païens de Che-tai.
" Mais faisons trêve à tous ces récits superstitieux et rendonsnous dans cette pauvre maison que vous voyez là-bas surmontée d'une croix : c'est la demeure du missionnaire. Depuis un an et demi nous avons livré et subi bien des assauts ; aujourd'hui notre position s'améliore, et les préjugés, nourris contre nous, commencent à disparaître. La plupart des visiteurs, qui franchissent le seuil de notre maison, se montrent polis et s'en retournent satisfaits des vérités qu'ils ont entendues. Cependant la peur glace les âmes ; personne n'ose se déclarer en faveur de la Eeligion, ni en suivre les préceptes ; et chacun attend qu'un autre veuille bien faire cette première démarche, qui serait sans doute le signal de plusieurs conversions."
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