DISTRICT DE SIN-LI-KE
A 5 lys (le la ville de Kien-te, du côté du midi, se trouve le bourgpopuleux de Sin-li-kè, qui donne son nom à ce district, et est le coutre d'un commerce conside'rable. I^e christianisme n'y a point encore péne'tré ; mais les Missionnaires viennent de s'y établir ; leur séjour prolongé dans un endroit, où ils ne faisaient jadis que passer, leur permettra de se mettre plus facilement en rapport avec les habitants et de gagner quelques âmes à Jésus-Christ.
TONG-MEN, la seule chi-étienté de ce district, est situé à cent lys au nord-ouest de la ville de Ou-yueii. Le P. Frin s'y est rendu, le 22 novembre 1874, pour y organiser le Kong-sou et donner ensuite les exercices de la mission, dont la clôture a eu lieu le jour de Noël. Tong-men compte 59 chrétiens; ce sont les descendants de ces vieilles familles catholiques, auxquelles le P. d'Entrecolles prodiguait ses soins, il ya près de deux siècles. " ; - ; ^
Le P. Frin, était chargé de parcourir la préfecture de Hoeitcheou ; nous ne le suivrons point dans tous ses voyages ; mais il nous racontera lui-même celui qu'il a fait à Ou-yuen. " Parti le 29 décembre de Tong-men, dit-il, je me dirigeai vers Ou-yuen, où je désirais acheter une maison ; je me proposais en outre d'explorer cette contrée et de visiter le viUage de Yu-ten, ancienne patrie des ancêtres de mes chrétiens, dont trois faisaient partie de mon escorte.
" De Tong-men à Ou-yuen le pays est couvert de montagnes et peu fertile. Cependant les habitants vivent dans l'aisance, et l'on rencontre de beaux villages, de grands bourgs, où toutes les maisons sont construites en brique, couvertes en tuiles et blanchies à l'extérieur ; les temples des ancêtres sont magnifiques. Mais, en apercevant fort peu de terres labourables ou labourées, on se demande comment une si nombreuse population peut se procurer des vivres. Tout s'explique. Les habitants de ce pays sont commerçants ; l'argent n'est pas rare dans leurs ctmiptoirs -, et la sous-préfecture du
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Kiang-si, voisine de Ou-yuen, déverse chez eux ses produits abondants. Le thé est leur principale richesse ; ils en font un grand commerce, et vont eux-mêmes le vendre à Chang-hai ; j'ai rencontré beaucoup de marchands, qui ont fait ce voyage.
'' Le premier jour, j'ai fait soixante lys ; et l'étape était un gros bourg, composé d'environ deux mille familles. J'avais envoyé en avant deux de mes hommes à la recherche d'un ^te ; après bien des démarches infructueuses, ils finirent par trouver une misérable auberge, et les chevaux furent abrités dans un hangar tout délabré. Je passai la nuit en compagnie de dix tcliai-jen ou agents de police, véritables brigands, qui se promettaient de me voler mon argent. Pendant que je traversais le bourg, une foule compacte s'attachait à mes pas ; chacun voulait voir l'étranger ; et, en se poussant, on me barrait le passage. Les cris ne faisaient pas défaut ; mon cheval s'impatientait ; pour moi j'étais fort peu flatté d'entraîner tout le bourg à ma suite ; et je me demandais comment je sortirais de cette bagarre, sans laisser toutefois paraître l'embarras que j'éprouvais. Enfin j'arrive à l'auberge, qui se remplit en un clin d'œil ; on cherche vainement à la faire évacuer ; on crie à tue-tête ; les tchai-Jen essaient de rétablir l'ordre ; et, au lieu de leur obéir, on les menace. La maîtresse d'hôtel désespérée maudit l'Européen, qui vient lui occasionner semblable scène ; les tchai-jen prennent son parti et lui conseillent de ne pas me recevoir. Pendant ce temps-là, je causais avec un habitant du pays, qui connaissait Chang-hai ; mais hélas ! la foule s'abattait sur moi, car tous voulaient voir. Il ne ne me restait qu'un moyen, pour faire évacuer la maison et satisfaire en même temps la curiosité publique ; j'annonçai aux spectateurs que je voulais visiter leur beau temple des ancêtres, et je les priai de me laisser passer. Je sortis, et aussitôt la maison resta vide. Je ne tardai pas à m'apercevoir que ces braves gens n'étaient animés d'aucune mauvaise intention, et ne cherchaient qu'à regarder un Européen. Pendant mon abscence, les tchai-Jen avaient dit qu'ils allaient me voler au milieu de la nuit ; et, à mon retour, l'un d'eux, plus grand que moi. m'accueillit avec des paroles
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peu convenables. J'entrai dans le galetas, qu'on m'avait prepani, et je me mis à re'fleclijr un instant sur la position. Je plaçai à côte de mon oreiller la caisse, où se trouvaient mes piastres ; j'aperçus un bfiton et je le serrai près de mon lit. Deux de mes hommes coacliaient dans le hangar pour garder les chsvaux; les trois autres étaient à côté de moi. Je ne dormis pas pendant toute la nuit. Vers dix heures, on frappa à la porte ; mais je l'avais barrée. C'était le grand tchaifen. Je lui répondis d'un ton un peu sec que j'avais besoin de dormir, et que je ne permettais à personne d'entrer dans ma chambre ; il finit par se retirer, en maugréant, et alla fumer son opium. Le lendemain mes hommes ne se firent point appeler deux fois pour le départ, et nous nous acheminâmes de grand matin vers Ou-yuen.
" Les aventures, auxquelles je venais d'être exposé, et le mauvais vouloir des gens du tribunal me décidèrent à envoyer ma carte au mandarin de la ville, qui d'ailleurs avait dû être averti de mon arrivée par Tchang lao-ié de Ngnan-kin. Mon catéchiste Yuen prit les devants et se rendit chez le sous-préfet, qui reçut ma carte, mais ne remit pas la sienne ; et je dus attendre près de trois heures à la porte de la ville, ayant d'entrer et de me rendre à l'auberge. Enfin le snuspréfet envoya deux tchai-jen en uniforme, pour m'introduire ; ma station hors les murs avait suflB pour me signaler à l'attention publique, et tout le monde savait qu'un Européen allait entrer dans l'enceinte de la cité. Je traversai une longue rue, qui conduit de la porte de l'ouest à celle de l'est; elle était encombrée de curieux, et les tchai-jen avaient de la peine à se frayer un passage. Pour moi, j'étais tranquille, et s'il arrivait quelque accident, le mandarin, malgré son impolitesse, devrait en répondre. J'arrivai enfin à l'auberge, et me retirai dans ma chambre ; mais je ne pus y rester ; si je n'en étais pas sorti, on allait enfoncer les portes. Des curieux grimpaient à huit pieds de hauteur, pour regarder par-dessus la cloison ; et les deux tcliai-jen étaient impuissants à rétablir l'ordre. On les menaçait; l'un deux fut vigoureusement poussé, et allait tomber par terre, s'il n'avait rencontré la foule pour empêcher sa chute. Je sortis alors,
pour le tirer d'embarras et recommandai aux assistants de se tenir calmes ; puis je me dirigeai vers la rue et causai avec ces braves gens. Je rentrai quelque temps après, toujours escorté de mes deux protecteurs, qui étaient fort heureux de se tenir à mes côtés, et comptaient sur mon appui, pour exercer plus facilement leurs fonctions. Je leur conseillai d'être polis et de ne pas brusquer les habitants, qu'une légitime curiosité attirait dans la maison. Je pris enfin mon repas à la hâte, et priai la foule de se retirer ; puis je m'étendis sur mon lit, pour me reposer d'une journée, qui n'avait pas été sans fatigues.
'■ Le lendemain, je me rendis à Yu-ten, village de mille familles, dont les premiers chrétiens vinrent s'établir à Tong-men, à l'époque de leur conversion.
" A mon retour à Ou-ruen, je visitai une maison dont le propriétaire ' est un employé du tribunal; c'est lui-même qui m'invita à y entrer. Pendant que j'en examinais les appartements, il disparut tout à coup, entraîné pas un mandarin militaire, qui l'avait saisi par le bras et lui adressait des injures, en lui reprochant de vendre sa maison à un diable d'Europe. Malgré cette aventure, le propriétaire revint me trouver dans la soirée ; mais je partis le lendemain, sans avoir rien conclu."
Ce voyage du P. Frin à Ou-yuen irrita les notables de la vUle ; ils se réunirent, pour aviser aux moyens d'empêcher le missionnaire de s'étabHr au milieu d'eux ; et il fut résolu que personne ne lui donnerait asile, et que l'entrée des auberges lui serait interdite. Pour ne point froisser inutilement les principaux habitants de Ou-yuen, le Père n'est pas retourné dans leurs murs ; mais le préfet de Ngan-king y a envoyé un mandarin de son tribunal chargé d'éclairer le peuple sur les intentions pacifiques des Missionnaires, et d'annoncer qu'ils viendraient prêcher la Eeligion, puisque l'empereur leur en avait accordé le droit. Nous connaîtrons plus tard le résultat de cette démarche.
Les populations \ oisines de Tong-men ne nous sont point hostiles ; le P. Frin les a visitées, et s'attend à y recruter des catéchumènes.
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