LETTRE A M~ L. DE LA MARINIÈRE
u A TÉHÉRAN.
Ifpahtn» 29 jain lis».
Madame ,
Vous me trouverez sans doute fort impoli de n'avoir pointtenu la paroje que je vous avais donnée de vous écrire ; je vous assure qu'il n'y a point de ma faute. Une fois enfoncé dans le midi de la Perse et .dans l'Arabie, aucune occasion ne s'est présentée pour donner de mes nouvelles à mes amis.
Je n'entreprendrai point de vous faire le récit de mes malfieurs 4ans l'infâme pays que j'ai visité. Je vous dirai en deux mots que j'ai été insulté, blessé, dépouillé et que je regarde comme un miracle de n'avoir pas été tué. Ma santé est fort altérée, et je ne regarde pas comme prudent de continuer ma route. Je resterai quelques nmis à Ispahan et je me rendrai ensuite à Téhéran, pour y toudier desfonds qui y sont arrivés depuis longtemps. Je retourne vers Sophie et le prititem|>8 f ro€bain je lUfô reiidrû^^^ CloBstaiitinc^e
par Bagdad, etc. J'ai fait to$ commissions à Ghyraz et à Ispahan , et je n'ai à vous remettre que dm compUneiïts*
Âuriez-vous, Madame, la bonté de m'écrire un petit mot pour me faire savoir si je puis descendre chez Pietro ^ arrivant à Téhéran? J'ai appris qu'il s^était marié à une autre femme que celle que lui destinait M. Shee : faites-lui mes amitiés.
J'attends avec impatience le plaisir de vous voir et de faire bientôt un de ces petits dtners français qui nous étaient si agréables.
LETTRE A TVl. ADOLPHE BRONGNIART,
BIEIIBRE DE LINSTITUT, ETC.
IspthAii 9 1» «oAt tut;
• Monsieur ^
Danff ma dernière lettre je vous faisais part de mon itinâ'aîre pour 183ft, je Tai suivi autauEit que: je Fai pu ; j*ai visité en temps cmivenaUe wst llmamat dé Mascate jusqu^aB cap RM-^4j^t* Le
EN ORIENT. WT
plantes nouvelles ; une magnifique Lonicera (1), que j'ai nommée aurea à cause de ses magnifiques fleurs jaunes , deux nouvelles espèces de Boerhai^ia (2) ^ etc. , etc. ; au reste , comme vous ne l'ignorez pas, cette partie de VArabie est encore plus aride que les autres , et le désert du Sinai est un jardin en comparaison. Malgré toutes mes recjiercbes^ je n'ai pu recueillir au delà de 250 espèces, et encore dans le nombre il y a beaucoup de grands arbres dont je n'ai pu avoir les fruits ; il faudrait passer une année entière dans ce pays. Mais qui voudra jamais s'y résigner? Qui voudra ou bien qui pourra braver les chaleurs et la malignité du climat si redouté des Anglais, qi]i'il n'y en a pas un qui consentît à passer une seule nuit à terre ? Je ne parle point de la difficulté de parcourir l'intérieur du pays, et de la dépense extrême que cette difficulté entraîne. J'ai eu le malheur d*étre précédé dans cette excursion par un flâneur anglais qui , bourré d'argent par la Compagnie des Indes , se plaisait à jeter sur sa route les colonates à pleines mains et à distribuer des montrés en or aux plus sales Cheiks arabes : que voulez-vous que fît un pauvre diable de botaniste après cet
(^ » dlMk AotieQ r^. Miseate, N^ 9140 et 595t.
orgueilleux nabab? Bien qu'en un seul mois de séjour dans ce malheureux pays j'aie dépense près de 1^000 francs à ne manger que des dattes, j'ai laissé sans, doute une fort mince idée de ma personne* .
Atteintdeuxfois par leHoumma-y-Gâchi, fièvre, dont les paroxysmes sont précédés de quatre ou six heures d'évanouissement dont rien ne peut faire sortir le malade, et heureus^nent guéri chaque fois par le sulfate de quinine , j'ai dû me tenir pour averti de quitter le pays au plus vite sous peined'y mourir de fièvre ou de faim. Le chemâl.(vent d'ouest) m'att^idait ; après douze jours d'une navigation pénible sur une mauvaise embarcation arabe , j'apercevais enfin les montagnes de l'île d'Ormouz, lorsque la violence du vent nous força de nous laisser aller à la dérive, et nous jeta sur les côtes du Béldutchistan ; j'y débarquai à tout hasard , et frappé de la végétation de ce pays , je résolus de gagner Bender-Abassy par terre. Je ne pus malheureusement exécuter ce projet ; le vent ayant changé pendant la nuit , le. capitaine reprit sa route. Comme je tenais toujours à visiter le Béloutchistan , je me procurai les montures nécessaires et me dirigeai vers cette contrée intéressante. Mais les chaleurs horribles que j'éprouvais, le vent du désert qui soufflait tous les ym» depuis, neuf heures
EN OKlïaST. ét9
du matin jusqu'au coucher du soleil , le manque d*^au et de vivres, aux dattes près que je ne pouvais plus digérer, m'obligèrent à renoncer à mon projet et à me jeter dans les montagnes pour regagner la Perse comme je pourrais. J'éprouvai dans ce trajet tous les malheurs imaginables : la chaleur y était plus insupportable encore que sur les côtes , l'eau saturée de sulfgite de magnésie , excessivement amère et purgative ; les moyens de transport ne tardèrent pas à me manquer dans ces contrées désertes et reculées , et je dus^ me trouver fort heureux de trouver des ânes à 12 fr. par jour. Mes caisses furent brisées sur les rochers, deux barriques de poissons défoncées, mes flacons de reptiles cassés , etc. , etc. Enfin , pour terminer en deux mots mon Iliade , après avoir été insulté , blessé , dévalisé , je suis arrivé miraculeusement à Ispahan dans un état voisin du marasme, dévoré par la fièvre et ne pouvant plus me tenir sur mes jambes.
Au résumé , je regarde comme un grand bonheur d'avoir pu sauver du naufrage toutes mes plantes, au nombre de 600 espèces, recueillies en grand nombre d'exemplaires (40 à 50), et presque toutes nouvelles pour mes collections; une centaine d'oiseaux, quelques milliers d'insectes enbon^at, cinquante reptiles, un grand ncHSibre
«30 RELATIOie DE VOYAGES
de coquilles fluTÎatileâ et quelques fos^leâ des monta^pies du golfe. Je ne compte pas dau$ le nombre de mes plantes ^ une collection de plus de 1000 espèces^ toutes recueillies pour moi aux -environs d'Ispahan, par le préfet de la mission -catholique: car il y a rarement plus de deux indÎYidns, et je ne pourrai point en disposer pour mes centuries.
Voilà tout ce que j'ai pu faire cette annéeci; tout faible que doit vous {laraître ce résultat , il m'a £allu du courage pour y arriver* C'est dans ce malheureux voyage que j'ai ressenti vivement le vide que me &ft éprouver la mort de mon malheureux compagnon. J'avais aussi en partant de Téhéran un jeune Grec plein de dé-^ vouement pour moi et de bonne volonté pour aie seconder dans mes travaux : j'ai été obligé de le laisser à Ispahan ^ car , n'ayant pu se rétablir des fièvres^ du Ghilan ^ il était devenu .presque faydropique« Ainsi j'ai parcouru seul, avec un seul domestique arménien , les cètes^du golfe Persique, et le pays de Mascate. Nous étions partis quatre de Constantinople , pleins de ftèle et de santé , moi seul ai résisté.
J'avais le projet de visiter , l'année prochaine y Hérat, Caboul, Kandafaar et lePenljaub^ mais 4out ce pays est en conflagr^ilion. Le Chah de j^eroe asff^e Hérat «t n'^t point heureux;
tom les ofKdarseuràféeBS ont été lais hùn de tM>iabat dans une sortie récente que l'eiiiiemi a faite. Il ne serait même pas prudent qcie je me residisse dans le Mazendéran pour y fSûre collection des poissons de là Caspienne , les Turco« -maiis étant tous sur pied pour s'mnparer d« convois et faire esclaves tous les soldats du Chah qui voyagent par petits détachements^ Noua parjurons donc plus tard de ce voyage qui) me timit l>eaucoiq) au ocwr.
Yoid ce que j'ai résohtpour Faimée{nt>clurâe: je me 'rendrai à Bassora par Chooster ^ Tantique Suze^ j'explorerai avec soin le désert^ toujours si riche en belles plantes; je me rendrai à Bagdad où je ne négligerai pas le mont Hamerin, etledésen de L'Assyrie oà j'ai d^àfait, il y trois ans , une si belle herborisation , quoique la saison fût trop avancée. Je gagnerai ensuite Mossoul, où je tâcherai de pénétrer sur le mont Sinjar, si intéressant par sa riche végétation et ses habitants, adorateurs du mauvods principe j enfin je finirai par les montagnes de la Médie , qui n'ont encorejamais été visitées, Van, Ouroumiah, Mouch, etc. , etc. ; je compte être de retour à Constantînople vers le 1 5 septembre, et j^y resterai tout le temps nécessaire pour faire mes envois.
672 RELATIONS ne TOYAGES
Muséum m'accorde une aira&cede 2^00(y franes; elle m'envoie le double ûe Ja lettre; de Paris , la- • quellecontenait , me dit>elle , quelques observa*tions. Cette lettre a eu le sort de tapt d'autres ,^ elle ne m^estpoint parvenue; je désirerais bien cependant me conformer aux désirs de r Administration- . J'ai recueilli , tant à Mascate que daots le Farsistan ,iune centaine de. bonnes graines : je vais vous les envoyer, comme cell^ de l'année dernière , par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France à Constantinople : vous avez dû recevoir le premier envoi en temps convenable.