LETTRE A M. ADOLPHE BRONGNIART
MEMBBB IME L'INSUTUT.
iéhékàà , 3S léptombrt isn.
Monsieur 9
J'ai reçQ à Erzeroum la lettre que vous m'ares fait rhonneur de m'écî'irè en date du 1 1 atril dernier* J'ai tâché jnaqa'iei de remplir les indications que vous m'y donnez y mais il y a des <d>staoleè financiers qui me rendent certaines choses impossibles 1 J'ai traversé l'Asie Mineure et l'Arménie en mars et avril ^ et quoique ce fttt encore l'hiver^ j'y ai recueilli beaucoup d'espèeei intéressantes de Liliacées , de Narcissées , d'/r/dées j etc. Ce n'est qu'en Perse que j^ai pu recueillir à pleines mains des plantes et des insectes. U m'a été de toute impossibilité de me rendre à l'endrQit que vous m'indiquez pour le* impres^ sions de plantes (1), mais vous poui^rez être sûr
(i) Lemondesayantcoimaitlesbeaux trayaiade Mt Adolphe Broogmart fur la Flore antédUuyieiuie.
qii'à^ mon t^etour je fotui eïacteîuent votre corn-* mîBsion. Je me suis rendu en toute hâte sur la Caspienne qui m'intéressait particulièrement } j'ai pris la route d'Ardebil , parce que je voulais, chemin faisant « visiter les hautes montagnes dn Sevellan; malheureusement toute la région al-
fimitiers cultivés en Europe en forment la masse. Au rrate i à l'exception du Juniperui hispanica , et d'un magnifique Cj-près qui ne croissent que dans les parties les plus élevées , et marquent le passage dn pays nu au pays boisé ^ il n'y a sur toute cette côte aucune espèce d'arbre vert i ni Pm, ni Sapin, ni Thufa, ni Cèdtè, etc. L'ensemble de la végétation n'a pas le moindre rap^ port avec la région méditerranéenne; dans les parties Im plus basses ^ elle y est toul à foit europëemie, et l'on pourrait se croire aux environs de Parifli Qaant aux plantes marines , il n'eu «UBta BttcuiM daM la Gaspieiiae) uon'Mttlemuit
tous les Russes qui sont sur cette côte me l'ont assuré , mais sur une étendue considérable que j'ai parcourue, je n'ai pu parvenir à découvrir le plus petit fragment de plante marine, même après les plus fortes tempêtes. D'ailleurs les eaux de ce grand lac, par leur nature à peine salées et que j'ai bues sans dégoût, ne sont nullement propres à la production des Thalassiophytes. Je serais fort surpris qu'il existât dans les . collections d'Europe aucune plante marine bien autheptiquement venue de la Caspienne.
On connaît , il est vrai , des déserts Gaspiens , une grande quantité de Salsola , d'Jnabasis, et autres pi an tes qui affectionnent les terrains salés; mais l'influence de la Caspienne est tout à fait nulle sur ces plantes qui habitent indistinctement tous les déserts salés de l'Asie centrale, et se retrouvent identiquement les mêmes à des hauteurs considérables sur le plateau de la Perse et du Kborassan.
Les pluies, .les brouillards, une humidité
chaude , des rivîèresà passer à gué. vingt fois par
jour, rendent des collections en histoire naturelle , presque impossibles à faire^ surtout, sur les côtes du GhilaB et du Mazandéran que j'ai parcourues. . J'y ai perdu la plus grande partie de mon bagage et presque toute ma belle herborisation du Sevellan et les oiseaux que j'ai
recueillis en arrivant sur la côte : chaque jour de ce malencontreux voyage a été marqué par un malheur. La fièvre n'a pas tardé à venir : elle m'a épargné, quant à moi , mais elle a horriblement maltraité mes compagnons de voyage ; je craint sérieusement encore aujourd'hui pour un Français, mon aide pour l'ornithologie (1). Quoi qu'i ensoitjesuisrestédanslepaysjusqu'àlafind'août J'ai visité avec soin les montagnes les plus élevées, entre autres le mont Dulfek, si digne d'être cité pour ses plantes nouvelles. Je me suis rendu ensuite dans FElbourz , dont j'ai visité avec soin la plus haute montagne, l'Ëlamouth-dagh , célèbre par la résidence qu'y faisai t le fameux Hassan, con« nu sous le nom du Vieux de la Montagne ; la région alpine m'a fourni quelques centaines de plantef très-curieuses. Enfin j'ai fini mon année botani*^ que par le pic de Demawend , immense volcan éteint depuis plusieurs milliers d'années, quoi qu'en disent certains géographes. Les parties élevées, composées d'énormes blocs de pierre calcinés ) délave, de pierre ponce $ sont d'une pauvreté insigne en botanique; j'ai eu la témérité de gravir jusqu'au cratère , et c'est à peine si j'ai rapporté dix plantes» d'une excursion aussi péni-* ble. En somme, j'ai recueilli pendant cette pre-
(1) ^oy., page 453, bt mort de M. Pufaud.
m ttELATIOMâ DE VOÏAGëS
mière partie de mon voyage un peu plus de 1,000 espèces de plantes , toutes par quarante ou cinquante exemplaires (les échantillons sont fort beaux etparfaitement desséchés) : peu d'insectes, 3,000 individus au plus, SOOoiseaux, 50 reptiles, 300 coquilles, tant terrestres que fluvialiles, 20 petits rongeurs, quelques poissons dulacde Van. Ces collections étant dispersées à Erzeroum , à Tabriz et à Recht, il m'est tout à fait impossible de songer à vous faire un envoi. Quant aux poissons, le peu d'argent dont je puis disposer, ne m'a pas permis de m' occuper de les recueillir, malgré les facilités qui me sont ofTertes, particulièrement pour ceux de la Caspienne. En effet, de Russie en Perse a eu la ma dispctsition les pêcheurs lon-seulement pour la pêche , e escorte et comme chasseurs urcomans, où se trouve une si grande quantité de rongeurs, que, dans uDe affaire qui a eu lieu l'an dernier entre le Chah de Perse et les Turcomans, une colline entière, qui était minée par ces animaux, s'est écroulée sous un régiment de cavalerie persane, qui a été en partie englouti , ce qui a forcé l'armée persanne à la retraite. Toutefois, les frais de cette pêche et de cette chasse ne laisseraient pas que d'être trop considérables pour ma bourse : il faut de l'argent
EN ORIENT. £9<r
pour les pour-boire, pour l'achat de barriques et d'eau-de-vie, objets rares en ce pays-ci ; il en faut enfin pour les transports des objets, jusqu'à Constantinople. J'ai demandé une allocation au gouvernement, il m'a envoyé en secours une somme de 1,000 francs! Mon zèle m'a porté à voyager en ce pays-ci avec des moyens si faibles qu'on répugnerait à y ajouter foi; aussi il n'y a pas de misères auxquelles je me sois soumis, et la faim n'est pas toujours la plus pénible; je ne m'en fais pas un mérite , car il y a probablement un grain de folie dans mon fait. Je crois donc faire assez de ma personne; si maintenant les maîtres de la science , ceux qui ont mission et pouvoir pour la faire avancer , c leur devoir et leur intérêt, ils i moyens d'être plus utile. Voici i que je vous prie de soumettre à du Muséum : si elle veut que je lui fournisse la collection des poissons de la Caspienne, des rivières et lacs de la Perse et du golfe Persiquc, ainsi que celle des rongeurs qui abondent sur la côte orientale et dans le Khorassan, j'ai besoin qu'elle me fasse parvenir une somme de 2,000 fr. comme avances et à valoir sur les collections de quelque nature qu'elles soient, que j'enverrai au Muséum : j'aurai bien soin de noter exactement les couleurs et la localité, et d'envoyer, indépen-
damment de la peau de chaque rongeur , un individu bien entier, conservé dans l'alcool. On pourrait m'envoyer ces fonds par la même voie que je vous ai indiquée à Constantinople^ le reste regarde mes correspondants dans cette dernière ville. Je resterai à Téhéran jusqu'au mois de décembre, j'y pourrai recevoirdes nouvelles de la décision de l'administration.
Je vous envoie , par l'entremise de l'ambassade de France à Constantinople, environ 200 paquets de graines que j'ai recueillies dans le Gbilan et en Perse : elles ont été cueillies en bon état de maturité ; et comme les commupications sont devenues très-promptes, je ne cloute pas quelles ne vous arrivent en temps fort convenable.
Le Chah , qui avant de partir pour la conquête d'Hérat , m'a témoigné quelque intérêt et veut bien faciliter mes recherches dans le Khorassan, m'a parlé d'un chou colossal que les Européens de Téhéran lui ont beaucoup vanté ; il désirerait ardemment d'en avoir de la graine ; je lui ai promis d'en faire venir ; c'est le chou colossal annoncé dans le Journal des Débats , et qui se vend
chez Obry, rue de Richelieu , n** 8 (1) ; il en fau-
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(1) Puissance singulière de Tannonce qui se fait sentir jusqu'en Perse! On sait l'issue de cette mystification du cbou colossal qui s'est trouvé n'être que le chou cavalier, ou chou à vaches , tultivé en Flandre et en Poitou.
drait un paquet de 20 fr. avec instruction. Je ne sais comment , Monsieur , tous faire parvenir ces 20 fr. : ne serait-ce pas une indiscrétion de vous prier d'avancer cette somme que vous retiendriez sur mon prochain envoi ? Vous me rendriez un bien grand service , car je ne voudrais pas manquer de parole au Roi. Vous auriez la bonté de faire parvenir le paquet à M. André Crespin, sous le couvert de M. l'ambassadeur de France.
Je n'ai reçu aucune nouvelle de mon envoi de plantes : probablement ma femme en aura reçu de satisfaisantes qu'elle n'a pas encore pu me faire parvenir. Je suis à Téhéran, absolument sans argent, et dans l'impossibilité de continuer mon voyage , si l'argent de ces plantes ne me parvient pas promptement. Je compte toujours partir en décembre prochain pour le golfe Persiqne , et revenir par Kandahaî*^ Caboul , etc.
Mille pardons , Monsieur , pour la liberté que je prends d'en user aussi librement avec vous.
J'ai l'honneur d'être , etc.