LETTRE A M. NAUDIN, A BLOIS
Téhéran, Sf7 septembre 1837.
Je ne répondrai point à votre dernière lettre qui ne m'est pas parvenue ici ; je sais cependant que vous vous êtes donné beaucoup de peine pour moi, et que vous m'avez obtenu^I ,000 fr. du gouvernement.
Ma première campagne est terminée ; je suis arrivé depuis une huitaine de jours à Téhéraù, où j'ai reçu la plus obligeante hospitalité chez l'ambassadeur de Russie. Je me propose de rester ici jusqu'au mois de décembre , pour y attendre de l'argent de Constantinople ; je partirai ensuite pour le golfe Persique, Lahote, Caboul, Kandabar, etc.; peut-être reviendrai-je à Constantinople par la Mésopotamie.
Cette année-ci a été fertile en résultats scientifiques, quoique j'en aie passé une partie dans les neiges de l'Asie Mineure. A Erzeroum , il me
(1) Extraite des Mémoires de la Société des sciences et des lettres de la ville de Blois> t. III , p. 168 , 1840.
vint à ridée de pénétrer en Perse par une autre voie que celle que j'avais suivie précédemment. Le consul de Russie me proposa de partir dans la société d'un négociant russe qui se rendait à Mouch; j'acceptai d'autant plus volontiers que je pouvais gagner facilement de là le lac de Van et la Perse par une contrée des plus curieuses, et des moins connues. Nous partîmes à la fin de mai par une neige qui tombait à gros flocons, car Erzeroum , bâti à plus de cinq cents toises au-dessus du niveau de la mçr, ne commence guère à jouir du printemps qu'en juillet. Plus nous nous éloignions de la plaine d'Erzeroum ,. plus le climat se réchauffait, et, chemin faisant, je recueillis d'excellentes plantes. Nous étions déjà sur le territoire de Mouch; le négociant russe , étant mieux monté que nous , allait en avant. Nous le croyions un matin fort éloigné de nous, lorsqu'au détour d'un rocher, nous Mmes épouvantés par le plus horrible spectacle : notre pauvre compagnon de voyage était indignement égorgé et coupé en plusieurs morceaux (1) ; nous fûmes à notre tour bientôt entourés par cinq ou ^ six Kurdes encore tout dégouttants de sang; à leur air féroce , à leurs gestes menaçants , nous vîmes biell qu'ils nous préparaient le même sort;
(1) Cet détails sont omis dans k BeUtioa. f^&y. {)a^ 3M. J
«33 RELATIONS DE TOTAGES
pour ne pas mourir en lâches^ nous nous Inîmes en mesure de vendre chèrement notre vie. Notre contenance amena des explications, et, lorsqu'ils apprirent que nous n'étions ni Russes , ni négociants , ni associés à leur victime , mais bien médecins , ce que prouvaient suffisamment n,os livres et nos plantes sèches, le chef nous assura qu'il ne nous serait fait aucun mal, mais que nous ne pouvions poursuivre notre route , ni retourner à Erzeroum , et qu'il nous ferait accompagner jusqu'en Perse. En eflfet, il nous donna deux guides qui , par d'horribles routes , nous conduisirent à Khoi. Nous apprîmes plus tard que cet assassinat était une vengeance particulière d'un bey kurde contre le négociant russe qui avait obtenu du pacha d'Erzeroum des firmans qui l'autorisaient à acheter des noix de galle ^ dont le bey s'arrogeait le monopole. J'avais hâte de me irendre sur la mer Caspienne. Je traversai rapidement l'Aderbidjan, non sans visiter les montagnes de Seîd-Adji, déjà célèbres en botanique ; je restai quelques jours seulement à Tàbriz et me rendis à Ardebil où je visitai le Sevellan , magnifique montagne dont les cimes étaient encore ensevelies sous la neige. D* Ardebil je ne tardai pas à descendre sur 1# littoral de la Caspienne où m'attendait le plus ravissant spectacle. Cette côte est couverte d'immenses forêts
vierges dont les arbres gigantesques étonnent par la beauté de leur feuillage et de leurs fleurs. Ce sont : l'admirable Accaciajulebrisin^ \e Gleditzîa caspica ; des espèces toutes particulières de Frénés 5 de Chênes^ à' Erables^ de Tilleuls , etc., etc. ; plus près de la côte, tous nos arbres fruitiers, cultivés en Europe , y forment l'essence des forêts; ce sont : XeNojery le Pêcher^ V Amandier y le^ Figuier^ le Grenadier^ le Néflier y le Prunier^ le Pommier^ le Poirier, etc., etc., qui, dans l'état sauvage, y fournissent d'excellents fruits.
Quel admirable payjs , mais aussi quel abominable climat ! la chaleur et l'humidité y sont tellement combinées, qu'on n'y saurait rien conserver et que tout y tombe en putréfaction. Les pluies 9 ou quand elles cessent , les épais brouillards qui régnent continuellement , vingt rivières à passer à gué dans un jour , ne permettent pas à un voyageur d'y faire ni d'y conserver des collections en aucun genre, et j'ai eu la douleur de perdre non-seulement une partie de mon-bagage mais presque toutes mes plantes, perte qu'au reste j'ai réparée plus tard.
La Caspienne ne mérite pas le nom de mer , non-seulement parce qu'elle est sans communication avec les autres mers, mais bien aussi parce que ses eaux sont à peine salées; j'ai pu eut boire sans dégoût.
Malgré toutes mes recherches sur la côte du Ghil^n et du Mazanderan , il m'a été impossible d'y découvrir la moindre trace de Thalassiophyte, même après les plus fortes tempêtes. La fièvre n'a pas tardé à s'emparer de nous; quant à moi, elle m'a épargné; un Français et un jeune Grec, qui m'accompagnent en ont été gravement maltraités, et je crains même encore pour les jours du Français qui m'était un aide très-utile pour l'ornithologie. J'ai demeuré toutefois près de deux mois dans ces provinces, en ayant soin seulement d'éviter de séjourner longtemps dans les lieux bas. J'ai eu beaucoup à souffrir du fanatisme des habitants, bien plus grand dans cette contrée que sur le plateau de la Perse. A Recht, j'ai été insulté à chaque pas , et on m'y refusait jusqu'à de l'eau , sous prétexte que je souillerais les sources du pays ; mais en revanche , ce peuple est bien le plus lâche et le plus vil du monde. Je ne veijx vous en donner qu'un exemple , entre mille qui me sont particuliers : je revenais de Recht, avec un seul domestique et un cheval de charge , à Menjill où j'ai demeuré quelque temps avec le consul de Russie; il fallait absolument que je passasse devant un corps de garde de douaniers; l'un de ceux-ci ayant osé arrêter mon cheval de charge malgré la résistance de mon domestique, je lui fis observer tranquillement qu'il
devait savoir que, comme Européen, je n'avais rien à démêler avec lui ; comme il ne lâchait pas la bride, je lui appliquai sur les ongles un coup vigpureux du manche dé mon fouet. Suivant l'usage des Persans , il chercha à m'intimider en me regardant effrontément, mais comme il vit que ses grimaces allaient lui attirer un nouveau coup de fouet à travers la figure : « Attends , me dit-il, je vais chercher mon fusil. — Ton fusil, dis-je à mon tour ! je vais te faire voir des armes qui n'ont jamais manqué leur homme;» et en disant ce$ mots , je le mis en joue avec un pistolet qui était sur mon cheval. Effrayé à cette vtie, le misérable douanier s'enfuit à toutes jambes et se cacha dans la forêt. J'avais armé ce pistolet; soit que la détente en fût trop facile, soit que, préoccupé, je l'aie lâchée machinalement, le coup partit un instant après. A cette détonation , les cinq ou six douaniers qui étaient restés dans le corps de garde et avaient été étrangers à ce qui s'était passé , effrayés à leur tour , et croyant que je leur en voulais aussi , se sauvèrent en toute hâte, qui par la porte, qui par la fenêtre, non sans crier :'Ia Ali! la Ali! cri ordinaire de détresse des Persans, et me laissèrent ainsi maître du champ de bataille. Il n'en coûte pas beaucoup d'être brave en ce pays-ci.
Le consul de Russie me fit faire la connais-
sance de quelques Kbans du pays qui me procurèrent le plaisir de la chasse au tigre ; car les forêts de la Caspienne sont remplies d'innombrables bêtes fauves et d'animaux féroces. Le tigre paraît être identiquement le même que celui de l'Inde , c'est-à-dire , le tigre royal. Dans l'hiver , il descend dans la plaine et y cause souvent de grands malheurs. L'année dernière, deux de ces animaux, de la plus grande taille, s'étaient postés près d'une grande route près d'un village y et massacraient tout ce qui se présentait , hommes et animaux ; il fallut beaucoup de monde et d'adresse pour en venir à bout. Nous eûmes, nous, beaucoup moins de peine. On transporta le cadavre d'un bœuf dans un endroit où les tigres sont abondants , nous grimpâmes ensuite dans des arbres et nous attendîmes. Il se présenta bientôt après un tigre énorme dont je n'étais pas éloigné d'une demi-portée de fusil; je tirai le premier. non sans trembler, je vous assure , quoiqu'il n'y eût aucun danger, mais la vue seule de mon adversaire était effrayante ; je lui déchargeai mes deux coups, mes compar gnons en firent autant; les ferraches (1) qui étaient postés à distance, accoururent et le per-
(1) Exécuteurs des hautes œuvres. On désigne eneore sous ce nom les gens q[ui s'occupent de la préparation des tapis.
cèrent à leur tour de mille coups de yatagan ; de sorte que le noble animal , attaqué aussi lâchement, n^eut pas même le temps d'entrevoir ses ennemis. J'espérais pouvoir envoyer la peau au Musée , car on doute que le véritable tigre royal habite hors de l'Inde, mais elle était trop criblée. Je voudrais vous parler du mont Dulfek-kou, dont les deux tiers sont couverts d'épaisses forêts 5 et par conséquent de brouillards presquç coi^tinuels^ et dont le* tiers supérieur est nu et toujours échauflfé par les rayons du soleil. De cette cime élevée , de quelque côté que les yeux se dirigent? on ne voit qu'un immense océan formé par les brouillards de la Caspienne ; seulement les cimes des plus hautes montagnes percent les brouillards , et forment çà et là , comme des îles ou des archipels. L'illusion est si complète qu'on cherche malgré soi à découvrir quelque bâtiment sur cette singulière mer , ou du moins quelques petites embarcations qui s( rendent d'une île à une autre. Le mont ÉJlamouth, le plus élevé de la chaîne de l'Elbourz, mériterait bien aussi que je vous en parlasse; c'est une montagne intéressante , et par sa riche et singulière végétation alpine , et par ses souvenirs historiques ; c'était la retraite du fameux Hassan , chef des assassins , du Vieux de la Montagne enfin; j'y ai vu encore les restes des forts
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qu'il avait établis sur plusieurs points. Mais vingt lettres copi me. celle-ci n'épuiseraient pas mon sujet, surtout si, comme j'en avais l'intention , je voulais vous faire faire connaissance avec les Persans, peuple si aimable , si spirituel , si gai, si tolérant , et tout à la fois , si vil , si lâche , si sot, si perfide, si voleur, si faux, si fanatique. J'ai fini mon année par le pic de Demawend.
Il y a deux ans que je m'y étais rendu dans la même intention ; mais le Khan m'ayant pris pour un espion du Chah , ne m'avait pas permis de visiter la montagne ; je partis peu de jours après de Téhéran , sans m'occuper des reproches que sa conduite à mon égard lui aura attirés. Cette année-ci , j'eus soin de me faire recommander par l'ambassadeur de Russie. Je fus reçu assez froidement, car je fus reconnu ; et soit que le Khan eût sur le cœur les désagréments qu'il avait éprouvés , il y a deux ans , à cause de moi ; soit qu'il crût encore que je voulais faire la topographie du Larjan , son gouvernement , il me fit conduire à un petit village tout à fait au pied de la montagne, et là me suscita mille difficultés et me fit enlever une partie de mon bagage. Si j'en dois croire les apparences , il ayrait osé bien davantage : deux hommes, que je trouvai postés , pendant la nuit , sur ma route , cachés derrière un rocher , et que mon cheval/
tin peii ombrageux , me fit découvrir , prouvent assez que le Khan avait de mauvaises intentions. Quoi qu'il en soit, ces deux misérables, une fois découverts, prirent la fuite et je n'en entendis plus parler.
J'ai eu la témérité, malgré toutes lesdiiBScultés qui m'étaient opposées, de gravir le pic jusqu'au cratère. Vous ne pouvez vous figurer quel horrible chaos présente cette montagne ; ce ne sont que pierres entièrement calcinées, que laves, que cendres, que pierres ponces, au milieu desquelles il faut avancer en rampant plutôt qu'en marchant. Parvenu au pied du sommet principal, j'entrai dans une caverne dont la température est tellement élevée, qu'on n'y peut rester plus de dix minutes sans aller respirer l'air extérieur. Je voulus ensuite continuer ma route jusqu'au sommet , mais^ mes guides , quoique bien payés , refusèrent de me suivre, en m'objectant que personne n'y était encore allé, et qu'ils étaient durs que j'y périrais si je m'obstinais à y aller. Je ne fis aucun cas de leurs remontrances , et voyant qu'ils ne voulaient pas me suivre, je continuai seul. Après quelques heures d'une marche excessivement pénible, j'arrivai enfin au point si désiré. Le froid y était, à dire vrai , d'une intensité extraordinaire. J'eus à peine le temps d'admirer le vaste panorama qui s'offrait à ma
vue d'une hauteur de plus de 2,000 toises 9 qu'un coup de vent horrible^ accompagné d'un nuage glacial , menaça de m'asphyxier ; je n'eus que le temps de descendre de quelques toises et de m'abriter derrière un rocher. Du reste, sous le rapport de la botanique, la partie alpine, brûlée par les feUx souterrains, et composée d'ailleurs de blocs de rochers calcinés sans terre végétale , est d'une insigne pauvreté. Je n'en ai pas rapporté plus de six plantes; mais ces six plantes sont nouvelles , et c'est assez pour me dédommager d'une excursion aussi pénible que dangereuse.
Me voilà bien tranquille maintenant à Téhéran, attendant de l'argent pour continuer ma route. En aurai-je assez? je n'en sais rien. J'ai envoyé des plantes en France , se sera-t-on hâté de m'.en envoyer le prix? Je finirai par deux mots que les Orientau}^ ont continuellement à la bouche: Allah kerim! (Dieu est grand)! J'aurai sans doute des choses bien plus intéressantes à vous raconter à mon retour de l'Asie centrale. J'avais d'abord l'intention de vous écrire bien plus souvent et d'entretenir avec vous une cot*respondançe suivie, comme je le faisais ^vec mon infortuné ami Coquebert de Monbret, mais le temps et les occasions me manquent pour cela.