‹ Relations de voyages en Orient, de 1830 à 1838 (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · LETTRE A M"*. AUCHER-ÉLOY · texte numérisé non relu

LETTRE A M"*. AUCHER-ÉLOY

Cbah-Âbedelasim (i) , 20 décembre 183T.

C'est pour un voyageur de profession une triste nécessité que de s'arrêter trop longtemps dans un pays ; il s^expose à y perdre les habitudes nomades qui lui ont tant coûté à prendre , il s'y fait des amis qu'il doit quitter quand ils commencent à lui être chers; il part enfin, le cœur presque aussi triste que lorsque pour la première fois il se sépara de sa famille et de ses amis éplorés. Voilà les réflexions que je faisais ce soir dans un sale caravansérail , ou je suis en compagnie d'une vingtaine de mulets, assez mauvais coucheurs, n^ayant pour souper qu'un morceau de pain et de mauvais fromage , moi qui hier, et surtout avant hier, fête de la Saint-Nicolas, que je célébrai dignement au palais de Russie, me trouvais dans des salons dorés, assis avec de joyeux convives à une table servie avec

(Ij A une journée au sud de Téhéran, f^oy* page 458.

luxe, et où le madère et le Champagne coulaient à pleins bords. Quoique les trois mois que j'ai passés à Téhéran aient été marqués par la douloureuse perte de mon compagnon de voyage , telle est la force de l'habitude , que je ne quittai qu'avec une sorte de regret un séjour aussi funeste : c'est que j'y ai trouvé des compensations que je serais injuste de passer spus silence. Je dois témoigner publiquement ma reconnaissance à M. le comte Simonitch , pour l'hospitalité qu'il m'a donnée, et à M. Mac- Neill , ambassadeur d'Angleterre , quim'a rendu plus d'un genre de service. J'ai passé des moments très-agréables dans la société de M. de Blarenberk ^ aide-de-camp du comte Simonitch , homnie fort aimable et de beaucoup de littérature. Les employés de l'ambassade anglaisé et messieurs les officiers anglais au service du Ghah , m'ont aussi fait un accueil que je ne dois pas taire : je citerai entre autres M. Shee , M Faran, le docteur Bell et le capitaine Rawlinson; ce dernier m'avait déjà donné l'hospitalité, en 1835, à Kermanchah. M. Rawlinson, jeune homme lrès-instruit> s'occupe avec beaucoup de suite et d'ardeur à déchiffrer les inscriptions cunéiformes. Il a reconnu la valeur de la plupart dès lettres ^ reconstruit l'alphabet , à l'exception de deux ou trois rigïies c il doit publier bientôt

cette importante découverte , qui lui assigne ua rang élevé parmi les érudits. J'ai eu aussi le plaisir de faire la connaissance d'une Française, M""*, de La Marinière, lectrice du harem du Chah ; elle a fait parmi les princes du sang plusieurs élèves, qui s'expriment trèsrbicn en français , et reçoit une pension du Chah , en récompense de ses honorables services. M"*' de La Marinière a fait, de 1836 à 1837, un voyagejdans le midi dé la Perse, pour y dessinerles monuments de Persépolis , de Firouzabad , etc. ; elle a rapporté de ce dernier endroit le dessin d'une belle sculpture, qui avait échappé jusqu'ici aux recherches des antiquaires. On doit être surpris de voir une faible femme, braver les fatigues et les dangers d'un voyage qui ferait reculer bien des hommes. A l'exception des ruines de Persépolis, qui ont été bien étudiées et bien gravées, les antiquités de la Perse méritent d*étre explorées. On ne connait presque rien de Firouzabad , Chouster, Suze , Hérat, etc.

Le jour de mon départ, j'appris des nouvelles qui m'intéressaient beaucoup : la prise de Constantine par nos braves, et celle d'Hérat (1) par les troupes du Chah. J'ai déjà parlé de la zizanie qui existe entre les Russes et les Anglais ,

(1) La nouvelle était fausse>

au sujet de l'expédition d'Hérat : les Russes triomphent et ne peuvent éacher leur joie , tandis que les Anglais ont beaucoup de peine à faire contre fortune bon cœur. La prise d'Hérat me réjouit en mon particulier, parce qu'elle me permettra de visiter sans crainte le Khorassan Tannée prochaine ; la nouvelle de cet avantage est parvenue à Téhéran* dans la nuit du 19 au 20, mais comme c'était l'anniversaire de l'assassinat d'Âli , les ministres hésitaient à la faire connaître au public , ce jour étant de mauvais augure. On sait avec quel soin les Persans évitent ces coïncidences , et combien ils tiennent encore aux sottises de l'astrologie judiciaire. Au reste, ce préjugé des bons et des mauvais jours a existé dans tous les temps et chez tous les peuples. Chez les Russes , le lundi est néfaste , et mes bons amis de Téhéran me prièrent in* stamment de ne pas partir ce jour-là; quand je me mis en route le mercredi par la pluie , il n'y eut pas un d'eux qui ne me plaignit , non de ce que j'allais être mouillé , mais parce qu'un pareil temps est de mauvais augure.

LETTRE A M-*. AUCHER-ÉLGnf.

BoMchYT, 35 jtKTier, IIM,

Je t'écris de bien loin , et pourtant je me pro^ pose encore de mettre quelques centaines de lieues de plus entre nous deux. Je me rends , par terre ^ de Bouchyr à Bender-Âbassy, d'où je m'embarquerai pour Mascate : c'est une Iraversée de deux ou trois jours. Je suis bien tenté d'aller jusqu'à l'Indus , dont je. serai tout près ^ j'aurais voulu y arriver en traversant le Béloutcfaistan 9 mais il paraît qu'il n'est pas prudent d'entreprendre un pareil voyage, les Béloutches étant des nomades adonnés au brigandage , et ne reconnaissant aucune autorité. J'y renoncerai donc et me contenterai de visiter en détail les montagnes du golfe Persique , depuis Bender* Âbassy jusqu'à Chyraz : c'est' encore un beau lot , le pays est très-sûr et nullement connu pour l'objet qui me préoccupe. Je n'aurai donc de chances défavorables qu'à Mascate où , non-seulement 4'ftW^ ^ éprouver les chaleurs du

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tropique, mais encore un air tr^s-mauvais ; et qu'on dit généraleipent dangereux dans les mois de mai et de juin. Or, ce qui doit te rassurer , c'est que j'en partirai avant la fin de mars, et qu'en second lieu ^ je ne m'arrêterai pas à Mascate même; je me rendrai de suite dans les montagnes qui sont infiniment plus saines. Au reste , j'ai fait upe bonne provision de sulfate de quinine, et j'en ai augmenté mon ordinaire d'4ine dose tous Im matins ; on m^assurè qùô c'est uii sûr préservatif. Je serai sans doute ^e retour à Ispahan, à la fin de juin, avant la saison des fièvres. J'y resterai, et je ne saurais miçux faire ^ car cette ville est peut-être la plus saine de toute la Perse j j'y ai laissé îîjcolas , qui était comme bydropique et hors d'état de me suivre: je ne sais comment il est maintenant. Qu^nt à moi , je ne saurais mieux me porter, à Texception toutefois de mes rhumatismes ordinaires : j'es^ père que les chaleurs du tropique en diminue-» ront l'intensité. Onm'aconsQillé un remède qu'on m'a dit infaillible, c'est de m'enterrer jusqtfà la ceinture dans le sable brûlaiit : rien ne m'est plus facile dans ce pays où tout brûle. D'Ispahan jusqu'aux côtes du golfe Persique, j'ai beaucoup souffert du froid ; et ici, quoiqu'en janvier, je commence à souffrir du chaud. Je supporte très^ bien ces brusqués passages, je me cw>is vrai-

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ment aeehmaté à l'Asie, pais aussi quelles privations ! J'ai faim et je n'ose manger ; il faut si peu de chose pour déranger mon estomac autrefois si bQU ! ^e crains , non d'être sérieusement attaqué par la maladie , mais de n'avoir plus les forces de m'pccuper de mon affaire, et il est si facile de perdre courage par des chaleurs qu| enlèvent toute é|iergie ! Sois du reste bien tranquille y ma chère Sophie , je me soigne bien ; je n'engr^jsie pas , et tant mieux: moins je mange^ rai , mieuit je m'en trouverai*(l).

Quel dommage qu'on ne m'ait pas un peu en« courage ! j'aurais eu avec moi un chasseur , et de combien d'oiseaux j'aurais enrichi la science!

Je tremble toujours pour le sort de la lettre de change que j'ai tirée sur tqi; il' se|:*ait très-* fâcheux pour moi que tu n'eusses pas pu Tae^ quitter. J'espère quelques secours du Muséum et du gouvernement , pour en finir l'année prochaine avec la Perse , qu'il me tarde de quitter à jamais; il faut du courage pour rester avec ces

(1) Le manuscrit porte en -outre ce passage effacé, de la main d'Aucher-Eloy, pour ménager les justes inquiétudes de sa famille , et qui peint si bien l'ardeur du naturaliste :

« Il faut aussi ne pas trop s'épuiser de travail , et c'est la >i seule chose qui me soit difficile; je voudrais tout faire , M tout recueillir, tout étudier : c'est une folie , mais elle n'est » pas dangereuse, puisque je consens à l'avouer. »

bandits de Persans. Si Ton ne veut rien faire pour moi 9 je retournerai tout de suite à Constantin nople, mais il faudrait pour cela que tu m'envoyasses au moins 6,000 piastres (1), car j'aurai beaucoup de caisses à transporter. Tu n'as qu'à faire passer cet argent à M. Br^ndt , consul anglais à Erzeroum y en le priant de donner avis à l'ambassade d'Angleterre à Téhéran qu'il à reçu cette somme pour mon coùipte. Le plus tôt que tu pourras m'envoyer cet argent sera le mieux , car si je dois quitter la Perse , rien d'ailleurs ne m'empêchera de partir dans le courant d'août.

Ne sois point surprise , ma bonne amie , si tu ne reçois point aussi souvent, à l'avenir^ de nouvelles de moi : je ne pourrai guère t'écrire qu'à la fin de juillet,. ^t qui sait encore si la lettre pourra arriver à temps à Téhéran pour le courrier. Enfin, ne t'étonne de rien , j'ai du courage , de la santé, de la prudence et surtout un désir immodéré de vous revoir toutes les deux , de vous faire oublier les chagrins que je vous cause , mais en vérité, dans votre intérêt , croyez-le bien. La vie que je mène me parait dure quelquefois. II y a bientôt un an ^que je n'ai couché dans un

(1) Environ 1600 francs: par suite de l'altération successives des monnaies, la piastre turque ne valait plus plus guère que 25 centimes.

EN ORIB^. «19

lit et I dévoré comme je suis de rhumatismes , comment ne maudirais-je pas quelquefois mon sort? Tant de souffrances auront-elles leur récomfH»se? je n'en sais rien J'aurai du moins le droit de crier à l'ingratitude ; belle consolation, n'estce pas? Mais je bavarde , et je n'en ai pas le temps. Adieu Sophie , adieu Clarisse , vous auriez bien tort de ne pas m'ainter^ car je vous aime bien«

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