Tome H
i78 PREMIER VOYAGE
Lundi 9 10 décembre.
Un vent nord-est très violent qui s'éleva, fit chasser d'un demi-câble les vaisseaux sur leurs ancres, ce dont l'amiral s'étonna beaucoup, et ce qu'il attribua à ce que les ancres avaient été jetées fort avant sur le rivage , et à ce que le vent venait sur la terre. Voyant qu'il était contraire pour suivre la direction qu'il voulait prendre, il envoya à terre six hommes bien armés avec l'ordre de s'avancer à deux ou trois lieues dans l'intérieur pour voir si on y pourrait prendre langue. Ils partirent, et revinrent sans avoir trouvé ni maisons ni habitans : ils virent cependant quelques cabanes, des chemins très larges, et beaucoup d'endroits où de grands feux avaient été allumés. Ils virent les meilleures terres du monde, et trouvèrent un grand nombre de lentisques sur lesquels ils prirent du mastic qu'ils rapportèrent. Ils dirent qu'il y en avait beaucoup ; mais que ce n'était pas le temps de le recueillir, parce qu'il ne se coagule pas dans cette saison.
Mardi, n décembre.
Le vent, qui était encore est et nord-est, ne permit pas non plus aujourd'hui à l'amiral de partir. L'île de la Tortue, située en face de ce port, ainsi qu'il a déjà été dit, paraît être une
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assez grande île (i). Sa côte méridionale s'étend presque dans la même direction que celle de File Espagnole, située vis-à-vis, et il paraît qu'il y a de l'une à l'autre dix lieues au plus (2) , en comptant depuis le cap Cinquin jusqu'à la tête de la Tortue, dont la côte s'étend ensuite vers le sud. L'amiral dit qu'il voulait parcourir l'espace compris entre ces îles pour jouir de la vue de Vile Espagnole, qui est la plus belle chose du monde, et parce que, à en croire les Indiens qu'il avait à bord , c'était le chemin pour aller à l'île de Baheque, qu'ils disaient être une île très grande, couverte de montagnes, remplie de vallées, et arrosée par de beaux fleuves; et ils ajoutaient que l'île de Bohio était plus grande que la Juana , qu'ils appellent Cuba, et n'est pas entourée d'eau. Ceci fait présumer qu'ils voulaient parler de la terre ferme placée der-
(1) Cette île, célèbre pour avoir servi de retraite aux boucaniers , n'est pas une grande île ; Colomb lui-même a dit plus haut le contraire, journée du 6 décembre, p. 166; elle n'a, suivant Oexmelin, que seize lieues de tour, et, suivant d'autres, que six lieues de long sur deux de large, ou huit lieues sur une; elle manque d'eau, et il paraît qu'elle est aujourd'hui déserte. (D. L. R.)
(2) On a déjà vu qu'il n'y a que onze milles. Ce sont sans doute des erreurs de copie , commises par Bartolomé de Las Casas. (M. F. de Nav. )
rière cette île Espagnole , qu'ils appellent Caritaba (1), et qui est un continent immense : et ils ont presque raison dépenser que ce continent est peuplé de gens astucieux {de gente astuta), car les habitans de toutes ces îles vivent dans une crainte continuelle de ceux de Caniba; et aussi, dit l'amiral, je répète ce que j'ai dit plusieurs fois ailleurs, que Caniba n'est autre chose que le peuple du Grand Can9 dont les États doivent être très voisins de ce pays. Ce monarque doit avoir des vaisseaux dans lesquels ses sujets viennent pour capturer les Indiens insulaires; et comme ils ne reviennent pas, leurs compatriotes se figurent qu'ils ont été mangés. Chaque jour, dit encore l'amiral, nous comprenons de mieux en mieux ces Indiens, et de leur côté, ils nous comprennent mieux aussi, quoique bien souvent encore ils entendent une chose pour l'autre. L'amiral envoya du monde à terre. Ils trouvèrent beaucoup de mastic liquide (sin cuajarse), ce que l'amiral attribua à l'abondance des pluies qui étaient tombées. Il dit que dans l'île de Chio on recueille le mastic au mois de mars, mais que le climat de ces contrées est si tempéré qu'on devrait l'y recueillir
{ i ) Ils faisaient allusion aux côtes de terre ferme.
(M. F. de Nav.)
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au mois de janvier. Ils péchèrent beaucoup de poissons semblables à ceux de Castille ; des vandoises (aZbures), des saumons (salmones), des merluches (pijotas), des dorées (gallos), des
saupes (pâmpanos) , des chabots (Jisas), des
(corbinas) et des crabes (camarones). Ils virent des sardines (sardinas ) (i), et trouvèrent beaucoup d'aloès.
Mercredi y i o. décembre.
L'amiral ne mit pas ce jour-là à la voile f parce que le vent continua d'être contraire. Il fit plan-
(i) Aïbure est le nom espagnol de la vandoise; mais ce n'était certainement pas une vraie vandoise que l'on péchait à Saint-Domingue. Il n'y a pas non plus de vrai saumon , ni de vraie merluche. Gallo est proprement la dorée ( zeus faber, Linn.); pampano , la saupe (sporsus salpa , Linn. ); corbina , le corbe (sciana nigra, Linn.) , mais les colons espagnols ont transporté ces noms à des poissons des pays chauds qui sont des mêmes genres , mais non pas des mêmes espèces. Lorsque Colomb nomme un corbina ? par exemple, il faut bien se garder de croire que ce soit le corbina d'Europe, c'était tout au plus quelque autre espèce du genre sciœna, dont les mers d'Amérique possèdent un grand nombre. En un mot, il faut toujours se souvenir qu'un nom sans figure et sans description n'est jamais susceptible que d'une application très vague* Il est de même très sur que la sardine vulgaire n'habite point aux Antilles; mais on y trouve plusieurs espèces du genre du hareng qui peuvent avoir été prises pour elle. (C....R. )
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ter une grande croix à l'entrée du port, du côté occidental , sur une élévation qui se voyait de très loin, en signe, dit-il, de ce que ce pays appartient à Vos Altesses , et principalement en signe de Jésus- Christ notre Seigneur, et en V honneur de la chrétienté. Après cette opération trois matelots s'enfoncèrent dans la forêt [metieron por el monte) pour voir les arbres et les plantes; et ils entendirent venir une troupe de gens qui étaient tout nus, ainsi que dans les autres îles. Ils les appelèrent, et furent à leur rencontre; mais les Indiens prirent la fuite. Ils finirent pourtant par prendre une femme, mais ils ne purent faire une prise plus considérable. ce Je leur avais «en effet ordonné, dit l'amiral, de prendre ce quelques habitans pour leur faire honneur et « pour dissiper leurs craintes, afin que s'il y avait « dans le pays quelque chose d'avantageux, ce « dont la beauté du sol et la douceur du climat « ne permettent pas de douter, nous pussions « nous en emparer plus facilement. Ils amenè- « rent donc à mon vaisseau cette femme, qui « était fort belle et très jeune. Elle parla avec ce nos Indiens, car ils avaient tous une langue ce commune. » L'amiral la fit habiller, et il lui donna des perles de verre, des grelots et des bagues de laiton. Il la renvoya ensuite dans ses foyers, très honorablement, selon sa coutume.
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Il fit partir avec elle quelques personnes de son bâtiment et trois des Indiens qu'il avait à bord pour qu'ils s'abouchassent avec les habitans de cette île. Les marins qui étaient avec cette jeune femme dans la chaloupe quand ils la reconduisaient à terre, dirent à l'amiral qu'elle ne voulait déjà plus sortir du bâtiment, mais rester, au contraire , avec les autres femmes indiennes qu'elle y avait vues , et que l'amiral avait fait prendre dans le port de Mares de Vile Juana de Cuba. L'amiral ajoute que tous les Indiens qui étaient avec cette Indienne venaient dans un canot. C'est dans cette espèce d'embarcation qui leur sert de caravelle qu'ils naviguent d'un endroit à l'autre; lorsqu'ils eurent jeté les yeux sur le port en y arrivant par le fleuve, et qu'ils eurent vu les vaisseaux, ils s'en retournèrent, laissèrent leur canot dans le premier endroit venu, et prirent par terre le chemin de leur bourgade, dont la jeune Indienne montrait la situation aux matelots espagnols. Elle portait un morceau d'or passé dans les narines, ce qui est un signe qu'il y avait de l'or dans cette île.
Jeudi, i3 décembre.
Les trois hommes que l'amiral avait envoyés avec la femme revinrent à trois heures après minuit. Ils n'allèrent pas avec elle jusqu'à la bour-
gade, soit qu'elle leur parût éloignée, soit qu'ils eussent peur. Ils dirent: que beaucoup d'Indiens viendraient très incessamment aux vaisseaux , parce qu'ils devaient déjà être rassurés par les nouvelles que leur aurait données la femme. L'amiral , désireux de savoir s'il y avait dans cette contrée quelque chose de profitable, et non moins désireux de prendre langue avec les habitans d'un pays si beau et si fertile , pour leur donner envie de servir le Roi et la Reine, résolut de renvoyer à la bourgade , d'après la confiance que lui inspirait le compte qu'avait dû rendre l'Indienne de l'accueil prévenant et de la bonté des chrétiens. Il choisit , à cet effet , neuf hommes qu'il jugea propres à une pareille entreprise , et qu'il fit armer de pied en cap. Il les fit accompagner par un des Indiens qu'il avait à bord. Ceux-ci allèrent à la bourgade (i), qui était à quatre lieues et demie au sud-est. Ils la trouvèrent située dans une immense vallée, et entièrement déserte, cardes que les habitans eurent connaissance de l'approche des chrétiens, ils prirent tous la fuite, après avoir enfoui dans la
(l) Ville connue aujourd'hui sous le nom de Gros Morne, située sur le bord du fleuve des trois Rivières, qui a son embouchure à un demi-mille à l'ouest du port de Paix. (M. F. pe Nav.)
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terre tout ce qu'ils possédaient. Cette peuplade se composait de mille maisons et de plus de trois mille habitans. L'Indien que les chrétiens avaient amené courut après eux en leur criant de n'avoir pas peur, que les chrétiens n'étaient pas de Cariba, mais, au contraire, qu'ils venaient du ciel et donnaient beaucoup de choses très belles à tous ceux qu'ils trouvaient. Ce qu'il leur dit fit tant d'impression sur eux qu'ils se rassurèrent, et vinrent auprès des chrétiens au nombre de plus de deux mille. Tous accouraient ensuite auprès d'eux , et leur mettaient les mains sur la tête, signe d'un profond respect et d'une grande amitié : et ils continuèrent d'être tout tremblans, jusqu'à ce que l'Indien et les chrétiens eurent pleinement dissipé leurs craintes. Les chrétiens dirent que dès que la frayeur de ces habitans fut évanouie, ils allaient tous à leurs maisons ? et en rapportaient aux chrétiens tout ce qu'ils avaient à manger, surtout du pain de niâmes (i),
(i) Niâmes ou gnammes : c'étaient les ajes , espèce de bâtâtes, dont les racines, qui avaient le goût de châtaignes, leur servaient à faire du pain. C'est ce que l'amiral répète plus loin aux journées des 1 6 et 1 1 décembre. Les Indiens appelaient Cazabi le pain qu'ils faisaient avec la racine de la plante nommée Yuca. Voyez Oviedo au chap. 5 de son Histoire naturelle des Indes. ( M. F. de Nav. )
espèce de racines grosses comme des radis {rabanes) , qu'ils sèment, qu'ils plantent, qui croissent dans toutes leurs terres, et qui font leur principale nourriture. Ils en font du pain, ils les font cuire ou griller, et elles ont tellement le goût de châtaignes, qu'il n'est personne qui, en mangeant ces racines, ne soit persuadé qu'il mange les fruits du châtaignier. Ils leur donnaient du pain et du poisson, et de tout ce qu'ils possédaient. Comme les Indiens que l'amiral avait à son bord avaient compris qu'il désirait avoir un perroquet, il paraît que l'Indien qui servait de guide aux chrétiens communiqua ce désir aux insulaires, car ils s'empressèrent de leur apporter des perroquets, et ils leur donnaient tout ce qu'ils leur demandaient sans rien vouloir en retour. Ils les priaient de ne pas s'en retourner cette nuit, et leur promettaient de leur donner beaucoup d'autres choses qu'ils avaient dans la montagne. Pendant que tous ces Indiens étaient avec les chrétiens, ils virent venir une grande multitude de gens au milieu desquels était le mari de la femme à laquelle l'amiral avait fait un si bon accueil , et qu'il avait renvoyée chez elle. Ils la portaient sur leurs épaules , et venaient remercier les chrétiens de l'honneur et des présens que l'amiral lui avait faits. Les chrétiens dirent à
l'amiral que ces habitans étaient plus beaux, mieux faits et plus traitables que ceux d'aucune des îles qu'ils avaient visitées jusqu'alors; mais l'amiral dit qu'il ne comprend pas comment ils peuvent être plus traitables que les autres , donnant à entendre que les habitans qu'ils avaient trouvés dans les autres îles déjà parcourues étaient extrêmement traitables. Les chrétiens rapportèrent que, quant à la beauté, il n'y avait pas de comparaison entre cette population et celle des autres îles, tant pour les hommes que pour les femmes ; que les individus de l'un et de l'autre sexe sont ici beaucoup plus blancs, et que parmi les femmes ils virent deux jeunes filles aussi blanches que peuvent l'être des Espagnoles. Ils dirent aussi que les plus belles et les meilleures terres de Castille ne peuvent se comparer en beauté avec celles qu'ils venaient devoir. Le souvenir que l'amiral conservait des magnifiques contrées qu'il avait visitées le portait à croire au rapport de ses gens, qui lui assuraient que la campagne qu'il avait sous les yeux n'était pas comparable à celle de la vallée qu'ils quittaient; et même qu'entre cette dernière et celle de Cordoue, il y avait autant de différence qu'entre le jour et la nuit. Ils ajoutaient que toutes ces terres étaient cultivées , et qu'au milieu
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de cet immense vallon coulait un fleuve (i) très large , dont le volume d'eau pouvait facilement arroser toutes les terres qu'il traverse à une grande distance. Tous les arbres étaient verts et chargés de fruits, les herbes très hautes et toutes fleuries , les chemins excellens et fort larges , et la température comme en Castille au mois d'avril. Ils ajoutaient que le rossignol et les autres oiseaux chantaient comme ils le font en Espagne dans ce beau mois, et que ces chants étaient doux comme le climat ; les émissaires de l'amiral étaient enchantés. Quelques oiseaux chantaient aussi pendant la nuit, et avec non moins de douceur ; on entendait de toutes parts les grillons et les grenouilles, et les poissons ressemblaient à ceux qu'on trouve en Espagne. Les mêmes émissaires virent beaucoup de lentisques, d'aloès et de cotonniers : ils ne trouvèrent pas d'or, ce qui n'est pas étonnant, vu le peu de temps de leur séjour en ces lieux. Ici l'amiral voulut compter de combien d'heures se composaient le jour et la nuit, et combien il s'en écoulait d'un soleil à l'autre : il trouva qu'il passa vingt ampoulettes, qui sont d'une demi-heure cha-
(i) Celui qui porte le nom de fleuve des trois Rivières ( de los très Rios). ( M. F. de Nav. )
curie; mais il dit qu'il peut y avoir erreur dans ce compte, soit qu'on ne remplisse pas le sablier dès qu'il est vide, soit qu'une partie du sable ne passe pas. Il dit aussi qu'il trouva avec son quartier de réduction qu'il était à trente-quatre degrés de la ligne équinoxiale. (1)
Vendredi , 14 décembre.
L'amiral sortit de ce port de la Conception par un vent de terre qui, peu de temps après, se calma, mais qui se fit de nouveau sentir et se calma de même chacun des jours que l'amiral navigua dans ces parages. Le vent d'orient souffla ensuite , et porta au nord-nord-est l'amiral , qui arriva à Vile de la Tortue. 11 en vit une pointe qu'il appela la pointe Jambe (la punta Fierna) , située à l'est-nord-est de la tête de l'île , et dont il était éloigné d'environ douze milles. Il découvrit de là une autre pointe, à laquelle il donna le nom depointe Elancée (punta Lanzada),qui était dans la même direction du nord-est, et à seize milles de laquelle il se trouvait à peu près. Ainsi donc, depuis l'extrémité (la cabeza) de l'île de la Tortue jusqu'à la pointe Aiguë (punta Agudd) , il y avait bien quarante-quatre milles, c'est-à-dire
(1) Il y a erreur dans ce calcul, car il n'y a que vingt degrés. ( M. F. de Nav. )
onze milles à l'est-nord-est. Il y avait dans cette distance quelques grandes portions de plage assez unies. Le territoire de cette île de la Tortue est très élevé , mais peu montueux; il est fertile , d'un aspect agréable , entièrement et si bien cultivé , qu'il rappelle la campagne de Cordoue. Cette île est très peuplée ainsi que l'île Espagnole. Voyant que le vent lui était contraire , et qu'il ne pouvait aller à l'île Baneque (i), il résolut de retourner au port de la Conception , d'où il était parti ; mais il ne put parvenir à un fleuve qui est à deux lieues est dudit port.
Samedi;, i5 décembre.
L'amiral partit une seconde fois dix port de la Conception pour poursuivre sa route ; mais comme il en sortait , il s'éleva un fort vent d'est qui lui était contraire. 11 reprit donc la direction de l'a Tortue, arriva à cette île, et se dirigea ensuite vers le fleuve qu'il avait voulu voir hier, et auquel il n'avait pu arriver ; mais il ne fut guère plus heureux dans cette course que dans celle de la veille , car il alla attérir à une demilieue du fleuve, du côté opposé au vent, sur une plage où il trouva un havre commode et propre. Après y avoir amarré ses vaisseaux , il
(i) L'amiral dit ailleurs Baveque. (M. F. de Nav.)
se rendit avec ses chaloupes pour voir le fleuve, et il entra dans un bras cle mer qu'il rencontra une demi-lieue avant d'y arriver, mais qui n'en était pas l'embouchure. Il retourna sur ses pas , et trouva cette embouchure, dont la profondeur n'avait pas une brasse , et dont le courant était très rapide. Il y pénétra avec ses chaloupes pour examiner les bourgades qu'avaient déjà visitées ceux de ses gens qu'il avait envoyés avant-hier à la découverte. Il fit jeter le câble à terre pour remorquer, et les matelots parvinrent, en le tirant, à remonter les chaloupes à deux portées d'escopette ; mais la rapidité du courant du fleuve ne leur permit pas de les remonter davantage. L'amiral vit quelques maisons et l'immense vallée où sont les bourgades, et il dit qu'il n'avait jamais rien vu de sa vie de plus beau que cette vallée que traverse ce fleuve. Il vit aussi plusieurs individus à l'embouchure dudit fleuve, mais à l'aspect des étrangers , ils prirent tous la fuite. L'amiral dit en outre qu'il faut que ces pauvres habitans soient bien tourmentés (aquella gente debe ser muy cazada), puisqu'ils sont si peureux. En effet, dès qu'ils arrivent en un endroit, ils allument, dans toute l'étendue de l'île, des feux sur les hauteurs (1); et cette cou-
(1) Colomb dit : luego hacen ahumadas de las atalayas
îume est d'un usage beaucoup plus fréquent dans cette ile Espagnole et dans celle de la Tortue , qui est aussi une grande île (i), que dans toutes celles qu'il laissait derrière lui. Il donna à cette vallée le nom de Vallée du Paradis {Valle del Paraiso), et il nomma le fleuve Guadalquivir, parce qu'il est, dit-il, aussi grand que le Guadalquivir à Cordoue ; que ses rivages sont couverts de pierres superbes , et qu'il est entièrement navigable.
Dimanche , 16 décembre.
Vers minuit, l'amiral mit à la voile par un petit vent de terre pour sortir de ce golfe. En quittant les bords de Vile Espagnole , il se mit à la bouline, parce qu'il vint un vent d'est vers trois heures du matin. Comme il était au milieu du golfe , il trouva un canot monté par un seul Indien , ce qui l'étonna beaucoup , car il ne pouvait comprendre comment il parvenait à se tenir
por toda la tierra y ce qu'on pourrait traduire littéralement par : ils font aussitôt dans toute la terre des signaux sur les échauguettes. Ahumada est le signal qu'on fait en allumant un feu sur des hauteurs ou sur des tours le long des côtes de la mer, pour avertir chacun de se tenir sur ses gardes, et atalaya est un mot espagnol qui vient de l'arabe , et qui signifie une tour ou une éminence quelconque sur lesquelles les signaux sont placés. (D. L. R. )
(1) Cela n'est pas exact; voyez la note p. 179.
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sur Feau par un vent si violent. Il fit mettre dans son bâtiment l'Indien et son canot, et après lui avoir fait mille caresses , il lui donna des billes de verre , des grelots et des bagues de laiton. Il le conduisit dans son vaisseau jusqu'à terre, à une bourgade (i) située sur le rivage de la mer, à seize milles de l'endroit où il l'avait rencontré. L'amiral y ayant trouvé un bon havre, y mouilla près de la bourgade, qui lui parut être bâtie à neuf, parce que toutes les maisons en étaient neuves. L'Indien alla à terre avec son canot, et y donna des nouvelles de l'amiral et des chrétiens, dont il vanta la douceur et la bonté ; mais ces nouvelles étaient déjà parvenues à cette bourgade , par ce qui s'était passé aux autres , où les six chrétiens s'étaient rendus. Au premier bruit de l'arrivée de l'amiral , plus de cinq cents hommes accoururent où il était, et bientôt après leur roi arriva : ils étaient tous sur la plage, très près des vaisseaux qui étaient à l'ancre, et si près de terre, qu'ils la touchaient presque. Ils vinrent bientôt au vaisseau amiral, d'abord un à un, et ensuite plusieurs à la fois, mais ils n'apportaient avec eux absolument rien : quelques uns cependant portaient aux oreilles et aux narines des grains
(i) Port de la Paix (puerto de Paz). (M. F. de Nav.) Tome II. i3
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d'un or très fin , qu'ils donnaient aussitôt avec plaisir. L'amiral commanda qu'on leur fît honneur à tous, parce que, dit-il, ce sont les meilleures gens du monde et les plus doux des hommes , surtout parce que f ai grande espérance en notre Seigneur y que Vos Altesses feront d'eux tous autant de chrétiens, et qu'ils seront tous vos sujets : pour moi, je les regarde déjà comme tels. L'amiral vit aussi le roi, qui était sur la plage, et remarqua que tous le traitaient avec déférence et respect (/e hacian acatamiento\ Il lui envoya un présent, qu'il reçut avec beaucoup de cérémonial. C'était, dit Colomb, un jeune homme de vingt et un ans au plus, et qui avait un gouverneur âgé, et d'autres conseillers qui l'accompagnaient , le conseillaient et répondaient pour lui ; mais il ne proférait que peu de paroles. Un des Indiens de la suite de l'amiral s'entretint avec ce jeune souverain, lui dit que les chrétiens venaient du ciel, qu'ils allaient à la recherche de l'or, et voulaient aller à l'île de Baneque. Il répondit que c'était bien, et qu'il y avait beaucoup d'or dans ladite île; il montra lui-même à l'alguazil de l'amiral, qui lui avait apporté le présent, le chemin qu'il fallait suivre pour aller à cette île , et il lui dit qu'il ne leur fallait pas plus de deux jours pour s'y rendre, et que s'ils avaient besoin de quelque chose de son pays,
il le leur donnerait très volontiers. Ce roi et tous les officiers de sa suite , ainsi que tous les autres Indiens, allaient nus comme leurs mères les avaient mis au monde. Les femmes n'étaient pas plus couvertes, et n'en montraient ni plus d'embarras ni plus de honte. C'étaient les plus beaux hommes et les plus belles femmes que les chrétiens eussent trouvés jusque-là. Ils étaient assez blancs, et s'ils avaient eu la coutume de se vêtir et de se préserver du soleil et de l'air, ils auraient été presque aussi blancs qu'en Espagne , car le climat de cette contrée est assez froid, et c'est bien le meilleur pays que langue puisse nommer. Le terrain y est très élevé : ce ne sont que des plaines (campinas) et des vallées, et les bœufs pourraient labourer sur la plus haute des montagnes de cette île. Il n'y a pas, dans toute la Castille, de terre qui puisse se comparer à celle-ci ni en beauté ni en bonté. Toute cette île et celle de la Tortue sont entièrement cultivées comme la campagne de Cordoue. Leurs habitans y sèment des ajes, qui sont de petites branches qu'ils plantent, et au pied desquelles poussent des racines assez semblables à des carottes (zanahorias) , qu'ils râpent, pétrissent, et dont ils font du pain. Ils plantent ensuite de nouveau , dans un autre endroit, la même petite branche, qui produit
encore quatre ou cinq de ces racines, qui sont extrêmement savoureuses, et dont le goût ressemble tout- à -fait à celui de nos châtaignes. L'amiral dit qu'il y a dans ce pays les plus grosses et les meilleures qu'il ait vues en aucun lieu, et il ajoute qu'il y en a en Guinée de la même espèce : celles de cet endroit n'étaient pas moins grosses que la jambe. Quant aux habitans de cette bourgade, ils étaient tous gros et vaillans (gordosy validités), et non maigres, et poltrons comme les autres qu'il avait déjà trouvés; leur conversation était affable et douce, et ils n'appartenaient à aucune secte. Les arbres avaient, dans ces environs, une sève si vigoureuse, que leurs feuilles cessaient d'être vertes, et devenaient noirâtres à force de verdir. C'était une chose merveilleuse de voir ces vallées ? ces fleuves , ces belles et bonnes eaux , ces terres si propres à produire tous les grains et tous les légumes dont on peut faire du pain ; si propres à la nourriture de bestiaux de toute espèce, dont ils n'ont aucune, quelle qu'elle soit; si propres à faire d'excellens jardins et à produire toutes les choses du monde que l'homme peut demander. Dans la soirée le roi vint au vaisseau de l'amiral, qui le reçut avec les honneurs dus à son rang , et lui fit dire et expliquer qu'il était au service du Roi et de la Reine de Castille, qui
étaient les plus puissans princes du monde. Mais ni les Indiens que l'amiral avait à son bord , et qui lui servaient d'interprètes, ni le roi, ne croyaient à rien de tout cela, parce qu'ils étaient convaincus que les chrétiens venaient du ciel , et que les royaumes des Rois de Castille étaient dans le ciel et non dans ce monde. L'amiral fit servir au roi des mets de Castille, Il commençait par en manger une bouchée, et il donnait ensuite tout le reste à ses conseillers , à son gouverneur et aux autres de ses officiers qu'il avait amenés avec lui. « Je supplie Vos Altesses de ce croire que ces terres et surtout celles de cette « île Espagnole sont si bonnes et si fertiles, qu'il « est impossible d'exprimer jusqu'à quel degré, « et que personne ne peut le croire s'il ne le « voit de ses propres yeux. Je les supplie d'être « convaincues que cette île et toutes les autres ne « leur appartiennent pas moins que la Castille , « car il ne manque pour régner sur ces pays « que de s'y établir, et d'ordonner aux habitans « de faire tout ce qu'on voudra. Et en effet, « suivi seulement des gens de ma flottille, qui «ne sont pas en grand nombre, je puis parce courir en maître toutes ces îles , car j'ai soucc vent vu trois seulement de mes matelots desce cendre à terre , et leur seul aspect faire fuir « une multitude de ces Indiens, auxquels cepen-
ig8 PREMIER VOYAGE
« dant ils ne voulaient faire aucun mal. Ils n'ont « point d'armes, sont fort loin d'avoir l'esprit « belliqueux, vont tout nus, et sont si peureux , « que mille d'entre eux n'attendraient pas de « pied ferme trois hommes résolus. Ils sont « par conséquent bien propres à obéir, à exé- « cuter les travaux qu'on leur commanderait, à « ensemencer, et à faire tout ce qui serait néces- « saire. Qu'on leur fasse donc bâtir des villes, « qu'on leur apprenne à se vêtir, et qu'on les « forme à nos usages. »
Lundi, 17 décembre.
Il s'éleva cette nuit un vent violent d'est-nordest; mais la mer ne devint pas très houleuse dans le port où avait mouillé l'amiral , parce que Vile de la Tortue, qui est vis-à-vis, le garantit, le protège et lui forme un puissant abri. L'amiral y resta donc pendant cette journée, et envoya les matelots pêcher avec leurs filets. Les Indiens étaient enchantés d'accompagner les chrétiens, et ils se réjouirent beaucoup de se trouver avec eux : ils leur apportèrent certaines flèches des habitans de Caniba ou des Cannibales, qui sont formées de joncs ou roseaux fort longs, armés de petits bâtons très pointus et durcis au feu. Ils leur montrèrent deux hommes auxquels il manquait des morceaux de chair dans certaines
parties du corps , et ils leur firent entendre que les Cannibales les avaient ainsi mordus et dévorés à belles dents; mais l'amiral ne voulut pas le croire. Il renvoya à la bourgade quelques chrétiens qui échangèrent des billes de verre contre des morceaux d'un or réduit en feuilles très minces. Us virent sur un Indien que l'amiral jugea être le gouverneur de cette province, et que les autres Indiens appelaient cacique, un morceau d'or aussi grand que la main, provenant sans doute de la même feuille d'or, et qu'il paraissait vouloir échanger. Il alla à cet effet à sa maison , où il fit couper cette pièce d'or en petits morceaux qu'il apporta un à un aux chrétiens qui étaient restés sur la place, et qu'il échangea avec eux de la même manière. Après qu'il eut échangé le dernier morceau d'or, il dit par signes aux chrétiens qu'il en avait envoyé chercher davantage ailleurs, et qu'on le lui apporterait un autre jour. Cet esprit de trafic, cette réflexion, ces calculs, la culture générale des terres, les manières de ces Indiens, leurs mœurs, leurs usages, leur douceur, leur ruse ( consejo ), tout , dit l'amiral, prouve qu'ils sont plus actifs et plus intelligens que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors. Dans la soirée un canot monté par une quarantaine d'hommes vint de l'île de la Tortue, Lorsqu'il aborda à la
aoo PREMIER VOYAGE
plage, toute la population de la bourgade située sur le bord de la mer, qui était réunie , s'assit en signe de paix. Alors quelques uns des Indiens qui étaient dans le canot, puis ensuite presque tous les autres , descendirent à terre. Mais le cacique se leva seul, et par des paroles qui paraissaient être des menaces, les fit rentrer dans leur canot. Il leur jetait de l'eau, ramassait des pierres sur le rivage et les lançait dans la mer, et après que tous les Indiens de l'île de la Tortue se furent rembarques dans leur canot et se furent remis en mer avec la plus grande obéissance , « le cacique, dit l'amiral, prit une pierre et la « mit, pour qu'il la leur lançât, dans la main de « monalguazil, que j'avais envoyé à terre avec le « notaire de la flotte et d'autres personnes, pour « voir s'ils rapporteraient quelque chose d'avance tageux; mais mon alguazil ne voulut pas lancer « la pierre. » C'est dans cette circonstance que le cacique montra combien il favorisait l'amiral. Aussitôt que le canot fut parti, on dit à l'amiral qu'il y avait plus d'or dans l'île de la Tortue que dans l'île Espagnole , parce qu'elle est plus près de Baneque. L'amiral dit ici qu'il croit qu'il n'y a de mines d'or ni dans l'île Espagnole ni dans celle de la Tortue, mais qu'on l'apporte de Baneque, quoiqu'en petite quantité, parce que les habitansde ces deux premières îles n'ont rien
à donner en échange. Le sol d'ailleurs en est si fertile, qu'ils n'ont pas besoin de beaucoup travailler la terre pour la faire produire ce qui est nécessaire à leur nourriture, et moins encore pour ce qui serait nécessaire à leur habillement, puisqu'ils vont tout nus. L'amiral croyait qu'il était bien près des lieux où la terre cachait ses plus grandes richesses, et que notre Seigneur allait le conduire dans l'endroit où naît For. Il était informé que du port où il se trouvait jusqu'à Baneque (1) il y avait quatre journées, ce qui pourrait faire trente ou quarante lieues, intervalle qu'on peut, par un bon vent, franchir en un seul jour.
Mardi, 18 décembre.
L'amiral prolongea son séjour dans ces parages , parce que le défaut de vent l'obligea à y rester ce jour-là au mouillage. Une autre raison l'y engageait aussi : le cacique avait dit qu'il apporterait de l'or , et quoique l'amiral ne pensâtpas qu'il pût en donner beaucoup, attendu qu'il n'y avait pas de mines en cet endroit , il était cependant curieux de s'assurer plus positivement de la position du lieu d'où on le retirait. Dès le
(1) Cette île de Baveque ou Baneque n'a jamais paru; c'était peut-être l'île de la Jamaïque.
( Bartolomé de Las Casas. )
point du jour il fit pavoiser le bâtiment et la cara velle avec les armes et les pavillons, pour célébrer le jour de la fête de Sainte-Marie de FO (i), ou commémoration de l'Annonciation, et l'on fit de nombreuses décharges d'escopettes (lombardas). Le roi de cette île Espagnole, dit l'amiral, était parti de bonne heure de sa demeure, qui ne devait être éloignée que de cinq lieues, ainsi qu'il en pouvait juger, et il arriva vers les trois heures de l'après-midi dans le bourg (2), où l'attendaient déjà quelques hommes du bâtiment que l'amiral avait envoyés pour qu'ils s'assurassent s'il y arrivait de l'or. Ils remarquèrent que le roi était accompagné de plus de deux cents hommes, qu'il se faisait porter sur un palanquin soutenu par quatre hommes , et qu'il était encore jeune, ainsi que nous l'avons déjà dit. Aujourd'hui, pendant que l'amiral était à dîner sous le château (debajo del castillo) de son bâtiment, le roi
(1) Il y a près de Ségovie un couvent, et une église dédiée à la sainte Vierge , sur une montagne assez élevée ; cette église est entourée de petits rochers formant un ovale ou un O; de là Sainte-Marie de l'O, qui est l'une des soixante-quinze ou quatre-vingts vierges qu'on honore , en Espagne, d'un culte particulier. (De V...l. )
(2) C'était le bourg de l'intérieur, connu aujourd'hui sous le nom de Gros Morne, et éloigné de 4 lieues du port de la Paix y où l'amiral était mouillé. (M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2o3
avec toute sa suite y arriva. A cette occasion l'amiral dit au Roi et à la Reine catholiques : « Vos Altesses seraient sans cloute satisfaites de « la pompe de leur cortège et du respect que « tout le monde leur témoigne, quoiqu'ils aillent « entièrement nus. Au moment où le roi entra « dans le bâtiment, il me trouva à table sous le « château de la poupe; il vint droit à moi, s'assit « à mes côtés , et il ne me permit pas de me « déranger, ni de me lever de table avant que « j'eusse terminé mon repas. Présumant qu'il « aurait du plaisir à goûter de nos viandes, j'or- « donnai qu'on lui en servît de suite. Lorsqu'il « entra sous le château, il fît un signe de la main ce pour que tous ses gens restassent en dehors ; ce ils s'empressèrent d'obéir à cet ordre , qu'ils ce exécutèrent avec les plus grandes marques de ce respect, et ils allèrent tous s'asseoir sur le ce pont , à l'exception de deux hommes d'un âge ce mûr, que je jugeai être, l'un son conseiller, et ce l'autre son précepteur, et qui vinrent s'asseoir ec à ses pieds. Le roi ne prenait de toutes les ce viandes que je lui présentais que ce qui était ce nécessaire pour me faire honnêteté et les goû- « ter ; il les envoyait ensuite à ses gens , qui en ce mangeaient tous. Il en fit autant des boissons : ce il se contentait d'en mouiller ses lèvres, et il « les donnait ensuite à ses gens; il faisait tout c< cela avec un air de dignité bien remarquable;
« il parlait peu; le petit nombre de paroles qu'il « proférait étaient , autant que je pouvais le « comprendre , toutes bien judicieuses et bien « réfléchies. Les deux personnages qui étaient « à ses pieds examinaient le mouvement de ses « lèvres, parlaient pour lui, s'entretenaient aussi ce avec lui , et toujours avec le plus grand respect. « Le repas terminé, un écuyer apporta une cein- « ture (u7i cinto) en tout semblable, pour la « forme, à celles dont on se sert en Castille, « excepté que le travail n'en est pas le même. ce Le roi la prit et me la remit, ainsi que deux « morceaux d'or ouvré, qui étaient très minces : ce je crois qu'ils recueillent très peu de ce métal, ce quoiqu'ils soient si voisins des lieux qui le ce produisent, et dans lesquels il se trouve en si ce grande abondance.
ce Je m'aperçus qu'une garniture de mon lit ce lui plaisait; je la lui donnai, ainsi que plucc sieurs beaux grains d'ambre que je portais ce à mon cou, des souliers de couleur et une ce fiole d'eau de fleur d'orange : il en fut si concetent, que c'était merveille, et il était, ainsi ce que son gouverneur et ses conseillers, très ce chagrin de ce que nous ne pouvions pas nous ce entendre; je compris néanmoins qu'il me dit « que si quelque chose d'ici me convenait, toute c< l'île était à mes ordres, J'envoyai chercher un ce collier qui portait pour médaille un excellent
DE CHRISTOPHE COLOMB. so5
« d'or^i) sur lequel étaient gravés les portraits de « Vos Altesses; je le lui montrai en lui répétant « ce que je lui avais dit hier, que Vos Altesses « gouvernaient la plus grande partie du monde « (todo lo inejor del rnundo), et qu'il n'y avait «pas de princes aussi puissans. Je lui montrai « aussi les bannières royales et celles de la croix , « dont il parut faire grand cas. Quels grands « seigneurs doivent être Vos Altesses, dit-il à ses « conseillers, puisque, sans aucune crainte, elles « m'avaient envoyé dans ce pays , de si loin et « du ciel ; il dit encore beaucoup d'autres choses a que je ne compris pas; mais je vis bien qu'il « était émerveillé. » Lorsqu'il était déjà tard et qu'il voulut partir, l'amiral le renvoya avec distinction dans le canot, et le fit saluer de plusieurs décharges de mousqueterie. Descendu à terre, il se plaça sur son brancard, et s'en alla avec son cortège, composé, comme nous l'avons dit, de plus de deux cents hommes, et son fils le suivit , porté sur les épaules d'un Indien très distingué. Il fit donner à manger et rendre de grands honneurs à tous les marins et à toutes les autres personnes des vaisseaux , partout où on
(i) U excellent d'or était une monnaie qui valait deux castillans. ( Bartolomé de La^s Casas. )
Un peu plus de 26 francs. (De V...l» )
2o6 PREMIER VOYAGE
les rencontrait. Un matelot dit qu'il l'avait rencontré dans sa route , et qu'il avait vu que les objets que l'amiral lui avait donnés étaient portés devant lui par un nombre égal de personnes, qui lui paraissaient être les plus marquantes.
Le fils du roi le suivit pendant assez longtemps avec une escorte semblable à la sienne, et il y en avait une autre aussi nombreuse pour un frère du même monarque, avec la différence que ce frère marchait à pied, appuyé sur les bras de deux hommes notables. Ce dernier vint au vaisseau après le roi , et l'amiral lui donna quelques uns de ses objets d'échange. Ce fut alors que l'amiral apprit que le roi était nommé cacique dans la langue du pays. L'amiral dit que ce jour-là on échangea peu d'or; mais il sut d'un vieillard qu'il y avait, à la distance de cent lieues au plus, beaucoup d'îles rapprochées {comarcanas)9 qui, autant qu'il put le comprendre, produisaient beaucoup d'or. Il fut jusqu'à dire qu'il y avait une île toute d'or, et d'autres où il abondait au point qu'on n'avait qu'à le ramasser et le passer au tamis; qu'on le fondait, qu'on en faisait des barres et des milliers d'ouvrages dont il expliqua la forme par signes. Ce vieillard désigna à l'amiral la direction et le parage dans lequel elles étaient situées. L'amiral résolut de s'y rendre, et dit que si ce vieillard
n'était pas un personnage aussi marquant auprès du roi, il le retiendrait et l'emmènerait avec lui, ou que, s'il savait la langue, il le prierait de l'accompagner, et qu'il croyait qu'il s'y prêterait volontiers, parce qu'il paraissait bien avec lui et avec les chrétiens; mais que, comme il tenait déjà ces gens-là pour des vassaux des rois de Castille, et qu'il n'était pas juste de leur faire violence, il se décida à n'en rien faire. Il planta une très grande croix au milieu de la place de cette peuplade ; les Indiens l'y aidèrent beaucoup, et il dit qu'ils y firent leurs prières et l'adorèrent. Les dispositions qu'ils manifestèrent font espérer à l'amiral , en notre Seigneur, que toutes ces îles se feront chrétiennes.
Mercredi > 19 décembre.
Cette nuit on mit à la voile pour sortir du golfe que forme en cet endroit Vile de la Tortue avec l'Espagnole. Au jour, le vent tourna à l'est, ce qui empêcha, pendant toute la journée, de sortir d'entre ces deux îles, et le soir on ne put atteindre un port qui parut (t) en vue; on aperçut quatre pointes de tei're, une grande baie et une rivière, et on reconnut un
(1) Le port de la Granja. (M. F. de Nav. )
grand promontoire (una angla muy grande) (i) où il y avait une peuplade , et à l'opposite un vallon entre plusieurs montagnes très élevées , couvertes d'arbres, qu'il jugea être des pins. Il y a, sur les Deux Frères (a), une montagne très haute et très spacieuse (muy gorda) qui va du nord-est au sud-ouest, et à l'est-sud-est du cap de Torres , une petite île à laquelle l'amiral donna le nom de Saint-Thomas, parce que c'est demain la fête de ce saint. La circonférence de cette île présente des caps et des ports excellens, d'après ce que l'on put en juger de la mer. Près de l'île, et du côté de l'ouest, il y a une pointe qui entre beaucoup dans la mer haute et basse, et qu'il nomma pour cette raison le cap Haut et Bas (3). A la distance de soixante milles de Torres, vers l'est-quart-sud-est , il y a une montagne plus élevée qu'une autre, qui entre dans la mer (4) , et qui de loin ressemble à une île, à cause d'une coupure qu'elle a du côté de
(i) La rade du port Margot. (M. F. de Nav.)
(2) Ces Deux Frères et le cap de Torres n'ont pas été nommés jusqu'ici. ( Bartolomé de Las Casas. )
Le cap de Torres > c'est la pointe de Limbe.
(M. F. de Nav.)
(3) Pointe et île Margot. [Idem.)
(4) Montagne sur le Guarico, et celle de Monte Cristi , à la distance de quarante-deux milles. {Idem.)
la terre; il la nomma Mont-Caribata, du nom de cette province. Cette montagne est très belle et bien garnie de jolis arbres verts, sans neige et sans brouillards. Le temps et la température étaient alors ici ce qu'ils sont en Castille au mois de mars, et les arbres et la verdure comme au mois de mai. Les nuits, dit-il, étaient de quatorze heures. (1)
Jeudi, 20 décembre.
Aujourd'hui, au coucher du soleil, l'amiral entra dans un port qui se trouvait entre l'île de Saint-Thomas et le cap de Caribata (2) , et il y mouilla. Ce port est très bon et capable de contenir tous les vaisseaux de la chrétienté ; son entrée, vue de la mer, paraît impraticable à ceux qui ne la connaissent pas> à cause des pointes de rochers dont elle est parsemée, et qui s'étendent depuis la montagne jusque tout près de l'île. Ces pointes ne se trouvent pas placées par ordre , mais , au contraire , l'une par-ci , l'autre par-là ; celles-ci en mer, celles-là près de terre. Il résulte d'une semblable disposition, qu'il faut être très attentif lorsqu'on veut y pénétrer par une des passes , qui sont très larges et assez bonnes , afin de pouvoir y
(1) Voyez la note de la page 164.
(2) Ce port est la baie d> AcuL (M. F. de Nav.) Tome II, i4
aïo PREMIER VOYAGE
entrer sans crainte : elles ont partout sept brasses d'eau; et après avoir franchi les pointes, on y trouve, dans l'intérieur, jusqu'à douze brasses. Un vaisseau amarré avec un câble quelconque y est en sûreté contre toute espèce de vent. L'amiral dit qu'il y a à l'entrée de ce port un canal (i) situé à la partie ouest d'une petite île de sable qui contient beaucoup d'arbres, et au pied de laquelle il y a sept brasses d'eau; mais il y a aussi beaucoup de bas-fonds dans ces parages, et il est nécessaire d'avoir les yeux ouverts jusqu'à ce qu'on soit dans le port : après cela, on ne doit craindre aucun ouragan. On aperçoit, de ce port, un grand vallon cultivé , et qui vient y aboutir de la partie du sudest , avec une légère inclinaison ; il est entouré de très belles montagnes ornées d'arbres verts, et si élevées, qu'elles paraissent atteindre jusqu'au ciel, Il est hors de doute qu'il y en a parmi elles qui sont plus élevées que l'île de Ténériffe (2) des Canaries, que l'on regarde
(1) Je crois qu'il veut dire une cannace (càhaveraiy
(Bartolomé de Las Casas.) C'est bien canal que Colomb dit et devait dire.
(M. F. deNav.)
(2) En effet, ces montagnes sont fort élevées, mais pas autant. [Idem.)
On ne connaît pas encore d'une manière précise la hau-
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2n
comme la plus haute que l'on puisse trouver. De ce côté de l'île de Saint-Thomas il y a un îlot (i) à une lieue, et un autre à une moindre distance; tous ont des ports merveilleux, mais il faut faire attention aux bas -fonds. L'amiral aperçut aussi des peuplades, et des feux que l'on faisait sur la côte.
Vendredi y 21 décembre.
L'amiral alla visiter ledit port aujourd'hui, avec les embarcations des vaisseaux, et il le trouva tel , qu'il affirme qu'on ne peut lui comparer aucun de ceux qu'il avait jamais vus (2). Il dit qu'il a tant vanté d'autres ports , qu'il ne
teur des montagnes de Saint-Domingue; il paraît cependant qu'on ne peut guère accorder que 1000 à 1100 toises aux pics les plus élevés, tels que ceux de la Selle et de la Hotte y tandis que le pic de Ténériffe a près du double de hauteur (1900 et quelques toises). A l'époque à laquelle écrivait Christophe Colomb, on croyait que ce pic n'était surpassé par aucune autre montagne ; mais il est démontré aujourd'hui qu'il en existe un grand nombre, tant en Afrique qu'en Europe, en Amérique et surtout en Asie, avec lesquelles il ne peut entrer en comparaison.
(A. B...I.) (1) L'île de Ratas (l'île à Rats). (M. F. de Nav. ) {1) C'est en effet un bon port; mais celui de Nipe , que Colomb nomma San-Salvador> dans l'île de Cuba , est meilleur. v {Idem.)
sait plus de quelles expressions se servir pour vanter convenablement celui-ci , parce qu'il craint d'être accusé d'exagérer les choses et de les représenter sous des couleurs beaucoup plus brillantes qu'elles ne le sont en réalité. Mais il justifie ses éloges en disant qu'il a avec lui de vieux marins qui disent et diront la même chose, ainsi que quiconque naviguera; savoir, que tous les éloges qu'il a donnés aux autres ports sont justes, et qu'il ne l'est pas moins que celuici est encore meilleur que tous les autres. Il continue, de plus, en ces termes : ce J'ai couru « les mers pendant vingt-trois ans, presque sans « interruption; j'ai vu tout le Levant et le Couce chant, j'ai été au Septentrion, en Angleterre « (que dice por ir al carnino de Septentrion, « que es Inglaterra) , et j'ai parcouru la Guinée; « mais dans aucune de ces contrées on ne trouce vera la bonté des ports (i). . . .
toujours trouvé le (2)
« meilleur que l'autre. J'ai toujours bien récc fléchi à ce que j'avançais, et je répète à préce sent que je n'ai rien dit de trop, que celui-ci ce surpasse en bonté tous les autres; qu'il peut
(1) Il y a ici dans le manuscrit original une lacune d'une ligne et demie. (M. F. de Nav.)
(2) Il manque ici un mot dans l'original. [Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2i3
« contenir tous les vaisseaux du monde , et « qu'il suffit qu'il soit fermé avec un câble, si « vieux soit-il , et qu'un navire y soit amarré «d'une manière quelconque, pour y être en « sûreté. » Il a cinq lieues de longueur, depuis l'entrée jusqu'au fond (i). L'amiral vit quelques terres parfaitement labourées; elles sont au reste toutes très bien. Il ordonna à deux hommes de débarquer, et de se rendre sur une éminence pour voir s'il y avait une peuplade , car on ne pouvait pas en apercevoir de la mer. Ce soir, à dix heures environ, quelques Indiens vinrent en canot pour voir l'amiral et les chrétiens comme une chose merveilleuse. Il leur donna quelques bagatelles qui leur firent beaucoup de plaisir. Les deux chrétiens, à leur retour , désignèrent l'endroit où ils avaient aperçu une grande peuplade (2) un peu éloignée de la mer. L'amiral ordonna de ramer vers cette direction, jusqu'à peu de distance de la terre. Il vit alors quelques Indiens qui s'approchaient de la plage; mais comme ils parurent craintifs , il fît arrêter les embarcations, afin que les Indiens qui étaient à bord du vaisseau pussent leur parler et les assurer qu'on ne leur
(1) Ce ne sont que cinq milles. (M. F. de Nav.)
(2) Le village à' A cal, ( Idem. )
ferait aucun mal : alors ils s'approchèrent davantage de la mer, et l'amiral de la terre. Lorsqu'ils furent tout-à-fait rassurés , il en vint tant, que toute la plage en était couverte ; les hommes , comme les femmes et les enfans , faisant beaucoup de démonstrations; les uns courant par-ci, les autres par- là pour nous chercher du pain qu'ils font de niâmes (i), qu'ils appellent afes, et qui est très blanc et très bon. Ils nous apportèrent aussi de l'eau dans des gourdes (calabazas), et dans des cruchons de terre faits comme ceux de Castille ; en un mot , ils nous donnèrent tout ce qu'ils possédaient et qu'ils croyaient pouvoir être agréable à l'amiral , et tout cela de si bon cœur et avec tant de joie, que c'était merveille. «Qu'on ne « dise pas, fait observer l'amiral, qu'ils donnent « si libéralement parce que ce sont des objets « de peu de valeur , car ceux qui donnaient des « morceaux d'or, les donnaient d'aussi bon gré « que ceux qui n'avaient à donner qu'une gourde « pleine d'eau ; et il est facile de voir, a joutece t-il , quand on donne de bon cœur. » Voici encore ses paroles : « Ces gens n'ont ni bâtons,
(i) C'est sans doute du pain à' igname, plante très nourrissante, qu'on appelle aus,si inhame ou inians.
(De V...L.)
« ni zagaies, ni aucune arme, non plus que « les autres habitans de toute cette île, que je « crois très grande. Hommes et femmes vont « nus comme quand ils sortirent du sein de « leur mère. Dans les terres de la Juana et « dans les autres îles, les femmes, surtout après « l'âge de douze ans, portaient, pour couvrir « la partie sexuelle , un morceau d'étoffe de « coton assez semblable à la brayette de nos « chausses; mais ici, jeunes et vieilles sont éga- « lement nues. Dans les autres endroits, les « hommes cachaient leurs femmes aux chré- « tiens par jalousie; mais ici c'est le contraire , « et il y a de très beaux corps de femmes (muy « lindos cuerpos de mugeres) ; et elles sont venues « les premières rendre grâces au ciel de notre « arrivée, et apporter tout ce qu'elles avaient, « principalement des comestibles, du pain d'ajes, « des noisettes (gonza avellanada) et cinq ou « six espèces de fruits. » L'amiral fit sécher quelques échantillons de chaque espèce pour les offrir au Roi et à la Reine. Dans les autres endroits, les femmes en avaient agi de même qu'ici, dit l'amiral, avant qu'on les dérobât à nos yeux (antes que se ascondieseri) ; et il recommanda partout d'avoir bien soin de n'offenser personne en aucune manière , et de ne rien prendre contre la volonté des Indiens; aussi,
tout ce qu'on reçut d'eux fut payé. Finalement, l'amiral dit qu'il ne peut pas croire qu'on ail jamais vu d'hommes qui eussent le cœur si bon et si généreux , et qui fussent en même temps si craintifs, et il ajoute qu'ils se privaient de tout ce qu'ils possédaient pour le donner aux chrétiens, allant même à leur rencontre pour le leur offrir dès qu'ils arrivaient.
Après cela, l'amiral envoya six chrétiens pour reconnaître la peuplade. On leur rendit tous les honneurs possibles, et on leur donna tout ce qu'on possédait, car personne ne doutait que l'amiral et tout son monde ne fussent venus du ciel. Les Indiens des autres îles qui étaient à bord du vaisseau avaient la même persuasion , quoiqu'on leur eût déjà dit à quoi ils devaient s'en tenir à cet égard. Lorsque les six chrétiens furent retournés (despues de haber ido los seis crisdanos) , plusieurs canots remplis d'Indiens vinrent pour inviter l'amiral, de la part d'un seigneur, à se rendre à sa peuplade avant de quitter le pays. Un canot est une barque dans laquelle ils naviguent, et ils en ont de grands et de petits. Voyant que la peuplade de ce seigneur était sur la route, sur une pointe de terre, et qu'accompagné de beaucoup de monde il attendait l'amiral , celui-ci y alla ; et avant son retour, la plage était si couverte de monde,
que c'était un objet d'admiration. Hommes, femmes , enfans , tous le priaient de ne pas s'en aller, et de rester parmi eux.
Les messagers d'un autre seigneur, qui étaient venus aussi pour l'inviter, attendaient avec leurs canots, afin qu'il ne partît pas sans voir leur maître ; il se rendit aussi chez lui. Ce seigneur, qui attendait l'amiral avec de grandes provisions de comestibles , n'eut pas plus tôt appris son arrivée, qu'il fit asseoir tout son monde , et qu'il leur ordonna ensuite de porter tous les vivres à bord des embarcations espagnoles placées près de la rive; et lorsqu'il vit que l'amiral avait reçu tout ce qu'on lui avait apporté , tous les Indiens, ou du moins le plus grand nombre , coururent vers la peuplade , qui devait être assez proche , pour chercher une plus grande quantité de vivres, des perroquets et autres choses qu'ils avaient, et cela avec un cœur si franc, que c'était merveille. L'amiral leur donna des grains de verre , des anneaux de laiton et des grelots , non parce qu'ils demandaient quelque chose, mais parce que cela lui parut convenable, et surtout, disait-il, parce qu'il les regardait déjà comme chrétiens et comme sujets des rois de Castille, plus que les Castillans mêmes. Il ne manque, dit-il , que de connaître leur langue et de savoir leur commander, parce qu'ils obéiraient sans
2iS PREMIER VOYAGE
contradiction à tout ce qu'on leur dirait. L'amiral partit enfin pour retourner à bord, et les Indiens, hommes, femmes et enfans, poussaient des cris afin quç les chrétiens ne s'en allassent pas, et restassent avec eux. Quand il fut parti , des canots remplis d'hommes le suivirent jusqu'au vaisseau; il leur fit faire de grandes politesses, les régala et leur donna plusieurs objets qu'ils emportèrent. Il était venu en son absence un autre seigneur de la partie de l'ouest , et quoique le vaisseau fût déjà à une demi-lieue de terre, beaucoup d'hommes s'y rendirent à la nage. Le seigneur dont je viens de parler étant déjà parti , l'amiral lui envoya quelques personnes pour lui demander des renseignemens sur ces îles ; ils furent très bien reçus par ce seigneur, qui les conduisit à la peuplade de sa résidence, et leur donna quelques morceaux d'or. Us arrivèrent à une grande rivière , que les Indiens passèrent à la nage, et que les chrétiens ne purent passer, ce qui les obligea à s'en retourner.
Dans toute cette contrée il y a des montagnes très élevées qui semblent atteindre au ciel ; celles de l'île de Ténériffe ne paraissent rien en comparaison , pour la beauté et la hauteur (i);
(i) Voyez la note i , p. 210. ( D. L. R. )
elles sont tellement couvertes d'arbres et de verdure, que c'est une merveille. Elles sont coupées par de belles plaines ; et à l'extrémité de ce port, vers le sud, il y a un vallon si grand , que l'œil ne peut pas en embrasser l'étendue , quoiqu'il n'y ait aucune hauteur qui l'empêche ; il paraît avoir quinze ou vingt lieues : une rivière le traverse, et il est entièrement cultivé et peuplé, et ses champs sont aussi verts que ceux de Castille dans les mois de mai ou de juin, quoique la nuit soit encore de quatorze heures et que le pays soit tout au nord. Ce port (1) est très bon pour tous les vents possibles, bien abrité et très profond, peuplé d'hommes excellens et très doux, sans armes ni bonnes ni mauvaises; et tout bâtiment peut y rester sans autre crainte que celle des vaisseaux qui pourraient venir l'assaillir pendant la nuit; car quoique son entrée ait plus de deux lieues de largeur, elle est fermée par deux récifs que l'on voit à peine audessus de l'eau , et au milieu desquels il y a un passage qui semble fait à main d'homme, pour laisser ouverte une porte justement suffisante à l'entrée des navires. A l'embouchure il y a sept brasses d'eau jusqu'au pied d'un îlot plat qui a une plage bien boisée. L'entrée est du
(1) La baie d'Jcul. (M, F. de Nav.)
côté de l'ouest, et un navire peut approcher sans crainte jusqu'au bord du rocher. Il y a, du côté du nord-ouest, trois îles, et à une lieue du cap un grand fleuve ; c'est le meilleur port du monde : l'amiral le nomma port de la mer de Saint-Thomas {jpuerto de la mar de Santo Tomds), parce que c'est aujourd'hui la fête de ce saint ; il l'appelle mer à cause de son étendue.
Samedi , 22. décembre.
A la pointe du jour il fit mettre à la voile pour chercher les îles que les Indiens avaient indiquées comme renfermant beaucoup d'or, et dont quelques unes (suivant leur récit) devaient renfermer plus d'or que de terre. Le temps ne le permit pas , et il fut obligé de retourner au mouillage ; il détacha une embarcation pour pêcher au filet. Le seigneur de cette contrée (1), qui possédait un village près de là , lui envoya un grand canot plein d'hommes , parmi lesquels se trouvait un de ses principaux serviteurs, pour inviter l'amiral à approcher avec ses vaisseaux, et pour lui dire qu'il lui donnerait tout ce qu'il avait. Il lui envoya par
(1) C'était Guacanagari, souverain du Marien, où l'amiral construisit un fort et laissa trente-neuf chrétiens.
( Bartolomé de Las Casas. )
ce canot une ceinture (cinto) qui avait, au lieu de bourse, un mufle {una caratula), avec deux grandes oreilles , la langue et le nez en or battu ; et comme ces gens ont le cœur si franc, que lorsqu'on leur demande quelque chose ils le donnent de la meilleure volonté du monde , il paraît que c'est leur faire une faveur que de leur demander quelque chose. Voilà ce que dit l'amiral. Us s'approchèrent de l'embarcation {barcà), donnèrent la ceinture à un mousse, et leur ambassade monta à bord du navire. Une partie du jour se passa avant que l'amiral pût les comprendre ; les Indiens même qui étaient avec lui ne les comprenaient pas, parce qu'il y avait une grande différence dans les noms des objets : on devina enfin, par leurs signes, l'invitation qu'ils étaient chargés de faire. L'amiral résolut de s'y rendre dimanche , quoiqu'il n'eût pas l'habitude d'appareiller à pareil jour, non par superstition, mais à cause de sa piété; il ne partit même ce jour-là, dit-il, que par suite de l'espérance qu'il avait conçue que ces habitans se feront chrétiens , d'après les bonnes dispositions qu'ils manifestent, et qu'ils seront sujets des rois de Castille. Il ajoute qu'il les considérait déjà comme tels, et que pour qu'ils les servent avec amour, il les aime et s'applique à leur faire plaisir. Aujourd'hui, avant de partir, il envoya
m PREMIER VOYAGE
six hommes à une grande peuplade (1) éloignée de trois lieues vers l'ouest , et dont le seigneur vint ces jours-ci chez l'amiral, et lui dit qu'il avait plusieurs morceaux d'or. Lorsque les chrétiens y arrivèrent i le seigneur donna la main au notaire (escribano) de l'amiral, que celui-ci avait mis au nombre des députés afin qu'il ne souffrît pas qu'on fît aucun tort (cosa indebidd) aux Indiens. Ceux-ci sont en effet si bons, et les Espagnols si avides et si exigeans , qu'il ne leur suffit pas de recevoir tout ce qu'ils demandent en échange d'un bout de cordon et même pour un morceau de verre , de faïence , ou pour d'autres objets sans valeur, mais qu'ils veulent encore avoir les choses gratuitement , et les prennent même sans rien donner en échange , ce que l'amiral a toujours défendu. Quoique, à l'exception de l'or, tout ce que les Indiens pouvaient donner fût de médiocre valeur, l'amiral considérant leur bon cœur, et voyant que pour six grains de verre ils donnaient un morceau d'or, défendit de rien recevoir d'eux sans leur donner quelque chose en échange. Lorsque le seigneur eut donné la main au notaire, il le conduisit à son habitation , accompagné de toute
(i) Village nommé actuellement del Recreo.
(M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 22'i
la population , qui était très nombreuse ; il fit donner à manger aux députés , et les Indiens leur apportèrent du coton en tissu et en pelotons filé. En les congédiant le soir, le seigneur leur donna trois oies (très ansares) très grasses, et quelques morceaux d'or. Ils furent accompagnés par une multitude d'hommes, qui portèrent tous les articles qu'ils avaient échangés, et voulaient porter tous les députés sur leurs épaules, ce qu'ils firent même au passage de rivières et de quelques endroits fangeux. L'amiral ordonna de faire quelques cadeaux au seigneur, qui fut extrêmement satisfait, ainsi que tous ses vassaux, croyant fermement que les chrétiens étaient venus du ciel : ils se regardaient heureux seulement de les voir.
Il est venu, ce jour seulement, plus de cent vingt canots remplis de monde, tous apportant quelque chose , spécialement du pain , du poisson et de l'eau dans des cruchons de terre ; ils apportaient aussi des semences de diverses espèces d'épices très bonnes, dont ils jettent un grain dans une écuelle d'eau qu'ils boivent ensuite, et les Indiens qui étaient à bord du vaisseau de l'amiral disent que c'est une chose très saine.
a*4 PREMIER VOYAGE
Dimanche > 1 3 décembre.
Faute de vent l'amiral ne put pas se rendre, avec les vaisseaux , au pays du seigneur qui avait envoyé pour le prier et l'inviter; mais il fit accompagner les trois messagers de ce seigneur , qui étaient restés pour attendre , par des embarcations montées par plusieurs de ses gens, au nombre desquels se trouvait son notaire. Pendant leur absence , il envoya deux des Indiens qui étaient avec lui aux peuplades voisines du mouillage ; ils revinrent bientôt au vaisseau avec un seigneur, qui annonça que dans cette île (l'Espagnole) il y avait beaucoup d'or; qu'on venait l'y acheter des autres contrées , et qu'on y en trouverait autant qu'on voudrait. Il en vint d'autres qui confirmèrent qu'il y avait beaucoup d'or, et qui montrèrent à l'amiral la manière dont on le recueillait. Il eut beaucoup de peine à comprendre tout cela ; mais il tenait néanmoins pour certain qu'il devait y en avoir en grande abondance, et que s'il pouvait découvrir l'endroit d'où on le tirait, il en aurait à bon marché et même pour rien ; et il répéta qu'il croyait qu'il devait y en avoir beaucoup, puisque depuis trois jours qu'il était dans ce port il en avait recueilli de bons morceaux , et ne pouvait croire qu'on l'y apportât
d'aucun autre pays. Notre Seigneur, qui a toutes les choses en son pouvoir, veuille in aider et m* accorder ce qu'il lui plaira, et ce qui sera le plus convenable à son service ! Ce sont les paroles de l'amiral. Il dit que jusqu'à cette heure il est venu au vaisseau plus de mille personnes, et que toutes ont apporté quelque chose, et qu'avant d'aborder le vaisseau à la distance de demi-portée d'arbalète, ils se tiennent debout dans leurs canots , et crient , en montrant ce qu'ils ont en main : Prenez, prenez. Il croit aussi qu'il en vint plus de cinq cents à la nage, faute de canots, quoique nous fussions mouillés à près , d'une lieue de terre. Autant qu'il pouvait en juger, il était venu, pour voir les chrétiens, cinq seigneurs, fils de chefs, avec toute leur famille, femmes et enfans. L'amiral fit faire des cadeaux à tous , parce que , dit-il , tout sera bien employé ; et il ajoute : Que notre Seigneur m aide, par sa miséricorde , à trouver cet or, je dis cette mine, car il y en a ici qui disent qu'ils la connaissent. Ce sont ses propres paroles. Pendant la nuit les embarcations revinrent, et elles nous apprirent qu'elles avaient été très loin et qu'elles avaient rencontré, au mont Caribatan, beaucoup de canots remplis d'hommes qui venaient de l'endroit d'où elles sortaient, afin de voir l'amiral et les chrétiens. Il regardait comme certain que , s'il pouvait être Tome IL i5
i*6 PREMIER VOYAGE
encore dans ce port (i) pour la fête de Noël, tous les habitans de l'île (qu'il estimait être plus grande que l'Angleterre) (2), s'y rendraient
(1) Port de Guarico. (M. F. de Nav.)
(2) L'île de Saint-Domingue , loin d'être plus grande que l'Angleterre, est infiniment plus petite.
Voici les variantes sur la superficie de la première de ces îles, et sur celle de l'Angleterre proprement dite, sans y comprendre la principauté de Galles, et les petites îles qui en dépendent :
Tableau comparatif de la superficie , en milles carrés de 60 au degré y de l'île Saint-Domingue et de V Angleterre proprement dite.
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