‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 11 sur 21 · PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

PROPREMENT DITE

en

Carrey lui donne 3 0,000

Arrowsmith lui donne. . .

milles anglais, ou

Edinburgh Gazeteer, id. . .

Le baron de Humboldt, en

Liechtenstein , id

34,ioi

suivant les évaluations

A. Balbi. Le calcul m'avait

du baron de Lindenaur

donné 38,i85 milles car-

a45o lieues marines ,

rés ; je me suis arrêté à .

38,2oo

équivalant à

Le baron de Zach, i385

milles allemands , cor-

respondant à

A. Balbi. Mes calculs m'a-

vaient donné 22,092

milles carrés ; je me suis

arrêté , dans ma Balance

politique du Globe, pour l'année 1828, encore iné-

dite, à

On voit , par ce tableau comparatif, que l'estimation de Chr. Colomb est loin d'être exacte. ( A. B...I. )

pour les voir. Ces canots accompagnèrent les chrétiens à leur bourgade (1), qui était, dit l'amiral d'après le rapport des Indiens , la plus grande et la plus régulièrement construite de toutes celles qu'on avait encore vues jusque-là. Elle est à trois lieues environ au sud-est de la Punta Santa (2). Comme les canots vont rapidement à la rame , ils devancèrent les embarcations pour les annoncer au cacique (c'est ainsi qu'ils nomment leur chef) ; mais l'amiral n'avait pas encore pu comprendre si ce mot veut dire roi ou gouverneur. Us emploient aussi, pour désigner un grand, le mot nitayno (3); mais il ne savait pas s'il signifie gentilhomme, gouverneur ou juge. Finalement, le cacique vint à eux, et toute la population , consistant en plus de deux mille hommes, se réunit dans une place qui était très propre (4). Le roi rendit de grands

(1) Le Guarico. (M. F. de Nav.)

(2) Cette Punta Santa n'a pas encore été nommée.

(Bartolomé de Las Casas.) C'est la pointe appelée aujourd'hui San-Honorato (Sain t'- Honore. ) (M. F. de Nav.)

(3) Nitayno était le principal et le seigneur après ce roi, comme qui dirait grand du royaume.

( Bartolomé de Las Casas. )

(4) L'original espagnol porte : que estaba muy barrida ; littéralement : qui était bien balayée. (D. L. R. )

honneurs aux hommes des vaisseaux, et chacun des gens du peuple leur donna quelque chose à boire et à manger ; après cela le roi lui-même remit à chacun d'eux quelques morceaux d'étoffes de coton , qui servent au vêtement des femmes , et des perroquets , avec plusieurs morceaux d'or pour l'amiral. Les habitans firent aussi présent aux matelots des mêmes morceaux d'étoffes de coton et des ustensiles de leurs maisons, en échange de ce qu'on voulait bien leur donner, et quelque peu que ce fût, ils le recevaient avec une joie qui prouvait qu'ils le regardaient comme des reliques. Le soir, quand les Espagnols voulurent prendre congé, le roi et le peuple les prièrent de rester jusqu'au lendemain ; mais voyant qu'ils étaient décidés à partir, ils les accompagnèrent en grand cortège, et portèrent jusqu'aux embarcations qui étaient restées au bas du fleuve , tout ce que le cacique et les habitans leur avaient donné.

Lundi, 1 4 décembre,

Avant le lever du soleil, l'amiral fit lever les ancres par un vent de terre. Parmi le grand nombre d'Indiens qui sont venus hier au vaisseau , et qui ont donné des indices sur l'existence de mines d'or dans cette île, et nommé les endroits d'où on le tire , l'amiral en vit un

qui paraissait mieux disposé ou plus affectionné , et qui lui parlait avec plus de plaisir. Il lui fit des caresses, et l'engagea à venir avec lui pour lui enseigner les mines d'or. Cet Indien amena un de ses compagnons ou un de ses parens , et entre autres lieux qu'ils désignèrent comme produisant ce métal précieux, ils citèrent Cipango, qu'ils nomment Cwao ; ils affirmèrent qu'il y avait là de l'or en quantité , et que le cacique porte une bannière d'or battu , mais que cet endroit était très éloigné , vers l'est. A cette occasion l'amiral dit au Roi et à la Reine les paroles suivantes : «Je prie « Vos Altesses de croire que dans le monde en- « tier il ne peut y avoir des hommes meilleurs « ni plus doux; Vos Altesses doivent être rem- « plies de joie , parce qu'elles en auront bience tôt fait des chrétiens , et les auront formés « aux bonnes mœurs de leurs royaumes ; car il « ne peut y avoir de meilleures gens et un meilcc leur pays. Cette population est si nombreuse « et ce pays si vaste, que je ne sais plus comment « l'exprimer, ayant déjà parlé au degré superce latif des hommes et des terres de la Juana , « que les habitans appellent Cuba; mais il y a « autant de différence de ceux-là à ceux-ci , « qu'il y en a du jour à la nuit, et je ne crois « pas qu'il puisse exister une personne qui ,

23o PREMIER VOYAGE

« après l'avoir vu , n'en dise pas autant que « moi. J'assure en vérité que c'est une merveille « que les choses et les peuplades de cette ile « Espagnole y car c'est ainsi que je l'ai nomce mée, tandis que les naturels l'appellent Bohio. « Tous sont d'un commerce singulièrement affa- « ble et tendre ; leur manière de parler est « douce et différente de celle des autres In- « diens , qui en parlant ont l'air de menacer. « Les hommes et les femmes sont de belle sta- « ture, et ne sont pas noirs : il est vrai que « tous se peignent , les uns en noir, les autres « de diverses couleurs , mais la plupart en rouge. « J'ai appris qu'ils en agissent ainsi pour se « garantir des rayons du soleil. Les bourgades « et les maisons sont fort jolies, et ils sont goûte vernés par des seigneurs ou des juges, aux- « quels ils obéissent, que c'est merveille; et « tous ces seigneurs parlent peu, et ils ont des « mœurs très pures [muj fondas); ils ne cornce mandent le plus souvent que par un signe « qu'ils font de la main , et on les comprend « aussitôt, que c'est merveille. » Ce sont les propres paroles de l'amiral.

Celui qui veut entrer dans la mer de Santo- Tomé (i) , doit prendre sa direction à une lieue

(1) Entrée de la baie à'AciiL (M. F. de Nav.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. *3i

de l'embouchure, sur un îlot plat (i) qui est au milieu, et que l'amiral nomma la Amiga} et tenir le cap droit sur elle (llevando la proa en ella). Arrivé à la distance d'un jet de pierre (2), il passera à l'ouest et le laissera à Test , après quoi il suivra tout droit et sans dévier, parce que plus à l'ouest il y a un grand récif, outre trois bas-fonds dans cette mer même, et que ce récif s'étend jusqu'à portée de fusil de la Arniga ; il passera au milieu, et trouvera pour le moins sept brasses d'eau et de la pierraille au fond. Parvenu dans l'intérieur il verra un port, dans lequel tous les vaisseaux du monde peuvent rester sans amarres. Un autre récif et des basfonds avoisinent ladite île Amiga du côté de l'est; ils sont très grands, s'avancent beaucoup en mer, et s'étendent pendant près de deux lieues jusqu'au cap ; mais il paraît qu'il s'y trouve aussi une passe à deux portées de mousquet de la Amiga, au pied du mont Caribatan} du côté de l'ouest ; il y a aussi un port très bon et très grand. (3)

(1) L'île à Rats {isla de Ratas). (M. F. de Nav.)

(2) Le manuscrit porte : con el oto de una piedra. M. de Navarrete pense que cette abréviation est inintelligible , et qu'il faut y substituer con el tiro de una piedra. On a traduit d'après cette observation. (D. L. R.)

(3) Le port Français. ( M. F. de Nav, )

2 3a PREMIER VOYAGE

Mardi, 25 décembre , jour de Noël.

Naviguant avec peu de vent , dans la journée d'hier, depuis la mer de Santo-Tomé jusqu'à la Punta Santa , la flottille en était à une lieue à la fin du premier quart, et il était onze heures du soir lorsque l'amiral résolut de se coucher, car il y avait deux jours et une nuit qu'il n'avait pas reposé. Comme il faisait calme, le marin qui tenait le gouvernail prit aussi le parti de dormir, et remit la barre à un novice {mozo grumeté) , ce que l'amiral avait toujours défendu pendant tout le voyage , soit qu'il y eût du vent ou du calme, c'est-à-dire que dans aucun cas on n'abandonnât pas le timon aux novices. L'amiral était tranquille quant aux bancs et aux récifs, parce que le dimanche, lorsqu'il envoya les embarcations au roi du pays, celles-ci avaient passé à trois lieues et demie au moins à l'est de ladite Punta Santa > et les marins avaient observé toute la côte et les basfonds qui existent depuis cette Punta Santa, à l'est-sud-est, sur une étendue de trois lieues, et reconnu toutes les passes, ce qu'on n'avait pas fait durant tout ce voyage. Il plut à Dieu notre Seigneur qu'à minuit, comme on avait vu l'amiral se coucher et se reposer, qu'il faisait un calme plat , et que la mer était extrêmement

tranquille (1) , tous se couchèrent également pour dormir, en sorte que la barre du gouvernail resta dans les mains de ce jeune garçon (de aquel muchacho) , et que le courant entraîna le vaisseau sur un des bancs. Quoiqu'il fût nuit, on les voyait et on entendait les brisans de plus d'une lieue; et le vaisseau toucha si doucement, qu'on s'en aperçut à peine. Le novice , qui sentit le gouvernail engagé, et qui entendit le bruit des flots , se mit à crier. L'amiral se leva à ces cris avec tant de promptitude, que personne ne s'était encore aperçu qu'on était échoué. Le maître du navire {el maestre de la nao.) qui en avait la garde se leva aussi; l'amiral leur donna à tous l'ordre de mettre à la mer l'embarcation qu'on portait à la poupe, d'y charger une ancre, et de la jeter sur le derrière du vaisseau (por popa) au large. Le maître et plusieurs autres ayant sauté dans l'embarcation, l'amiral crut qu'ils faisaient ce qu'il leur avait commandé; mais ils ne songèrent au contraire qu'à se sauver à bord de la caravelle qui était à une demi-lieue au vent ; la caravelle ne voulut pas les recevoir, en quoi elle fit très bien. Alors ils revinrent au vaisseau , mais l'embarcation de la caravelle y

(1) L'original espagnol porte : como en una escudilla ; littéralement : comme dans une écuelle. (D. L. R.)

arriva avant eux. Lorsque l'amiral s'aperçut que ses gens fuyaient, que la marée baissait et que le vaisseau penchait déjà d'un côté, il ne vit d'autre remède que de couper le grand mât et d'alléger le navire autant que possible, pour voir si on pourrait le remettre à flot et le tirer de là; mais comme les eaux continuaient à baisser, et que le bâtiment penchait de plus en plus du côté de la mer, il n'y eut aucun moyen d'y parvenir; et la mer étant très calme, les coutures (i) seules s'ouvrirent, mais le bâtiment resta en son entier. L'amiral se rendit à bord de la caravelle pour y mettre son équipage en sûreté ; et comme il s'élevait déjà un petit vent de terre , que la nuit n'était pas encore très avancée, et qu'on ne savait pas au juste jusqu'où s'étendaient les bancs, il mit en panne en atten-

(1) Il y a dans l'original conventos. Herrera, décade I, liv. I, chap 18 , rapporte exactement (pontualmente) cet événement , et dit qu'on appelait canventos les creux qu'il y a entre les courbes d'un vaisseau {entre costillas y costillas de una nave). (M. F. de Nav.)

En construction navale, les coutures sont l'intervalle ou l'ouverture qui se trouve entre deux bordages, et que les calfats remplissent d'étoupe , pour empêcher l'eau de s'introduire dans le bâtiment.

Note extraite du Dictionnaire de Marine, par le viceamiral Willaunicz. (D. L. R.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. a 35

dant le jour, et alors il passa à bord du vaisseau, et y entra du côté du banc. Il avait auparavant envoyé à terre la chaloupe avec Diego de Arana de Cordoue, alguazil de l'escadre, et Pierre Gutierrez, officier de la maison royale (repostero de la casa real) , pour faire part de sa mésaventure au roi qui l'avait fait inviter le samedi à se rendre avec les navires dans son port, et dont la demeure était à environ une lieue et demie dudit banc. On dit que ce roi pleura en l'apprenant, et qu'il envoya aussitôt tous ses sujets avec de très grands canots pour décharger le vaisseau ; cela se fit avec beaucoup de célérité , par suite du zèle et des bonnes dispositions que le prince y apporta. Lui-même en personne, avec ses frères et ses parens, excita l'activité, tant au vaisseau qu'à terre, pour la garde et la conservation de ce qu'on y apportait , afin qu'on ne perdît rien. De temps en temps il envoyait quelqu'un de ses parens, tout en pleurs, pour consoler l'amiral et lui dire qu'il ne s'affligeât pas , et qu'il lui donnerait tout ce qu'il possédait. L'amiral certifie à Leurs Altesses qu'en aucune partie de la Castille on ne pourrait mettre tant de soin pour tout conserver, et qu'on ne perdit pas même un bout d'aiguillette {un agujetà). Le roi ordonna de réunir le tout auprès des maisons en attendant qu'on en eût disposé quel-

ques unes qu'il voulait donner pour mettre à couvert les effets retirés du navire. Il fit aussi placer tout autour des hommes armés pour veiller toute la nuit. « Lui et tout le peuple , dit « l'amiral , ne cessaient de verser des larmes, ce Ce sont des gens aimans et sans cupidité , et « tellement bons à tout {convertibles para toda ce cosa)^ que je certifie à Vos Altesses que je ne « crois pas qu'il y ait dans le monde entier de ce meilleures personnes ni un meilleur pays. Ils ce aiment leur prochain comme eux-mêmes; ils ce ont une manière de parler la plus douce et la ce plus affable du monde, toujours avec un sourire ce aimable. Hommes et femmes sont nus comme ce leurs mères les ont mis au monde ; mais Vos ce Altesses peuvent croire qu'ils ont d'excellentes ce mœurs; que le roi a une superbe représence tation et un cortège merveilleux , et que tout ce s'y est passé avec tant de retenue et d'une ce manière si bien ordonnée, que cela fait plaisir ce à voir; ils ont beaucoup de mémoire; ils veulent ce tout voir et tout examiner, et ils demandent ce ce que c'est et quel en est l'usage. » C'est ainsi que s'explique l'amiral, (i)

(i) Don Fernando Colomb a inséré dans le chap. 32 de son histoire , la relation de l'amiral son père sur cet événement; il diffère un peu dans les expressions , mais non

Mercredi y 26 décembre.

Aujourd'hui, au lever du soleil, le roi du pays vint à bord de la caravelle Nina , où se trouvait l'amiral , et lui dit presque en pleurant qu'il ne se chagrinât pas, qu'il lui donnerait tout ce qu'il possédait, et qu'il avait cédé aux chrétiens qui étaient à terre deux très grandes maisons; qu'il leur en donnerait d'autres encore s'il était nécessaire , et autant de canots qu'il en faudrait pour charger et décharger le vaisseau , et transporter toute la cargaison à terre avec autant de monde qu'il en voudrait , et qu'il l'avait fait ainsi hier sans qu'on prît seulement une miette de pain ni aucune autre chose, ce tant ils sont fidèles, dit l'amiral, et « peu avides du bien d' autrui ; et à ce sujet ce « roi vertueux l'emportait sur tous les autres. » Pendant que l'amiral était à causer avec lui , il vint un canot d'un autre endroit , qui apportait quelques morceaux d'or, que les gens qui le portaient offrirent pour un grelot (un cascabel), parce que rien ne leur plaisait autant. Le canot n'avait pas encore abordé qu'ils montraient

dans la substance du texte transmis par Bartolomé de Las Casas. (M. F. de Nav.)

déjà leurs morceaux d'or en criant chuq, chuq, pour désigner les grelots , car ils les aiment à en devenir fous. Après avoir vu cela , des canots d'un autre endroit, avant de partir, appelèrent l'amiral et le prièrent de leur faire garder un grelot j pour lequel ils apporteraient le lendemain quatre morceaux d'or aussi grands que la main. L'amiral se réjouit d'entendre cela; et un marin qui revenait de terre lui dit que c'était une chose étonnante que les morceaux d'or que les chrétiens qui s'y trouvaient échangeaient presque pour rien. Pour un bout d'aiguillette ils en recevaient des morceaux de la valeur de plus de deux castillans, et il ajoutait que cela n'était rien en comparaison de ce que ce serait dans un mois. Le roi , de son côté , se réjouit de voir que l'amiral était si content; et s'apercevant qu'il désirait avoir beaucoup d'or, il lui fit entendre par signes qu'il savait un endroit près de là où il y en avait une grande quantité ; qu'il fût tranquille et gai , qu'il lui en donnerait autant qu'il en voudrait. L'amiral dit qu'au milieu d'autres indications , il faisait une mention spéciale de Cipango, qu'ils appellent Civao, où il y avait tant d'or, qu'on n'en faisait aucun cas; le roi ajoutait qu'il lui en ferait apporter de là, quoiqu'il y en eût également beaucoup dans cette île Espagnole, qu'ils

DE CHRISTOPHE COLOMB. 23g

appellent Bohio, et que même , dans cette province de Caribata, il y en a encore davantage. Le roi dîna avec l'amiral à bord de la caravelle, après quoi ils se rendirent ensemble à terre, où il fit de grands honneurs à l'amiral , et lui offrit une collation de deux ou trois espèces à'ajes avec des chevrettes {camarones) , du gibier et d'autres viandes,* ainsi que de son pain, qu'il appelle cazavi (i). Après ce repas, il le mena pour voir des plantations d'arbres verts qui environnaient les maisons ; ils y furent bientôt suivis de plus de mille personnes, qui toutes étaient nues. Le souverain portait déjà une chemise et des gants que l'amiral lui avait donnés, et il fît plus de cas des gants que de tout le reste. A la manière décente avec laquelle il mangeait, et à sa propreté , on reconnaissait bien sa naissance (se mostra bien de ser de Image). Après le repas, qui fut assez long, on apporta certaines herbes avec lesquelles il se frotta les mains ; l'amiral crut qu'il faisait cela pour les radoucir; et on lui donna de l'eau pour les laver (j die-

(i) Sans doute pain de cassave. On appelait ainsi la racine du jatropha manihot ou manioc, qui, séchée et réduite ensuite en farine, sert à faire un pain d'un si bon goût, que beaucoup d'Européens le préfèrent au pain même du plus pur froment. (De V...l. )

^4o PREMIER VOYAGE

roule agua-manos). Il conduisit ensuite l'amiral sur la plage , et celui-ci envoya chercher un arc turc avec une poignée de flèches , et le fit tirer par un homme de sa compagnie qui était fort adroit à cet exercice , ce qui étonna grandement le souverain indien, qui ne savait pas ce que c'était que des armes , parce qu'ils n'en ont ni n'en usent. Cela eut lieu à l'occasion d'une conversation qu'ils eurent sur ceux de Caniba> qu'ils appellent Caraïbes (Caribes), qui viennent les faire prisonniers, et se servent d'arcs et de flèches sans pointes ferrées, car dans tout ce pa)7s on ne connaît ni le fer, ni l'acier, ni aucun autre métal, à l'exception de l'or et du cuivre, quoique l'amiral eût vu fort peu de ce dernier.

L'amiral fit entendre par signes au chef indien que les rois de Castille ordonneraient de détruire les Caraïbes, et qu'il les lui ferait amener tous les mains liées. Il fit aussi tirer un coup d'arquebuse et Respingard, dont l'effet et la force émerveillèrent le roi; et lorsque ses gens entendirent l'explosion, ils tombèrent à la renverse. Ils apportèrent à l'amiral un grand masque qui avait de grands morceaux d'or dans les oreilles , dans les yeux et en d'autres parties; le roi le lui donna avec d'autres joyaux, qu'il avait mis luimême sur la tête et au cou de l'amiral , et il en donna également beaucoup aux autres chrétiens

DE CHRISTOPHE COLOMB. 24 r

qui étaient avec lui. L'amiral en eut grande joie et consolation; le chagrin et les angoisses que lui avait causés la perte de son navire en furent fort adoucis , et il reconnut que Dieu notre Seigneur l'avait fait échouer afin qu'il séjournât dans cet endroit. Cela lui procura tant de choses, dit -il, qu'en vérité ce n'était pas un désastre, mais un grand bonheur, ajouta- t-il, attendu que, si je n'eusse pas échoué, j'aurais pris le large sans m'arrêter dans cet endroit, parce qu'il se trouve placé au fond d'une grande haie (1), qui a deux ou trois basfonds, et je n'aurais pas laissé du monde ici; et quand même j'aurais voulu en laisser, je n'aurais pas pu leur donner l'attirail ni les matériaux nécessaires pour construire une forteresse. Il est bien vrai que plusieurs de mes gens m'avaient demandé et fait demander la permission de rester dans ce lieu. J'ai ordonné de construire une tour et un fort bien solides avec une grande cave, non que je juge cette précaution nécessaire à l'égard des habitans , parce que je tiens pour certain qu'avec mon monde je soumettrais toute l'île, que je crois plus grande que le Portugal, et avec une population double ; mais ils sont nus , sans armes

(1) Baie del Caracol (du Limaçon). (M. F. de Nav.) Tome IL 16

a4* PREMIER VOYAGE

« et d'une timidité insurmontable. Il est couvert nable que je construise ce fort, et qu'il soit tel « qu'il doit être, étant si éloigné de Vos Altesses, « afin que les Indiens connaissent ce que leurs « sujets peuvent faire, et afin qu'ils vous obéis- « sent avec crainte et amour. On dispose le « bois dont toute la forteresse sera construite , « des provisions de pain et de vin pour plus « d'un an , des graines pour semer, la chaloupe « du vaisseau, un calfateur, un charpentier, un « arquebusier, un tonnelier et plusieurs autres « hommes qui désirent ardemment, pour le ser- « vice de Vos Altesses et pour me faire plaisir, « connaître la position de la mine d'où on tire « l'or, de manière que tout est venu fort à pro- « pos pour faire ce commencement, et c'est « d'autant plus remarquable , que lorsque le « navire toucha , il le fit si doucement qu'on s'en « aperçut à peine , car il n'y avait ni vagues ni « vent. )> L'amiral a dit tout cela. Il ajoute de plus, pour montrer que ce fut un grand bonheur et l'effet de la volonté bien prononcée de la Providence divine que le vaisseau échouât en cet endroit, afin qu'il y laissât du monde, et que si ce n'eût été par la trahison du maître et de l'équipage, qui tous ou la plupart étaient de son pays , et qui refusèrent de jeter une ancre au large afin de remettre le navire à flot,

DE CHRISTOPHE COLOMB. 9Jfi

ainsi que l'amiral le leur avait commandé, le bâtiment eût été sauvé , et dans ce cas on n'aurait jamais pu, dit-il, connaître le pays comme on le connut alors et comme on devait le connaître mieux dans la suite, au moyen des hommes qu'il se proposait d'y laisser ; car son intention était toujours de découvrir de nouveaux pays, et de ne s'arrêter nulle part plus d'un jour, à moins qu'il n'y fût forcé par les vents contraires. Le vaisseau était très lourd et peu propre aux découvertes , ce qu'il attribue à ceux de Palos, qui ne tinrent pas la promesse qu'ils avaient faite au Roi et à la Reine, de fournir des bâtimens convenables pour une semblable expédition. L'amiral conclut en disant que de tout ce qui se trouvait dans le vaisseau il ne se perdit pas un bout de corde, pas une planche, pas un clou, parce qu'il était en bon état comme au départ, sauf qu'on avait dû y pratiquer des ouvertures pour en retirer les barriques à eau et les marchandises, qu'on déposa toutes à terre, bien conservées et gardées comme il a été dit; et 'il ajoute qu'il espère en Dieu qu'à son retour de Castille il trouvera un tonneau d'or qu'auront obtenu par des échanges ceux qu'il projetait de laisser, et qu'ils auront découvert la mine d'or et les épices , et cela en si grande quantité , que le Roi et la Reine pourront, avant trois ans, en-

treprendre et préparer la conquête de la sainte maison {la casa santa). Ce fut ainsi, dit-il, que je témoignai à Vos Altesses le désir de voir le bénéfice de mon entreprise employé à faire la conquête de Jérusalem. Vos Altesses en rirent, et dirent que cela leur plaisait, et que même sans cela elles en auraient grande envie. Ce sont les propres paroles de l'amiral.

Jeudi, 27 décembre.

Au lever du soleil , le roi du pays vint à bord de la caravelle , et dit à l'amiral qu'il avait envoyé chercher de l'or ; qu'il voulait l'en couvrir tout entier avant son départ , et il le pria de ne pas partir auparavant. Le roi, ainsi que son frère et un autre parent son favori, dînèrent avec l'amiral, auquel les deux derniers dirent qu'ils voulaient aller avec lui en Castille. On vint annoncer (1) que la caravelle Pinta était dans une rivière à l'extrémité de cette île ; le cacique y dépêcha aussitôt un canot dans lequel l'amiral mit un de ses marins, car il aimait; tant l'amiral, que c'était merveille. Ce dernier déploya le plus d'activité qu'il put pour préparer son retour en Castille.

(1) L'original espagnol porte seulement vinicron, mais M. de Navarrete a pensé que le mot nucvas avait été omis, et on a traduit d'après cette observation. (D. L. R.)

Vendredi y 28 décembre.

Afin de mettre de l'ordre et de l'activité dans la construction du fort, et de régler la discipline parmi les hommes qui devaient y rester, l'amiral descendit à terre , et il lui sembla que le roi l'avait vu entrer dans la chaloupe ; mais que, feignant de ne pas le voir, il était rentré promptement dans sa maison , d'où il envoya un de ses frères pour recevoir l'amiral et le conduire à une de ses maisons qu'il avait cédée aux Espagnols, laquelle était la plus grande et la plus belle de cette ville. On lui avait préparé, dans cette maison, une estrade de nattes de palmier, sur laquelle on le fit asseoir, après quoi le frère du roi dépêcha un de ses écuyers pour annoncer à celui-ci que l'amiral était là, tout comme si le roi n'en eût rien su; mais l'amiral croit qu'il feignait de ne pas le savoir, afin de pouvoir lui rendre plus d'honneurs. Lorsque l'écuyer eut rempli sa mission, le carcique accourut aussitôt chez l'amiral, et lui mit au cou une grande plaque d'or qu'il tenait à la main; il resta avec lui jusqu'au soir, délibérant sur ce qu'il y avait à faire.

Samedi y 29 décembre.

Un neveu du roi, très jeune, distingué par son intelligence et par son courage {huenos higados), vint à la caravelle à la pointe du jour, à ce que dit l'amiral 5 et comme ce dernier tâchait toujours de savoir où l'on recueillait For, il le demandait à tout le monde, car déjà il commençait à entendre un peu par signes. Ce jeune homme lui dit qu'à la distance de quatre journées il y avait, à l'est, une île nommée Guarionex , et d'autres appelées Macorix > Mayonic , Fuma, Cibao et Coroay (1), qui renfermaient beaucoup d'or ; l'amiral écrivit ces noms. Il sut plus tard , autant qu'il put le comprendre, qu'un frère du roi avait informé celui-ci de la révélation faite par son neveu, et que ce jeune homme en avait été grondé. L'amiral avait de même compris, plusieurs autres fois , que le roi tâchait de lui laisser ignorer les lieux où vient et où l'on recueille l'or, afin qu'on n'allât pas l'échanger ni l'acheter ailleurs que chez lui; mais il y en a tant et en tant d'endroits , et dans cette même île Espagnole, dit l'amiral, que c'est merveille. Il faisait déjà nuit lorsque le roi lui envoya un

(1) Ce n'étaient pas des îles, mais des provinces de l'île Espagnole ( Saint-Domingue) , ( Bartolomé de Las Casas.)

grand masque d'or, et lui fit demander une aiguière avec un bassin à laver les mains; l'amiral crut qu'il les lui demandait pour en commander de semblables, et ainsi il les lui envoya.

Dimanche, 3o décembre.

L'amiral se rendit à terre pour dîner; il y arriva au moment où cinq rois tributaires de celui dont nous avons parlé, et qui se nomme Guacanagari , venaient d'arriver. Tous portaient leurs couronnes et avaient une bonne représentation. L'amiral dit à cette occasion au Roi et à la Reine, que Leurs Altesses auraient du plaisir à voir leurs bonnes manières. Lorsque l'amiral mit pied à terre, le roi alla le recevoir et lui donna le bras (lo llevô de brazos) jusqu'à la maison où il avait été la veille, et dans laquelle il y avait une estrade, et des sièges sur lesquels l'amiral s'assit. Le roi ôta alors sa couronne et la mit sur la tête de l'amiral, qui détacha de son cou un collier de pierres des Indes ( buenos alaqueques) et de beaux grains de très jolies couleurs, qui paraissait très beau de tous côtés, et le passa à celui de ce souverain; il se dépouilla en même temps d'un manteau d'écarlate fine qu'il avait mis ce jour-là, et il l'en revêtit. Il envoya aussi chercher des brodequins de couleur, qu'il lui fit chausser, et il lui mit au

doigt un grand anneau d'argent, parce qu'il savait que ce prince avait fait beaucoup de démarches pour obtenir une bague d'argent qui appartenait à un marin. Le roi fut très satisfait et montra beaucoup de gaîté, et deux des rois qui étaient avec lui se rendirent dans le lieu où il se trouvait avec l'amiral, et chacun d'eux remit à celui-ci une grande plaque d'or. Ce fut dans le même moment qu'un Indien vint annoncer que deux jours auparavant il avait laissé la caravelle Pinta dans un port à l'est. L'amiral retourna à bord de la caravelle , dont le capitaine Vincent Anos (i) lui assura qu'il avait vu de la rhubarbe; qu'il s'en trouvait dans l'île de la Amiga, qui est à l'entrée de la mer de Santo- Tomè y à la distance de six lieues de l'endroit où ils étaient (2), et qu'il en avait reconnu les feuilles et la racine. On dit que la rhubarbe pousse hors de terre quelques petites branches, et donne des fruits qui ressemblent à des mûres vertes presque sèches , et que la petite branche ( el palillo ) qui touche à la racine est aussi jaune et aussi fine que la meilleure couleur qu'on puisse trouver pour peindre, et que la racine

(1) Il faut Vincent Yancz. (M. F. de Nav.)

(2) C'étaient la baie et les peuplades du CaracoL

( Idem. )

qui est sous terre ressemble à une grande poire. (1)

Lundi , 3 1 décembre.

Ce jour a été employé à charger de l'eau et du bois pour se rendre en Espagne, afin de donner promptement avis au Roi et à la Reine , et afin qu'ils envoient des vaisseaux pour découvrir ce qui reste à découvrir; car l'affaire paraît si grande et de tant d'importance, que c'est merveille , dit l'amiral; et il ajoute qu'il voudrait bien ne pas partir avant d'avoir vu tout le pays vers l'est et d'avoir longé toute la côte, et, dit-il aussi, pour connaître la distance qu'il y a de la Castille, afin d'y conduire du bétail et d'autres choses. Mais comme il n'était resté qu'avec un seul bâtiment, il ne lui paraissait pas raisonnable de s'exposer aux périls des découvertes, et il se plaignait de ce que tout le mal et l'inconvénient provenaient de la séparation de la Pinta.

(i) Cette description de la rhubarbe n'est point exacte, d'ailleurs Colomb n'avait aucune occasion de voir la rhubarbe en Amérique , puisqu'elle ne croît que dans la haute Asie. (C-....R. )

âoo PREMIER VOYAGE

Mardi y ier janvier i49^.

A minuit on détacha la chaloupe pour aller chercher de la rhubarbe à l'îlot de la Amiga; elle revint dans l'après-midi, et en apporta un grand cabas (con un seron dello) (i) : elle ne put en apporter davantage, parce qu'on ne s'était pas muni d'une bêche pour la déterrer ; l'amiral fit toujours embarquer celle-ci pour la montrer comme échantillon au Roi et à la Reine.

Il dit que le roi du pays avait envoyé un grand nombre de canots pour chercher de l'or. Le canot expédié à la recherche de la Pinta est revenu sans l'avoir trouvée; notre marin, qui avait été de l'expédition, dit qu'à vingt lieues de là il avait vu un roi qui portait sur la tête deux grandes plaques d'or, et qu'il les ôta dès que les Indiens du canot lui eurent parlé; il vit aussi beaucoup d'or à d'autres personnes. L'amiral crut que le roi G uacanagari devait avoir défendu à tout le monde de vendre de l'or aux chrétiens, afin qu'il passât tout par ses mains; mais il avait appris, ainsi qu'il le dit avant-hier, dans quels endroits il y en avait en si grande quantité qu'on n'y attachait pas de prix. Il avait

(1) Panier de jonc que Ton charge sur une bëte de somme. (D. L. R. )

DE CHRISTOPHE COLOMB. a5f

aussi découvert où viennent les épiceries, qui, comme il dit, sont abondantes et valent plus que le poivre et la malaguette (manegueta). Il recommanda à ceux qui devaient rester de s'en procurer autant qu'ils pourraient.

Mercredi , i janvier.

L'amiral se rendit le matin à terre pour prendre congé du roi Guacanagari, et partir au nom du Seigneur. Il donna à ce prince une de ses chemises , et lui montra la force des arquebuses et l'effet qu'elles pouvaient produire; à cette fin il en fit charger une qu'on tira sur le flanc du bâtiment échoué. Cela fut occasionné par suite d'une conversation où il avait été question des Caraïbes (Caribes), avec lesquels le roi est en guerre; celui-ci vit jusqu'où atteignit l'arquebuse , et comment la pierre traversa le flanc du vaisseau , et se perdit fort loin dans la mer. L'amiral fit faire aussi une escarmouche entre les gens armés de l'équipage, et il dit au cacique qu'il ne devait pas avoir peur des Caraïbes, quand même ils viendraient. Tout cela fut fait , dit l'amiral lui-même, afin que le roi vécût en bonne intelligence avec les chrétiens qui restaient , et afin de lui inspirer de la crainte par cette démonstration de ce qu'ils étaient en état de faire. Le cacique emmena l'amiral et ceux

a5a PREMIER VOYAGE

qui étaient avec lui pour dîner dans la maison où il était logé. L'amiral recommanda beaucoup à Diego de Arana, à Pedro Gutierrez et à Rodrigo Escovedo, qu'il laissa pour ses lieutenans auprès des gens qui restaient, de bien administrer et gouverner pour le service de Dieu et de Leurs Altesses. Le cacique fit beaucoup de caresses à l'amiral, et manifesta un grand chagrin de son départ, surtout quand il le vit s'embarquer. Un favori de ce roi dit à l'amiral qu'il avait fait faire une statue d'or pur aussi grande que l'amiral même, et qu'on devait l'apporter dans dix jours. Ce dernier s'embarqua dans l'intention de partir de suite; mais le vent ne le lui permit pas.

L'amiral laissa dans la forteresse construite dans cette île Espagnole , qu'il dit que les Indiens appelaient Bohio > trente-neuf hommes, parmi lesquels plusieurs amis du roi Guacanagari, et pour les commander en son nom, Diego de Arana, natif de Cordoue, Pedro Gutierrez, tapissier du Roi [repostero delestado del Rey) et officier du premier maître d'hôtel (criado del despensero mayor), et Rodrigo de Escovedo , natif de Ségovie, neveu du frère Rodrigue Perez, leur transmettant tous les pouvoirs qu'il avait reçus du Roi et de la Reine. Il leur laissa toutes les marchandises que le Roi et

la Reine avaient fait acheter pour les échanges , lesquelles étaient en très grande quantité , afin qu'ils les troquassent contre de For. Il leur laissa également tout ce qui était dans le bâtiment échoué , du pain de biscuit pour un an , du vin et beaucoup d'artillerie; et comme la plupart d'entre eux étaient marins , il leur abandonna la chaloupe du vaisseau, afin qu'ils pussent , lorsqu'ils le croiraient convenable , aller à la découverte de la mine d'or, en sorte qu'à son retour l'amiral trouvât beaucoup de ce métal et un lieu où l'on pourrait construire une ville. Le port où ils se trouvaient ne convenait pas à l'amiral, surtout parce que l'or qu'on y apportait venait de l'est, et que plus on allait vers l'est, plus on était rapproché de l'Espagne. Il laissa aussi des graines pour faire des semailles , ses ouvriers , son écrivain , son alguazil , un bon arquebusier, qui est aussi ingénieur (que sabe bien de ingenios ) , un constructeur de navires , un calfateur, un tonnelier, un médecin et un tailleur, tous hommes de mer.

Jeudi y 3 janvier.

L'amiral ne put partir aujourd'hui, parce qu'il dit que dans la nuit, trois des Indiens qu'il avait emmenés des premières îles, et qui étaient restés à terre, vinrent lui annoncer que les autres

Indiens et leurs femmes se rendraient à bord ce matin au lever du soleil. La mer étant un peu agitée, la chaloupe ne put aller le prendre, et il résolut de partir le lendemain avec la grâce de Dieu. Il dit que s'il avait eu avec lui la caravelle Pinta, il aurait été certainement recueillir un tonneau d'or, parce qu'il se hasarderait à côtoyer ces îles , ce qu'il n'osait pas faire étant seul, de crainte qu'il ne lui arrivât quelque accident qui piit l'empêcher de retourner en Castille, et de rendre compte de toutes ses découvertes au Roi et à la Reine. S'il était certain que la Pinta arrivât heureusement en Espagne avec ce Martin Alonso Pinzon, il prendrait encore ce parti, dit-il; mais comme il ne savait pas de ses nouvelles , et que Pinzon pourrait d'ailleurs tromper le Roi et la Reine par des mensonges , afin d'éviter le châtiment qu'il méritait par sa mauvaise action , en se séparant de lui sans permission, et en empêchant ainsi tout le bien qu'on pouvait se promettre de cette expédition , il fallait qu'il partît de suite pour la Castille, et il espérait que notre Seigneur favoriserait son voyage, et qu'on pourrait remédier à tout.

Vendredi, t\ janvier.

Au lever du soleil on leva les ancres avec un petit frais (con poco viento), et la chaloupe remorqua le navire , ayant le cap au nordouest pour le faire sortir des récifs {de la restringa) par une passe plus large que celle qui avait été prise en entrant , laquelle , ainsi que plusieurs autres, est bonne pour se rendre à la ville de la Navidad (i); et dans toute cette passe, le plus bas fond fut de trois brasses, mais en plusieurs endroits il y en a jusqu'à neuf. Les deux passes sont dans la direction du nordouest au sud-est, sur toute l'étendue des récifs, qui se prolongent depuis le cap Santo jusqu'au cap de Sierpe, pendant plus de six lieues, et encore à trois lieues en pleine mer, outre trois lieues au-delà du cap Santo. A la hauteur de ce dernier, et à la distance d'une lieue, il n'y a que huit brasses d'eau, et du côté intérieur du cap , à la partie de l'est , il y a beaucoup de basfonds et de passes pour entrer (2). Toute cette côte est dans la direction nord-ouest en sud-est;

(1) Colomb donna le nom de ville de la Nativité au fort et à rétablissement formé en cet endroit, parce qu'il y arriva le jour de Noël , ainsi qu'on Ta dit ci-dessus.

(Bartolomé de Las Casas. )

(2) Port de Gikirico ou ville du Cap. (M<J?. de Nav. )

elle est basse , et la terre est plate jusqu'à quatre lieues dans l'intérieur. Plus loin il y a des montagnes très élevées; le pays est couvert de grandes bourgades bien peuplées , et les habitans sont bons, à en juger par leur conduite envers les chrétiens. On gouverna à l'est dans la direction d'une montagne élevée, qui paraît une île , mais qui ne l'est pas ; elle tient à une terre très basse, et a la forme d'un très beau pavillon (de un alfaneque muy hermoso). L'amiral lui donna le nom de Monte- Cristi; elle se trouve justement à Test du cap Santo à la distance de dix-huit lieues (i). Le calme ne permit pas d'en approcher aujourd'hui à plus de six lieues. On trouva quatre îlots de sables (2) très bas, avec un récif (una restringa) qui s'avançait beaucoup au nord-ouest, et très loin au sudest (3). Dans l'intérieur il y a un grand golfe (4) qui s'étend depuis ladite montagne jusqu'à vingt lieues au sud-est (5). Ce golfe doit avoir

(1) Elle est au N. 8o° E. à la distance de 10 lieues.

(M. F. de Nav.)

(2) Les Sept Frères (los Siete Hermanos). [Idem.)

(3) Récif des Sept Frères [Placer de los siete Hermanos).

(Idem,)

(4) La baie de Mancenille (Manzanillo). {Idem.)

(5) Ainsi s'exprime l'original , mais il faut lire à 3 lieues au S. O. (Idem.)

peu de fonds et beaucoup de bancs; il reçoit plusieurs rivières qui ne sont pas navigables, quoique le marin que l'amiral envoya avec le canot indien à la recherche de la Pinta dit qu'il avait vu un fleuve (1) dans lequel pourraient entrer des vaisseaux. On mouilla à six (p.) lieues de Monte-Cristi j sur dix-neuf brasses, après avoir tourné plusieurs récifs et bas-fonds qui se trouvaient par là , et on y resta toute la nuit. L'amiral prévient celui qui voudrait se rendre à la ville de la Nativité, qu'il doit aller reconnaître auparavant le Monte-Cristi à la distance de deux lieues, etc., etc. On ne donne pas ici plus de détails, parce qu'on connaît déjà cette route et celle d'au-delà. L'amiral conclut en disant que Cipango se trouve dans cette île, et qu'il y a beaucoup d'or, des épices , du mastic (3) et de la rhubarbe. (4)

Samedi, 5 janvier.

A la pointe du jour on mit à la voile par un

( y) Le fleuve Tapion dans la baie de Mancenille.

(M. F. de Nav.) (1) L'original porte 6 lieues, mais ee ne doit être que 3 lieues au S. O. [Idem. )

(3) Espèce de gomme qui vient d'un arbrisseau appelé ientisque. (De V...l.)

(4) La rhubarbe ne croît pas en Amérique. Voyez la note 1 de la page 2/49. (D. L. R. )

Page 1