Tome IL
vent de terre qui passa ensuite à l'est. On vit qu'à la partie sud-sud-est (i) du Monte-Cristi, entre cette montagne et un îlot, il paraissait y avoir un bon port, où on pourrait mouiller cette nuit; on se dirigea à l'est-sud-est, et ensuite au sudsud-est , jusqu'à six lieues de la montagne. Après les avoir faites on eut dix -sept brasses d'eau sur un fond très uni, et on fit ainsi trois lieues avec le même fond. On n'en trouva ensuite que douze jusqu'à la tête de la montagne; et, quand on fut à la hauteur de ladite tête à une lieue, il n'y en eut plus que neuf, toujours sur un fond uni de sable fin. La profondeur fut la même, sur un fond semblable , jusqu'à ce qu'on pénétrât entre la montagne et l'îlot (2), qui a un bon port (muy singular puerto) , où l'on mouilla et où l'on eut trois brasses et demie à la mer basse (3). L'amiral descendit dans l'îlot, où il trouva du feu et des indices qu'il y était venu des pêcheurs; il y vit des pierres de couleur ou une carrière de pierres très belles qui sont naturellement colorées, et il dit qu'elles seraient excellentes pour la construction d'églises ou d'autres édifices royaux, de même que celles
(1) Ce doit être O. S. O. (M. F. de Nav.)
(2.) L'île de la Chèvre {Cabra). [Idem.)
(3) Mouillage de Monte-Cristi. {Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 25g
qu'il trouva dans la petite île de San-Salvador. Il y vit aussi plusieurs pieds de lentisque, et il dit que cette montagne de Monte-Cristi est très belle, très élevée, praticable et d'une jolie forme (*); la terre tout autour est basse et magnifique, de sorte qu'en la voyant de loin elle ressemble à une île qui ne touche en rien au continent. A l'est de cette montagne, l'amiral vit un cap qui en est éloigné de vingt-quatre milles, et qu'il nomma le cap du Veau (del Becerro) (2). Entre celui-ci et ladite montagne , il y a pendant deux lieues des récifs, entre lesquels il paraît néanmoins exister quelques passes ; mais il convient de n'y entrer que de jour, et de se faire précéder par une embarcation avec la sonde. Depuis cette montagne à l'est jusqu'au cap du Veau> il y a quatre lieues de terre basse et très belle ; le surplus est composé d'un terrain fort élevé et de belles montagnes cultivées. Dans l'intérieur on trouve, du nord-est (3) au sud-est, une chaîne la
(1) Il dit vrai, car du côté de la mer comme de celui de terre, elle ressemble à une île semée de froment [como un monton de trigo). (Bartolomé de Las Casas.)
(2) La pointe Rucia. (M. F. de Nav. )
(3) Il est probable, ou que l'amiral s'est trompé, ou que Bartolomé de Las Casas a mal copié. Cette chaîne de montagnes dite de Monte-Christ , va du nord-nord-ouest h
a6o PREMIER VOYAGE
plus belle qu'il ait vue , dit l'amiral , et qui ressemble à celle de Cordoue. On voit également dans le lointain d'autres montagnes très élevées vers le sud et le sud-est , ainsi que de grandes et belles vallées verdoyantes et un grand nombre de rivières. Tout est si riant, dit encore l'amiral , qu'il ne croit pas exagérer d'une millième partie. Plus loin à l'est de la susdite montagne, il vit une terre qui paraissait être une autre montagne semblable en hauteur, en étendue et en beauté à celle de Cristi, et de là dans la direction du nord-est un quart est (a la cuarta del este al nordesté) , il y a environ cent milles d'une terre moins élevée.
Dimanche, 6 janvier.
Le port dont il vient d'être fait mention est à l'abri de tous les vents, excepté de ceux du nord et du nord-ouest, qui, dit l'amiral, régnent rarement dans ces parages, et encore peut-on s'en garantir en se plaçant derrière l'îlot : il y a de trois à quatre brasses d'eau. Après le lever du soleil , on appareilla pour longer la côte, qui s'étend à l'est dans toute sa longueur. Il est nécessaire d'y faire attention à
Test -sud -est. Voyez la carte de Saint-Domingue du bel atlas des deux Amériques, de M. J. A. Buchon. (Drc V...L.)
beaucoup de bas-fonds de pierre et de sable qui s'y trouvent, mais derrière lesquels il y a, à la vérité, de bons ports; et on trouve de bonnes passes pour y entrer. Après midi, le vent souffla avec force de l'est. L'amiral fit monter un homme en vigie pour observer les récifs, et il aperçut la caravelle Pinta courant, vent d'est en poupe, et arrivant sur le navire amiral. Comme on ne put pas mouiller en cet endroit à cause des bancs (por ser bajo), l'amiral retourna à Monte-Cristi en rétrogradant de dix lieues , et la Pinta le suivit. Martin Alonso Pinzon passa à bord de la Nina, que montait l'amiral, et s'excusa en disant qu'il s'était involontairement séparé de lui, et il en donna les raisons ; mais l'amiral dit qu'elles étaient toutes fausses , qu'il s'était écarté par entêtement et par cupidité, et qu'il ne connaissait pas les motifs qui l'avaient porté à en agir envers lui pendant tout le voyage, avec tant d'orgueil et de grossièreté. Cependant l'amiral voulut bien dissimuler, afin de ne pas donner lieu aux tentatives de Satan , qui cherchait à empêcher ce voyage, ainsi qu'il l'avait fait dès le commencement. L'amiral apprit que l'un des
(1) Las Casas a dit, dans une note précédente, que cette île n'existait pas, à moins que ce ne fût la Jamaïque.
Indiens, qu'il avait recommandé à Pinzon avec d'autres qui étaient sur sa caravelle , avait dit à celui-ci qu'il y avait beaucoup d'or dans une île nommée Baneque; que Pinzon, qui avait un bâtiment léger, voulut s'y rendre seul, et que c'est pour cette raison qu'il s'était déterminé à naviguer de son côté, et à abandonner son chef, qui voulait s'arrêter et côtoyer les îles Juana et Espagnole, qui étaient toutes deux placées dans la direction de l'est. Lorsque Martin Alonso fut à l'île Baneque, il n'y trouva pas d'or, et il se rendit sur la côte de l'Espagnole d'après l'indication d'autres Indiens, qui lui dirent qu'il trouverait dans cette île , que les Indiens appellent Bohio , beaucoup d'or, et un grand nombre de mines de ce précieux métal ; et ce fut ce qui l'avait amené plus de vingt jours auparavant à quinze lieues de la ville de la Nativité. Il résulte de là que les nouvelles données par les Indiens, et par suite desquelles le roi Guacanagari envoya le canot, et l'amiral un marin, étaient vraies , et qu'en effet la Nina devait se trouver dans ces parages lorsque le canot y arriva. L'amiral dit ici que la caravelle obtint beaucoup d'or par les échanges, et que, pour un bout de cordon, son capitaine en reçut de bons morceaux de la longueur de deux doigts , et quelquefois d'aussi grands que la main. Martin
Alonso en gardait la moitié pour lui, et distribuait l'autre moitié à son équipage. L'amiral ajoute , en s'adressant au Roi et à la Reine : « Ainsi « je reconnais , seigneurs princes , que notre « Seigneur a voulu miraculeusement que notre « vaisseau naufrageât ici, parce que c'est le meil- « leur parage de toute l'île, et afin que nous fas- « sions notre établissement plus près des mines « d'or. » Il dit également qu'il savait que derrière l'île Juana, au sud, il y a une autre grande île (i) dans laquelle on trouve encore plus d'or que dans celle-ci, et en telle abondance, qu'on y ramassait des morceaux gros comme des fèves, tandis que, dans l'île Espagnole, ces morceaux n'étaient pas plus gros que des grains de froment (2). L'amiral ajoute que cette île s'appelle Yamaje (3) ; qu'il apprit que tout près de là à l'est il y a une île habitée uniquement
(1) II dit vrai, mais c'est la terre ferme.
( Bartolomé de Las Casas. )
Ce ne peut être que l'île de la Jamaïque.
(M. F. de Nav.)
(2) On trouva dans l'île Espagnole des morceaux d'or grands comme un gros pain d'Alcala, ou comme un plus gros encore de Valladolid; j'en ai vu plusieurs de cette grosseur, et un grand nombre d'une, de deux, de trois livres , et même de huit. ( Bartolomé de Las Casas.)
(3) La Jamaïque, (Idem.)
par des femmes, ce que savent beaucoup de personnes ; que l'île Espagnole et celle de Ya~ maye ne sont éloignées de la terre ferme que de dix journées de navigation en canot; ce qui peut faire soixante à soixante-dix lieues, et que la population de cette contrée est vêtue.
Lundi, 7 janvier.
Ce jour on boucha une voie d'eau dans la caravelle , et on la calfata. Les marins allèrent à terre pour couper du bois; et l'amiral dit qu'ils trouvèrent beaucoup de lentisques [aU macigos) et d'aloès (linaloe).
Mardi, 8 janvier.
On ne partit pas aujourd'hui à cause des gros vents d'est et de sud-est; l'amiral ordonna, en conséquence, qu'on pourvût le navire d'eau, de bois , et de tout ce qui était nécessaire pour ce voyage. Il désirait côtoyer Y Espagnole aussi long-temps qu'il le pourrait sans s'écarter de sa route ; mais diverses circonstances s'opposèrent à l'exécution de son projet. Les frères Martin Alonso Pinzon et Vicente Anes, placés par lui sur les deux caravelles en qualité de capitaines, et plusieurs de ses gens qui s'étaient rangés de leur côté par orgueil et par cupidité , dans la persuasion que tout devait être pour eux, ou-*
bliant l'honneur que l'amiral leur avait fait , avaient non seulement refusé d'obéir à ses ordres et ne les exécutaient plus, mais ils faisaient et disaient contre lui des choses inconvenantes, et enfin Martin Alonso l'avait abandonné depuis le 21 novembre jusqu'au 6 janvier, sans motif ni raison , mais par le seul effet de la désobéissance. L'amiral avait souffert en silence toutes ces choses pour mettre heureusement fin à son voyage ; il désirait d'ailleurs sortir de si mauvaise compagnie, avec laquelle il fallait, dit-il, dissimuler, malgré son insubordination, au lieu de s'occuper du châtiment des coupables, quoiqu'il fût soutenu par beaucoup d'hommes de bien qui étaient avec lui; c'est ce qui le détermina à partir sans délai pour retourner en Castille, et à suivre sa route sans s'arrêter, et avec le plus de rapidité possible. Il descendit dans la chaloupe , et se rendit au fleuve, qui est tout près, à une grande lieue au sud -ouest du Monte-Cristi : les marins y prirent de l'eau pour le navire. L'amiral trouva qu'à l'embouchure de ce fleuve, qui est très large et profonde, le sable est tout chargé d'or, et en si grande quantité, quoiqu'il soit très menu, que c'est une merveille (i),
(i) C'est le fleuve Yaqui; il est très grand et roule beaucoup d'or. Il est possible que l'amiral y en ait trouvé alors %
s66 PREMIER VOYAGE
L'amiral croyait que les morceaux ou parcelles de ce métal s'amoindrissaient et se réduisaient en poudre en roulant de la source de ce fleuve à son embouchure, parce qu'il dit que, dans un petit espace , il en trouva plusieurs grains aussi gros que des lentilles; il y en avait en grande abondance de petits ou menus comme du gravier. Comme la mer était grosse et que l'eau salée se mêlait dans le fleuve avec reau douce, il ordonna de le remonter jusqu'à la distance d'une portée d'arquebuse. De la chaloupe on remplit les barriques ; et , en retournant à la caravelle, on trouva de petits morceaux d'or dans les cercles des barriques et dans ceux de la pipe. L'amiral donna à ce fleuve le nom de fleuve de VOr (rio ciel Oro) (i). Il est très profond après son embouchure, quoique l'entrée soit basse et fort large. Elle est à dix-sept lieues de la ville de la Nativité (a). Il y a dans
comme il est dit; mais je crois aussi que comme il y a beaucoup de marcassites (margasita), l'amiral se sera trompé en prenant pour or tout ce qui reluisait.
(Bartolomé de Las Casas. ) C'est en effet la rivière Yaque ou de Saint-Jacques ( Santiago ). ( M. F. de Nav. )
(i) C'est le fleuve de Santiago (Saint-Jacques).
( Idem. )
(2) La distance véritable est de huit lieues. {Idem.)
cet intervalle plusieurs autres grands fleuves , trois surtout dans lesquels l'amiral croyait qu'il devait y avoir beaucoup plus d'or que dans celui - ci , parce qu'ils sont beaucoup plus grands (1), quoique ce dernier soit presque aussi considérable que le Guadalquivir à Cordoue. De ces fleuves aux mines d'or il n'y a pas vingt lieues (2). L'amiral dit, en outre, qu'il ne voulut pas prendre dudit sable qui contenait tant d'or, parce que Leurs Altesses en avaient en abondance, et à la porte de leur ville de la Nativité; que son intention était, au contraire, de venir à toutes voiles pour leur apporter les nouvelles de son voyage, et se séparer de la mauvaise compagnie des bandits au milieu desquels il se trouvait.
Mercredi, (^janvier.
A minuit, l'amiral mit à la voile par le vent sud-est, et navigua vers l'est-nord-est. Il arriva à une pointe qu'il appela Punta Roja (3), qui est précisément à l'est du Monte - Cristi , et à
(1) Le fleuve de l'Or est plus grand que tous ceux-là, je le sais. (Bartolomé de Las Casas.)
(2) Il n'y a même pas quatre lieues de ces fleuves aux mines. {Idem.)
(3) Pointe Isahélique. (M. F. de Nav. )
une distance de soixante milles (i); se trouvant abrité par elle, il mouilla dans la soirée, trois heures environ avant la nuit. 11 n'osa pas se hasarder à en sortir de nuit, à cause du grand nombre de récifs qui y étaient, et son intention fut qu'on les reconnût, afin de pouvoir en tirer parti plus tard, s'ils ont, ainsi qu'il est probable, des canaux profonds, et renferment un bon attérage à l'abri de tout vent. Le pays situé depuis le Monte-Cristi jusqu'à cet endroit où il mouilla, est élevé, plat, et présente de très belles campagnes terminées par des montagnes superbes , qui s'étendent de l'est à l'ouest, et sont toutes cultivées, couvertes de verdure, et arrosées par un grand nombre de ruisseaux. La beauté de leur aspect offre un coup d'oeil ravissant. Dans toute cette contrée il y a beaucoup de tortues : les matelots en prirent sur le Monte-Cristi , qui venaient frayer à terre; il y en avait d'aussi grandes qu'un large bouclier ( grande tabla china). L'amiral dit qu'hier, en allant à la rivière d'Or, il avait vu trois sirènes qui s'élevèrent beaucoup au-dessus de l'eau de la mer, mais qu'elles n'étaient pas aussi belles qu'on les
(f) Il n'y a que dix lieues et demie, ce qui correspond à quarante-deux milles italiens , qui étaient ceux dont se servait Colomb. (M. F. de Nav.)
représente (1), et qu'il leur avait trouvé presque les traits d'un homme; il ajoute qu'il en avait vu autrefois en Guinée sur la côte de Malaguette. Il assure que cette nuit, avec l'aide de notre Seigneur, il reprendra son voyage sans plus de retard, ni pour quelque cause que ce soit, puisqu'il a trouvé ce qu'il cherchait, et qu'il ne veut pas avoir de nouveaux différends avec ce Martin Alonso jusqu'à ce que Leurs Altesses sachent des nouvelles de son voyage et de ce qu'il a fait. Et ensuite y dit-il, je ne souffrirai pas les méfaits d'hommes sans délicatesse et sans vertu, qui prétendent insolemment faire prévaloir leur volonté contre celui qui leur fît tant d'honneur.
(1) C'étaient peut-être les manatis ou vaches marines que décrit Oviedo dans le chap. 85 de son Histoire naturelle des Indes. (M. F. de Nav.)
Les lamantins ou manatis ne ressemblent à l'espèce humaine que parce qu'ils ont les mamelles sous la poitrine ? et il faut que Colomb les ait vus de bien loin pour leur trouver des rapports avec la figure humaine; mais plusieurs navigateurs se sont fait la même illusion. Il y en a effectivement sur la côte d'Afrique tout comme sur celle d'Amérique. (C....R. )
Jeudi , 1 o janvier.
L'amiral partit de l'endroit où il avait mouillé, et au soleil levé il arriva à un fleuve (1) qu'il appela fleuve de Grâce {jio de Gracia), et qui est à trois lieues au sud-est; il mouilla à l'embouchure , qui offre un bon havre du côté de l'est. En y entrant, on trouve un banc qui n'est recouvert que par deux brasses d'eau, et qui est fort étroit; à l'intérieur, on a un excellent port fermé et bien abrité , mais qui est rempli de tarières (brumd) (2) ; et la caravelle Pinta , que montait Martin Alonso, en était fort maltraitée, parce que, dit l'amiral, il y séjourna pendant seize jours pour faire des échanges, et il y ra-
(1) Ce fleuve est celui que Ton nomme de Martin Alonso Pinzon , et qui se trouve à cinq lieues de puerto de Plata.
( Bartolomé de Las Casas. )
C'est la rivière Chuzona Chico , à trois lieues et demie de puerto de Plata (port de Plata). (M. F. de Nav. )
(2) Petit insecte de mer qui a la tête garnie de deux fortes écailles ayant un tranchant opposé et à contresens ; il perce dans les bordages de la carène d'un bâtiment, s'y loge et y grossit. Le bâtiment qui n'est pas doublé en cuivre, surtout dans les colonies, est bientôt piqué des vers , au point d'obliger à changer plusieurs de ses bordages.
Note extraite du Dictionnaire de Marine du vice-amiral Willaumez. (D. L. R.)
massa ainsi beaucoup d'or, ce qui était tout ce qu'il désirait. Mais dès qu'il apprit par les Indiens que l'amiral était sur la côte de la même île Espagnole, et qu'il ne pouvait l'éviter, il alla à sa rencontre. L'amiral dit qu'il aurait voulu que tous les gens de son navire eussent juré qu'ils n'étaient restés que six jours en cet endroit, et il ajoute que sa méchanceté était si notoire qu'il ne pouvait la dissimuler. Au rapport de l'amiral , il avait fait une loi par laquelle la moitié de tout l'or que produiraient les échanges, ou que l'on trouverait, serait pour lui. Au moment de son départ, il s'empara de force de quatre hommes et de deux jeunes filles; mais l'amiral leur fit donner des vêtemens, et les fit remettre à terre pour qu'ils retournassent dans leurs foyers. Ce qui \ dit-il, est du service de Vos Altesses , parce que hommes et femmes sont tous sujets de Vos Altesses , non seulement dans cette île en particuliery mais encore dans toutes les autres. Toutefois il est juste qu'ici où Vos Altesses ont déjà un établissement^ on traite le peuple avec d'autant plus de bonté et de bienveillance qu'on trouve dans cette île de Vor en abondance , de bonnes terres et des épiceries.
Vendredi ; 1 1 janvier.
L'amiral sortit à minuit du fleuve de Grâce {jio de Gracia) par le vent de terre. Il navigua vers Fest jusqu'à un cap qu'il appela Beaupré (Belprado) , à quatre lieues de distance. En se dirigeant de là vers le sud-est, on trouve la montagne qu'il appela montagne d'Argent (monte de Flatci) ( i ) , jusqu'à laquelle il dit qu'il y a une distance de huit lieues. A l' est-quart-sud-est du cap Belprado, on trouve le cap auquel il donna le nom de cap de V Ange {cabo del Angel), qui est éloigné du premier de dix-huit lieues; et entre ce cap et le monte de Plata il y a un golfe (2) et les meilleures et les plus belles terres du monde. Toutes les plaines sont élevées et magnifiques , et s'étendent beaucoup dans l'intérieur des terres : on voit ensuite une chaîne de montagnes qui va de l'est à l'ouest, et qui
(1) Il appela cette montagne monte de Plata, parce qu'elle est très élevée , et qu'à son sommet il y a toujours du brouillard qui la fait paraître blanche ou argentée; le port qui se trouve à sa base a pris , de son nom , celui de puerto de Plata (port d'Argent).
(Bartolomé de Las Casas.)
(2) Rade et port de Santiago ( Saint-Jacques ). La distance du cap de YJngel au monte de Plata,, qu'il dit être de dix -huit lieues, n'est que de six. (M. F. de Nav.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. s73
est très grande et très belle. Au pied de la montagne d'Argent il y a un port excellent (1), qui a quatorze brasses d'eau à son entrée. Cette montagne est très élevée, magnifique, et fort peuplée, et l'amiral présumait qu'elle devait être coupée par de grands fleuves, et contenir beaucoup d'or. Du cap de l'Ange {delAngeï) il y a quatre lieues est-quart-sud-est jusqu'à une pointe que l'amiral appela pointe de Fer (punta del Hierro) (a) ; à quatre lieues plus avant, dans la même direction, est une autre pointe qu'il nomma Pointe sèche (Punta secci) (3); et suivant encore pendant six lieues cette direction , on arrive à un cap qu'il appela Rond [Redondo] (4). De là, vers le levant, on trouve le cap Français (el cabo Frances) (5), à l'est duquel il y a un grand promontoire (6) ; mais il ne parut pas à l'amiral qu'il y eût de mouillage. A une lieue on rencontre le cap du Beau-Temps {del Buen-Tiempo); de celui-ci à
(i) Puerto de Plata (le port d'Argent). (M. F. de Nav.)
(2) Pointe Macuris. La distance dite de quatre lieues n'est que de trois. [Idem. )
(3) Pointe Sesua, Seyva ou Sesera. La distance n'est que d'une lieue. [Idem.)
(4) Cap de la Roca. Les six lieues doivent être réduites à cinq. ( Idem. )
(5) C'est le vieux cap Français. (DeV...l.)
(6) Baie Écossaise (bahia Escocesa.) (M. F. de Nav ) Tome II. 18
une grande lieue quart-sud-est, il y a un cap que l'amiral nomma Cap escarpé (Cabo tajado); de celui-ci il vit, vers le sud, un autre cap, qui lui sembla être à une distance de quinze lieues. Il fit aujourd'hui beaucoup de chemin , parce que les vents et les courans le favorisaient. Il n'osa pas mouiller dans la crainte des bas-fonds, et il resta en panne toute la nuit.
Samedi, 11 janvier.
Au quart de l'aube , l'amiral navigua vers l'est , par un vent frais qu'il eut jusqu'au jour. Il avait fait vingt mil les quand le jour commença, et il n'en fit pas moins de vingt-quatre dans les deux heures qui le suivirent. De cet endroit il découvrit la terre vers le sud ( i) ; il s'y dirigea , et il en était à une distance de quarante milles à peu près; il dit qu'après avoir mis le vaisseau à l'abri de tout danger, il fila cette nuit vingt-huit milles vers le nord-nord-est. Lorsqu'il vit la terre, il appela le cap qu'il découvrait, cap du Père et du Fils (cabo de Padre è Hijo), parce que la pointe de ce cap du côté de l'est le partage en deux pointes escarpées, l'une plus grande que l'autre (2). Deux lieues plus avant du côté de l'est,
(1) C'était la presqu'île de Samand. (M. F. de Nav.) (fr) L'île Yazual. (Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. s75
il aperçut un grand et superbe havre placé entre deux grosses montagnes, et il reconnut que c'était un bon port très vaste et d'une entrée sûre. Mais comme il était de fort bonne heure , et afin de ne point se retarder dans sa route, parce que dans ces parages il souffle presque toujours des vents d'est qui portent le navigateur au nord-nord-ouest, il ne voulut pas s'arrêter davantage, et continua son chemin vers l'est jusqu'au cap très élevé et très beau , formé tout entier de rochers à pic , qu'il appela cap de V Amoureux (cabo del Enamorado ) (i) , et qui se trouvait à trente-deux milles du beau port dont on vient de parler, auquel il donna le nom de Port-Sacré (Puerto-Sacro) (2). En arrivant à ce cap on en découvrit un autre beaucoup plus beau, plus élevé et plus rond, tout de roc (3), semblable au cap Saint-Vincent en Portugal, et éloigné d'environ douze milles est de celui del Enamorado. Il découvrit, entre ce cap et un autre, une très grande baie (4) qui a trois lieues de large, au milieu de laquelle il y a une très petite île (5) : ie fond est considérable depuis
(1) Le cap Cabron. (M. F. de Nav.)
(2) Le port Yaqueron. (Idem.*)
(3) Le cap Samanâ. (Idem, )
(4) La baie de Samanâ, ( Idem. )
(5) Caïes de Levantados. (Idem,
l'entrée jusqu à terre ; il y mouilla à douze brasses. Il envoya une chaloupe à terre pour y faire de l'eau et pour voir si on y pouvait prendre langue ; mais toute la population s'enfuit. Il mouilla également dans le but de s'assurer si cette terre était la continuation de l'île Espagnole; et il soupçonnait que ce qu'il avait cru un golfe, était peut-être une île indépendante : il était étonné, et ne pouvait croire que l'île Espagnole fût aussi étendue.
Dimanche, \ 3 janvier.
Il ne sortit point de ce port faute de vent de terre qui favorisât son départ. Il aurait voulu partir pour aller dans un meilleur port, parce que celui-ci était un peu découvert , et qu'il voulait observer les efforts de la conjonction de la lune avec le soleil, qui devait avoir lieu le 17 de ce mois, l'opposite de cette planète à Jupiter, sa conjonction avec Mercure, et l'opposition du soleil à Jupiter (1), ce qui occasionne de grands vents. Il envoya la chaloupe à terre à une superbe plage, afin d'y faire prendre des a/es pour manger.
(1) Ce passage porte à croire que l'amiral avait quelques connaissances en astronomie, quoiqu'il me paraisse que la position de ces planètes n'est pas bien indiquée, sans doute par la faute du copiste. (Rartoi.omé de Las Casas.)
Les Espagnols y rencontrèrent des hommes armés d'arcs et de flèches, avec lesquels ils se mirent à parler; ils leur achetèrent deux arcs et un grand nombre de flèches, et prièrent l'un d'eux de venir à la caravelle pour parler à l'amiral. Il s'y rendit, et l'amiral dit qu'il avait une figure beaucoup plus difforme qu'aucun de ceux qu'ils eussent encore vus : son visage était tout noirci de charbon, suivant l'usage suivi dans toutes ces contrées de se peindre de diverses couleurs; il avait les cheveux (1) très longs, ramassés, attachés en arrière, et placés dans une espèce de bourse de plumes de perroquet, et il était nu comme tous les autres. L'amiral jugea que ce devait être un des Caraïbes (Caribes) (2) qui mangent les hommes , et que le golfe qu'il avait vu hier, et qui divisait la terre et en faisait un grand prolongement {que hacia apartamiento de tierra), devait former une île. Il s'informa de cet Indien s'il y avait des Caraïbes, en lui faisant signe vers l'est {y sehalole al este) , non loin de cet endroit; l'amiral ajoute qu'il avait vu hier
(1) C'étaient probablement les Ciguayos , qui étaient tous dans l'habitude de porter ainsi leurs cheveux fort longs.
(Bartolomé dr Las Casas. )
(2) Ce n'étaient pas des Caraïbes , il n'y en a jamais eu dans l'île Espagnole. {Idem, )
l'île dont il vient de parler avant d'entrer dans cette baie , et l'Indien lui fit entendre qu'elle contenait beaucoup d'or: il lui montrait la poupe de la caravelle, qui était fort grosse, pour lui faire comprendre qu'il y en avait des morceaux aussi volumineux. Il appelait l'or tuob , et il ne comprenait pas le mot caona (i ), nom sous lequel on le désigne dans la première partie de l'île, et pas davantage le mot nozay, dont on se sert à San -Salvador et dans les autres îles pour désigner ce métal. Dans l'île Espagnole on appelle tuob le cuivre ou l'or d'un titre inférieur. Cet Indien dit que l'île de Martinino était toute peuplée de femmes sans hommes, qu'on y trouve beaucoup de tuob, ce qui signifie de l'or ou du cuivre, et qu'elle est située à l'est de Carib. Il parla également de l'île de Goanin (2) , où il y a
(1) On appelait l'or caona dans la plus grande partie de l'île Espagnole y mais on y parlait deux ou trais langues.
( Bartolomé de Las Casas. )
(2) Ce Goanin n'était pas une île, d'après mon opinion, mais bien le nom d'un or d'un titre inférieur , qui , au rapport des Indiens de l'île Espagnole , avait une odeur à cause de laquelle ils l'estimaient beaucoup, odeur qu'ils nommaient goanin. ( Idem. )
Ces îles , connues des Indiens , dont Colomb fait ici mention , qu'ils indiquaient à Test , et d'où venaient les Caraïbes
beaucoup de tuob. L'amiral dit qu'il y avait plusieurs jours que diverses personnes lui avaient déjà parlé de ces îles; il dit en outre que, dans celles où il avait déjà passé, les habitans avaient grand'peur de Carib, que dans quelques autres on l'appelait Canïba; mais que dans l'île Espagnole on la désignait sous le nom de Carib. Il ajoute que le peuple devait en être courageux et hardi, puisqu'il pénètre dans toutes ces îles, et qu'il mange ceux qu'il peut prendre. L'amiral entendait quelques uns des mots qu'ils prononçaient; ce fut ainsi qu'il parvint à comprendre quelque chose ; mais les Indiens qu'il emmenait avec lui en comprenaient davantage, malgré la différence de langage produite par la grande distance des pays» Il fit servir à manger à l'Indien , lui donna des morceaux de drap vert et rouge, et des petites perles de verre qu'ils aiment beaucoup ; et il le renvoya à terre , lui disant de lui apporter de l'or s'il en avait , ce qu'il présumait d'après quelques bagatelles qu'il portait. Quand la chaloupe arriva à terre, il y avait derrière les arbres au moins cinquante-cinq
(Caribes), doivent être celle de Porto Rico, les îles Vierges et autres, nommées îles des Caraïbes avec d'autant plus de raison, qu'il est certain que les Indiens connaissaient Porto Rico sous le nom d'ifc de Carib. ( M. F. de Nav. )
28o PREMIER VOYAGE
hommes nus, avec les cheveux très longs (i) comme les femmes de Castille : ils portaient derrière la tête des panaches de plumes de perroquets et d'autres oiseaux , et chacun d'eux avait son arc. L'Indien descendit à terre; et sur ce qu'il dit aux autres Indiens, ils déposèrent leurs arcs, leurs flèches et un morceau de bâton semblable
à un (2) très pesant, qu'ils portent (3) au lieu
d'épée. Ils s'approchèrent ensuite de la chaloupe, et les hommes qui y étaient en sortirent, et se mirent à leur acheter les arcs , les flèches et les autres armes; car tels étaient les ordres de l'amiral. Après avoir vendu deux arcs, ils ne voulurent pas en céder davantage; ils se mirent, au contraire , en disposition d'attaquer et de prendre les Espagnols; et courant vers l'endroit où ils avaient laissé leurs arcs et leurs flèches, ils
(1) C'était, je pense, ceux que Ton nommait Ciguayos dans les montagnes et sur les côtes septentrionales de l'île Espagnole, presque depuis le port de Plata jusqu'à Higuey inclusivement. (Bartolomé de Las Casas.)
(2) Il y a dans l'original une semblable lacune.
(M. F. de Nav. )
(3) Il est fait de bois de palmier, qui est fort dur, en forme de petite pelle (peleta ) de fer dont on se sert pour faire frire les œufs ou le poisson; ils ont quatre palmes de long, sont émoussés des deux côtes, et appelés macana par les Indiens. (Bartolomé de Las Casas.)
revinrent avec des cordes à la main , afin , dit l'amiral, d'attacher les chrétiens [para diz que atar à los cristianos). Ceux-ci les voyant courir sur eux, et sachant ce qu'ils avaient à faire, parce que l'amiral les prévenait toujours, fondirent sur eux, donnèrent à un Indien un grand coup de sabre sur les fesses , et en blessèrent un autre à la poitrine d'un coup de flèche. Les Indiens voyant alors qu'ils avaient peu à gagner, quoique les chrétiens ne fussent qu'au nombre de sept , et eux plus de cinquante , s'enfuirent tous sans qu'il en restât un seul, laissant çà et là les uns leurs flèches et les autres leurs arcs. L'amiral assure que les chrétiens en auraient tué beaucoup , si le pilote , qui les commandait, ne s'y fût opposé : les chrétiens ne tardèrent pas à rentrer dans leur chaloupe, et à revenir à bord. L'amiral , instruit de ce qui s'était passé , dit que , d'un côté , cela lui faisait de la peine, et de l'autre non, parce qu'il était bon que les chrétiens fussent redoutés par les Indiens de cette contrée, qui sans doute, ajouta-t-il, sont de mauvaises gens, et probablement des habitans de Carib, mangeurs d'hommes, afin que si la chaloupe qu'il avait laissée aux trenteneuf hommes restés dans la forteresse et la ville de la Nativité (Navidad) , venait dans ces parages, ces insulaires craignissent les chrétiens qui la
monteraient, et n'osassent pas leur faire le moindre mal. L'amiral dit de plus que, si ce n'étaient pas des Caraïbes , ils devaient au moins habiter des pays limitrophes, avoir les mêmes mœurs, et être des gens sans crainte, bien différens des habitans des autres îles, qui sont poltrons, et n'ont d'autres armes que la raison (fuera de razon). L'amiral dit tout cela, ajoutant qu'il aurait voulu en prendre quelques uns. Il remarqua qu'ils allumaient un grand nombre de feux, ainsi que cela se pratique dans l'île Espagnole.
Lundi y \[\ janvier.
L'amiral voulait envoyer cette nuit-là à la découverte des maisons de ces Indiens pour en faire prendre quelques uns , croyant que c'étaient des Caraïbes, et il l'aurait fait malgré les vents violens d'est et de nord-est, et l'agitation de la mer ; mais quelque temps après le lever du soleil, on vit à terre une grande troupe d'Indiens; en conséquence, l'amiral ordonna à la chaloupe de s'y rendre avec des gens bien armés. Elle eut à peine atteint le rivage, que tous ces Indiens vinrent à la poupe de l'embarcation; ils étaient en quelque sorte conduits par celui qui , la veille , était venu à la caravelle , et auquel l'amiral avait donné quelques uns des objets de pacotille. L'amiral dit que cette fois
DE CHRISTOPHE COLOMB. â83
cet Indien venait accompagné d'un roi qui lui avait donné quelques billes (cuentas) , pour qu'il en fît présent aux étrangers de la chaloupe en signe de paix et de sûreté. Le roi, suivi de trois des siens, entra dans la chaloupe, et ils vinrent à la caravelle. L'amiral leur fit servir à manger du biscuit et du miel, et donna au roi un bonnet rouge, un morceau de drap de la même couleur et des perles de verre ; il donna aussi des morceaux de drap rouge aux trois Indiens de sa suite. Le roi dit que le lendemain il apporterait un masque d'or, assurant qu'il y en avait beaucoup dans le pays, aussi-bien qu'à Carib et à Matinino. L'amiral renvoya ensuite ces Indiens à terre fort contens; il dit en outre que les caravelles faisaient beaucoup d'eau par la quille, et il se plaint des calfateurs qui calfatèrent très mal à Palos , et prirent la fuite lorsqu'ils virent que l'amiral avait reconnu les défauts de leur ouvrage , et qu'il voulait les contraindre à les réparer. Mais malgré la grande quantité d'eau que faisaient les caravelles, il espérait que notre Seigneur, qui l'avait amené , daignerait le ramener dans sa bonté et sa miséricorde, car sa divine Majesté (su alta Majestad) n'ignorait pas combien de contrariétés et de désagrémens il eut à essuyer avant d'être expédié de Castille, où personne ne lui fut favorable,
a84 PREMIER VOYAGE
à l'exception de Dieu, parce qu'il connaissait son cœur, et, après Dieu, de Leurs Altesses, tout le reste lui ayant été contraire sans aucune raison. Il ajoute : « Et ils ont été cause que la <c couronne royale de Vos Altesses ne possède ce pas cent millions de revenu de plus qu'elle n'a, « depuis que je suis à leur service, c'est-à-dire « depuis sept ans, qui seront accomplis le 10 du « présent mois de janvier (1) , sans compter « l'accroissement et les augmentations de toute « espèce auxquels ils auraient donné lieu, et tout « ce qu'ils auraient produit depuis lors ; mais le « Dieu tout -puissant remédiera à tout. » Telles sont ses paroles.
Mardi, iS janvier.
L'amiral dit qu'il veut partir, parce qu'il ne gagne plus rien à rester, à cause des désordres qui se sont passés : sans doute il veut parler de l'affaire des Indiens. Il dit aussi qu'il a su aujourd'hui que l'or se trouve en plus grande abondance dans le territoire de la ville de la Nativité, ville de Leurs Altesses; qu'il y avait beaucoup de cuivre dans l'île Carib et dans
(1) Suivant ce compte de l'amiral, il était entré au service du Roi et de la Reine catholiques le 20 janvier i/f86.
(M. F. de Nav.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. a 8 5
celle de Matinino ; que l'entrée et le séjour dans Carib présentaient des difficultés , parce qu'il dit que ses habitans mangent de la chair humaine, mais qu'il avait résolu d'y aller, parce que l'on voit d'ici cette île, qui d'ailleurs se trouve sur son chemin. L'amiral ajoute que de cette île il se rendra à celle de Matinino, qu'il dit n'être peuplée que par des femmes , sans aucun homme ; qu'il voulait enfin voir l'une et l'autre de ces îles , et y prendre quelques uns de leurs habitans. Il envoya la chaloupe à terre, et le roi de cette contrée n'était point venu , parce que, disait-il, la ville était fort éloignée; mais il fit parvenir sa couronne d'or, comme il l'avait promis. Beaucoup d'autres Indiens arrivèrent avec du coton , du pain et des ajes ; tous étaient armés d'arcs et de flèches. Après qu'ils eurent tout échangé, quatre jeunes hommes vinrent à la caravelle , et ils parurent donner de si bons renseignemens sur toutes ces îles, qui étaient vers l'est , et sur le chemin même que devait suivre l'amiral , qu'il résolut de les emmener avec lui en Castille. L'amiral dit que les habitans de cette terre n'avaient ni fer ni aucun autre métal connu, quoique en peu de jours on ne puisse acquérir des informations bien exactes sur un pays , soit à cause de la difficulté de la langue, qu'il n'entendait que par induction,
soit parce que les habitans n'avaient pu savoir, dans un court espace de temps, ce qu'on disait d'eux. Il dit que les arcs de ces gens-là sont aussi grands que ceux de France et d'Angleterre ; les flèches sont semblables aux zagaies des autres peuplades qu'il avait vues jusque-là , et sont faites des rejetons de roseaux qu'ils choisissent très droits et de la longueur d'une varre et demie ou de deux (i) , ensuite ils mettent au bout un petit bâton de bois aigu , et long d'une palme et demie. Quelques uns fixent sur ce bâton une dent de poisson; d'autres, et c'est le plus grand nombre, y mettent de l'herbe; et ils ne tirent pas comme en d'autres contrées, mais d'une certaine manière, ce qui fait que les blessures ne peuvent être dangereuses. Il y avait là beaucoup de coton très fin et très long, et beaucoup de lentisques [almacigas) ; et il lui parut que les arcs étaient faits en bois d'if (tefo),et qu'il y a de l'or et du cuivre. Il y a aussi beaucoup A'aji, qui est leur poivre (pimienta) , et vaut beaucoup mieux que le nôtre ; personne ne mange sans cette épice, qu'ils trouvent fort saine : on en peut charger cinquante caravelles par an dans cette île Espagnole. L'amiral dit
(i) De quatre pieds et demi à six pieds de France.
(De V...l.)
qu'il reconnut dans cette baie beaucoup d'herbe de la même espèce que celle qu'il avait vue lorsqu'il vint faire ses découvertes ; il crut par ce motif qu'il y avait des îles à l'est en y avançant en ligne droite, depuis celles qu'il commença à découvrir, parce qu'il regarde comme certain que cette herbe croît à peu de profondeur et près de terre ; et il ajoute que s'il en est ainsi, ces Indes sont bien près des îles Canaries ; ce qui le porta à penser qu'elles en étaient à moins de quatre cents lieues.
Mercredi , 16 janvier.
Il partit, trois heures avant le jour, du golfe qu'il appela golfe des Flèches (golfo de las Fléchas) (1), d'abord avec un vent de terre, et ensuite avec un vent d'ouest , tournant la proue à l'est-quart-nord-est, pour aller, dit-il, à l'île de Carib (2) , où habitait le peuple dont toutes ces îles et toutes ces contrées ont un si grand effroi, parce qu'on dit qu'ils parcourent toutes ces
(1) Je soupçonne que c'était le golfe de Samanâ, où le Yuna et le Camo , fleuves considérables de l'île Espagnole , se jettent dans la mer. ( Bartolqmé de Las Casas. )
C'est la baie de Samanâ, où le fleuve Yuna a son em~ bouchure. (M. F. de Nav.)
{2) Porto Rico {Puerto Rico). {Idem.)
mers dans leurs innombrables canots, et qu'ils mangent les hommes qu'ils peuvent prendre. L'amiral dit que l'un des quatre Indiens qu'il prit hier dans le port des Flèches (puerto de las Fléchas), lui avait enseigné la route, et que ces Indiens lui apprirent qu'après avoir parcouru une distance qu'ils jugeaient être de soixantequatre milles, il aurait ladite île au sud-est (i). Il voulut prendre ce chemin , et ordonna de régler les voiles au vent; mais il avait à peine fait deux lieues , qu'il s'éleva un vent de bon frais pour aller en Espagne , alors il remarqua que ses gens commençaient à s'attrister de ce qu'on s'écartait du droit chemin; et comme les deux caravelles faisaient beaucoup d'eau , ils n'avaient plus de secours à espérer que de Dieu. 11 fut donc obligé d'abandonner le chemin qu'il suivait et qu'il croyait être celui de l'île , et il alla reprendre le chemin nord-est-quart-est qui menait directement en Espagne; et il fit dans cette direction, jusqu'au coucher du soleil, quarante-huit milles, qui équivalent à douze lieues. Les Indiens lui dirent qu'il trouverait dans cette route l'île de Matinino, qui n'était peuplée , suivant eux , que de femmes sans hommes. L'amiral aurait bien
(i) Il était, dans cette situation, à trente lieues de Porto Rico. ( M. F. de Nav. )
voulu la trouver pour amener, dit-il, au Roi et à la Reine , cinq ou six des femmes qui l'habitaient; mais il doutait que les Indiens en connussent bien le chemin , et il ne pouvait s'arrêter à cause du danger que lui faisaient courir les caravelles. Cependant il dit qu'il était certain que cette île existait, et qu'à une certaine époque de l'année les hommes de l'île de Carib venaient en visiter les habitantes. Il ajoute que si elles mettaient au monde un garçon , elles l'envoyaient à l'île des hommes , et que si c'était une fille, elles la gardaient avec elles. L'amiral dit que ces deux îles ne devaient pas être éloignées de plus de quinze à vingt lieues de l'endroit d'où il était parti ; il croyait qu'elles étaient au sud-est, et que les Indiens ne surent pas lui en enseigner le chemin. Après avoir perdu de vue le cap de l'île Espagnole qu'il nomma San-Theramo (1), et qu'il avait à seize lieues à l'ouest, il fit douze lieues à Festquart-nord-est; il avait un temps excellent.
(1) Je crois certain que ce cap de San-Theramo est celui que l'on nomme aujourd'hui cap del Engalio [cap de la Tromperie.) (Bartolomé de Las Casas.)
Le cap de San-Theramo doit être le cap Samanâ , situe à l'extrémité orientale de la presqu'île de ce nom, et qui, dans la direction que suivait l'amiral, était celui qu'il laissait à l'ouest. (M. F. de Nav.)