‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 13 sur 21 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

Jeudi, 17 janvier.

Hier, au coucher du soleil , le vent se calma un peu; l'amiral fit à peu près, jusqu'à la fin du premier quart, quatorze ampoulettes (1) , qui ont chacune une demi -heure ou un peu moins, et il fila quatre milles par heure, ce qui fait vingt-huit milles. Il s'éleva ensuite un vent de bon frais, qu'il eut pendant tout le second quart, qui dura dix ampoulettes; après ce quart il s'en écoula six autres. Il parcourut, pendant cet intervalle jusqu'au lever du soleil , huit milles par heure , et fit ainsi pendant la nuit quatrevingt-quatre milles, ou vingt-une lieues, au nord-est-quart-est; jusqu'au coucher du soleil il fit quarante-quatre milles à l'est, c'est-à-dire onze lieues. Ici un fou (alcatraz) vint à la caravelle; il fut bientôt suivi d'un autre. On vit beaucoup d'herbe de celle qui est dans la mer. (2)

(1) On appelle ampoulettes deux petites fioles coniques en verre , remplies de sable très fin qui passe alternativement de Tune dans l'autre, pour mesurer le temps à bord des bâtimens. Elles sont hermétiquement jointes par leurs sommets.

Note extraite du Dictionnaire de Marine du "vice-amiral Willaumez. (D. L. R.)

(2) Il était à la proximité d'un bas-fond dont il passa à quatre lieues, le laissant au sud. ( M. F. de TVav.)

Vendredi, 1 8 janvier.

Cette nuit il navigua par un vent mou à Festquart-sud-est, et fit quarante milles , ou dix lieues; et prenant ensuite le sud-est-quart-est, il fit, jusqu'au lever du soleil, trente milles, ou sept lieues et demie. Après le lever du soleil il navigua jusqu'au soir par un vent faible, tantôt est-nord-est, tantôt nord -est, et tantôt est, plus ou moins. Virant la proue quelquefois au nord, d'autres fois au quart-nord-est, d'autres fois au nord-nord-est, et comptant ainsi toujours l'un dans l'autre, il estima qu'il avait fait soixante milles, qui équivalent à quinze lieues. Il parut peu d'herbe en mer; mais il dit qu'hier la mer fut couverte de thons (attines), et il crut qu'ils devaient de là aller dans les madragues du duc de Conil et de Caliz (a las almadrabas del duque de Conil y de Caliz). Un poisson qui s'appelle frégate (rabiforcado) (1), qui tourna autour de la caravelle et prit ensuite la direction sud-sud-est, fit croire à l'amiral qu'il y avait

(1) Il y a sans cloute ici une erreur dans le manuscrit de l'amiral , ou dans les copies qui en ont été tirées. On lit dans ces documens le mot pescado, mais on ne connaît aucun poisson appelé rabiforcado , et ce mot signifie frégate, qui est un oiseau de mer. M. de Navarrete a fait cette observation dans un des volumes suivans. (De V..,l. )

par là quelques îles; il dit que l'île de Carib, celle de Matinino et beaucoup d'autres, étaient à l'est-sud-est de l'île Espagnole.

Samedi, 19 janvier.

L'escadre fit cette nuit cinquante-six milles au nord-quart-nord-est, et soixante-quatre au nord-est-quart-nord. Après le lever du soleil on navigua au nord-est par un vent de bon frais et d'est-sud-est; il prit ensuite le rumb quartnord, et fila environ quatre-vingt-quatre milles, qui font vingt-une lieues. Il vit la mer couverte de petits thons; il parut des fous (alcatraces) , des paille-en-queue ( rabos de junco ) , et des frégates (rabiforcados).

Dimanche > 20 janvier.

Le vent se calma cette nuit; il venait parfois des rafales (1); on fit en tout vingt milles au nord-est. Après le lever du soleil on fit onze milles au sud-est, et ensuite au nord-nord-est trente-six milles, qui valent neuf lieues. On vit une infinité de petits thons. L'amiral dit que l'air était aussi doux et aussi suave qu'à Séville

(1) L'original porte : vcntaba unos balcos ; M. de Navarrete pense que ce dernier mot est employé pour rdfagas, qui signifie coup de vent, souffle violent. On a traduit d'après cette observation. (D. L. R.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. ag3

aux mois d'avril et de mai. La mer, ajoute-t-il \ était, grâces à Dieu, toujours bonne et unie; on vit en grande quantité des frégates, des damiers (pardelas) , et beaucoup d'autres oiseaux.

Lundi y il janvier.

Après le coucher du soleil l'escadre navigua au nord-quart-nord-est par le vent est et nordest; elle fila huit milles par heure jusqu'à minuit, ce qui fit environ cinquante-six milles. Ensuite elle prit le rumb nord-nord-est , et parcourant toujours huit milles par heure , elle fit dans toute la nuit cent quatre milles au nordquart-nord-est [a la cuarta del norte de la parte del nordeste). Après le lever du soleil l'amiral navigua au nord-nord-est par le même vent est, qui devenait quelquefois quart-nord-est, et il fît, en onze heures qu'avait le jour, quatre-vingthuit milles, qui équivalent à vingt-une lieues; en en ôtantune qu'il perdit, parce qu'il marcha sur la caravelle Pinta, qu'il aborda pour parler à Martin Alonso Pinzon. Il trouvait l'air très froid , et s'attendait , disait-il , à le trouver chaque jour de plus en plus froid à mesure qu'il avancerait vers le nord , et aussi parce que le rétrécissement du globe rendait les nuits plus longues {par la angosturade la spherd) (i).

(0 11 paraît que Colomb 4 voulu indiquer, par ces

Plusieurs paille - en - queue ( rabos de junco ) , beaucoup de damiers (pardelas) et d'autres oiseaux se présentèrent; on ne vit pas autant de poissons, parce que, dit l'amiral, l'eau était plus froide. On vit beaucoup d'herbe.

Mardi, 22. janvier.

Hier, après le coucher du soleil, on navigua au nord-nord-est par le vent est, frisant quelquefois le sud-est; on fit huit milles par heure pendant huit ampoulettes, dont trois avant le commencement du quart , et cinq durant ce quart : on fila ainsi soixante-douze milles, qui font dix-huit lieues. On fit ensuite, en six ampoulettes, environ dix- huit autres milles au nord-est-quart-nord ; pendant quatre ampoulettes du second quart, on fila au nord-est six milles par heure , qui font trois lieues , au nordest. Prenant après ce trajet le rumb est-nordest, on fit jusqu'au lever du soleil, pendant onze ampoulettes, six lieues (1) par heure, qui équi-

expressions, la diminution progressive des rayons des parallèles à l'équateur, à mesure que Ton approche du pôle. Peut-être ce grand navigateur, qui se trouvait dans le Nouveau-Monde au mois de janvier, a-t-il donné pour cause du froid ce qui rend les nuits plus longues , et nécessairement alors les journées plus froides. (De R.....L. ) (î) Il y a ici une erreur de calcul, car chaque ampou-

DE CHRISTOPHE COLOMB. ag5

valent à sept lieues ; suivant toujours le rumb est-nord-est jusqu'à onze heures du matin, on fila trente-deux milles; mais alors le vent cessa, et on n'avança pas davantage dans cette journée. Les Indiens nagèrent; on vit des paille-enqueue et beaucoup d'herbe.

Mercredi, 2 3 janvier.

Il y eut cette nuit beaucoup de changemens de vents; l'amiral dit qu'après avoir fait tous les essais et pris toutes les précautions que les bons marins ont coutume de prendre et doivent prendre, on fila cette nuit au nord-est-quart-nord quatre-vingt-quatre milles, qui font vingt-une lieues. L'amiral attendait souvent la caravelle Vinta, parce qu'elle allait mal à la bouline et s'aidait peu de la misaine, le mât d'avant n'étant pas bon. Il dit ici que si son capitaine, qui est Martin Alonso Pinzon, avait eu autant de soin de se pourvoir d'un bon mât dans les Indes, où il y en avait tant et de si beaux , qu'il en eut de

lette durant une demi-heure, comme on Fa déjà dit, dans la supposition même que ce soit six milles par heure au lieu de six lieues , ce qui est une erreur palpable , il résuite que dans les cinq heures et demie l'escadre a dû filer trentetrois milles, qui, à quatre par lieue, comme les comptai! Colomb, font huit lieues un quart, et non sept.

(M. V. DE i\AV.!

se séparer de lui dans l'espérance de remplir d'or son bâtiment, il l'aurait mis en bon état. On vit une grande quantité de paille-en-queue {rabos de junco) et beaucoup d'herbe. Le ciel était partout chargé ces jours-ci, quoiqu'il n'eût pas plu; mais la mer était toujours, grâces infinies en soient rendues à Dieu, lisse et unie (inuy llana) comme une rivière. Après le lever du soleil on navigua une certaine partie du jour dans la ligne directe du nord-est, et on fila trente milles, qui font sept lieues et demie; le reste du jour on prit le rumb est-nord-est, dans lequel on fit trente autres milles, qui font sept sept autres lieues et demie.

Jeudi \ 24 janvier.

Pendant toute cette nuit, à cause de beaucoup de changemens de vents qui survinrent, on fit au nord -est quarante -quatre milles, ou onze lieues; depuis le lever jusqu'au coucher du soleil on fila quatorze lieues à l'est-nord-est

Vendredi , 25 janvier.

On navigua une partie de cette nuit à l'estnord-est pendant treize ampoulettes, durant lesquelles on fit neuf lieues et demie; ensuite on fila six milles au nord-nord-est. Après le lever du soleil, le calme qui survint ne permit

de faire, pendant tout le jour, que vingt-huit milles est-nord-est, c'est-à-dire sept lieues. Les matelots tuèrent une tonina (1) et un immense requin, et l'amiral dit qu'ils en avaient grand besoin, parce qu'ils n'avaient plus à manger que du pain, du vin, et des a/es des Indes.

Samedi, 26 Janvier.

L'escadre fit cette nuit, à l'est-quart-sud-est, cinquante-six milles, ou quatorze lieues. Après le lever du soleil on navigua tantôt à l'est-sudest, tantôt au sud-est, et jusqu'à onze heures du matin on fit quarante-quatre milles. L'amiral vira ensuite de bord ; après cela on alla en ralingue (anduvo a la relinga) (2), et jusqu'à l'entrée de la nuit on fit , dans la direction du nord, vingt-quatre milles, qui font six lieues.

Dimanche y 27 janvier.

Hier, après le coucher du soleil, on navigua au nord-est, au nord, au nord-quart-nord -est, et on fit à peu près cinq milles par heure , ce

(1) Voyez la note de M. le baron Cuvier, pages 19 et 20.

(1) Andar d la relinga, aller ou tenir en ralingue , c'est, à ce qu'il paraît, bouliner pour gagner le vent; autrefois on disait aussi naviguer de bouline et dforze {navegar de bolina y orza). (M. F. de Nav. )

qui, en treize heures, fit soixante-cinq milles ou seize lieues et demie. Depuis le lever du soleil jusqu'à midi on fit, vers le nord-est, vingt-quatre milles, ou six lieues, et de midi jusqu'au coucher du soleil , on fit trois lieues est-nord-est.

Lundi, 1$ janvier.

On navigua toute la nuit à l'est-nord-est , et on fit trente-six milles ou neuf lieues ; depuis le lever jusqu'au coucher du soleil on ne fit que vingt milles, c'est-à-dire cinq lieues dans la direction de l'est-nord-est. I/air était tempéré et doux; on vit des paille-en -queue, des damiers et beaucoup d'herbe.

Mardi y ^janvier.

L'amiral continua sa navigation à l'est-nordest, et fit dans la nuit, par le vent sud et le vent sud-ouest, trente-neuf milles , ou neuf lieues et demie; il ne fit que huit lieues pendant tout le jour ; l'air était aussi tempéré qu'en Castille au mois d'avril, et la mer très unie. Des poissons qu'on appelle dorades vinrent à bord.

Mercredi , 3o janvier.

Toute cette nuit on ne fit guère que sept lieues à l'est-nord-est; pendant le jour on courut au sud quart-sud-est une distance de treize

lieues et demie. On vit des paille -en -queue, beaucoup d'herbe, et une multitude de thonines (toninas).

Jeudi, 3i janvier.

On vira cette nuit au nord-quart-nord-est; on fit trente milles dans cette direction , et on en fit ensuite trente-cinq au nord-est , en tout seize lieues un quart (1). Depuis le point du jour jusqu'à l'entrée de la nuit on parcourut à l'est-nord-est une distance de treize lieues et demie. On vit des paille -en -queue et des damiers.

Vendredi, \et février.

On vogua cette nuit à l'est-nord-est; la distance franchie fut de seize lieues et demie : on suivit la même direction pendant le jour, et on en fit vingt-neuf et un quart. La mer était toujours très unie, grâces à Dieu.

Samedi, 2 février.

On fit cette nuit , à l'est-nord-est , quarante milles ou dix lieues; le jour on courut, avec le même vent en poupe , sept milles par heure , de manière qu'on fit en onze heures soixante-

(1) L'original espagnol ne porte que seize lieues, ce qui est évidemment une erreur du manuscrit ou du copiste.

3oo PREMIER VOYAGE

dix-sept milles, qui équivalent à dix-neuf lieues un quart. L'air est doux, et la mer, grâces à Dieu, lisse et unie, et si couverte d'herbe, que, si on ne l'eût pas pu bien distinguer, on aurait eu la crainte de courir sur des bas -fonds. On vit des damiers.v

Dimanche > 3 février.

Naviguant cette nuit, le vent en poupe et la mer étant très unie, on fit, grâces à Dieu, vingtneuf lieues. L'étoile du nord parut très élevée à l'amiral, ainsi qu'elle le paraît du cap Saint- Vincent. Il ne put prendre la hauteur du soleil ni avec l'astrolabe , ni avec le quartier de réduction (cuadrantè), parce que la vague ne le lui permit pas. Pendant le jour il continua sa route à Fest-nord-est et à dix milles par heure : il fit vingt-sept lieues en onze heures.

Lundi, 4 février.

L'escadre navigua cette nuit à l'est-quarlnord-est, faisant tantôt douze milles par heure , tantôt dix; elle franchit ainsi une distance de cent trente milles , qui font trente-deux lieues et demie. Le ciel était très couvert , chargé et pluvieux, et le temps un peu froid; ce qui fit dire à l'amiral qu'il savait qu'il n'était pas encore arrivé aux îles Açores. Après le lever du

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3oi

soleil , il changea de route et se dirigea à Test ; il fit, dans toute la journée, soixante-dix-sept milles, ou dix-neuf lieues et un quart.

Mardi , 5 février.

On suivit cette nuit la direction de Test pendant un trajet de cinquante-quatre milles, qui font quatorze lieues moins la moitié d'une ; on fila dans le jour dix milles par heure , ce qui fît en onze heures cent dix milles, ou vingt-sept lieues et demie. On vit des damiers et quelques petits bâtons, signe qu'on était près de terre.

Mercredi , 6 février.

On navigua cette nuit à l'est, et à onze milles par heure, on fit pendant v treize heures de la nuit cent quarante-trois milles ou trente-cinq lieues un quart : on vit beaucoup d'oiseaux , parmi lesquels un grand nombre de damiers. On fila pendant le jour quatorze milles par ^îeure, aussi parcourut -on, dans le cours de cette journée, cent cinquante-quatre milles, ou trente-huit lieues et demie; de manière que, tant dans la nuit que dans le jour, on franchit une distance d'environ soixante-quatorze lieues. Vicente Anes (i) dit que ce matin il laissait l'île

(ï) Il devrait y avoir Yanez. (M. F. de Nav.)

3o2 PREMIER VOYAGE

de Flores au nord , et celle de Madère à l'est. Roldan dit qu'il laissait au nord-nord-est l'île de Fayal ou Saint-Grégoire (San-Gregorio) , et celle de Porto -Santo à l'est. On vit beaucoup d'herbe.

Jeudi y 7 février.

On navigua cette nuit à l'est; on fit dix milles par heure, ce qui donne pour treize heures cent trente milles, ou trente-deux lieues et demie. On ne fit, dans le jour, que huit milles par heure; en onze heures quatre-vingt-huit milles , ou vingt-deux lieues. Ce matin l'amiral était à soixante-quinze lieues au sud de l'île de Flores, et le pilote Pedro Alonso, en naviguant au nord, passa entre la Tercère et l'île de Sainte-Marie; en naviguant à l'est, il passa au vent de l'île de Madère douze lieues du côté nord, Les marins virent de l'herbe d'une autre espèce que celle qu'ils avaient vue précédemment, et comme il y en a beaucoup dans les îles Açores; ils virent ensuite une autre fois de celle qu'ils avaient vue la première.

Vendredi , 8 février.

La flottille ne fit cette nuit que trois milles par heure, et suivit d'abord pendant un moment la direction de l'est , et prit ensuite le rumb sudest-quart à l'est (a la quarta del sueste)] elle

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3o3

fit douze lieues pendant toute la nuit. Depuis le lever du soleil jusqu'à midi on ne fila que vingt-sept milles, et autant depuis midi jusqu'à la nuit; en tout treize lieues au sud-sud-est.

Samedi, (^février.

On continua d'abord , à l'entrée de cette nuit, d'aller au sud-sud-est, et tant dans cette direction que dans celle du sud-quart-sud-est, on ne fit que trois lieues : on prit ensuite celle du nord-est, dans laquelle on fit cinq lieues jusqu'à dix heures du matin ; depuis cette heure jusqu'à la nuit on fit neuf lieues à l'est.

Dimanche , i o février.

Après le coucher du soleil on navigua toute la nuit à Fest, et on fit cent trente milles, ou trente-deux lieues et demie; depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, on fila neuf milles par heure, et on parcourut ainsi en onze heures quatre-vingt-dix-neuf milles, qui font vingtquatre lieues et demie et un quart.

Dans la caravelle de l'amiral, Vincent Yanes et les deux pilotes Sancho Ruiz et Pedro Alonso Nina j pointaient la carte (carteaban 6 echaban punto), ainsi que Roldan, et ils passaient tous sur leur carte beaucoup au-delà des îles Açores à l'est , et naviguant au nord , aucun d'eux ne prenait l'île Sainte-Marie , qui est la

3o4 PREMIER VOYAGE

dernière des Acores. Ils en étaient au contraire à peu près à cinq lieues en avant, et dans les parages de l'île de Madère ou de celle de Porto- Santo. Mais l'amiral se trouvait fort écarté de son chemin, étant beaucoup derrière eux, car cette nuit il laissait l'île de Flores au nord , et à l'est il allait dans la direction de Nafè (iba en demanda a Nafe) en Afrique, et passait au vent (barlovento) de l'île de Madère, du côté

du nord, à (i) lieues; ainsi

donc ces pilotes étaient, d'après leur pointage, de cent cinquante lieues plus près de Castille que l'amiral. Il dit que dès qu'on verra terre, s'il plaît à Dieu, on saura qui calculait plus juste; il dit aussi qu'à son départ de l'île de Fer il fit deux cent soixante-treize lieues avant de voir les premières herbes.

Lundi, 1 1 février.

On fila cette nuit douze milles à l'heure dans la même direction , et on fit ainsi , pendant toute la nuit, trente-neuf lieues; dans le jour, seize lieues et demie. L'amiral vit beaucoup d'oiseaux , ce qui lui fit croire qu'il se trouvait près de terre.

(i) Il ya dans l'original une lacune semblable.

(M. F, de Nav.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3o5

Mardi, 12 février.

L'amiral fit route à l'est, ne fila cette nuit que six milles par heure , et fit jusqu'au jour soixante-treize milles, qui équivalent à dix-huit lieues et un quart. Ici il commença à avoir la grosse mer et à éprouver la tempête , et il dit que si la caravelle n'avait pas été si bonne et en si bon état, il aurait craint de périr. Pendant le jour il courut onze à douze lieues , mais avec beaucoup de peine et au milieu de mille dangers.

Mercredi, i3 février.

Depuis le coucher du soleil jusqu'au jour,, l'amiral eut à lutter contre l'impétuosité des vents et des vagues d'une grosse mer agitée par la tempête. Des éclairs partirent trois fois du nord nord-est , et il dit que c'était l'annonce d'une grande tempête qui devait venir de ce côté ou du côté opposé. Il alla à mâts et à cordes (a arbol seco) la plus grande partie de la nuit; il donna ensuite un peu de voiles, et fit environ cinquante-deux milles, ou treize lieues. Pendant le jour le vent se calma un peu, mais il augmenta bientôt, la mer devint terrible, et les ondes , qui se croisaient , ballottaient les vaisseaux (atormentaban ios navios)\ on fit environ cinquante-cinq milles, ou treize lieues et demie. Tome IL 10

5o6 PREMIER VOYAGE

Jeudi , 14 février.

Cette nuit le vent augmenta encore , les vagues étaient épouvantables. Venant des deux côtés opposés , elles se croisaient et paralysaient la marche du vaisseau, qui ne pouvait ni avancer ni sortir du milieu d'elles ; et comme elles venaient continuellement se briser sur son navire , l'amiral avait fait baisser, autant que possible, la grande voile [papahigo) (i), afin qu'elle ne pût produire d'autre effet que celui de retirer son bâtiment du milieu des flots. Il marcha dans cette position pendant trois heures , et fit vingt milles. La mer devenait de plus en plus grosse et le vent de plus en plus violent. Voyant le danger aussi imminent, il se mit à courir en poupe où le vent le portait , parce qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Alors la caravelle Pinta, que montait Martin Alonso Pinzon, se mit à courir aussi : mais elle disparut bientôt, quoique toute la nuit l'amiral lui fît des signaux, et qu'elle lui répondît jusqu'à ce qu'elle en fût empêchée probablement par la force de la tempête et par son éloignement de la route que suivait

(i) On appelait papahigo major la grande voile sans bonnette, et papahigo menor la voile de misaine (la del trinquete. ) ( M. F. de Nav. )

l'amiral. Ce dernier fut poussé cette nuit cinquante-quatre milles au nord-est-quart-est, ce qui fit treize lieues et demie : après le lever du soleil, la véhémence du vent augmenta, et l'agitation de la mer devint encore plus terrible. L'amiral tenait toujours sa grande voile baissée, afin que le vaisseau pût sortir du milieu des flots qui le couvraient en se croisant, et qui menaçaient de le submerger. L'amiral suivit d'abord la direction est-nord-est, et il prit ensuite le quart jusqu'au nord-est {a la quarto, hasta el nordeste). Il navigua environ six heures dans cette direction, et fit ainsi sept lieues et demie; il ordonna qu'on tirât au sort un pèlerinage (que se echasse un romerd) à Sainte-Marie de Guadalupe, dans lequel on lui porterait un cierge de cinq livres de cire , et que tous fissent vœu que celui sur qui tomberait le sort accomplirait le pèlerinage- Il ordonna d'apporter à cet effet autant de pois chiches (gaibanzos) qu'il y avait de personnes dans le navire, d'en marquer un d'une croix avec un couteau, de les mettre ensuite tous dans un sac, et de les y bien remuer. Le premier qui y mit la main fut l'amiral. Il en tira le pois chiche marqué de la croix; ce fut ainsi sur lui que tomba le sort, et il se regarda dès-lors comme pèlerin, et obligé à aller accomplir le vœu qui venait d'être fait. On tira le sort une seconde fois pour envoyer

3o8 PREMIER VOYAGE

un pèlerin à Notre-Dame-de-Lorette , qui est dans la marche d'Ancône, faisant partie des États du pape : c'est un endroit où la sainte Vierge a fait et fait encore beaucoup et de grands miracles. Le sort étant tombé cette fois sur un matelot du port de Sainte-Marie, nommé Peçlro de Villa, l'amiral promit de lui donner tout l'argent nécessaire aux frais de ce pieux voyage. Il décida qu'un autre pèlerin serait envoyé pour veiller une nuit à Sainte-Claire de Moguer, et pour y faire dire une messe. On mit de nouveau à cet effet les pois chiches,sans oublier celui qui était marqué d'une croix, et le sort tomba encore une fois sur le même amiral. Il fit ensuite, ainsi que tout son équipage , le vœu que , dans la première terre où ils arriveraient , ils iraient tous en chemise, et processionnellement, faire une prière dans une église sous l'invocation de Notre-Dame.

Outre les vœux généraux, ou faits en commun, chacun faisait en particulier son vœu, parce que personne ne croyait échapper. La tempête qu'on éprouvait était si terrible, que tous se regardaient comme perdus; ce qui augmentait encore le péril, c'est que le vaisseau manquait de lest, parce que la consommation des vivres, celle de l'eau et celle du vin , avaient beaucoup diminué la charge. L'espérance de la durée d'un

temps aussi beau que celui qu'ils eurent dans toutes ces îles, fit que» l'amiral ne pourvut pas son bâtiment du lest nécessaire. Son projet était d'ailleurs de le faire lester dans Vile des Femmes [isla de las Mugeres), où il avait d'abord résolu de se rendre. Le remède que l'amiral employa dans cette circonstance fut de faire remplir d'eau de mer, aussitôt que cela fut praticable, les pipes vides qui avaient contenu, soit du vin, soit de l'eau douce : par ce moyen le mal fut réparé.

L'amiral énumère ici les causes qui lui étaient la crainte que notre Seigneur permît qu'il fut victime de cette tempête , et celles qui lui faisaient espérer que Dieu lui serait en aide et le ferait arriver sain et sauf, afin que des nouvelles telles que celles qu'il portait au Roi et à la Reine ne périssent pas avec lui. Le vif désir qu'il avait d'être porteur de nouvelles aussi importantes, et de montrer que tout ce qu'il avait dit s'était confirmé, et que tout ce qu'il s'était fait fort de découvrir avait réellement été découvert, paraissait contribuer précisément à lui inspirer la plus grande crainte de ne pouvoir y parvenir. Il avoue lui-même que chaque moucheron qui lui passait devant les yeux, suffisait pour l'importuner et le troubler : il attribue cette faiblesse de sa part à son peu de foi et à son manque de confiance dans la Providence divine.

3io PREMIER VOYAGE

D'un autre côté , il était ranimé par les faveurs que Dieu lui avait faites, en lui accordant un triomphe aussi grand que celui qu'il avait remporté en découvrant tout ce qu'il avait découvert, en remplissant tous ses désirs, et en voulant qu après avoir éprouvé, en Castille , tant de revers et de contrariétés dans ses sollicitations, toutes ses espérances finissent par y être surpassées. Enfin, comme avant d'avoir dirigé toute son expédition vers la plus grande gloire de Dieu, et avant de l'avoir mise à fin , ce Souverain maître de toutes choses l'avait exaucé , et lui avait accordé toutes ses demandes , il devait croire qu'il le sauverait pour accomplir l'ouvrage qu'il avait commencé. Il ajoute que puisque Dieu l'avait délivré en allant {à la ida), lorsqu'il avait plus de motifs de crainte dans les souffrances et les tourmens que lui avaient fait éprouver ses matelots et son équipage, qui tous étaient résolus d'un commun accord à s'en retourner, et voulaient se révolter contre lui , s'oubliant même jusqu'aux menaces , et que ce Dieu éternel lui avait donné la force et la magnanimité dont il avait besoin, l'avait soutenu seul contre tous, et avait opéré en lui et en sa faveur tant de merveilles dans ce voyage, outre celles que Leurs Altesses avaient apprises par les personnes de leurs maisons , ce Dieu puissant ne l'aban-

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3n

donnerait pas encore. C'est pour ces raisons, dit-il , qu'il n'aurait pas dû craindre la tempête présente; mais sa faiblesse et ses angoisses ne lui laissaient pas un moment de calme. Il dit en outre que ce qui lui faisait grand'peine, c'était de laisser orphelins deux fils qu'il avait à Cordoue, où ils faisaient leurs études (i). Privés de père et de mère en terre étrangère , que deviendraient-ils ; car le Roi et la Reine, qui ignoreraient les services qu'il leur avait rendus dans ce voyage et les heureuses nouvelles qu'il leur portait, ne seraient engagés par aucune considération à leur servir de protecteurs. Plein de cette pensée, il chercha les moyens d'apprendre à Leurs Altesses la victoire que le Seigneur lui avait fait remporter en lui faisant trouver dans les Indes tout ce qui était le but de son voyage, et de leur faire savoir que ces parages sont exempts de tempête; ce que prouvent, dit-il, l'herbe et les arbres qui croissent jusque dans la mer. A cet effet, et afin que s'il périssait dans cette tempête, le Roi et la Reine eussent des nouvelles de son voyage , il prit un parchemin , et y écrivit tout ce qu'il put sur les découvertes dont il était

(i) Don Diego et don Fernando Colomb, qu'il laissa en Espagne, où ils remplissaient les fonctions de pages du prince don Juan , lorsqu'il entreprit son second voyage.

(M. F. de Nav.)

3i2 PREMIER VOYAGE

l'auteur, et pria instamment celui qui le trou* verait, quel qu'il fût, de le porter au Roi et à la Reine. Il enveloppa ce parchemin dans un grand morceau de toile cirée, ferma hermétiquement ce paquet, l'attacha solidement, se fit apporter une grosse barrique de bois, et l'y mit sans que personne sût ce que c'était. Tout le monde pensa que c'était quelque acte de dévotion. Il le fit ainsi jeter à la mer. Les averses et les bourrasques qui survinrent quelque temps après changèrent le vent, qui se tourna à l'ouest. Il le mit en poupe , navigua ainsi (andaria asi a popa) pendant cinq heures avec la seule misaine, ayant toujours la mer bouleversée {inuy desconcertada ) , et fit ensuite deux lieues et demie au nord-est. Il avait baissé le mât de la grande voile {liabia quitado el papahigo de la vêla major) dans la crainte qu'une vague ne le fît venir à bas [ne se lo llevasse del todo).

Vendredi , i$ février.

Hier, après le coucher du soleil , le ciel commença à se montrer serein vers la partie occidentale de l'horizon. Il paraissait que le vent allait se lever de ce côté. L'amiral fit mettre la bonnette (i) à la grande voile, la mer était en-

(i) On appelle bonnette le morceau de voile ou la petite voile qui partage la misaine au tiers, ou la grande voile au

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3i3

core très grosse et très agitée : cependant elle s'abaissait un peu. Le navire fit quatre milles par heure dans la direction de l'est-nord-est, c'est-à-dire treize lieues pendant treize heures de nuit. Au lever du soleil l'équipage vit terre de la proue; elle lui paraissait être à l'est-nord-est ; quelques uns disaient que c'était l'île de Madère, d'autres que c'était la roche de Cintra, en Portugal, près de Lisbonne. Le vent ne tarda pas à passer à l'est-nord-est par la proue, et la mer venait toujours très grosse du côté de l'ouest; il y avait environ cinq lieues de la caravelle à la terre. L'amiral, d'après son pointage, se trouvait être aux îles Açores, et croyait que celle qu'il voyait était l'une d'elles; les pilotes et les matelots se trouvaient déjà, d'après le leur, près des terres de Castille.

quart, et il s'ajoute à la grande et à l'autre au moyen de garcettes passées dans des œillets de ris, afin d'aller plus vite quand le temps est beau ou qu'il y a peu de vent.

( M. F. de Nav. ) La bonnette est une. voile légère qui s'ajoute à volonté, dit M. le vice-amiral Willaumez; c'est une menue voile que l'on met pour augmenter la largeur des voiles en argues du bord du vent, et même des deux bords à la fois, lorsque le bâtiment a le vent de l'arrière. Les bonnettes s'amurent en dehors des huniers, sur des bouts-dehors adaptés sur l'avant à chaque vergue inférieure; on les rentre et on les pousse dehors à volonté. (D. L. R.)

3i4 PREMIER VOYAGE

Samedi y 16 février.

L'amiral courut des bordées toute cette nuit pour gagner la terre (por encavalgar la tierrd), qu'on reconnaissait déjà être une île ; il allait tantôt au nord-est, tantôt au nord-nord-est, et continua ainsi jusqu'au lever du soleil, qu'il prit le rumb du sud pour arriver à l'île, que déjà la grande obscurité ne permettait plus de voir ; il aperçut de la poupe une autre île, qu'il estima être à huit lieues. Depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit il ne fit que louvoyer, malgré le vent violent et la grosse mer, afin d'arriver à terre. A l'heure du Salve, qui se dit à l'entrée de la nuit, des hommes du vaisseau virent une lumière qui parut du côté opposé au vent, et ils crurent que ce devait être l'île qu'ils avaient aperçue la veille. L'amiral passa toute la nuit à s'élever au vent {barloventeando) , s'approchant le plus qu'il pouvait pour voir si, au lever du soleil , il apercevrait quelqu'une de ces îles. Cette nuit l'amiral reposa un peu, parce que, depuis le mercredi, il n'avait dormi ni pu dormir. 11 était perclus des jambes (tollido de las piernas), parce qu'il avait été toujours découvert au froid et à l'eau, et qu'il avait pris très peu de nourriture. Au point du jour (i) il navigua au

(i) Ce fut le dimanche 17 février. (M. F. de Nav.)

sud-sud-ouest , et à la nuit il arriva à File ; mais l'obscurité était si grande qu'il ne put savoir quelle elle était.

Lundis 18 février.

Hier, après le coucher du soleil, il fit le tour de l'île, pour voir où il devait mouiller, et prendre langue. Il mouilla avec une ancre qu'il perdit aussitôt; il remit en conséquence à la voile , et louvoya toute la nuit. Après le lever du soleil il arriva une seconde fois du côté nord de l'île , attérit avec une nouvelle ancre dans l'endroit qui lui parut le plus convenable, et envoya la chaloupe à terre. Ses gens parlèrent aux habitans de l'île , et apprirent d'eux que c'était Sainte-Marie, l'une des Açores. Ces derniers leur indiquèrent le port (i) où ils devaient relâcher, leur dirent qu'ils n'avaient jamais vu une tempête aussi affreuse que celle qui avait eu lieu ces quinze derniers jours, et qu'ils étaient bien étonnés qu'ils y eussent échappé. L'amiral dit ici que ces insulaires rendirent à Dieu de grandes grâces , et donnèrent de grands signes de joie dès qu'ils surent qu'il avait découvert les Indes ; il ajoute que sa navigation a été très sûre, et son pointage fort

(i) C'est le port de Saint-Laurent (San-Lorenzo).

( M. F. de Nav. )

3i6 PREMIER VOYAGE

exact, à quelque avance près, ce dont il rend de grandes grâces à Dieu; mais il regardait comme certain qu'il était dans les environs des Açores, et que l'île qu'il voyait était l'une d'elles. Il dit qu'il feignit avoir fait plus de chemin pour contrarier et rendre faux le pointage des pilotes et matelots, afin de rester, ainsi que de fait il reste maître de cette route des Indes, car aucun d'eux tous ne connaissait et n'établissait sa route d'une manière sûre, aussi n'en est-il aucun qui puisse être certain de la route des Indes.

Mardi , 19 février.

Après le coucher du soleil, trois hommes de l'île vinrent sur le rivage et appelèrent : l'amiral leur envoya la chaloupe, dans laquelle ils arrivèrent avec des poules et du pain frais; c'était un jour de carnaval. Ils apportèrent aussi plusieurs autres choses que le capitaine de l'île, nommé Juan de Castdheda , envoyait à l'amiral, qu'il disait connaître parfaitement. Il ne venait pas le voir parce qu'il faisait nuit; mais il annonçait que dès le point du jour il se rendrait auprès de lui avec de nouvelles provisions, et qu'il amènerait trois hommes de là caravelle qui étaient restés dans l'île , et qu'il y retenait pour jouir du plaisir de leur entendre raconter les circonstances de son voyage. L'amiral ordonna -de

recevoir très honorablement les messagers du gouverneur, et leur fit donner des lits à bord pour qu'ils y passassent la nuit, parce qu'il était déjà tard, et que la ville était loin. Comme le jeudi dernier, se trouvant au fort de la tempête, ils avaient fait, entre autres vœux dont il a été déjà parlé, celui d'aller en chemise, et processionnellement, faire des prières sur la première terre où il y aurait une église sous l'invocation de Notre-Dame, il résolut que la moitié de l'équipage irait accomplir ledit vœu à un ermitage qui était situé sur le bord de la mer, et qu'il irait lui-même ensuite avec l'autre moitié. Persuadé qu'il était dans cette île en toute sûreté , et plein de confiance dans les offres du capitaine; comme d'ailleurs la paix régnait entre le Portugal et la Castille, il pria les trois hommes d'aller à la ville et de faire venir un prêtre pour leur dire une messe. La moitié de l'équipage se rendit donc en chemise à l'ermitage pour y accomplir son vœu de pèlerinage; mais au moment où ils étaient en prières, tous les insulaires, les uns à pied, les autres à cheval , avec leur capitaine à leur tête, les assaillirent tout à coup et les firent tous prisonniers. L'amiral ne conçut aucune espèce de soupçon jusqu'à onze heures du matin, et il attendait le retour de la chaloupe pour aller à son tour accomplir son vœu avec l'autre moitié de

3i8 PREMIER VOYAGE

ses gens; mais, voyant que les premiers partis ne revenaient pas, il soupçonna ou qu'on les retenait ou que la chaloupe s'était brisée, parce que toute l'île est entourée de rochers très élevés. N'ayant pu voir ce qui s'était passé , parce que l'ermitage était derrière une pointe , il leva l'ancre, appareilla, et se dirigea directement vers ce lieu. Il ne tarda pas à remarquer beaucoup d'hommes à cheval qui mirent pied à terre, entrèrent tout armés dans la chaloupe , et se dirigèrent sur la caravelle pour s'emparer de lui. Le capitaine se leva au milieu de la chaloupe, et demanda à l'amiral garantie pour sa sûreté personnelle : celui-ci lui répondit qu'il la lui accordait; mais il lui demanda par suite de quel changement et de quel événement il ne voyait dans la chaloupe aucun de ses gens, et il ajouta qu'il le priait de s'approcher et d'entrer dans la caravelle , qu'il ferait tout ce qu'il voudrait. Le dessein de l'amiral était de l'attirer par de belles paroles pour le prendre et recouvrer ses gens; et il ne croyait pas, en agissant ainsi, violer la foi du sauf- conduit qu'il avait donné au Portugais, puisque celui-ci avait lui-même manqué le premier aux offres qu'il lui avait faites de paix et de sûreté. Comme le capitaine avait un mauvais dessein, il ne s'exposa pas à entrer. L'amiral voyant qu'il ne s'approchait pas

de la caravelle, le pria de lui dire pour quelle raison il lui retenait son monde : que le Roi de Portugal s'en repentirait ; que les Portugais étaient très bien accueillis dans les États du Roi de Castille ; qu'ils y entraient aussi facilement et y étaient aussi en sûreté qu'à Lisbonne même; que le Roi et la Reine de Castille lui avaient donné des lettres de recommandation pour tous les princes, seigneurs et hommes du monde, lettres qu'il lui montrerait s'il voulait venir ; qu'il était leur amiral de l'Océan et leur vice-roi des Indes , lesquelles appartiennent maintenant à Leurs Altesses, dont il lui montrera les provisions et lettres-royaux signés de leurs signatures et revêtus de leurs sceaux. Il les lui montra, en effet, de loin, en ajoutant que le Roi et la Reine de Castille entretenaient , avec le Roi de Portugal, les relations les plus amicales et les plus intimes; qu'ils lui avaient ordonné de faire honneur, autant que possible, aux vaisseaux de Portugal qu'il pourrait rencontrer. Il lui dit aussi que, supposé qu'il ne voulût pas lui rendre ses gens, il n'en irait pas moins en Castille, parce qu'il avait encore assez de monde pour manoeuvrer son vaisseau jusqu'à Séville; et que, s'il persistait à leur faire cette offense, il serait, lui, ainsi que tous les siens, sévèrement puni. Le capitaine et ceux qui l'accompagnaient répondirent à ce

3so PREMIER VOYAGE

discours qu'ils ne connaissaient ici ni le Roi ni la Reine de Castille , ni toutes leurs lettres; qu'ils n'avaient peur ni de l'un ni de l'autre ; et ils ajoutèrent, presque avec menaces, qu'ils leur feraient savoir ce que c'était que le Portugal. Ces paroles causèrent beaucoup de chagrin à l'amiral. Il supposa qu'il était peut-être survenu quelques différends entre les deux royaumes depuis son départ, et il ne put souffrir qu'on lui répondît d'une manière aussi déraisonnable. Il ajoute que le capitaine se leva de nouveau de loin, et dit à l'amiral d'aller au port avec sa caravelle, et que, pour lui, tout ce qu'il faisait et avait fait, le Roi son maître lui en avait envoyé l'ordre. L'amiral prit à témoin de cet événement tous ceux qui étaient dans la caravelle. Il appela de nouveau le capitaine et toute sa troupe, leur donna sa parole, et les assura qu'il ne descendrait pas de sa caravelle avant d'avoir pris une centaine de Portugais pour les mener en Castille, et d'avoir dépeuplé toute cette île. Après quoi, il retourna mouiller dans le port où il était d'abord , parce que le temps et le vent étaient trop mauvais pour qu'il pût faire autre chose.

Mercredi, 10 février.

L'amiral fît tout mettre en ordre dans son vaisseau, et fit remplir les pipes d'eau de mer

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3a i

pour le lester, parce qu'il était dans un très mauvais port , et craignait qu'on ne lui coupât ses amarres; ce qui arriva : en conséquence, il appareilla pour l'île Saint-Michel , quoiqu'il n'y ait pas dans aucune des Açores un bon port pour le temps qu'il faisait ; mais il n'avait d'autre ressource que celle de fuir en mer.

Jeudi 9 9A février.

L'amiral partit hier de cette île de Sainte- Marie pour se rendre à celle de Saint-Michel , afin de voir s'il y trouverait un port où il fût à l'abri d'un temps aussi mauvais que celui qu'il faisait. Malgré la violence du vent et la grosse mer il navigua jusqu'à la nuit sans réussir à voir la terre ni d'un côté ni de l'autre , à cause des vapeurs et de l'obscurité produites par le vent et la mer {quel viento y la mar causaban)< L'amiral dit qu'il était fort contrarié , parce qu'il ne lui restait plus que trois marins qui connussent la mer, et que les autres personnes qu'il avait avec lui étaient novices dans l'art de naviguer. Il resta en panne toute cette nuit, exposé aux dangers imminens d'une affreuse tempête. Heureusement, grâces à Dieu, la mer, ou plutôt ses vagues, ne venaient que d'un seul côté; car si elles se fussent croisées comme dans la dernière tempête, il eût souffert beaucoup plus. Tome II. 2 1

Après le lever du soleil, n'apercevant pas l'île de Saint-Michel, il résolut de retourner à celle de Sainte-Marie, pour voir s'il pourrait y recouvrer ses gens, ainsi que la chaloupe, les amarres et les ancres qui y étaient restés.

L'amiral dit qu'il était étonné d'avoir éprouvé un aussi mauvais temps dans ces îles et dans leurs parages , parce que dans les Indes , où il avait navigué pendant tout cet hiver sans mouiller, le temps avait toujours été très beau, et la mer n'avait pas cessé un seul instant [una sola hora) d'être navigable, sans courir aucun danger, tandis qu'ici il venait d'essuyer une si horrible tempête. Il fait observer qu'il en éprouva une à peu près semblable à son départ d'Espagne avant d'arriver aux Canaries, mais qu'au-delà de ces îles, il trouva toujours l'air et la ûier dans le plus grand calme. L'amiral conclut en rappelant que les théologiens et les savans philosophes ont dit, avec bien de la justesse, que le paradis terrestre est au bout de l'Orient, parce que c'est une contrée très tempérée : aussi dit-il que les terres qu'il vient de découvrir sont celles du bout de l'Orient.

Vendredi 9 22 février.

L'amiral mouilla hier à l'île de Sainte-Marie, dans le même lieu et dans le même port où il

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3s 3

avait mouillé la première fois. Bientôt après on vit venir un homme qui monta sur un rocher situé en face du port , et fit avec son manteau des signes (à capear) (i) à la caravelle pour qu'elle ne s'en allât pas. La chaloupe ne tarda pas à arriver avec cinq matelots , deux ecclésiastiques et un notaire. Ils demandèrent garantie de leur sûreté personnelle, et dès que l'amiral la leur eut accordée, ils montèrent dans la caravelle, et comme c'était à l'entrée de la nuit, ils couchèrent à son bord, où l'amiral leur fit le meilleur accueil possible. Le lendemain ils le requirent de leur montrer le pouvoir du Roi et de la Reine de Castille , afin de constater qu'il avait fait ce voyage avec leur autorisation. L'amiral comprit qu'ils prenaient ce parti pour ^pouvoir justifier leur conduite antérieure, et éloigner tout soupçon de blâme , et parce qu'ils n'avaient pu s'emparer de sa personne, ainsi qu'ils en avaient l'intention lorsqu'ils vinrent avec la chaloupe armée. Comme ils s'apercevaient qu'ils n'auraient rien à gagner dans cette affaire , ils voulurent réparer leur trahison dans la crainte que l'amiral n'exécutât , ainsi qu'il en avait formé la résolution , et qu'il y aurait réussi , les me-

(i) Capear, faire signe du manteau, appeler.

naces qu'il leur avait faites, et dont ils redoutaient les résultats. Celui-ci, pour ravoir ceux de ses gens qui étaient entre leurs mains , consentit à leur montrer la lettre circulaire (carta gênerai) du Roi et de la Reine , pour tous les princes et seigneurs de marque, ainsi que les autres provisions et lettres-royaux dont il était porteur, et leur donna de ce qu'il avait (diôles de lo que ténia). Ils furent satisfaits, et s'en retournèrent à terre , en laissant tous les hommes de l'équipage avec la chaloupe. L'amiral apprit par eux que si on était parvenu à le prendre on ne lui aurait jamais rendu la liberté, parce que le capitaine assurait que tels étaient les ordres du Roi son maître.

Samedi, 2 3 février.

Hier le temps commença à devenir meilleur : l'amiral leva les ancres, et fit le tour de l'île pour chercher un bon mouillage et pour prendre du bois et des pierres afin de lester son navire : il ne put trouver un mouillage que dans la soirée, vers l'heure de complies.

Dimanche, ^février.

L'amiral mouilla hier dans la soirée pour prendre du bois et des pierres; mais comme la mer était très houleuse, la chaloupe ne put

DE CHRISTOPHE COLOMB. 3s 5

aller à terre. A la fin du premier quart de nuit un vent d'ouest et de sud-ouest commença à souffler; l'amiral ordonna d'appareiller à cause du grand danger qu'il y a dans ces îles d'attendre sur ses ancres le vent de sud , et parce que le vent sud-ouest y est toujours immédiatement suivi du vent sud. Le temps étant favorable pour aller en Castille, il cessa de charger des pierres et du bois, fit gouverner à l'est, et fila jusqu'au lever du soleil, dans un intervalle de six heures et demie, à sept milles par heure, quarante -cinq milles et demi. Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil il fila six milles par heure; ce qui fit, en onze heures, soixante-six milles , lesquels , avec les quarantecinq et demi de la nuit, font en totalité cent onze milles et demi, ou vingt-huit lieues.

Lundi y 1 5 février.

Hier, après le coucher du soleil, l'amiral suivit son chemin à l'est, et filant cinq milles par heure il fit , pendant treize heures de cette nuit, soixante-cinq milles, ou seize lieues et un quart; depuis le lendemain matin jusqu'à la nuit il franchit une distance de seize lieues et demie, ayant, grâces à Dieu, la mer lisse et unie {cou la mar llana). Un fort gros oiseau qui ressemblait à un aigle vint à la caravelle.

Mardi, 26 février.

Hier, après le coucher du soleil , l'amiral continua à suivre sa route à l'est sur une mer, grâces à Dieu , calme et unie ; il fila huit milles par heure pendant la plus grande partie de la nuit, et fit cent milles ou vingt-cinq lieues. Après le lever du soleil, le vent mollit; il essuya des travers, et ne fit guère que huit lieues à l'est-nord-est.

Mercredi, 27 février.

Toute cette nuit et tout le jour qui la suivit, l'amiral fut poussé hors de sa route par les vents contraires , la violence des vagues et l'agitation de la mer. Il se trouvait à cent vingtcinq lieues du cap Saint- Vincent , quatre-vingts de l'île de Madère, et cent six de celle de Sainte- Marie ; il était vivement affligé de ce qu'une si affreuse tempête fût venue le contrarier et le mettre en danger au moment où il était près d'atteindre le port {agora questaba a la puerta de casa).

Jeudi, 28 février.

Il navigua cette nuit de la même manière, avec plusieurs changemens de vent, et alla au sud et au sud-ouest , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre; enfin, par momens au nord-est et à

l'est-nord-est : c'est ainsi que se passa tout le jour.

Vendredi , ier mars.

Cette nuit l'amiral suivit le rumb est-quartnord-est, dans lequel il fit douze lieues : pendant le jour il courut vingt-trois lieues et demie dans la même direction.

Samedi, 2 mars.

L'amiral suivit cette nuit sa route à l'est-quartnord-est ; il fit vingt-huit lieues pendant la nuit, et vingt pendant le jour.

Dimanche, 3 mars.

Après le coucher du soleil , l'amiral suivit sa route à l'est; il lui vint une4 bourrasque qui rompit toutes ses voiles et le mit dans un péril imminent; mais Dieu voulut le délivrer. Il fit tirer au sort pour envoyer à Notre-Dame de la Cinta, à Huelva {en Huelba), un pèlerin qui s'y rendrait en chemise ; le sort tomba sur lui. Tout le monde fit également le vœu de jeûner, au pain et à l'eau, le premier samedi qui suivrait l'arrivée du bâtiment. Il fit soixante milles avant que les voiles se rompissent; ensuite on alla à mâts et à cordes (a arbol seco) , k cause de la violence extraordinaire des vents et de l'agitation de la mer , qui les poussait de tous côtés

3s 8 PREMIER VOYAGE

(que de dos partes los comia). On vit des signes qui annonçaient la proximité de la terre : ils se trouvaient en effet tout près de Lisbonne.

Lundi , 4 mars.

La caravelle éprouva hier soir une horrible tourmente; les flots, qui la prenaient des deux côtés, semblaient devoir la submerger; les vents paraissaient la soulever dans les airs; l'eau du ciel tombait à verse, et les éclairs sillonnaient les nues. Le spectacle était horriblement effrayant ; mais il plut à notre Seigneur d'être en aide à l'amiral et de lui montrer la terre, que les matelots aperçurent après le premier quart. Alors, pour ne pas arriver à terre sans la connaître et sans être assuré s'il pouvait trouver un port ou quelque autre endroit pour se mettre à l'abri et se sauver, il fit appareiller la grande voile, n'ayant d'autre moyen d'avancer un peu, malgré le grand péril qu'il y avait à faire voile; mais Dieu les conserva jusqu'au jour, qu'ils n'atteignirent qu'après avoir passé toute la nuit au milieu des angoisses et de la crainte de faire naufrage. Dès que le jour parut, l'amiral reconnut la terre, qui était la roche de Cintra , située près du fleuve de Lisbonne, dans lequel il se détermina à entrer, parce qu'il n'avait pas d'autre voie de salut, tant était terrible la tourmente

qui avait lieu sur la ville de Caseaës , située à l'embouchure du fleuve. Il dit que les habitans de ce port furent toute cette matinée en prières pour eux, et que, lorsqu'ils furent entrés dans le fleuve, toute la population vint les voir, regardant comme une merveille qu'ils eussent échappé ainsi au péril qui les menaçait. Vers trois heures il passa près de Rastelo , situé dans l'intérieur du fleuve de Lisbonne , où il apprit des gens de mer qui s'y trouvaient, qu'il n'y avait jamais eu un hiver si fécond en tempêtes; que vingt-cinq bâtimens avaient péri sur les côtes de Flandre , et qu'il y en avait d'autres dans les ports de cette province qui, depuis quatre mois, n'en pouvaient sortir. L'amiral écrivit aussitôt au Roi de Portugal, qui était à neuf lieues de là, que le Roi et la Reine de Castille lui avaient ordonné de ne pas manquer d'entrer dans les ports de Son Altesse pour y acheter ce dont il aurait besoin ; il suppliait le Roi de lui donner l'autorisation de se rendre à la ville de Lisbonne avec sa caravelle , afin que quelques bandits , pensant qu'il apportait beaucoup d'or, ne profitassent pas de ce qu'il se trouvait dans un port dépeuplé (despoblado) pour commettre quelque brigandage. L'objet de sa lettre était aussi de faire connaître à Son Altesse qu'il ne venait pas de la Guinée, mais bien des Indes.

33o PREMIER VOYAGE

Mardi, 5 mars.

Aujourd'hui Bartolomé Diaz, de Lisbonne, patron du grand vaisseau du Roi de Portugal , qui était aussi au mouillage à Rastelo, et qui était, dit l'amiral, le mieux pourvu d'artillerie et d'armes qu'on vit jamais, se rendit, sur une chaloupe armée, à bord de la caravelle, et somma l'amiral d'entrer dans sa chaloupe pour venir rendre compte aux facteurs (hacedores) du Roi et au capitaine dudit vaisseau. L'amiral répondit qu'il était amiral du Roi et de la Reine de Castille, qu'il n'avait aucun compte de ce genre à rendre à de pareils officiers, et qu'il ne sortirait des bâtimens ou des vaisseaux (de las naos ni navios) dans lesquels il se trouvait, à moins qu'il n'y fût obligé par la force des armes. Le patron lui répondit d'envoyer le maître de la caravelle (el maestrê). L'amiral lui répliqua que ni le maître, ni aucune autre personne quelconque ne sortirait du bâtiment, à moins que ce ne fût de force, parce qu'il pensait qu'autoriser une personne de son bord à y aller, ou y aller luimême, c'était la même chose, et que la coutume des amiraux du Roi de Castille était de mourir plutôt que de se rendre ou de livrer quelques uns de leurs gens. Le patron modéra ses prétentions, et répondit que puisqu'il avait pris

DE CHRISTOPHE COLOMB. 33 r

cette détermination , il était libre d'aller comme bon lui semblerait, mais qu'il le priait de lui montrer les lettres du Roi de Castille, s'il les avait. Il plut à l'amiral de les lui montrer, et cet envoyé retourna aussitôt à son bord, et fit un rapport au capitaine , qui s'appelait Alvaro Dama. Celui-ci se rendit alors à la caravelle dans le plus grand ordre, au son des timbales, des trompettes et des fifres. Il traita l'amiral avec beaucoup de considération (haciendo gran fiesta), s'entretint quelque temps avec lui, et lui offrit de faire tout ce qu'il lui ordonnerait.

Mercredi, 6 mars.

Comme la nouvelle que l'amiral arrivait des Indes s'était répandue, un si .grand nombre de personnes vinrent aujourd'hui de la ville de Lisbonne pour voir ce navigateur et les Indiens, que c'était surprenant ; ce qui ne l'était pas moins, c'étaient les expressions étranges par lesquelles chacun manifestait son étonnement. Ils rendaient grâces à notre Seigneur, et disaient que la grande foi des Rois de Castille , et le désir qu'ils avaient montré de servir Dieu, étaient cause que sa divine Majesté (su alta Magestad] leur avait donné tout cela.

33a PREMIER VOYAGE

Jeudi) 7 mars.

Il vint aujourd'hui à la caravelle une foule immense de monde et un grand nombre de personnes d'un rang distingué, parmi lesquelles se trouvaient les facteurs du Roi; ils rendaient tous à notre Seigneur des actions de grâces infinies pour tout le bonheur et l'accroissement de la chrétienté qu'il avait mis entre les mains des Rois de Castille ; ils attribuaient leurs succès au zèle efficace avec lequel Leurs Altesses pratiquaient la religion de Jésus-Christ et travaillaient à la propager.

Vendredi > 8 mars.

L'amiral reçut aujourd'hui, par don Martin de Norona, une lettre du Roi de Portugal, dans laquelle ce souverain le priait de venir le visiter dans le lieu où il se trouvait , puisque le temps ne lui permettait pas de partir avec sa caravelle. L'amiral , quoiqu'il s'en souciât fort peu , se rendit néanmoins à cette invitation , afin d'ôter tout soupçon, et il alla coucher {ffùe a dormi?-) à Sacanben. Le Roi ordonna à ses facteurs de remettre à l'amiral , sans en recevoir d'argent, tout ce dont il aurait besoin pour lui , pour son équipage et pour son navire, et de faire tout ce qu'il désirerait.

Samedi y 9 mars.

L'amiral partit aujourd'hui de Sacanben pour aller trouver le Roi dans la vallée de Paraiso , située à neuf lieues de Lisbonne , et où ce prince était alors. Comme il plut toute la journée, il ne put arriver qu'à l'entrée de la nuit à la résidence du monarque portugais. Ce prince ordonna aux principaux officiers de sa maison de le recevoir très honorablement, et il lui fit lui-même une réception des plus honorables ; il eut pour lui beaucoup d'égards , le fit asseoir, lui parla avec beaucoup d'affabilité, et lui dit qu'il donnerait l'ordre de faire tout ce qui serait utile aux Rois de Castille, et à leur service, avec plus d'exactitude encore que si c'était pQur le sien propre. Il témoigna que l'heureux succès de ce voyage lui faisait beaucoup de plaisir ; qu'il était charmé qu'il se fût entrepris, mais que, d'après le traité conclu entre lui et les Rois de Castille , il lui paraissait que cette découverte et cette conquête lui appartenaient. L'amiral répondit à cela qu'il n'avait pas vu ce traité , et que la seule chose qu'il sût , c'était que les Rois de Castille lui avaient ordonné de n'aller ni à la mine d'or, ni dans aucune partie de la Guinée, et que Leurs Altesses avaient fait publier cet ordre dans tous les ports d'Andalousie avant qu'il

partît pour son voyage. Le Roi lui répondit gracieusement qu'il n'y aurait pas besoin de médiateurs entre Leurs Altesses et lui pour arranger cette affaire. Il lui donna pour hôte le prieur du Clato [del Clato), qui était le personnage le plus considérable de tous ceux qui se trouvaient dans cette résidence. Ce seigneur fit à l'amiral l'accueil le plus distingué, et eut pour lui les plus grands égards.

Dimanche, 10 mars.

Aujourd'hui, après la messe, le Roi répéta à l'amiral que s'il avait besoin de quelque chose il le lui ferait donner tout de suite. Il s'entretint long-temps avec lui de son voyage, et l'invitait toujours à se tenir assis, en le comblant de politesses.

Lundi , 1 1 mars.

Aujourd'hui l'amiral prit congé du Roi, qui lui communiqua plusieurs choses pour qu'il les rapportât aux Rois de Castille, en lui témoignant toujours beaucoup de bienveillance. Il partit après dîner. Le Roi le fit accompagner par don Martin de Norona, et tous les personnages distingués qui se trouvaient à la cour le reconduisirent, et restèrent long-temps avec lui pour lui faire honneur {jp hacer honra buen rato). L'amiral se rendit ensuite à un monastère de

Saint-Antoine, situé près d'un village nommé Villafranca, où se trouvait la Reine; il alla présenter ses hommages à cette princesse, et lui baiser les mains, parce qu'elle lui avait fait dire de ne pas partir sans la voir. La Reine, ainsi que le duc et le marquis de Villafranca, qui étaient avec elle, recurent l'amiral de la manière la plus honorable (i). Il était déjà nuit lorsque l'amiral partit pour aller coucher à Llandra.

Mardi j 12 mars.

Au moment où l'amiral était prêt à partir de Llandra pour se rendre à sa caravelle, il arriva un écuyer du Roi qui lui dit que s'il voulait se rendre par terre en Castille, Son Altesse lui avait commandé de l'accompagner pour lui faire donner le logement, des chevaux, et tout ce dont il aurait besoin. Lorsque l'amiral se sépara de cet écuyer, celui-ci envoya , de la part du Roi , une mule pour lui-même , et une autre pour son pilote, qu'il avait amené avec lui. L'amiral ajoute qu'il apprit que cet écuyer avait fait présent au pilote de vingt épées ( veinte espadines) , et il fait observer qu'on disait qu'il n'était comblé de tant de marques de bienveil-

(l) L'original porte : Con la cual estaba el Duque y el Marques , donde recibio el almirante mucha honra.

lance de la part de Leurs Altesses, que pour que le Roi et la Reine en fussent informés. Il n'arriva à sa caravelle que dans la nuit.

Mercredi, i3 mars.

L'amiral leva aujourd'hui les ancres à huit heures du matin par la marée haute (i) et le vent nord-nord-ouest, et il mit à la voile pour se rendre à Séville.

Jeudi, \[\ mars.

Hier, après le coucher du soleil , il continua sa route au sud , et se trouva avant le jour à la hauteur du cap Saint-Vincent, qui est en Portugal ; il navigua ensuite à l'est pour se rendre à Saltes, et n'eut toute la journée qu'un vent mou jusqu'au moment où il. se trouva à la hauteur de Furon.

Vendredi y i5 mars.

Hier, après la chute du jour, l'amiral poursuivit sa route par un vent toujours faible et mou; au lever du soleil il était à la hauteur de Saltes , et il entra vers midi , avec la marée mon

(i) Colomb dit con la marea de ingente. Ce dernier mot signifie ce qui est très grand, et M. de Navarrete pense que l'illustre navigateur a voulu faire connaître que la marée était parvenue, au moment de son départ, à une très grande hauteur. (D. L. R.)

tante, par la barre de Saltes jusque dans ce port, d'où il était parti le 3 août de l'année précédente. Ici il dit qu'il termine ainsi cette relation , quoiqu'il eût le dessein de se rendre par mer à Barcelone , où on l'informait que se trouvaient Leurs Altesses, et ce afin de leur raconter tout son voyage, que notre Seigneur, qui lui en avait inspiré l'idée, lui avait permis de mener à bien. Car il savait et était fermement persuadé, sans que le moindre doute se mêlât à sa conviction , que Dieu ( su alta Magestad ) fait tout ce qu'il y a de bien, et que tout est bien hors le péché, et qu'on ne peut penser ni juger chose aucune, que ce ne soit avec son consentement. « Et en outre, dit l'amiral , je vois « par ce voyage que Dieu y a merveilleusement « prouvé ce que j'avance, ainsi qu'on peut s'en « convaincre en lisant cette relation , par les « miracles signalés qu'il a faits pendant le cours « de ma navigation et en faveur de moi-même, « qui suis depuis si long-temps, à la cour de Vos « Altesses, en opposition et contre l'avis de tant « de personnages distingués de votre maison , « qui tous s'élevaient contre moi , traitant mon « projet de rêverie, et mon entreprise de chi- « mère; et j'espère cependant en notre Seigneur, « que ce voyage fera le plus grand honneur à la « chrétienté , quoiqu'il ait été formé avec tant Tome II. 22

« de facilité » {que asi ligeramente haya jamas aparecido).

Ce sont les dernières paroles de l'amiral Christophe Colomb, dans la Relation de son premier voyage aux Indes occidentales, lorsqu'il alla en faire la découverte.

La présente relation est une copie de celle qui existe, écrite de la main même de Vèvêque Bartolomè de Las Casas, dans les archives de son excellence monseigneur le duc del Infantado , formant un petit tome in-folio > relié en parchemin, et contenant soixante-seize feuilles (i) d'une écriture très fine et très serrée. Il y a dans les mêmes archives une autre copie ancienne, un peu postérieure à celle de Vèvêque Bartolomé de Las Casas, aussi in folio , reliée de la même manière, et composée de cent quarante feuilles. Ces deux copies ont constamment été sous nos yeux dans la collation minutieuse que nous en avons faite avec les nôtres, le cosmographe en chef des Indes , don Juan Bautista Munoz , et moi. A Madrid, le 27 février 1791.

Signé Martin Fernandez de NAVARRETE.

(1) Le mot espagnol hoja ou foja , qui se trouve dans l'original, et que nous avons traduit par feuille , signifie la feuille écrite des deux côtés, c'est-à-dire deux pages.

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