LETTRE
ÉCRITE A L'INTENDANT EN CHEF DU ROI ET DE LA REINE CATHOLIQUES, (i)
Monsieur , comme je sais que la grande victoire que notre Seigneur m'a donnée dans mon voyage, vous causera de la satisfaction, je vous écris la présente lettre, par laquelle vous apprendrez comment, en vingt-quatre jours (2),
( 1 ) Colomb adressa cette lettre à Luis de Santangel , intendant en chef (escribano de ration) du Roi et de la Reine catholiques. C'était une charge de la maison royale d'Aragon , qui équivalait à celle de contrôleur en chef (contador mayor) de la couronne de Castille, que remplissait à cette époque Alphonse de Quintanilla. Ainsi deax contrôleurs en chef, que l'on peut considérer comme ministres des finances, l'un de Castille et l'autre d'Aragon, intervinrent dans l'entreprise de l'amiral. Il paraît que ce même Santangel fut trésorier de la maison et de la cour du Roi en Catalogne , et trésorier de la Hermandad de Castille , conjointement avec François Pinel, magistrat (jurado) de Séville , qui eut part aussi aux premières affaires des Indes.
( M. F. de Nav. )
(2) Ce nombre est indiqué dans l'original en chiffres
j'ai passé aux Indes avec la flotte que les illustrissimes Roi et Reine nos seigneurs me donnèrent ; j'y ai trouvé un grand nombre d'îles , peuplées d'innombrables habitans, et j'ai pris possession d'elles toutes pour Leurs Altesses , par proclamation et avec la bannière royale déployée, sans éprouver de contradiction. Je donnai à la première que j'ai trouvée le nom de San-Salvador, en l'honneur du Dieu puissant, qui a merveilleusement fait tout ceci : les Indiens l'appellent Guanahani; j'appelai la seconde Sainte- Marie de la Conception (Santa- Maria de Concepcion) ; la troisième, Fernandina ; la quatrième , Isabella ; la cinquième , Juana, et j'ai donné enfin un nouveau nom à chacune d'elles. Lorsque j'arrivai à la Juana, j'en suivis la côte du côté du couchant, et je la trouvai si grande , que je pensai que c'était la terre ferme , la province du Catay ( Catajo ) ; et comme je ne rencontrai ni villes, ni villages sur la côte de la mer, à l'exception de quelques habitations , avec les gens desquelles je ne pouvais avoir de pourparlers, parce qu'ils fuyaient à notre approche, j'allais, en poursuivant mon chemin ,
romains très confus ; il devait y avoir soixante et onze jours $ comme on le démontre dans une note à la fin de cette lettre,
(M. F. de Nav.)
dans l'idée que je ne pourrais passer près d'aucune grande ville ou cité sans la voir. Après avoir fait plusieurs lieues , m'apercevant qu'il n'y avait rien de nouveau, et que la côte me guidait vers le septentrion, ce qui était contraire à ma volonté , parce que l'hiver était déjà vif, et que je désirais faire route au midi; m'apercevant aussi que j'étais debout au vent (el viento medio adelante), je résolus de ne point attendre un autre temps, et je revins sur mes pas jusqu'à un port que j'avais déjà remarqué «, d'où j'envoyai deux hommes dans les terres pour savoir s'il y avait un roi ou de grandes villes. Ils marchèrent trois jours , et ils rencontrèrent une infinité de petites habitations avec d'innombrables habitans, mais sans gouvernement ; c'est pourquoi ils s'en retournèrent. J'avais bien compris, par les signes de quelques autres Indiens que j'avais pris, que cette terre était une île , ce qui m'en fit suivre la côte vers l'orient , jusqu'à une distance de cent sept lieues , où elle se termine par un cap. A l'est de ce cap et à huit ou dix lieues de la première île , il y en avait une autre à laquelle je donnai le nom de ¥ Espagnole (la Espanola). J'allai à cette côte, et j'en suivis la partie nord comme j'avais suivi la côte orientale de l'île Juana pendant une distance de cent soixante-dix-huit grandes lieues.
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Cette île est, ainsi que toutes les autres, extraordinairement forte, et celle-ci surtout (sonfortisimas en demasiado grado^y esta en extremo). Dans cette île il y a une foule de ports qui ne peuvent se comparer à aucun de ceux de la chrétienté que je connaisse, et un grand nombre de beaux fleuves si grands , que c'est merveille. Les terres sont hautes; il y a des chaînes de montagnes très élevées , qu'on ne peut comparer à celles de l'île de Cetrefrei, toutes très belles et de mille formes différentes ; toutes praticables et pleines d'arbres d'une multitude d'espèces, et tellement hauts, qu'ils paraissent arriver jusqu'au ciel. Autant que je puis le croire, les arbres ne perdent jamais leurs feuilles, car je les ai vus aussi verts et aussi beaux qu'en Espagne dans le mois de mai : les uns sont en fleurs , les autres portent des fruits , etc. , etc. ; d'autres enfin sont plus ou moins avancés , suivant l'espèce à laquelle ils appartiennent (jr dellos en otro termino segun es su calidad). On entendait le ramage varié des rossignols et d'une multitude d'autres oiseaux, quoique ce fût au mois de novembre. Il y a des palmiers de six ou huit espèces , et leur belle diversité , comme celle des autres arbres, ou plantes, ou fruits, cause de l'admiration^ On y trouve de merveilleuses forêts de pins, des champs ma-
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gnifiques, des multitudes d'oiseaux , et des fruits d'une prodigieuse variété; il y a aussi beaucoup de mines de métaux, et d'innombrables habitans. L'île Espagnole est une merveille ; tout y est superbe : les montagnes, les plaines et les terres sont si belles et si grasses, que l'on peut planter et semer, élever des troupeaux de toute espèce, et bâtir des villes et des villages \para edifîcios de villas j lugares). Sans avoir vu ce pays, on ne peut se faire une idée de la beauté des ports et des fleuves, aussi larges que nombreux, dont l'eau est excellente, et qui, pour la plupart, roulent de l'or; il y a une grande différence entre les arbres, les fruits et les plantes de cette île et ceux de la Juana. Dans la première , il y a beaucoup d'épices et de grandes mines d'or et d'autres métaux ; les habitans de cette île et de toutes les autres que j'ai trouvées et dont j'ai eu connaissance, sont tout nus, hommes et femmes, quoique cependant quelques femmes couvrent une seule partie de leur corps avec une feuille d'arbre ou de plante (una foja de yerba), ou un morceau d'étoffe de coton qu'ils fabriquent à cet effet. Ils n'ont ni fer, ni acier, ni armes , dont ils ne sauraient d'ailleurs se servir, non qu'ils ne soient bien constitués et d'une belle stature, mais parce qu'ils sont craintifs à l'excès. Leur seul moyen de dé-
fense ou d'attaque consiste dans des roseaux qu'ils emploient lorsqu'ils sont en graines, au bout desquels ils mettent un petit bâton aigu , et dont ils n'osent même pas faire usage, car plusieurs fois j'eus occasion d'envoyer deux ou trois hommes à terre pour ouvrir des pourparlers avec les habitans : un grand nombre venaient à leur rencontre; et quand ils voyaient approcher mes hommes , ils fuyaient sans que le père attendît son fils. Avec tout cela , cette crainte ne provenait pas du mal qu'on aurait fait à quelqu'un d'entre eux , car, au contraire , partout où je suis allé et où j'ai pu avoir des pourparlers, je leur ai donné tout ce que j'avais, soit du drap, soit mille autres bagatelles, sans recevoir rien en échange; maisvc'est qu'ils sont craintifs à l'excès , et qu'il n'y a pas de remède. Il est vrai que lorsqu'ils se sont rassurés et qu'ils sont revenus de leur frayeur, ils sont si simples et si généreux , que personne ne peut s'en faire une idée sans en avoir été témoin. Ils ne refusent jamais rien de tout ce qu'on leur demande; s'ils le possèdent, ils l'offrent au contraire, et témoignent tant d'amitié, qu'ils donneraient même leurs cœurs ou toute chose de prix; et de quelque peu de valeur que soit l'objet qu'on leur remet en échange, ils sont contens. Je défendis qu'on leur donnât des objets
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aussi méprisables que des morceaux de vaisselle cassée ou de verre , ou des bouts de rubans , quoique, lorsqu'ils pouvaient obtenir quelque chose de cette nature, ils fussent persuadés qu'ils possédaient les bijoux les plus précieux. Il est arrivé qu'un matelot obtint, pour une aiguillette, deux castillans et demi pesant d'or; que d'autres eurent plus encore pour des objets de moindre valeur. Quelquefois, pour des blancas neuves, ils donnaient tout ce qu'ils avaient, quoique cela valût deux ou trois castillans d'or, ou un ou deux en coton filé. Ils prenaient jusqu'aux morceaux de cercles cassés des pipes, et donnaient en retour, comme des imbéciles, tout ce qu'ils avaient, au point que ces échanges me parurent mal, et que je les défendis. Je donnais mille petits objets de quelque prix (graciosas mil causas buenas) que j'apportais , et cela pour qu'ils prissent de l'attachement pour nous. Je crois que, indépendamment de ces dons, ils se feront chrétiens, car ils sont enclins à aimer et à servir Leurs Altesses et toute la nation castillane. Ils cherchent à nous aider et à nous donner toutes les choses qui nous sont nécessaires , et qu'ils possèdent en abondance. Ils n'ont aucun culte et ne sont point idolâtres. Ils croient que toute puissance et toute force, en un mot, tout ce qui est bien, se trouve dans le ciel ; ils étaient fortement cou-
vaincus que j'en étais venu avec mes vaisseaux et mes gens , et c'est pleins de cette idée qu'ils m'ont reçu partout quand leur première crainte s'est dissipée. Ces idées ne proviennent pas de leur ignorance, car ils sont fort intelligens, naviguent sur toutes ces mers, et ils nous rendent compte de toutes choses d'une façon merveilleuse; mais ils n'ont jamais vu ni hommes habillés, ni vaisseaux comme les nôtres. Aussitôt que j'arrivai aux Indes, je pris de force, dans la première île que je découvris, quelques uns des habitans, pour qu'ils me donnassent connaissance de tout ce qu'il y avait dans ces contrées ; et il en résulta que bientôt nous ne tardâmes pas à nous entendre réciproquement , soit par paroles , soit par signes ; et ces hommes nous ont rendu de grands services. Je les ai encore auprès de moi; et d'après les conversations que j'ai eues avec eux, je vois qu'ils persistent dans l'idée que je viens du ciel ; ils se hâtent de l'annoncer eux-mêmes partout où j'aborde, et ceux qui en reçoivent la nouvelle courent de maison en maison, et jusqu'aux villes voisines, criant : Venez voir les hommes du ciel. Ainsi tous, hommes et femmes, grands et petits , après s'être rassurés un peu , venaient nous apporter à manger et à boire, et cela du meilleur cœur possible. Ils ont, dans toutes les îles , beaucoup de canots à la manière de nos Tome IL 2 3
bateaux à rames, les uns grands, les autres petits, et quelques uns plus grands qu'un bateau de dix-huit bancs ; ils ne sont pourtant pas aussi larges, parce qu'ils sont faits d'un seul tronc d'arbre; du reste, un bateau ne pourrait les suivre à la rame , car ils vont avec une vitesse incroyable. C'est avec ces canots qu'ils parcourent toutes ces îles, qui sont innombrables, et qu'ils transportent leurs marchandises. J'ai vu dans quelques uns de ces canots jusqu'à soixante et quatre-vingts hommes , chacun avec sa rame. En toutes ces îles, je n'ai pas remarqué de diversité notable dans les habitans , soit dans leurs mœurs , soit dans leur langage ; ils s'entendent tous entre eux, ce qui me fait espérer que Leurs Altesses daigneront s'occuper des moyens de les convertir à notre sainte foi, qu'ils sont fort disposés à recevoir. J'ai déjà dit que j'avais fait cent sept lieues en côtoyant l'île Juana en droite ligne, d'occident en orient. D'après cette étendue de chemin , je puis affirmer que cette île est plus grande que l'Angleterre et l'Ecosse réunies, parce que, au-delà de ces cent sept lieues, il reste vers la partie de l'occident deux provinces que je n'ai point parcourues Les habitans de l'une, appelée Cibau, naissent tous avec une queue (con cola) (i).
(i) Ces assertions extravagantes venaient peut être <)<
Ces deux provinces ne peuvent avoir moins de cinquante ou soixante lieues de longueur, selon ce que je puis comprendre d'après le dire des Indiens que j'ai auprès de moi, lesquels connaissent toutes les îles. L'autre île Espagnole a en circuit plus que toute l'Espagne , depuis la Catalogne {Colunia), sur la côte de la mer, jusqu'à Fontarabie en Biscaye, puisque, sur un carré formé par deux de ces côtes (pues en una quadra), je fis cent trente-huit grandes lieues en ligne droite, d'occident en orient. On doit désirer de voir cette île, et quand on l'a vue, on ne peut la quitter. Quoique j'aie pris possession de toutes ces îles au nom de Leurs Altesses, que toutes soient pourvues abondamment et plus que je ne puis le savoir ni le dire, et que je les considère toutes également comme la propriété de Leurs Altesses , dont ils peuvent disposer aussi absolument que du royaume de Castille , j'ai néanmoins pris particulièrement possession d'une grande ville dans un lieu le plus convenable et le meilleur pour l'exploitation des mines d'or et pour le commerce, soit avec la terre ferme, soit celle qui est située de ce
l'ignorance des Indiens, ou de la difficulté que l'amiral et les Espagnols avaient à bien comprendre leur langue ou leurs expressions. (M. F. de Nav.)
côté , soit celle qui l'est de l'autre , et où se trouvent les États du grand Khan (del grand Can). J ai donné à cette ville le nom de la Nativité (Navidad) , et j'y ai fait construire une forteresse , qui est sans doute achevée en ce moment, et j'y ai laissé des hommes en suffisante quantité, avec des armes, de l'artillerie et des vivres pour plus d'un an, une barque, un maître marin et un constructeur en chef (maestro de la mar en todas artes para facer). Il existe d'ailleurs une grande amitié entre nous et le roi de ce pays, et c'est à tel point, qu'il s'honorait de m'appeler frère , et de me traiter comme tel. Lors même qu'on parviendrait à changer les dispositions de ces gens, comme ni le roi ni les siens ne savent pas ce que c'est que des armes ; qu'ils sont tout nus, ainsi que je l'ai déjà dit, et les plus poltrons du monde, les hommes que j'ai laissés suffiraient pour détruire le pays. Leur sûreté n'est donc pas menacée dans cette île, s'ils savent se conduire. Dans toutes les îles, il m'a paru que chaque homme se contentait d'une femme , à l'exception de leur chef ou roi , auquel on permet d'en avoir jusqu'à vingt. Il me semble que les femmes travaillent plus que les hommes: Je n'ai pas pu comprendre s'ils ont quelque idée de propriété (si tienen bienes propios); il m'a semblé voir que ce que l'un d'eux
possédait appartenait également à tous, et notamment les comestibles. Je n'ai point trouvé jusqu'ici, dans ces îles, d'hommes sauvages et féroces {hùmbres mostrudos), comme plusieurs le pensaient; ce sont, au contraire, des gens très polis et d'un commerce très agréable (de muy lindo ' acatamiento). Ils ne sont pas noirs comme en Guinée , mais leurs cheveux sont flottans (corriendos), et ne croissent point dans le pays, où !a chaleur est très grande (y no se crian ado ride hay espeto demasiado de los rayos solares). Il est vrai que dans ce pays -ci, qui n'est qu'à vingt-six degrés de la ligne équinoxiale, le soleil a une grande force. Dans les îles où il y a de grandes montagnes, il faisait un froid très vif cet hiver, mais les indigènes le supportent à cause de l'habitude qu'ils en ont, et à l'aide des viandes qu'ils mangent avec beaucoup d'épices, et des plantes extrêmement échauffantes. Quant à des monstres, je n'en ai pas seulement entendu parler; mais j'ai appris que l'île située dans la seconde anse qui se trouve à l'entrée des Indes (en la segunda cala, entrada de las Iridias) était peuplée d'habitans considérés, dans toutes ces îles, comme très féroces, et mangeant de la chair humaine encore palpitante (came viva). Ceux-ci possèdent beaucoup de canots, avec lesquels ils parcourent toutes les îles de l'Inde,
et ils dérobent tout ce qu'ils peuvent ; ils ne sont pas plus difformes que les autres; ils ont coutume de porter les cheveux longs comme les femmes, et ils se servent d'arcs et de flèches faites de roseaux armés d'un petit bâton au bout, à défaut de fer, qu'ils n'ont pas. Ils sont féroces, au milieu de ces autres peuples qui sont craintifs à un degré excessif; mais je ne les regarde pas comme plus à craindre que les autres. Ce sont eux qui échangeaient les femmes mariées ( que trocaban las mugeres de matrimonio ) dans cette île de femmes, qui est la première qu'on rencontre en allant de l'Espagne aux Indes, et où l'on ne trouve aucun homme. Ces femmes ne se livrent à aucun exercice de leur sexe; elles ne connaissent que l'arc et les flèches faites de roseaux , comme celles des hommes ; elles s'arment et se couvrent de lames de cuivre, qu'elles ont en abondance. Il existe une autre île qu'on m'assure être plus grande que YÊs~ pagnole, et dans laquelle les habitans n'ont pas de cheveux; elle renferme immensément d'or. J'emmène avec moi, de ces différentes îles, des Indiens qui porteront témoignage de toutes ces choses. En définitif, et pour parler seulement de ce qui s'est fait dans ce voyage , qui ne fut qu'une espèce de course , je dirai à Leurs Altesses qu'elles peuvent être bien assurées que je leur
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donnerai tout l'or dont elles auront besoin , quelque faible secours qu'elles puissent m'accorder. Il en sera de même des épiceries et du coton , dont elles auront autant qu'elles pourront en demander; de la gomme qu'on n'a trouvée jusqu'à présent qu'en Grèce et dans l'île de Chio, et que sa Seigneurie (i) vend au prix qu'elle veut; de l'aloès, dont on aura autant qu'on voudra ordonner d'en charger; des esclaves , dont on enverra autant qu'on en désirera , mais qui seront idolâtres. Je crois avoir trouvé de la rhubarbe (2) et de la cannelle, et je trouverai mille
(1) En parlant de la gomme qu'on tirait de la Grèce proprement dite et de l'île de Chio, Colomb dit que sa seigneurie (el sehorio) la vendait au prix qu'elle voulait. Ces mots el sehorio peuvent s'appliquer à la république de Gênes, qui possédait à cette époque l'île de Chio, dont elle s'était emparée en 1 346 , et qu'elle conserva jusqu'en i566. Cependant cette république n'était point alors maîtresse de la Grèce ; dans le partage que les Croisés se firent des provinces de l'empire grec, en 1204, elle était échue aux Vénitiens, qui la conservèrent jusqu'au milieu du quinzième siècle, où elle leur fut enlevée par les Turcs. Au moment où Colomb écrivait, ce pays n'appartenait donc ni à Gênes ni à Venise , mais au grand-seigneur. ( D. L. R. )
(2) On a vu plus haut, dans une note de M. le baron Cuvier, qu'il ne croissait pas de rhubarbe en Amérique.
( Tdcm. )
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autres choses de grande valeur, que les gens que j'ai laissés là-bas auront découvertes. Quant à moi, je ne me suis arrêté nulle part tant que le vent m'a permis de naviguer, excepté à la ville de la Nativité, où je séjournai jusqu'à ce que tout fût assuré et bien disposé : j'aurais certainement fait bien davantage , si mes navires eussent été en aussi bon état qu'on aurait dû l'espérer : ceci est certain. Béni soit notre Seigneur Dieu , qui donne à tous ceux qui suivent ses voies victoire et réussite dans des entreprises qui paraissent impossibles. Celle-ci était évidemment de ce nombre, car, quoique d'autres personnes eussent parlé de ces terres, tout était conjecture à leur sujet. Personne ne disait et ne pouvait dire qu'il les eût vues, et tout le monde croyait que leur existence était plutôt une fable que toute autre chose. Mais notre Rédempteur a donné cette victoire à nos très illustres Roi et Reine et à leur royaume , devenu fameux par un si haut fait, dont toute la chrétienté doit se réjouir, et qu'il faut qu'elle célèbre par de grandes fêtes. Elle doit glorifier la sainte Trinité par beaucoup de prières et par de solennelles actions de grâces, tant à cause du triomphe qui est préparé à notre sainte foi, en lui attirant tant de peuples, que pour le bien temporel, que non seulement l'Espagne , mais tous les
chrétiens , pourront en retirer (esto segundo ha fecho ser muj brève).
Fait sur la caravelle , à la hauteur des îles de Canaries [sobre las islas de Canarid) (i), le quinze février quatre-vingt-treize.
[Ici était une âme (2) dans la lettre.)
P. S. Après avoir écrit cette lettre, comme je me trouvais dans la mer de Cas tille, il se leva un vent sud et sud-est, qui me força à alléger {descargar) les vaisseaux, et à courir ici dans le port de Lisbonne , ce que je considère comme la chose du monde la plus surprenante, et d'où je résolus d'écrire à Leurs Altesses. Dans toutes les Indes, qvl je fus en quatre-vingt-treize jours , et d'où je suis revenu en soixante-dix-huit (3) ,
( 1 ) Les îles qu'ils virent le 1 5 février n'étaient pas les Canaries, mais les Açores ou Terceras. Voyez la journée du i5 février. (M. F. de Nav.)
(2) On appelait une âme, anima, un papier écrit qu'on insère dans une lettre après l'avoir cachetée. [Idem. )
(3) C'est ce qu'il paraît y avoir dans l'original, où les nombres sont écrits en chiffres romains surchargés; mais Colomb étant sorti de la barre de Saltes le 3 août, et étant débarqué le 1 1 octobre à l'île de San-Salvador > il est clair que l'on doit compter soixante et onze jours de voyage pour aller et quarante-huit jours pour revenir, en commençant du
j'ai trouvé toujours le temps comme au mois de mai, sauf que les tempêtes que j'ai essuyées m'ont retenu treize jours, et forcé à courir ça et là sur cette mer : les hommes disent ici que jamais il n'y eut un hiver aussi mauvais, ni tant de pertes de navires. Fait le 4 mars, (i)
Colomb envoya cette lettre à l'intendant en chef des îles trouvées dans les Indes, et autres de Leurs Altesses.
Le tout est copié littéralement sur le document
original qui existe aux archives royales de
Simancas y dans la liasse de la correspondance
générale d'État > n° ier. En foi de quoi /appose
ici ma signature, A Simancas , le 28 décembre
Signé Tomas GONZALEZ.
18 janvier, jour où il partit du golfe des Flèches, jusqu'au 4 mars, qu'il entra dans la rivière de Lisbonne.
(M. F. de Nav.) (1) Cette date, écrite dans l'original de Colomb en chiffres romains, est très confuse, et paraît signifier 1 4 mars; en l'examinant avec la plus scrupuleuse attention , ce ne peut être que 4 mars. [Idem.)
Traduction latine de la lettre de Christophe Colomb à Don Raphaël Sanchez , faite par Leandro Cosco , et imprimée pour la première fois à Rome en ï année i493.