POUR LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU- M0I9DE
BE 1492 A l5o4*
§. i. Nous entreprenons, par ordre supérieur, la publication des voyages et îles découvertes que les Espagnols ont faits par mer, depuis les dernières années du quinzièiue siècle , en commençant par ceux du célèbre Christophe Colomb.
Nous y juigiioiis plusieurs documcns qui éclaircissent les £aits de sa vie et Thistoire des premiers établissemens des Espagnols dans le Nouveau- Monde* Mais comme l'origine de semblables expéditions îxxt la recherche d'une nouvelle
route pour se rendre aux Indes - Orientales , par laquelle on pût en rapporter , avec plus de promptitude et de facilité , les riches productions qui entretenaient, depuis très long-temps, le luxe des Européens , nous avons cru convenable de donner d'avance une idée générale des progrès que ces expéditions firent faire à la géographie et à la navigation. Nous montrerons aussi comment la nation espagnole conserva dans tous les temps ce goût dominant que produit Topulence, et qui est le résultat inévitable de l'industrie et du commerce, de même que le goût des entreprises commerciales a pour résultat les progrès de la marine marchande et militaire.
Cet enchaînement des élémens de la prospérité publique nous a engagé dans des recher- "^ ches historiques assez difficiles, et qui méritaient, sans doute, d'être traitées d'une manière plus expresse ( mas de proposito ) , attendu leur importance et leur nouveauté. Nous essayerons de montrer ensuite les avantages que des collections de ce genre procurent à la géographie , à la navigation, à l'histoire, à la politique, et aux^ sciences en général; nous ferons connaître les sources où nous avons puisé , et les secours qui nous ont été prêtés pour former cette collection.
Nous exposerons enfin , comme par manière d'exemple, quelques particularités de la vie de.
Goloinb , qui ont pam douteuses ou qui ont été
controversées jusqu'à présent, et qui, selon nous, sont évidemment éclaircies et prouvées par les documeus que nous publions. U nous reste à redoubler de zèle pour que notre travail réponde à nos désirs, à la confiance souveraine dont nous ayons été honoré à cet effet, et à l'attente des personnes dont la bienveillance daigne enGoura|[6r nos efforts*
n. Les progrès de la géographie, ou la connaissance des parties du globe que nous liabi-* tons, ont toujours dépendu des voyages qu'entreprirent les hommes lorsque la nécessité, l'intérêt ou la curiosité les porta à s'éloigner plus ou moins de leur sol natal; et comme les émi* grations ont dù se faire par terre, et que leurs progrès ont été nécessairement lents et limités par les rivages et les confins des mers (i)^ de même les tentatives ou les premiers essais de la navigation ne purent que donner une idée de la configuration des cotes, de leurs ports, de leurs havres, de leurs plages, et de leurs principaux caps ; essais bien insuffîsans pour l'avancement d une science aussi utile que l est celle de la géographie. Postérieurement on combina les
(i) Les déserts, Us chaioeft de montagnes, etc. , ont été
aussi des obstacles. ( D. L. K. }
deux moyens de voyager : on fit par l^rre de long$ trajets, et on traversa, dans des barques ou des canots, les rivières, les grande» liaies, les lacs et les mers de peu d'étendue, pour abré7 ger lànsi les ei^ipéditiohk^^^^t^ jiîôyé^ n^tiqus de l'antiquité augmentèrent leur puissance et leur civilisation ; èt elles favorisèrent lea prugi es de leur marine, non seulemi^nt pour dét ifendre leurs possessions littoriailes ou maritimes contre les invasions étrangères, mais encore pour porter leur donunation leu]r cxnnmeite en des pays plus éloignés; c'est ce qu'ont fait les Égyptiens , les Phéniciens , les Juife « les Car? thaginois, les Grecs et les Romains. Les conquêtes d'Alezandre-le-Grand firent connaître rOrient, comme celles de Rome l'Occident, et celles.de Mithridate le Nord (i) , de manière que de l'ambition ou de la fortune de ces conquérans, résultèrent la connaiâisance de nouveaux pays et rétablissement des communications et de la civilisation , qui, en général, est la consé* quence naturelle des relations des peuples entre eux. ^
§. m. Maîtres de la Macédoine et de la Grèce, de la Syrie et de l'Égy pte , enrichis des dépouilles
(i) Pline, Histoire natureiie, liv. II, çhap. 67.
(M.F. oeNav.)
et des tributs de tout le monde conjQu, ies Komains non setdement' se donnèrent tùuê les agrémens ordinaires de la vie, ni^is se livre* imt encore à ces pkisirs factices qu'inventent le caprice et l'extravagance , et que permet la possession des ridiesses. La soie (t), les tissas mag^i^^^ues , les aromates, les épiceries, les perles et les pierres précieuses qu^un peuple simple laborieux regarde avec indifférence, et même avaé dédain, devinrent pour les Romains des objets de convoitise, d'avidité, et d'un usage lion moins général que dispendieux. lia consommation de ces objets donna de la vie et de l'activité au commerce de l'Inde , qui se fit bientôt par deux chemins. Le premier par Alexandrie : on embarquait sur le Nil les chargemensy et on les conduisait à Bérénice, d'où l'on traversait le golfe Arabique jusqu'à Ocelis ou à Canna , ports de la côte de FArabiè-Heureuse; et on se rendait de. là à Musiris, principal entrepôt de l'Inde. La seconde route passait par les ports de la Syrie : on y transportait les marchandises , et on traversait les déserts au-delà de Palmyre , alors opulente et magnifique, et qu'Alep remplaça, après la ruine de cet entrepôt des marchandises de l'Orient ~'i ^ I 1 1. Il -I I ■
( I ) Voyez, à la fin de ce discours, la note première.
(M. F. deI^av.)
et de l'Occident. Les pilotes grecs et égyptiens dont se servaient les Romains , remarquèrent dans ces yoyages les changemens réguliers des vents, périodiques ou les moussons» et profitant de cette obs^vation, ils abandonnèrent la méthode lente et périlleuse. de naviguer à la.vu^ des cotes, et se lancèrent du golife Âr^luque au milieu de FOcéan, pour être portés par la mouâson de l'ouest jusqu'à Musiris, port situé sur la côte connue aujoMrirhui sous le nom de Malabar (i). Ainsi, l^^iâys d'Orieut deviare&t^e plus en plus fréquentés et connus, comme on le remarque dans les descri{)tions qu'en oot iules sueoessivemmt Strabon , Pline et Ptolémée.
ne doit pas paraître étonnant que^la .(op^^i^ scription du commerce dans des boraes^atmi serrées ait £ait Içpg-temps regarder aux B^tmaips leur navigation i|u détroit de Gibraltar ccÉttnr» le voyage du {>{us long cours, et qu'ils l'aient qualifiée de l(M^[ue, stérile et péniUe; puiM^piè^ la situation des parages qu'elle leiu* f^^isait paroouirir s'opp^t 4 ce qu'elle Içur.^m^^ avantages qu^ retiraient de leurs expéditions dans l'Inde. On n'aurait pas entrepris If^ '^i^fêf^
(i) Robertsoui Recherches historiques sur l'Inde, secU ii,. page 7<K
(M. F. osMav.)
INT&ODVCTION. g
que fil Hannon (i), par ordre de la république
de Carthage, pour découvrir daus l'Océan Atlantique les cotes occidentales d'Afrique, et y fonder des colootes de Libyo-Pliéniciens ou de Cardiagiiiois, si cette capitale n'eût pas été aussi voisine du détroit, et si les établissemens de la république, en différentes provinces d'Espagne,
(i) Hannon est l*un des personnages de Tbistoire punique qm a le i^us exercé les critiqttes andens et modernes, et qui- a été l\>li)el de phis d'écrits et de' systèmes différens.
Tandis que Yossius fait sou expédition antérieure de cent ans à la guerre de Troie ( Variœ observ, , c. 2 , p. 5a , vid, Fabne^f tom. I, p. aS, 36, edit. SaHeu,) , FaJnicius «t Melot la placent à Tan Soo ayant J.-C. ; Dodivell entre Tan 408 et Tan 260 (Dissert, ad Ha/mon, §. 18); Canipomanes {cl Periplo de Barmon Uustrado, II* partie, p. et smif.) et MaltB^rati {PrédsdB la GéagN^hie umv. , tom.l, pages 73 y 74) vers l'an 404; Hager (Geagr. SUehensaal, tom. I, VI* partie, pages 40H-449) à l'an 4^8; Florian d*Ocaœpo {Hùt. antiq, de Espah,, tom, lU, c, 3 et 9 ) à l'as 440; Hariana {HisL de Etpm*, tom. I, c* sa) à l'an 4 4 8 ; Brequigny à l'an Soo ; Mchel Rismann {AUe GeieMchte, tom. IV, p. 253), Bougainville [Mém. de l'Acad. des Inscrq^,, tom. XX VUI, p. a33}, de Sainte-Croix (ibid*, toBL mi, p. 378) et Falconer (Me Fayag^ of Banno transktted, dissert 1 1, p. 38) à Pan 570 ; tandis que M. Gosiselin [Recherches sur les connaiss, des anciens le long des côtes oecid, de l'4fn^) a cru devoir en fixer approximativement la date à Tan 1000 avant h-^,
lo INTRODUGTION.
ne lui eussrat douaé tous les secours doat elle avait besoin pour exécuter une entreprise aussi hardie et aussi téméraire, (i)
A Texemple'^âes Espagnols , les Romains ten^ tèrent long-temps après, de naviguer aux Sorlingues pour âire le cximmerce de Tétain; et ce n'est qu'en Tannée 94 avant Tère chrétienne qu'ils entreprirent le premier voyage dans l'Océan Atlantique, qui fut ensuite fréquenté par
eux sur des vaisseaux de Cadix. Lesnégocians espagnols, qui portaient à Rome dans leurs propres navires les fruits exquis de leur pays, en rapportaient en échange les marchandises d'outre-mer. Le luxe et l'ostentation des gouverneurs, des- ministres impériaux et de&çhe& des armées romaines qui résidèrent en Espagne , y laissèrent entre autres coutumes^ le goût d^ productions de l'Orient, (a)
§. IV. La décadence de l'empire romain fit disparaître les sciences et les arts qui avaient été cultivés, les inventions et les découvertes qui
(1) Campomaues, Dissertation sur le Périple d'Uannon, pages a6y ad, ^9 et anires.
Robertsoiiy Secherches sur tlade, tom. l, note 53.
(M. F. i« liAV. )
(a) Masdeu, Histoire critique de ¥ Espagne ^ tom. VIII ^ liv. III, an. 97. ( Ibid. )
INTRODUCTION. ii
avaient été frites. Que k terre soitsphértqae et . habitable dans toute sa rondeur ou superficie, et par conséquent, qu'il y ait des antipodes, c'est une opinion que professèrent Pythagoie, Aristote 9 Platon, et presque tons 1^ andras philosophes de la Grèce; elle était même générale panai les Romains ^ qui, ainsi que Cicéron et Strabon, l'adoptèrent également (i). Cette
(i) M. ds NswreiB, dont nous rospeqlpiis k saToir, 9'fiKprime à votre «v» cTuiie ntamàre trop géniale.
En effet, les savans de la Grèce et de Rome furent loin d t'tre unanimes sur la sphéricité de la terre, et sur la possibilité d'en habiter toutes les parties. Pytbagore, suivant Plutarque, Éralosthène et Polybe, au dire de Strabon, Ptoléméc même, ne considéraient pas, il est vrai, la zone Tonide conuoe inhabitable. Mais Cioéroo dit, dans kâouge de Sdpioii, diap. 6, « ^ed^vx soues seniemcpt loiit habitables Pline le natiu'aliste, liv. II, chap. 68, partage la même upiuion , et ajoute que le passage de Tuiie des deux zones tempérées k l'autre est impraticable, à cause de Tincendie qui règne dans le ciel d'un bout à l'autre de la ligne ; et Stiabuii, lib. II, p. i54, affirme que «la partie de la - terre qui se trouve près de Téquateur, dans la zone Torride, est inhabitable à cause de l'excessive chaleur. »
Nous aurions pu multiplier les autorités, mais celles que nous avons citées nous paraissent suffisantes pour établir qu'il n'y avait pas à ce sujet unauiiiiité paimi les anciens, et que oe n^étaient pas seulement les ignorans qui croyaient que toute la terre ne fht pas habitable.
Robertson professe une opuuou (iicuui-ltaitmcia cvpposée
la INTRODUCTION.
matière fat un sujet de controverse entre les ssh
vans et les ignorans ; et comme le parti de ces derniers croissait à mesure que s'obscurcissait la spiendeur de Fenipire et de la littérature, Ih en vinrent à se moquer de ceux qui suivaient le système opposé, Wre^rdant oomiw^utt^V^ ronéy même comme irréligieux, ce qu'ils ap»* payaient de rautorité respectable de LactAncë et de saint Augustin. Quelles bizarreries et quelles extravaganoes ne furent pas inventées alori sur la fomie de la terre! les uns la croyaient pkte comme une planche, les autres un peu concave comme un bateau et ainsi ils ne pouvaient croire babitabies les régions opposées aux nôtres, ni comprœdre le phénomène de la succession des jours et des nuits; et même pàrmi ceux qui la croyaient sphérique, il y en avait qui regardaient comme inhabitables la zdne Torride, située entre les tropiques^ et
à celle de Bff« de Navarrete, et nous engageons ie lecteur i ▼oir ce qu'il dit à ce sujet, tome I, page 3i , et note 9^
page 328, de la traduction de son Histoire d'Amérique, doiit nous venons de donner une nouvelle édition*
(i) Bailly, Histoire de VÂsironomie ancienne, liv. V, §. 8, p. 137. — Édairciêsemens , liv. IV, ViU, XVI, p. ^66. — Liv. Il, $. a, et dans une addition à ce ptassage, p. 53o«
(M. F. DB Nav.)
les deux zones glaciales ou polaires. Les raisons |a4lysi(|iiëft tlèiplinieurs phHosopher, et les avis ri^ift^jp^ . de. quelques anciens navii^.iteurs, ausHÎÎMti^pu persuader qu'il existait des homnies, n^WieJSaus la Iv^nv équmuxiale; uiais la pei sua- 4tMtriiK^coi|victieii aurait été plus difficile à L'é^arddes terres polaires, parce que \cs îinciciis ii<f|iif ywnmireot que: fusqu'au 58'' degré de latitude 1^1 }, après lequel commençaient pour eux les pÊ^lf^éfkiiaAMx et imftgulaiFes connus généralement sous le uoni d hyperboréens. L'Ile Tliulé, éipMèm Mmite des régions septentrionales, décrite par Pythéas et citée par Sénèque et Virgile , estjjfti^^ifciement reconnue pour l'Islande par la plupart des géo^raphes'modertoes (i). De tonte Tnnn^èty^r U est . clair que les voyaiges auraient
(i) Les anciens connaissaient bien au-delà du 58' degré de Vatitiide nord, et même aunlelà du 70% si Toii s'eD rapporte aux opimons de D'Anville» de Bfalte-Bnin» et de
plusieurs savans géographes. ( D. L. R. )
(a) Aoberlsony Histoire de V Amérique, liv. L— Andrés^ SSmin de la LUténUure, tom. Tly Ut* m, cliap. a.
(M. F. DE Nav.)
Les savans ne sont pas d'accord sur la position de la Tkdé des ancieiis.
Les ms pefisent , avec Cluyerius , que c'est l'Islande ;
d autres soutietuiont , avec D'Anville, que c'est l'une des îles Shetland ; d'autres enfin , qu'il faut appliquer ce nom à une
ï4 INTRODUCTION,
été un témoignage positif appuyé par Texpé^f rience, aipsi qu'ils 1 ont été depuis, et capable de disisipèr de telles illusions sur la figure de la terre, sur ses zones, ses parties habitables et ses antipodes, et qaHb auraient éloigné les hommes de l'en eur et de Fespi it de parti.
§« V. Les Arabes coatribuèrent puissamr?
ment , dans les temps subséqiiens , à produire ce^résultat, lorsque non seulement ils écrivirent divers traités de géographie astronomique et descriptive^ mais que pour pouvoir les oonlfilMEer avec èxactitiKie, ils violèrent par eux* mêmes les régions inconnues de TAsie et de TAfrique, et étsJ>lirent,' en &isaût connaître leurs productions, les fondemens du trafic qui pouvait leiir être le plus avàiAageuix. Le docte antiquaire don Jo^Autonio Coude,