Tome II. To
une grande lieue quart-sud-est, il y a un cap que l’amiral nomma Cap escarpé ( Cabo lajado ) ; de celui-ci il vit, vers le sud, un autre cap, qui lui sembla être à une distance de quinze lieues. Il fit aujourd’hui beaucoup de chemin, parce que les vents et les couraus le favorisaient. Il n’osa pas mouiller dans la crainte des bas-fonds, et il resta en panne toute la nuit.
Samedi , \i janvier.
Au quart de l’aube , l’amiral navigua vers l’est , par un vent frais qu’il eut jusqu’au jour. Il avait fait vingt milles quand le jour commença, et il 11’en fit pas moins de vingt-quatre dans les deux heures qui le suivirent. De cet endroit il découvrit la terre vers le sud (1) ; il s’y dirigea, et il en était à une distance de quarante milles à peu près; il dit qu’ après avoir mis le vaisseau à l’abri de tout danger, il fila cette nuit vingt-huit milles vers le nord-nord-est. Lorsqu’il vit la terre, il appela le cap qu’il découvrait, cap du Père et du Fils (cabo de Padre é Hijo ), parce que la pointe de ce cap du côté de l’est le partage en deux pointes escarpées , l’une plus grande que 1 autre (2). Deux lieues plus avant du côté de l’est,
(1) C’était la presqu’île de Sctmanü. ( M. F. de Nav.)
(2) L’ile YazuaL (Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. a?5 il aperçut un grand et superbe havre placé entre deux grosses montagnes , et il reconnut que cetait un bon port très vaste et d’une entrée sûre. Mais comme il était de fort bonne heure, et afin de ne point se retarder dans sa route, parce que dans ces parages il souffle presque toujours des vents d’est qui portent le navigateur au nord-nord-ouest, il ne voulut pas s’arrêter davantage , et continua son chemin vers l’est jusqu’au cap très élevé et très beau, formé tout entier de rochers à pic, qu’il appela cap de l Amoureux {cabo del Enamorado^{\) , et qui se trouvait à trente-deux milles du beau port dont on vient de parler, auquel il donna le nom de Port-Sacré ( Puerto-Sacro ) (2). En arrivant à ce cap on en découvrit un autre beaucoup plus beau, plus élevé et plus rond, tout de roc (3), semblable au cap Saint-Vincent en Portugal , et éloigné d’environ douze milles est de celui del hnamorado. Il découvrit, entre ce cap et un autre, une très grande baie (/,) qui a trois lieues de large, au milieu de laquelle il y a une très petite île (5) : le fond est considérable depuis
(ï) Le cap Cabron.
(2) Le port Yaqueron.
(3) Le cap Samanâ.
(4) La baie de Samanâ.
(5) Caïes de Levantados.
(M. F, de Nav.)
l’entrée jusqu’à terre; il y mouilla à douze brasses. Il envoya une chaloupe à terre pour y faire de l’eau et pour voir si on y pouvait prendre langue ; mais toute la population s’enfuit. Il mouilla également dans le but de s’assurer si cette terre était la continuation de l’île Espagnole; et il soupçonnait que ce qu’il avait cru un golfe, était peut-être une île indépendante : il était étonné, et ne pouvait croire que l’île Espagnole fût aussi étendue.
Dimanche, i3 janvier.
Il ne sortit point de ce port faute de vent de terre qui favorisât son départ. Il aurait voulu partir pour aller dans un meilleur port, parce que celui-ci était un peu découvert , et qu’il voulait observer les efforts de la conjonction de la lune avec le soleil, qui devait avoir lieu le 17 de ce mois, l’opposite de cette planète à Jupiter, sa conjonction avec Mercure, et l’opposition du soleil à Jupiter (1), ce qui occasionne de grands vents. Il envoya la chaloupe à terre à une superbe plage, afin d’y faire prendre des a/es pour manger.
(1) Ce passage porte à croire que l’amiral avait quelques connaissances en astronomie, quoiqu’il me paraisse que la position de ces planètes n’est pas bien indiquée, sans doute par la faute du copiste. (Bartolomé de Las Casas.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 277 Les Espagnols y rencontrèrent des hommes armés d arcs et de flèches, avec lesquels ils se mirent à parler ; ils leur achetèrent deux arcs et un grand nombre de flèches, et prièrent l’un d’eux de venir à la caravelle pour parler à l’amiral. Il s y rendit, et l’amiral dit qu’il avait une figure beaucoup plus difforme qu’aucun de ceux qu’ils eussent encore vus : son visage était tout noirci de charbon , suivant l’usage suivi dans toutes ces contrées de se peindre de diverses couleurs; il avait les cheveux (1) très longs, ramassés, attachés en arrière, et placés dans une espèce de bourse de plumes de perroquet, et il était nu comme tous les autres. L’amiral jugea que ce devait etre un des Caraïbes ( Caribes ) (2) qui mangent les hommes , et que le golfe qu’il avait vu hier, et qui divisait la terre et en faisait un grand prolongement ( que hacia apartamiento de tierra ), devait former une île. Il s’informa de cet Indien s’il y avait des Caraïbes , en lui faisant signe vers l’est (jy senalôle al este ) , non loin de cet endroit; l’amiral ajoute qu’il avait vu hier
(1) C étaient probablement les Ciguayos , qui étaient tous dans l’habitude de porter ainsi leurs cheveux fort longs.
(Bartoromé de Las Casas.)
(2) Ce n étaient pas des Caraïbes , il n’y en a jamais eu
dans Elle Espagnole. [Idem. )
1 île dont il vient de parler avant d’entrer dans cette baie, et l’Indien lui fit entendre qu’elle contenait beaucoup d’or : il lui montrait la poupe de la caravelle, qui était fort grosse, pour lui faire comprendre qu’il y en avait des morceaux aussi volumineux. Il appelait l’or tuob , et il ne comprenait pas le mot caona (ij, nom sous lequel on le désigne dans la première partie de l’île, et pas davantage le mot nozaj , dont on se sert à San -Salvador et dans les autres îles pour désigner ce métal. Dans File Espagnole on appelle tuob le cuivre ou l’or d’un titre inférieur. Cet Indien dit que l’île de Martinino était toute peuplée de femmes sans hommes, qu’on y trouve beaucoup de tuob, ce qui signifie de l’or ou du cuivre, et qu’elle est située à l’est de Carib. Il parla également de l’île de Goanin (2), où il y a
(1) On appelait l’or caona dans la plus grande partie de l’île Espagnole , mais on y parlait deux ou trois langues.
(Bartolomè de Casas.)
(2) Ce Goanin n’était pas une île, d’après mon opinion,
mais bien le nom d’un or d’un titre inférieur, qui, au rapport des Indiens de l’île Espagnole , avait une odeur à cause de laquelle ils l’estimaient beaucoup, odeur qu’ils nommaient goanin. ( Idem. )
Ces îles, connues des Indiens, dont Colomb fait ici mention , qu’ils indiquaient à l’est , et d’où venaient les Caraïbes
DE CHRISTOPHE COLOMB. 279 beaucoup de tuob. L’amiral dit qu’il y avait plusieurs jours que diverses personnes lui avaient déjà parlé de ces îles; il dit en outre que, dans celles où il avait déjà passé, les habitans avaient grand’peur de Carib , que dans quelques autres on l’appelait Caniba; mais que dans File Espagnole on la désignait sous le nom de Carib. Il ajoute que le peuple devait en être courageux et hardi , puisqu’il pénètre dans toutes ces îles , et qu’il mange ceux qu’il peut prendre. L’amiral entendait quelques uns des mots qu’ils prononçaient; ce fut ainsi qu’il parvint à comprendre quelque chose ; mais les Indiens qu’il emmenait avec lui en comprenaient davantage, malgré la différence de langage produite par la grande distance des pays. Il fit servir à manger à l’Indien , lui donna des morceaux de drap vert et rouge, et des petites perles de verre qu’ils aiment beaucoup ; et il le renvoya à terre , lui disant de lui apporter de l’or s’il en avait , ce qu’il présumait d’après quelques bagatelles qu’il portait. Quand la chaloupe arriva à terre, il y avait derrière les arbres au moins cinquante-cinq
( Caribes ), doivent être celle de Porto Rico, les îles Vierges et autres, nommées îles des Caraïbes avec d’autant plus de raison, qu il est certain que les Indiens connaissaient Porto Rico sous le nom (Y île de Carib. ( M. F. de Nav. )'
2 8o PREMIER VOYAGE
hommes nus, avec les cheveux très longs (i) comme les femmes de Castille : ils portaient derrière la tête des panaches de plumes de perroquets et d’autres oiseaux , et chacun d’eux avait son arc. L’Indien descendit à terre; et sur ce qu’il dit aux autres Indiens, ils déposèrent leurs arcs, leurs flèches et un morceau de bâton semblable
à un (2) très pesant, qu’ils portent (3) au lieu
d epee. Ils s approchèrent ensuite de la chaloupe, et les hommes qui y étaient en sortirent, et se mirent a leur acheter les arcs, les flèches et les autres armes; car tels étaient les ordres de l’amiral. Après avoir vendu deux arcs, ils ne voulurent pas en céder davantage; ils se mirent, au contraire , en disposition d’attaquer et de prendre les Espagnols; et courant vers l’endroit où ils avaient laissé leurs arcs et leurs flèches , ils
(1) C’était, je pense, ceux que l’on nommait Ciguayos
dans les montagnes et sur les côtes septentrionales de l’île Espagnole, presque depuis le port de P lata jusqu’à Higuey inclusivement. (Bartolomé de Las Casas.)
(2) Il y a dans l’original une semblable lacune.
(M. F. de Nav. )
(3) Il est fait de bois de palmier, qui est fort dur, en
forme de petite pelle [peleta ) de fer dont on se sert pour faire frire les œufs ou le poisson; ils ont quatre palmes de long , sont émoussés des deux côtés , et appelés macana par les Indiens. (Bartolomé de Las Casas.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 28r revinrent avec des cordes à la main , afin , dit l’amiral, d’attacher les chrétiens {para diz que atar d los cristianos). Cenx-ci les voyant courir sur eux, et sachant ce qu’ils avaient à faire, parce que l’amiral les prévenait toujours, fondirent sur eux, donnèrent à un Indien un grand coup de sabre sur les fesses , et en blessèrent un autre à la poitrine d’un coup de flèche. Les Indiens voyant alors qu’ils avaient peu à gagner, quoique les chrétiens ne fussent qu’au nombre de sept, et eux plus de cinquante, s’enfuirent tous sans qu’il en restât un seul, laissant ça et là les uns leurs flèches et les autres leurs arcs. L’amiral assure que les chrétiens en auraient tué beaucoup, si le pilote, qui les commandait, ne s y fût opposé : les chrétiens ne tardèrent pas à rentrer dans leur chaloupe, et à revenir à bord. L’amiral, instruit de ce qui s’était passé, dit que, d’un côté, cela lui faisait de la peine, et de l’autre non, parce qu’il était bon que les chrétiens fussent redoutés par les Indiens de cette contrée, qui sans doute, ajouta-t-il, sont de mauvaises gens, et probablement des habitans de Carib, mangeurs d’hommes, afin que si la chaloupe qu’il avait laissée aux trenteneuf hommes restés dans la forteresse et la ville de la Nativité {Navidad) , venait dans ces parages, ces insulaires craignissent les chrétiens qui la
PREMIE Pi VOYAGE
monteraient, et n’osassent pas leur faire le moindre mal. L’amiral dit de plus que, si ce n’étaient pas des Caraïbes , ils devaient au moins habiter des pays limitrophes, avoir les mêmes mœurs, et être des gens sans crainte , bien différens des habitans des autres îles, qui sont poltrons, et n’ont d’autres armes que la raison ( f uera de razori). L’amiral dit tout cela, ajoutant qu’il aurait voulu en prendre quelques uns. Il remarqua qu’ils allumaient un grand nombre de feux, ainsi que cela se pratique dans l’île Espagnole.
Lundi, 1 4 janvier .
L’amiral voulait envoyer cette nuit-là à la découverte des maisons de ces Indiens pour en faire prendre quelques uns , croyant que c’étaient des Caraïbes, et il l’aurait fait malgré les vents violens d’est et de nord-est, et l’agitation de la mer; mais quelque temps après le lever du soleil, on vit à terre une grande troupe d’indiens; en conséquence, l’amiral ordonna à la chaloupe de s’y rendre avec des gens bien armés. Elle eut à peine atteint le rivage , que tous ces Indiens vinrent à la poupe de l’embarcation; ils étaient en quelque sorte conduits par celui qui , la veille , était venu à la caravelle , et auquel l’amiral avait donné quelques uns des objets de pacotille. L’ amiral dit que cette fois
DE CHRISTOPHE COLOMB. 2 83 cet Indien venait accompagné d’un roi qui lui avait donné quelques billes (cuentas) , pour qu’il en fît présent aux étrangers de la chaloupe en signe de paix et de sûreté. Le roi, suivi de trois des siens, entra dans la chaloupe, et ils vinrent a la caravelle. L’amiral leur fit servir à manger du biscuit et du miel, et donna au roi un bonnet rouge, un morceau de drap de la meme couleur et des perles de verre ; il donna aussi des morceaux de drap rouge aux trois Indiens de sa suite. Le roi dit que le lendemain il apporterait un masque d’or, assurant qu’il y en avait beaucoup dans le pays, aussi-bien qu’à Canb et a Matinino. L’amiral renvoya ensuite ces Indiens à terre fort contens; il dit en outre que les caravelles faisaient beaucoup d’eau par la quille, et il se plaint des calfateurs qui calfatèrent très mal à Palos , et prirent la fuite lorsqu ils virent que l’amiral avait reconnu les défauts de leur ouvrage, et qu’il voulait les contraindre à les réparer. Mais malgré la grande quantité d’eau que faisaient les caravelles, il espérait que notre Seigneur, qui l’avait amené, daignerait le ramener dans sa bonté et sa miséricorde, car sa divine Majesté (su alta Majestad ) n’ignorait pas combien de contrariétés et de désagrémens il eut à essuyer avant d’étre expédié de Castille, ou personne ne lui fut favorable,
à l’exception de Dieu, parce qu’il connaissait son cœur, et, après Dieu, de Leurs Altesses, tout le reste lui ayant été contraire sans aucune raison. Il ajoute : « Et ils ont été cause que la « couronne royale de Vos Altesses ne possède « pas cent millions de revenu de plus qu’elle n’a, « depuis que je suis à leur service, c’est-à-dire « depuis sept ans, qui seront accomplis le 20 du (r présent mois de janvier (1) , sans compter « l’accroissement et les augmentations de toute « espèce auxquels ils auraient donné lieu, et tout « ce qu’ils auraient produit depuis lors ; mais le « Dieu tout-puissant remédiera à tout. » Telles sont ses paroles.
Mardi y i5 janvier.
L’amiral dit qu’il veut partir, parce qu’il ne gagne plus rien à rester, à cause des désordres qui se sont passés : sans doute il veut parler de l’affaire des Indiens. Il dit aussi qu’il a su aujourd’hui que l’or se trouve en plus grande abondance dans le territoire de la ville de la Nativité , ville de Leurs Altesses; qu’il y avait beaucoup de cuivre dans l’île Carib et dans
(1) Suivant ce compte de l’amiral, il était entré au service du Roi et de la Reine catholiques le 20 janvier i486.
DE CHRISTOPHE COLOMB. 285 celle de Matinino ; que l’entrée et le séjour clans Carib présentaient des difficultés , parce qu’il dit que ses habitans mangent de la chair humaine, mais qu’il avait résolu d’y aller, parce que l’on voit d’ici cette île, qui d’ailleurs se trouve sur son chemin. L’amiral ajoute que de cette île il se rendra à celle de Matinino, qu’il dit n’étre peuplée que par des femmes , sans aucun homme ; qu’il voulait enfin voir l’une et l’autre de ces îles , et y prendre quelques uns de leurs habitans. Il envoya la chaloupe à terre, et le roi de cette contrée n’était point venu , parce que, disait-il , la ville était fort éloignée; mais il fit parvenir sa couronne d’or, comme il l’avait promis. Beaucoup d’autres Indiens arrivèrent avec du coton , du pain et des ajes ; tous étaient armés d’arcs et de flèches. Après qu’ils eurent tout échangé, quatre jeunes hommes vinrent à la caravelle , et ils parurent donner de si bons renseignemens sur toutes ces îles, qui étaient vers l’est, et sur le chemin même que devait suivre l’amiral , qu’il résolut de les emmener avec lui en Castille. L’amiral dit que les habitans de cette terre n’avaient ni fer ni aucun autre métal connu, quoique en peu de jours on ne puisse acquérir des informations bien exactes sur un pays , soit à cause de la difficulté de la langue, qu’il n’entendait que par induction,
a86 PREMIER VOYAGE
soit parce que les habitans n’avaient pu savoir* Hans un court espace de temps, ce qu’on disait d eux. Il dit que les arcs de ces gens-là sont aussi grands que ceux de France et d’Angleterre; les flèches sont semblables aux zagaies des autres peuplades qu il avait vues j usque-ià , et sont faites des rejetons de roseaux qu’ils choisissent très droits et de la longueur d’une varre et demie ou de deux (i) , ensuite ils mettent au bout un petit bâton de bois aigu , et long d’une palme et demie. Quelques uns fixent sur ce bâton une dent de poisson; d’autres, et c’est le plus grand nombre, y mettent de l’herbe; et ils ne tirent pas comme en d’autres contrées, mais dune certaine manière, ce qui fait que les blessures ne peuvent être dangereuses. Il y avait là beaucoup de coton très fin et très long, et beaucoup de lentisques ( almacigas ) ; et il lui parut que les arcs étaient faits en bois d’if (tejo) , et qu’il y a de l’or et du cuivre. Il y a aussi beaucoup à'aji, qui est leur poivre ( pimienta ), et vaut beaucoup mieux que le nôtre; personne ne mange sans cette épice, qu’ils trouvent fort saine : on en peut charger cinquante caravelles par an dans cette île Espagnole. L’amiral dit
(i) De quatre pieds et demi à six pieds de France.
(De V...l.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 287 qu’il reconnut dans cette baie beaucoup d’herbe de la même espèce que celle qu’il avait vue lorsqu’il vint faire ses découvertes; il crut par ce motif qu’il y avait des îles à l’est en y avançant en ligne droite, depuis celles qu’il commença à découvrir, parce qu’il regarde comme certain que cette herbe croît à peu de profondeur et près de terre; et il ajoute que s’il en est ainsi , ces Indes sont bien près des îles Canaries ; ce qui le porta à penser qu elles en étaient à moins de quatre cents lieues.
Mercredi , 16 janvier.
Il partit, trois heures avant le jour, du golfe qu’il appela golfe des Flèches (golfo de las Fléchas ) (1), d’abord avec un vent de terre, et ensuite avec un vent d’ouest , tournant la proue à l’est-quart-nord-est, pour aller, dit-il , a l’île de Carib (2) , où habitait le ‘peuple dont toutes ces îles et toutes ces contrées ont un si grand effroi, parce qu’on dit qu’ils parcourent toutes ces
(1) Je soupçonne que celait le golfe de Samanâ, où le
Yuna et le Camo , fleuves considérables de l’île Espagnole , se jettent dans la mer. ( Bartolomé de Las Casas. )
C’est la baie de Samanâ, où le fleuve Yuna a son embouchure- (M. F. de Nav.)
(2) Porto Rico ( Puerto Rico). (Idem.)
mers dans leurs innombrables canots, et qu’ils mangent les hommes qu’ils peuvent prendre. L’amiral dit que l’un des quatre Indiens qu’il prit hier dans le port des Flèches ( puerto de las Fléchas ), lui avait enseigné la route, et que ces Indiens lui apprirent qu’après avoir parcouru une distance qu’ils jugeaient être de soixantequatre milles, il aurait ladite île au sud-est (i). Il voulut prendre ce chemin , et ordonna de régler les voiles au vent; mais il avait à peine fait deux lieues, qu’il s’éleva un vent de bon frais pour aller en Espagne , alors il remarqua que ses gens commençaient à s’attrister de ce qu’on s’écartait du droit chemin; et comme les deux caravelles faisaient beaucoup d’eau , ils n’avaient plus de secours à espérer que de Dieu. 11 fut donc obligé d’abandonner le chemin qu’il suivait et qu’il croyait être celui de l’île, et il alla reprendre le chemin nord-est-quart-est qui menait directement en Espagne; et il fît dans cette direction, jusqu’au coucher du soleil, quarante-huit milles, qui équivalent à douze lieues. Les Indiens lui dirent qu’il trouverait dans cette route l’île de Matinino > qui n’était peuplée , suivant eux , que de femmes sans hommes. L’amiral aurait bien
(i) Il était, dans cette situation, à trente lieues de Porto Rico. (M. F. deNav.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 289 voulu la trouver pour amener, dit-il, au Roi et à la Reine , cinq ou six des femmes qui l’habitaient ; mais il doutait que les Indiens en connussent bien le chemin, et il ne pouvait s arrêter à cause du danger que lui faisaient courir les caravelles. Cependant il dit qu’il était certain que cette île existait, et qu’à une certaine époque de l’année les hommes de l’île de Carib venaient en visiter les habitantes. Il ajoute que si elles mettaient au monde un garçon, elles l’envoyaient à l’île des hommes, et que si c était une fille, elles la gardaient avec elles. L amiral dit que ces deux îles ne devaient pas être éloignées de plus de quinze à vingt lieues de l’endroit d’où il était parti ; il croyait quelles étaient au sud-est, et que les Indiens ne surent pas lui en enseigner le chemin. Après avoir perdu de vue le cap de l’île Espagnole qu’il nomma San-Theramo (1), et qu’il avait à seize lieues à l’ouest, il fit douze lieues à l’estquart-nord-est ; il avait un temps excellent.
(1) Je crois certain que ce cap de San-Theramo est celui que l’on nomme aujourd’hui cap del Engaho {cap de la Tromperie . ) ( Bartolomé de Las Casas.)
Le cap de San-Theramo doit être le cap Samanâ, situé à l’extrémité orientale de la presqu’île de ce nom, et qui, dans la direction que suivait l’amiral, était celui qu’il lassait à l’ouest. (M. F. deNav.)