Tome II
Jeudi , 1 1\ février.
Gette nuit le vent augmenta encore, les vagues étaient épouvantables. Venant des deux cotés opposés , elles se croisaient et paralysaient la marche du vaisseau, qui ne pouvait ni avancer ni sortir du milieu d’elles; et comme elles venaient continuellement se briser sur son navire , l’amiral avait fait baisseï;, autant que possible, la grande voile ( papahigo ) (i), afin quelle ne pût produire d’autre effet que celui de retirer son bâtiment du milieu des flots. Il marcha dans cette position pendant trois heures , et fit vingt milles. La mer devenait de plus en plus grosse et le vent de plus en plus violent. Voyant le danger aussi imminent, il se mit à courir en poupe où le vent le portait, parce qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre. Alors la caravelle Pinta , que montait Martin Alonso Pinzon, se mit à courir aussi : mais elle disparut bientôt, quoique toute la nuit l’amiral lui fit des signaux, et quelle lui répondit jusqu’à ce quelle en fût empêchée probablement par la force de la tempête et par son éloignement de la route que suivait
(i) On appelait papahigo mayor la grande voile sans bonnette, et papahigo menor la voile de misaine (fa del trinquets. ) ( M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3o7 1 amiral. Ce dernier fut poussé cette nuit cinquante-quatre milles au nord-est-quart-est, ce qm fit treize lieues et demie : après le lever du soleil, la véhémence du vent augmenta, et l’agitation de la mer devint encore plus terrible. L amiral tenait toujours sa grande voile baissée, afin que le vaisseau pût sortir du milieu des flots qui le couvraient en se croisant, et qui menaçaient de le submerger. L’amiral suivit d’abord la direction est-nord-est, et il prit ensuite le quart jusqu au nord-est ( a la quarta hasta el nordeste). Il navigua environ six heures dans cette direction, et fit ainsi sept lieues et demie; il ordonna qu’on tirât au sort un pèlerinage (que se echasse un romero ) à Sainte-Marie de Guadalupe, danslequel on luiporteraitun ciergedecinq livres de cire , et que tous fissent vœu que celui sur qui tomberait le sort accomplirait le pèlerinage Il ordonna d’apporter à cet effet autant de pois chiches ( garbanzos ) qu’il y avait de personnes dans le navire, d’en marquer un d’une croix avec un couteau, de les mettre ensuite tous dans un sac, et de les y bien remuer. Le premier qui v mit la main fut l’amiral. Il en tira le pois chiche marqué de la croix; ce fut ainsi sur lui que tomba le sort, et il se regarda dès-lors comme pèlerin, et oblige a aller accomplir le vœu qui venait d’être fait. On tira le sort une seconde fois pour envoyer
3o8 PREMIER VOYAGE
un pèlerin à Notre-Dame-de-Lorette , qui est dans la marche d’Ancône, faisant partie des États du pape : c’est un endroit où la sainte Vierge a fait et fait encore beaucoup et de grands miracles. Le sort étant tombé cette fois sur un matelot du port de Sainte-Marie, nommé Pedro de Villa, l’amiral promit de lui donner tout l’argent nécessaire aux frais de ce pieux voyage. Il décida qu’un autre pèlerin serait envoyé pour veiller une nuit à Sainte-Claire de Moguer, et pour y faire dire une messe. On mit de nouveau à cet effet les pois chiches, sans oublier celui qui était marqué d’une croix, et le sort tomba encore une fois sur le même amiral. Il fit ensuite , ainsi que tout son équipage , le voeu que , dans la première terre où ils arriveraient , ils iraient tous en chemise, et processionnell ement, faire une prière dans une église sous 1 invocation de Notre-Dame.
Outre les vœux généraux, ou faits en commun, chacun faisait en particulier son vœu, parce que personne ne croyait échapper. La tempête qu’on éprouvait était si terrible, que tous se regardaient comme perdus ; ce qui augmentait encore le péril, c’est que le vaisseau manquait de lest , parce que la consommation des vivres , celle de l’eau et celle du vin , avaient beaucoup diminué la charge. L’espérance de la durée d un
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3o9 temps aussi beau que celui qu’ils eurent dans toutes ces îles , fit que l’amiral ne pourvut pas son bâtiment du lest nécessaire. Son projet était d’ailleurs de le faire lester dans Y de des Femmes ( isla de las Mugeres ), où il avait d’abord résolu de se rendre. Le remède que l’amiral employa dans cette circonstance fut de faire remplir d’eau de mer, aussitôt que cela fut praticable, les pipes vides qui avaient contenu, soit du vin, soit de l’eau douce : par ce moyen le mal fut réparé.
L’amiral énumère ici les causes qui lui ôtaient la crainte que notre Seigneur permît qu’il fût victime de cette tempête , et celles qui lui faisaient espérer que Dieu lui serait en aide et le ferait arriver sain et sauf, afin que des nouvelles telles que celles qu’il portait au Roi et à la Reine ne périssent pas avec lui. Le vif désir qu’il avait d’être porteur de nouvelles aussi importantes, et de montrer que tout ce qu’il avait dit s’était confirmé , et que tout ce qu’il s’était fait fort de découvrir avait réellement été découvert , paraissait contribuer précisément à lui inspirer la plus grande crainte de ne pouvoir y parvenir. Il avoue lui-même que chaque moucheron qui lui passait devant les yeux , suffisait pour l’importuner et le troubler : il attribue cette faiblesse de sa part à son peu de foi et à son manque de confiance dans la Providence divine.
3io PREMIER VOYAGE
D un autre côté , il était ranimé par les faveurs que Dieu lui avait faites, en lui accordant un triomphe aussi grand que celui qu’il avait remporté en découvrant tout ce qu’il avait découvert, en remplissant tous ses désirs, et en voulant qu’après avoir éprouvé, en Castille , tant de revers et de contrariétés dans ses sollicitations, toutes ses espérances finissent par y être surpassées. Enfin, comme avant d’avoir dirigé toute son expédition vers la plus grande gloire de Dieu, et avant de l’avoir mise à fin, ce Souverain maître de toutes choses l’avait exaucé , et lui avait accordé toutes ses demandes , il devait croire qu’il le sauverait pour accomplir l’ouvrage qu’il avait commencé. Il ajoute que puisque Dieu l’avait délivré en allant (à la ida ), lorsqu’il avait plus de motifs de crainte dans les souffrances et les tourmens que lui avaient fait éprouver ses matelots et son équipage, qui tous étaient résolus d’un commun accord à s’en retourner, et voulaient se révolter contre lui , s’oubliant même jusqu’aux menaces , et que ce Dieu éternel lui avait donné la force et la magnanimité dont il avait besoin, l’avait soutenu seul contre tous, et avait opéré en luj et en sa faveur tant de merveilles dans ce voyage , outre celles que Leurs Altesses avaient apprises par les personnes de leurs maisons , ce Dieu puissant ne l’aban-
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3n donnerait pas encore. C’est pour ces raisons , dit-il , qu’il n’aurait pas dû craindre la tempête présente; mais sa faiblesse et ses angoisses ne lui laissaient pas un moment de calme. Il dit en outre que ce qui lui faisait grand’peine , c’était de laisser orphelins deux fils qu’il avait à Cordoue, où ils faisaient leurs études (i). Privés de père et de mère en terre étrangère , que deviendraient-ils ; car le Roi et la Reine, qui ignoreraient les services qu’il leur avait rendus dans ce voyage et les heureuses nouvelles qu’il leur portait, ne seraient engagés par aucune considération à leur servir de protecteurs. Plein de cette pensée, il chercha les moyens d’apprendre à Leurs Altesses la victoire que le Seigneur lui avait fait remporter en lui faisant trouver dans les Indes tout ce qui était le but de son voyage, et de leur faire savoir que ces parages sont exempts de tempête ; ce que prouvent , dit-il , l’herbe et les arbres qui croissent jusque dans la mer. A cet effet, et afin que s’il périssait dans cette tempête, le Roi et la Reine eussent des nouvelles de son voyage , il prit un parchemin , et y écrivit tout ce qu’il put sur les découvertes dont il était
(i) Don Diego et don Fernando Colomb, qu’il laissa en Espagne, où ils remplissaient les fonctions de pages du prince don Juan , lorsqu’il entreprit son second voyage.
l’auteur, et pria instamment celui qui le trouverait, quel qu’il fût, de le porter au Roi et à la Reine. Il enveloppa ce parchemin dans un grand morceau de toile cirée, ferma hermétiquement ce paquet, l’attacha solidement, se fit apporter une grosse barrique de bois, et l’y mit sans que personne sût ce que c’était. Tout le monde pensa que c’était quelque acte de dévotion. Il le fit ainsi jeter à la mer. Les averses et les bourrasques qui survinrent quelque temps après changèrent le vent, qui se tourna à l’ouest. Il le mit en poupe , navigua ainsi ( andaria asi a popa) pendant cinq heures avec la seule misaine , ayant toujours la mer bouleversée (muy desconcertada ) , et fit ensuite deux lieues et demie au nord-est. Il avait baissé le mât de la grande voile ( habia quitado el papahigo de la ■vêla major ) dans la crainte qu’une vague ne le fît venir à bas ( ne se lo llevasse del todo ).
Vendredi , i5 février.
Hier, après le coucher du soleil, le ciel commença à se montrer serein vers la partie occidentale de l’horizon. Il paraissait que le vent allait se lever de ce côté. L’amiral fit mettre la bonnette (i) à la grande voile, la mer était en-
(i) On appelle bonnette le morceau de voile ou la petite voile qui partage la misaine au tiers, ou la grande voile au
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3i3 core très grosse et très agitée : cependant elle s’abaissait un peu. Le navire fit quatre milles par heure dans la direction de l’est-nord-est, c’est-à-dire treize lieues pendant treize heures de nuit. Au lever du soleil l’équipage vit terre de la proue; elle lui paraissait être à l’est-nord-est; quelques uns disaient que c’était l’île de Madère, d’autres que c’était la roche de Cintra, en Portugal, près de Lisbonne. Le vent ne tarda pas à passer à l’est-nord-est par la proue, et la mer venait toujours très grosse du côté de l’ouest; d y avait environ cinq lieues de la caravelle à la terre. L’amiral, d’après son pointage, se trouvait être aux îles Açores, et croyait que celle qu’il voyait était l’une d’elles; les pilotes et les matelots se trouvaient déjà, d’après le leur, près des terres de Castille.
quart, et il s’ajoute à la grande et à l’autre au moyen de garcettes passées dans des œillets de ris, afin d’aller plus vite quand le temps est beau ou qu’il y a peu de vent.
( M. F. de Nav. )
La bonnette est une voile légère qui s’ajoute à volonté , dit M. le vice-amiral Willaumez; c’est une menue voile que l’on met pour augmenter la largeur des voiles en vergues du bord du vent, et même des deux bords à la fois, lorsque le batiment a le vent de l’arrière. Les bonnettes s’amurent en dehors des huniers , sur des bouts-dehors adaptés sur lavant à chaque vergue inférieure; on les rentre et on les
pousse dehors à volonté. fD. I R.)
3i4 premier voyage
Samedi , février.
L’amiral courut des bordées toute cette nuit pour gagner la terre (por encavalgar la tierra ), qu’on reconnaissait déjà être une île ; il allait tantôt au nord-est, tantôt au nord-nord-est, et continua ainsi jusqu’au lever du soleil, qu’il prit le rumb du sud pour arriver à File, que déjà la grande obscurité ne permettait plus de voir ; il aperçut de la poupe une autre île, qu’il estima être à huit lieues. Depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit il ne fit que louvoyer, malgré le vent violent et la grosse mer, afin d’arriver à terre. A l’heure du Salve , qui se dit à l’entrée de la nuit, des hommes du vaisseau virent une lumière qui parut du côté opposé au vent, et ils crurent que ce devait être l’île qu’ils avaient aperçue la veille. L’amiral passa toute la nuit à s’élever au vent ( barloventeando ), s’approchant le plus qu’il pouvait pour voir si, au lever du soleil , il apercevrait quelqu’une de ces îles. Cette nuit Faillirai reposa un peu, parce que, depuis le mercredi, il n’avait dormi ni pu dormir. 11 était perclus des jambes ( tollido de las piernas ), parce qu’il avait été toujours découvert au froid et à l’eau, et qu’il avait pris très peu de nourriture. Au point du jour (i) il navigua au
(i) Ce fut le dimanche 17 février. (M. F. de Nav. )
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3i5 sud-sud-ouest, et à la nuit il arriva à l’île; mais l’obscurité était si grande qu’il ne put savoir quelle elle était.
Lundi , 18 février.
Hier, après le coucher du soleil, il fit le tour de l’île , pour voir où il devait mouiller, et prendre langue. Il mouilla avec une ancre qu’il perdit aussitôt; il remit en conséquence à la voile , et louvoya toute la nuit. Après le lever du soleil il arriva une seconde fois du côté nord de l’îîe , attérit avec une nouvelle ancre dans l’endroit qui lui parut le plus convenable, et envoya la chaloupe à terre. Ses gens parlèrent aux habitans de l’île , et apprirent d’eux que c’était Sainte-Marie, l’une des Açores. Ces derniers leur indiquèrent le port (i) où ils devaient relâcher, leur dirent qu’ils n’avaient jamais vu une tempête aussi affreuse que celle qui avait eu lieu ces quinze derniers jours, et qu’ils étaient bien étonnés qu’ils y eussent échappé. L’amiral dit ici que ces insulaires rendirent à Dieu de grandes grâces , et donnèrent de grands signes de joie dès qu’ils surent qu’il avait découvert les Indes; il ajoute que sa navigation a été très sûre, et son pointage fort
(i) C’est le port de Saint-Laurent ( San-Lorenzo ).
(M. F. DE Nav.)
exact, à quelque avance près, ce dont il rend de grandes grâces à Dieu; mais il regardait comme certain qu’il était dans les environs des Açores , et que l’ile qu’il voyait était l’une d’elles. Il dit qu’il feignit avoir fait plus de chemin pour contrarier et rendre faux le pointage des pilotes et matelots, afin de rester, ainsi que de fait il reste maître de cette route des Indes, car aucun d’eux tous ne connaissait et n’établissait sa route d’une manière sûre , aussi n’en est-il aucun qui puisse être certain de la route des Indes.
Mardi 3 1 9 février.
Après le coucher du soleil , trois hommes de l’île vinrent sur le rivage et appelèrent : l’amiral leur envoya la chaloupe, dans laquelle ils arrivèrent avec des poules et du pain frais; c’était un jour de carnaval. Ils apportèrent aussi plusieurs autres choses que le capitaine de l’île, nommé Juan de Castaheda , envoyait à l’amiral, qu’il disait connaître parfaitement. Il ne venait pas le voir parce qu’il faisait nuit; mais il annonçait que dès le point du jour il se rendrait auprès de lui avec de nouvelles provisions, et qu’il amènerait trois hommes de la caravelle qui étaient restés dans l’île , et qu’il y retenait pour jouir du plaisir de leur entendre raconter les circonstances de son voyage. L’amiral ordonna de
DE CHRISTOPHE COLOMB. 3i7 recevoir très honorablement les messagers du gouverneur, et leur lit donner des lits à bord pour qu’ils y passassent la nuit, parce qu’il était déjà tard, et que la ville était loin. Comme le jeudi dernier, se trouvant au fort de la tempête, ils avaient fait, entre autres vœux dont il a été déjà parlé, celui d’aller en chemise, et processionnelîement, faire des prières sur la première terre où il y aurait une église sous l’invocation de Notre-Dame, il résolut que la moitié de l’équipage irait accomplir ledit vœu à un ermitage qui était situé sur le bord de la mer, et qu’il irait lui-même ensuite avec l’autre moitié. Persuadé qu’il était dans cette île en toute sûreté , et plein de confiance dans les offres du capitaine; comme d’ailleurs la paix régnait entre le Portugal et la Castille, il pria les trois hommes d’aller à la ville et de faire venir un prêtre pour leur dire une messe. La moitié de l’équipage se rendit donc en chemise à l’ermitage pour y accomplir son vœu de pèlerinage; mais au moment où ils étaient en prières, tous les insulaires, les uns à pied, les autres à cheval , avec leur capitaine à leur tête, les assaillirent tout à coup et les firent tous prisonniers. L’amiral ne conçut aucune espèce de soupçon jusqu’à onze heures du matin, et il attendait le retour de la chaloupe pour aller à son tour accomplir son vœu avec l’autre moitié de
ses gens ; mais , voyant que les premiers partis ne revenaient pas, il soupçonna ou qu’on les retenait ou que la chaloupe s’était brisée, parce que toute Pile est entourée de rochers très élevés. N’ayant pu voir ce qui s’était passé , parce que l’ermitage était derrière une pointe , il leva 1 ancre , appareilla, et se dirigea directement vers ce lieu. Il ne tarda pas à remarquer beaucoup d’hommes à cheval qui mirent pied à terre, entrèrent tout armés dans la chaloupe, et se dirigèrent sur la caravelle pour s’emparer de lui. Le capitaine se leva au milieu de la chaloupe, et demanda à l’amiral garantie pour sa sûreté personnelle : celui-ci lui répondit qu’il la lui accordait ; mais il lui demanda par suite de quel changement et de quel événement il ne voyait dans la chaloupe aucun de ses gens, et il ajouta qu’il le priait de s’approcher et d’entrer dans la caravelle , qu’il ferait tout ce qu’il voudrait. Le dessein de l’amiral était de l’attirer par de belles paroles pour le prendre et recouvrer ses gens; et il ne croyait pas, en agissant ainsi, violer la foi du sauf- conduit qu’il avait donné au Portugais, puisque celui-ci avait lui-même manqué le premier aux offres qu’il lui avait faites de paix et de sûreté. Comme le capitaine avait un mauvais dessein, il ne s’exposa pas à entrer. L’amiral voyant qu’il ne s’approchait pas
de la caravelle, le pria de lui dire pour quelle raison il lui retenait son monde : que le Roi de Portugal s’en repentirait; que les Portugais étaient très bien accueillis dans les États du Roi de Castille ; qu’ils y entraient aussi facilement et y étaient aussi en sûreté qu’à Lisbonne même; que le Roi et la Reine de Castille lui avaient donne des lettres de recommandation pour tous les princes, seigneurs et hommes du monde, lettres qu’il lui montrerait s’il voulait venir; qu’il était leur amiral de l’Océan et leur vice-roi des Indes , lesquelles appartiennent maintenant a Leurs Altesses , dont il lui montrera les provisions et lettres-royaux signés de leurs signatures et revêtus de leurs sceaux. Il les lui montra, en effet, de loin, en ajoutant que le Roi et la Reine de Castille entretenaient , avec le Roi de Portugal, les relations les plus amicales et les plus intimes; qu ils lui avaient ordonné de faire honneur, autant que possible, aux vaisseaux de Portugal qu’il pourrait rencontrer.il lui dit aussi que, supposé qu’il ne voulût pas lui rendre ses gens, il n’en irait pas moins en Castille, parce qu’il avait encore assez de monde pour manœuvrer son vaisseau jusqu a Séville; et que, s’il persistait a leur faire cette offense, il serait, lui, ainsi que tous les siens, sévèrement puni. Le capitaine et ceux qui l’accompagnaient répondirent à ce
discours qu’ils ne connaissaient jci ni le Roi ni îa Reine de Castille , ni toutes leurs lettres; qu’ils n’avaient peur ni de l’un ni de l’autre; et ils ajoutèrent, presque avec menaces, qu’ils leur feraient savoir ce que c’était que le Portugal. Ces paroles causèrent beaucoup de chagrin à l’amiral. Il supposa qu’il était peut-être survenu quelques différends entre les deux royaumes depuis son départ, et il ne put souffrir qu’on lui répondît d’une manière aussi déraisonnable. H ajoute que le capitaine se leva de nouveau de loin , et dit à 1 amiral d aller au port avec sa caravelle, et que, pour lui, tout ce qu’il faisait et avait fait, le Roi son maître lui en avait envoyé 1 ordre. L amiral prit à témoin de cet événement tous ceux qui étaient dans la caravelle. Il appela de nouveau le capitaine et toute sa troupe, leur donna sa parole, et les assura qu’il ne descendrait pas de sa caravelle avant d’avoir pris une centaine de Portugais pour les mener en Castille, et d’avoir dépeuplé toute cette île. Après quoi^ il retourna mouiller dans le port où il était d’abord , parce que le temps et le vent étaient trop mauvais pour qu’il pût faire autre chose.
Mercredi , 20 février.
L amiral fît tout mettre en ordre dans son vaisseau, et fit remplir les pipes d’eau de mer
DE CHRISTOPHE COLOMB. 32I pour le lester, parce qu’il était dans un très mauvais port, et craignait qu’on ne lui coupât ses amarres; ce qui arriva : en conséquence, il appareilla pour l’île Saint-Michel, quoiqu’il n’y ait pas dans aucune des Açores un bon port pour le temps qu’il faisait ; mais il n’avait d’autre ressource que celle de fuir en mer.
Jeudi , 2i février .
L’amiral partit hier de cette île de Sainte- Marie pour se rendre à celle de Saint-Michel , afin de voir s’il y trouverait un port où il fût à l’abri d’un temps aussi mauvais que celui qu’il faisait. Malgré la violence du vent et la grosse mer il navigua jusqu’à la nuit sans réussir à voir la terre ni d’un côté ni de l’autre , à cause des vapeurs et de l’obscurité produites par le vent et la mer ( quel viento y la mar causaban ). L’amiral dit qu’il était fort contrarié, parce qu’il ne lui restait plus que trois marins qui connussent la mer, et que les autres personnes qu’il avait avec lui étaient novices dans l’art de naviguer. Il resta en panne toute cette nuit, exposé aux dangers imminens d’une affreuse tempête. Heureusement, grâces à Dieu, la mer, ou plutôt ses vagues, ne venaient que d’un seul côté; car si elles se fussent croisées comme dans la dernière tempête, il eût souffert beaucoup plus.