‹ Relations des quatre voyages entreprisChapitre 6 sur 29 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

n4 PREMIER VOYAGÉ

« convenable pour saigner les arbres, qui est, je « crois, à la sortie de l’hiver, et quand ils com- « mencent à fleurir, tandis que dans ce moment « leur fruit est déjà presque mur. On tirera aussi « beaucoup de coton de ce pays, et je crois qu il « s’y vendrait très bien , sans qu’on eût besoin « de le porter en Espagne, mais seulement dans « les grandes villes du Grand Can , que nous « découvrirons sans doute , et dans plusieurs « autres appartenant à d’autres grands seigneurs, « qui seraient heureux de servir Vos Altesses. « On portera dans ces villes, pour les y échan- « ger, des bbjets d’Espagne et des pays d’Orient; « car ceux-ci sont , par rapport à nous, à l’Occi- « dent. On trouve aussi beaucoup d’aloès, quoi- « que ce ne soit pas un article d’un commerce « bien lucratif. Quant à la gomme du lentisque, « il faut bien comprendre qu’on doit y atta- « cher un grand prix , car on n’en trouve que « dans ladite île de Chio , où je crois , si ma cc mémoire ne me trompe pas, qu’on en retire « cinquante mille ducats. 11 existe à l’embou- « chure de ce fleuve le meilleur port que j’aie « vu jusqu’à présent : propre, large et profond, « et dans un endroit sûr, avec un emplacement « convenable pour construire une ville et un «fort, de manière que les vaisseaux puissent « arriver jusqu’au pied des murs. Le pays est

DE CHRISTOPHE COLOMB. u5 « tempéré et élevé, et les eaux sont très bonnes. « Hier une pirogue vint à mon bord , portant «six jeunes gens, dont cinq entrèrent dans « mon navire; je les y fis retenir, et je les émet mène. Ensuite , j’envoyai à une maison qui « est du côté ouest du fleuve; on m’en ramena « sept femmes , tant petites que grandes , et trois « petits enfans. Je prends le parti de les emmener « aussi, dans l’espoir que mes Indiens se conduite ront mieux en Espagne, ayant des femmes de « leur pays, que n’en ayant pas, parce que très « souvent il est arrivé qu’en conduisant en Porte tugal des hommes de la Guinée pour qu’ils « apprissent la langue portugaise , lorsqu’ils « revenaient , et que l’on croyait en tirer parti « dans le pays à cause du bon traitement et des « cadeaux qu’on leur avait faits , ils s’échap- « paient dès le moment qu’ils étaient à terre, et « ne reparaissaient plus. D’autres cependant ne le « faisaient pas ainsi; mais ayant leurs femmes,

« ils se prêteront à exécuter ce dont on les char- « géra , et ces femmes apprendront aux nôtres «leur langue, laquelle est la même dans toutes « ces îles des Indes, où tous s’entendent, et «qu’ils parcourent avec leurs canots. Ce n’est « pas comme en Guinée , où il y a mille dia- « lectes qui ne sont pas entendus par les peu- « plades les plus voisines. Cette nuit le mari

n 6 PREMIER VOYAGE

« d’une des femmes, qui était en meme temps « père de trois enfans, un garçon et deux filles,

« vint à bord, et me pria de lui permettre d’aller « avec eux; cela me fit beaucoup de plaisir : ils « sont tous consolés , d’où j’infère qu’ils sont « tous parens : le mari a environ quarante à « quarante-cinq ans. » Ce sont les propres expressions de l’amiral. Il dit aussi plus haut qu’il faisait un peu froid, et qu’à cause de cela il ne convenait pas de naviguer en hiver du côté du nord pour faire des découvertes (i). Le lundi il navigua jusqu’au coucher du soleil, et fit dixhuit lieues à l’ est-quart-sud-est, jusqu’à un cap qu’il nomma cap de Cuba. (2)

Mardi, 1 3 novembre.

L’amiral tint toute la nuit son navire en panne (a la corda ), comme disent les marins, ce qui est aller en louvoyant presque sans avancer; il fit gouverner ainsi parce qu’il voulait voir un havre, ce qui est une ouverture de montagnes , c’est-à-

(1) Il semblerait, d’après ce qu’il dit, que s’il eût navi-

gué au nord pendant deux jours, il aurait sans doute découvert la Floride. ( Bartolomé de Las Casas. )

(2) Ce cap, selon le voyage que fit Colomb à l’est depuis sa sortie du fleuve de Mares ( Nuevitas ), doit être la punta de Mulas , pointe des Mules. (M. F. de Nav.)

DE CHRISTOPHE COLOMB. n7 dire l’espace compris entre deux éminences; il commença , en effet , au coucher du soleil , à voir ce havre , que formaient deux très grandes montagnes (i), et il paraissait que la terre de Cuba s’éloignait avec celle de Bohio ( parecia que se apartaba la tierra de Cuba con aquella de Bohio) , ce que disaient par signes les Indiens que l’amiral emmenait avec lui. Lorsqu’il fit jour, il dirigea ses voiles vers la terre, et passa une pointe qui , la nuit précédente , lui avait paru à une distance de deux lieues. Il entra dans un grand golfe qui était à cinq lieues sud-sudouest , et il en restait cinq autres à faire pour arriver à un cap où, au milieu de deux grandes montagnes, existait une échancrure qu’il ne put reconnaître assez exactement pour déterminer si c’était un port ( entrada de mar). Comme il désirait aller à l’île que les Indiens appelaient Babeque, laquelle était à l’est de la position où il se trouvait, et renfermait beaucoup d’or, à ce qu’il croyait, d’après les renseignemens qui lui avaient été donnés; ne voyant aucune grande peuplade pour se garantir delà rigueur du vent,

(i) L’une de ces montagnes était le cap de Cuba, qui s appelle la pointe de Mahici. (Bartolomé de Las Casas.) Ces montagnes étaient celles du Cristal et celles du Moa.

(M. F. dé Nav.)

qui soufflait avec plus de violence qu’il n’avait fait jusqu’alors , il résolut de se remettre en mer et de suivre le rumb de l’est par le vent qui était nord, ce qu’il exécuta. Il filait huit milles par heure, et depuis dix heures du matin qu’il prit cette direction , jusqu’au coucher du soleil , il fit à l’est , depuis le cap de Cuba , cinquante-six milles , qui font quatorze lieues. Et jusqu’à l’autre île dite de Bohio { Y de la otra tierra del Bohio ) qui se trouvait pour lui sous le vent , il découvrit que , depuis le cap du golfe susdit, il y avait, selon son estime, quatre-vingts milles , qui font vingt lieues , et que les côtes de ce pays s’étendaient dans les directions de l’estsud-est et de l’ouest-nord- ouest.

Mercredi , \[\ novembre.

Toute la nuit d’hier, l’amiral ne navigua qu’en prenant beaucoup de précautions et en louvoyant, parce que, disait-il, il n’était pas prudent de naviguer de nuit entre ces des avant de les avoir reconnues. Les Indiens qu’il emmenait avec lui lui dirent, hier mardi, qu’il y avait trois journées, depuis le fleuve de Mares jusqu à 1 de de Babeque y journées par lesquelles on doit entendre celles que leurs pirogues ou canots peuvent faire, et qui sont d’environ sept lieues. D’un autre côté , le vent diminuait : l amiral

avait à suivre la direction de l’est , et ne pouvait marcher qu’à celle du quart-süd-est. Enfin , par suite d’autres inconvéniens que l’amiral énumère ici , il fut obligé de rester en place jusqu’au lendemain matin. Dès que le jour parut, il se détermina à aller chercher un port , parce que le vent , de nord qu’il était , était devenu nord-est ; et, dans le cas où il n’en eût pas rencontré , il se serait trouvé dans la nécessité de retourner en arrière, aux ports qu’il laissait dans l’île de Cuba. Il arriva à terre , après avoir fait cette nuit vingt-quatre milles à l’est-quart-sud-est. Il

parcourut, au sud (1), milles jusqu’à

terre, où il vit beaucoup de baies (entradas) d’îlots et de ports ; et comme le vent était violent et la mer très grosse , il n’osa pas se hasarder d’aborder : il longea , au contraire , la côte au nord-ouest-quart-ouest , cherchant s’il y avait un port , et il vit qu’il y en avait plusieurs , mais difficiles à reconnaître. Enfin , après avoir fait ainsi soixante-quatre milles, il en trouva un dont l’entrée était très profonde et large d’un quart de mille. C’était un bon port (2),

(1) Il y a dans l’original une lacune semblable.

(M. F. DE Nav.)

(2) Il nous paraît que ce doit être le port de Taname

dans l’île de Cuba . ( Idem . }

PREMIER VOYAGE dans lequel une belle rivière avait son embouchure. Il y entra, et tourna la proue au sud-sudouest , puis ensuite au sud, jusqu’à ce qu’il arrivât au sud-est. Ce port était partout de bonne largeur et très profond. L’amiral y vit tant d’îles, qu’il ne put les compter toutes; elles étaient assez grandes , très élevées et couvertes d’une multitude d’arbres de mille espèces différentes et d’une quantité infinie de palmiers. Il fut grandement émerveillé de voir tant d’îles si belles et si élevées, et il assure au Roi et à la Reine que les montagnes qu’il a vues depuis avant-hier sur ces côtes, et celles de ces îles, sont telles , qu’il ne croit pas qu’il y en ait dans le monde de plus hautes ni d’aussi belles , sous un ciel si pur , et dont le sommet soit plus dépouillé de brouillards et de neige. ( sin niebla ni nievè). Il ajoute qu’au pied de ces montagnes la mer est extrêmement profonde , et qu’il croit que les îles près desquelles il se trouve sont ces îles innombrables qui, dans les mappemondes, sont placées au bout de l’Orient (i). Il dit aussi qu’il croyait qu’il y avait dans ces îles de grandes richesses , des pierres précieuses et des épiceries ;

(i) Voyez la mappemonde de Martin de Behem, dressée en 1492» et publiée par MM. Mar et Cladera , où l’on remarquera la multitude d’îles que l’on plaçait à l’extrémité orientale de l’Inde. (M. F. de Nav.)

DF, CHRISTOPHE COLOMR.

qu’elles s’étendent beaucoup vers le sud et s’élargissent de tout côté. L’amiral leur donna le nom de mer de Notre-Dame ( mar de Nuestra- Senora) , et il donna celui de port du Prince ( puerto del Principe ) au port qui est près de ’embouchure de l’entrée de ces îles. Il pénétra peu avant dans ce port , et uniquement pour l’examiner du dehors, et il en remit l’examen plus complet à une autre tournée qu’il fit le samedi de la semaine suivante, comme on le verra à l’article de ce jour. L’amiral dit ensuite tant et de telles choses sur la fertilité , la beauté et la hauteur des îles qu’il trouva dans ce port , qu’il prie le Roi et la Reine de ne pas s’étonner s’il en fait un si grand éloge, parce qu’il leur assure qu’il croit ne pas en dire la centième partie de ce qu’elles méritent. Quelques unes d’elles paraissent toucher au ciel et se terminer en pointe de diamant. Il semble que d’autres aient sur leur cime une grande hauteur pareille à une table ; et la mer est si profonde au pied de chacune d’elles , qu’une très grande caraque (i) y pourrait arriver. Elles sont toutes boisées et sans roches.

(1) Les vaisseaux de la plus grande dimension étaient déjà désignés ou connus sous ce nom dans le treizième siècle, ainsi que le témoigne le roi Alphonse le Sage (et Sabio ) , part. II, titre XXIV, loi 7. (M. F. de Nav.)

Jeudi y i5 novembre.

L’amiral résolut de parcourir ces îles avec les embarcations des vaisseaux. Il en dit des merveilles. Il y trouva du mastic de lentisque ( almaciga ) et une grande quantité d’aloès, et il s’aperçut que plusieurs racines de lentisque, dont les Indiens font leur pain , étaient travaillées ( y algunas délias eran labradas de las raices de que hacen su pan , etc .) (i) , et qu’on avait allumé du feu dans quelques endroits. Il ne vit pas d eau douce ; il y avait plusieurs habitans qui s enfuirent ; et dans toute la route qu’il suivit , il trouva quinze ou seize brasses de profondeur, et partout un fond de sable sans aucune roche, ce que désirent beaucoup les marins, parce que les rochers coupent les câbles des ancres des vaisseaux.

Vendredi , 16 novembre.

Gomme l’amiral plantait une croix dans tous les endroits où il allait , îles , provinces , villes et autres lieux , il entra dans une chaloupe et se rendit à l’embouchure de ces ports. Il y trouva, sur une pointe de terre , deux grands madriers, l’un plus long que l’autre , et posés en croix 1 un sur l’autre avec tant d’égalité , qu il dit qu un

(i) Il s’agit peut-être ici de la racine de manioc. (C...R.)

menuisier n’aurait pu les placer dans une proportion plus juste. Après avoir adoré cette croix, il en fit faire une très grosse et très haute avec les mêmes madriers. Il trouva des roseaux ( canas ) sur cette plage, et comme il ignorait quels lieux avaient pu les produire , il s’imagina qu’ils devaient être apportés par quelque rivière qui les jetait sur la plage, et il ne se trompait pas. Il alla à une cale dans l’intérieur du port , du cote du sud-est ( une cale est une entrée étroite par laquelle l’eau de la mer pénètre dans les terres). Là il y avait une élévation de pierre et de roche semblable à un cap , au pied de laquelle la mer était très profonde , en sorte que le plus grand bâtiment du monde aurait pu y aborder jusqu’à terre ; et il y avait un endroit , espèce d’encoignure ( lugar o rincon ) , où six vaisseaux pouvaient être sans ancres, et tout aussi en sûreté que dans une salle. Il parut à l’amiral qu’on pourrait construire , à peu de frais , une forteresse dans cette position , où elle serait très convenablement placée s’il se faisait un jour un commerce de quelque importance dans cette mer, parsemée d’une multitude d’îles. Quand il fut de retour à son vaisseau , il trouva les Indiens qu’il avait à bord occupés à pêcher de très gros limaçons qui se trouvent dans ces mers , et il fit entrer ses gens dans les mêmes parages

pour chercher s’il y avait des avicules perlières ou moules de perles ( nacaras ) , qui sont les coquillages où naissent les perles. Ils trouvèrent en effet beaucoup de ces coquillages , mais sans perles ; l’amiral supposa que cela provenait de ce que le temps de leur production , qu’il croyait être vers mai ou juin , était passé (i). Les marins trouvèrent un animal qui paraissait être un taso ou taxo (2) , et entre autres poissons qu’ils prirent avec des filets , ils en pêchèrent un qui ressemblait parfaitement à un cochon, non comme une thonine , mais qui, au rapport de l’amiral, était tout écaillé , très dur et n’avait rien de mou que la queue et les yeux. Il avait sous l’écaille un trou destiné à la sortie des excrémens. L’amiral le fît saler pour l’emporter en Espagne et le montrer au Roi et à la Reine. (3)

(1) Je ne sais pas positivement s’il y a une saison où les coquilles produisent plus de perles; mais cela pourrait bien être, et il se pourrait surtout qu’on l’ait cru , ce qui, pour l’époque dont il s’agit, sera revenu au même.

(2) Pourquoi taxo ne serait-il pas le blaireau ( taxus en

latin, taisson en vieux français) ? L’animal dont il s’agit ici est probablement le coati. ( Idem . )

(3) Ce poisson dur et à groin de cochon , est ou un cofre

( ostracion , Lin.) ou un baliste. C'est probablement un cofre, d’après la description. (Idem.)

Samedi 3 17 novembre .

I/amiral entra dès le matin dans la chaloupe, et alla voir les îles qu’il 11’avait pas trouvées dans la direction du sud-ouest. Il en vit beaucoup d’autres très fertiles et d’un aspect très riant , au milieu desquelles la mer était très profonde. Plusieurs de ces îles étaient arrosées par des ruisseaux d’eau douce, qu’il jugea être formés par des fontaines qui coulaient du sommet des montagnes de ces îles. 11 prolongea sa tournée et trouva une petite rivière dont l’eau était très belle et très douce , et qui était très fraîche , parce que le terrain de son lit est sec et sablonneux (por lo enjuto délia). Il y avait une prairie superbe et une grande quantité de palmiers très élevés, et beaucoup plus hauts que tous ceux que l’amiral avait vus jusqu’alors. Il trouva de grosses noix, de la même espèce que celles de l’Inde, à ce qu’il dit, je crois, et de gros rats (1),

(1) Ce devaient être des agoutis.

( Bartolomé de Las Casas. )

Oviedo , dans son Traité abrégé de l’Histoire naturelle des Indes y chap. 6, dit que les agoutis sont comme des rats, ou ont avec eux quelque affinité ou ressemblance de famille; et que les cories sont comme des lapins ou de petits lapereaux , ne font pas de mal , sont très jolis , et de différentes couleurs. ( M. F. de Nav.)

Le corie est probablement notre cochon d’Inde. (C....R.)

ia6 PREMIER VOYAGE

également semblables à ceux de l’Inde , et des écrevisses énormes. Il vit beaucoup d’oiseaux , et sentit une odeur de musc excessivement forte, ce qui lui fit croire qu’il devait y avoir de ces animaux dans ces îles (i). Aujourd’hui les deux plus âgés des six jeunes gens qu’il avait pris vers le fleuve de Mares, et dont il avait ordonné l’embarquement à bord de la caravelle la Nina, trouvèrent moyen de s’enfuir.

Dimanche , 18 novembre.

L’amiral partit de nouveau dans les chaloupes avec une bonne partie des gens de ses vaisseaux, et alla planter la croix qu’il avait fait faire avec les deux madriers dont il a été déjà parlé (elle était très haute et très belle), à l’entrée de l’intérieur du port du Prince , déjà mentionné, dans un lieu apparent et dégarni d’arbres. Il dit que la mer croît et décroît dans ces parages beaucoup plus que dans tout autre port de ceux qu’il a vus dans ces mers, et que ce n’est pas fort étonnant, vu le grand nombre d’îles qui s’y trouvent.

(ï) Il n’y a point de musc en Amérique; mais comme il existe dans le nouveau continent beaucoup d’animaux à odeur musquée, il n’est pas étonnant que Chr. Colomb ait cru que ceux dont il parle étaient de véritables muscs.

DE CHRISTOPHE COLOMB. 127 Il ajoute que la marée y est à rebours des nôtres, parce que, dans ce port, la marée est basse, quand la lune y est au sud-ouest-quartsud. L’amiral ne quitta pas ce lieu , parce que c’était un dimanche.

Lundi , 19 novembre .

La flottille partit avant le lever du soleil , par le calme. Vers midi il venta un peu est. L’amiral navigua au nord-nord-est. A la chute du jour le port du Prince se trouvait au sud-sud-ouest , et à une distance d’environ sept lieues de l’endroit où était l’amiral. Il vit, précisément à l’est, File de Babeque, dont il était à soixante milles à peu près. Il navigua toute cette nuit au nord faiblement est {al nordeste escaso ) , fila soixante milles, et en fit douze autres jusqu’à dix heures du matin du mardi, ce qui revient en somme à dix-huit lieues, et au nord-est-quart-nord.

Mardi , 20 novembre.

Le Babeque, ou les îles du Babeque , se trouvaient à l’est-sud-est , d’où venait le vent , qui était par conséquent contraire à la navigation de l’amiral. Voyant qu’il ne changeait pas, et que la mer commençait à devenir houleuse , il résolut de retourner au port du Prince , d’où il était parti, et qu’il laissait déjà à vingt-cinq lieues

derrière lui. Il ne voulut pas aller à l’îlot qu’il appela Isabelle {Isabelà) , dont il n’était qu’à douze lieues, et auquel il aurait pu aller attérir dans cette journée, pour deux raisons : la première, parce qu’il aperçut au sud deux îles qu’il voulait visiter; la seconde, parce qu’il craignait que les Indiens qu’il avait à bord, et qu’il avait pris à Guanahani , nommé par lui San-Salvador , et situé à huit lieues seulement de cette île, Isabela, ne se sauvassent, se trouvant si près de leur patrie. Il dit qu’il avait besoin de ces Indiens pour les emmener en Castille; et il pense qu’ils étaient persuadés qu’il les laisserait retourner dans leur pays dès qu’il aurait trouvé de l’or. L’amiral arriva donc dans les parages du port du Prince } mais il n’y put aborder, parce qu’il était nuit et que les courans l’en firent décliner au nord-ouest. Il changea encore de direction et tourna la proue au nord-est par un vent fort, mais qui s adoucit et changea au troisième quart de la nuit. Alors l’amiral tourna la proue estquart-nord-est. Le vent était sud-sud-est, et devint plein sud au lever de l’aurore; mais bientôt après il frisa le sud-est ( tocaba en el sueste). L’amiral, au lever du soleil, marqua le port du Prince, qu il avait au sud-ouest, presque quart-ouest, et dont il n’était guère qu’à quarante-huit milles , qui font douze lieues.

Mercredi , 21 novembre.

Au point du jour on navigua à l’est avec un vent sud : on fit peu de chemin , parce que la mer était contraire ; et à l’heure des vêpres on n’avait fait que vingt-quatre milles, ensuite le vent devint est; on navigua au sud-quart-sud-est, et au coucher du soleil on avait fait douze milles. L’amiral se trouva alors à quarante-deux degrés de la ligne équinoxiale (1), partie du nord, comme dans le port de Mares ; mais il dit ici qu’il ne se servira pas de son quartier de réduction ( quadrante ) jusqu’à ce qu’il soit arrivé à terre, et qu’il ait pu le rectifier et le mettre en état. De manière que selon l’amiral ce port devait n’être pas très éloigné , et il avait raison , parce que cela n’était pas possible, à moins

que ces îles ne soient à (2) degrés. Ce qui

le portait à croire néanmoins que son quartier de réduction était encore juste , c’est qu’il marquait le nord aussi haut qu’en Castille. Si cela était exact, il devait être bien près de la Floride , et se trouver à la hauteur de cette contrée. Que devenaient, dans ce cas, et où

(1) Il n’était qu’au 21° de latitude nord. Voyez la note 2,

page 93. (M. F. deNav.)

(2) Il y a une lacune semblable dans l’original. ( Idem.)

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