‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 119 · Ï. — DE LA MISSION DE CHOUSKOUABIKA · texte numérisé non relu

Ï. — DE LA MISSION DE CHOUSKOUABIKA

Lettre du P. André.

Le feu qui prit à ma cabane, le 22 décembre 1672, en brûlant mon écritoire et mon journal, m’a ôté le moyen d'écrire avec exactitude ce qui s’est passé de plus remarquable touchant le Christianisme dans la

1. Ces peuples sont appelés les Puants non pas à raison d'aucune mauvaise odeur qui leur soit particulière, mais parce qu'étant venus des côtes d’une mer fort éloignée au septentrion et dont l’eau est salée, ils se nommaient les peuples de l’eau puante. (Relations de la Nouvelle-France, édition de Québec 1848, t. II, année 1648, p. 62.) La mission de Saint-François-Xavier est rangée parmi les

missions des Algonquins ou Outaouais, quoique composée de plusieurs autres nations sauvages .

baie de Saint-Xavier, dont le Rév. P. Nouvel! m'a donné le soin depuis quelques mois. J’en ai pris en quelque sorte possession le 16 de novembre de l’année passée, qui est le jour où j'arrivai à Chouskouabika. C’est une station de Sauvages où je m’arrêtai afin d’y faire provision de harengs pour mon hiver, La pêche avait commencé depuis quelques jours, et était fort abondante. Les Sauvages me prièrent de parler à Dieu, afin qu’elle durât longtemps, etils me promirent de venir prier à ma chapelle quand la pêche serait finie, parce qu’alors ils auraient tout le loisir de me venir trouver. Je n'avais pas envie de leur faire prier Dieu dans leurs cabanes; elles étaient tellement embarrassées de rets et pleines de poissons, qu’à peine pouvais-je y entrer, m’y mettre à genoux sans incommodité; mais ayant considéré la continuelle occupation des femmes et des filles à boucaner le poisson et celle des hommes à préparer les rets, je crus que je ne devais pas me montrer difficile à les visiter tous les jours pour les faire prier Dieu comme ils le souhaitaient. Mais, quand la pêche fut finie et la provision faite, les paresseux trouvaient que j'étais trop loin d’eux, et on ne venait pas avec l’assiduité que j'aurais désirée. Dieu y mit ordre, permettant que le feu se mit à ma cabane. Je fus obligé de me cabaner ailleurs. Le chef harangua ses

1. Le P. Nouvel était le supérieur des Missions des Outaouais,

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gens afin qu’on me dressät une cabane et une maison de Prière, ce qui fut bientôt exécuté. Je n’eus pas grand sujet de regretter la perte que j'avais faite, car le même jour je me vis commodément logé dans une maison de paille, Cette sorte de cabanage est la plus commode de toutes celles que j'ai encore vues. On met de la paille jusqu'à la hauteur d’un homme, que l’on couvre d’un toit de nattes. Par là on est mieux défendu contre le froïd et contre la fumée que dars les cabanes d’écorce, et on ne craint ni la pluie ni la neige, si les nattes ont tant soit peu d’inclinaison. - L'accident qui nous était arrivé donna occasion à ceux qui n'étaient pas bien affectionnés à la Prière de m’insulter sur ce que je faisais chanter! que le diable était un esclave et que je le méprisais. Plusieurs me dirent : « Tu n'as pas d'esprit, tu fâches trop le diable; il mettra encore le feu à ta cabane. » Les vieilles femmes surtout me blämaient fort sur ce que je disais qu’il ne fallait pas craindre le malin esprit, ni lui obéir ; mais je les désabusai peu à peu en leur faisant voir que Dieu était l’auteur de cet accident. «Dieu a de l’esprit, leur disais-je, et non le diable; il prévoyait que, si j'étais plus près de vous, vos enfants’ et vos filles viendraient plus souvent me trou- 1. L’instruction se donne assez souvent aux Sauvages par le moyen

des cantiques, où l’on renferme les principales choses qu’il faut croire et faire pour être sauvé,

ver pour le prier. Quand j'étais en ma première cabane, le froid et la paresse les rendaient négligents et leur faisaient trouver le chemin trop long. » Ils furent tous de mon sentiment quand ils eurent vu par la suite la grande assiduité des enfants et des filles à venir prier. Cette assiduité a surpassé mon attente, et je n’aurais jamais cru que Dieu eût donné une si grande bénédiction à cette petite Mission. Je l’appelle petite, parce que je n’ai jamais eu ici plus de sept cabanes, qui comprenaient cent soixante personnes. Ce petit nombre m’occupait tous les jours avec u:. fruit plein de consolation pour le présent et d'espérance pour l'avenir, qui me fait bien augurer du salut de ces pauvres inñdèles.

Je n’avais pas dessein d’abord de baptiser aucun adulte, quoique plusieurs me demandassent le baptème. Je le leur promettais à une condition que je ne croyais pas qu’ils pussent accomplir; elle consistait à savoir le Pater, l’'Ave Maria et le Credo par cœur en leur langue. A peine avais-je demeuré quelque temps avec eux que je me vis obligé ou de passer pour menteur ou d'accorder le baptème à une fille âgée de seize ans. Elle était fort assidue à la prière et avait une grande horreur de la moindre impureté. Je crus donc ne pas pouvoir reculer davantage, et il me semble que seion l'intention du concile de Trente l'épreuve était suffisante, pour des Sauvages, d’avoir appris en peu de temps l’Oraison dominicale, la Sa-

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lutation angélique et le Symbole des apôtres. L’expérience me fit voir qu'on peut manquer de confance à la grâce du baptême, en se montrant trop difficile à baptiser les adultes, sous prétexte de chutes futures. Cette fille fut plus fervente après le baptème qu'auparavant, ce qui me donna courage de baptiser les autres qui savaient les prières. Plusieurs hommes les savaient aussi, et me pressaient de les baptiser. Is me promettaient de ne plus obéir à leurs songes, de ne faire aucun cas de leurs fausses divinités, et de garder les commandements de Dieu : mais je ne me fiais pas à eux; car je savais qu’on les habitue dès l'âge de quatre ou cinq ans à se noircir le visage et faire de grands jeûnes pour avoir des songes, où ils simaginent être en rapport avec leurs fausses divinités; on leur fait accroire que par là ils seront heureux à la pêche, à chasse et à la guerre.

Ainsi, soit pour s’épargner la peine d’apprèêter «a manger, soit pour ménager les vivres, ou même pour accoutumer les enfants à ne manger que le soir, les parents les font jeüner très-rigoureusement, et pour les y engager ils leur promettent qu'ils ver ront le manitou esturgeon, le manitou ours, cerf, ou autre manitou de même nature !, qui leur fera

1. Les Sauvages donnent le nom de Manitou à toute nature supérieure à l’homme, bonne ou mauvaise. Les Manitous sont donc pour eux des espèces de génie ou de divinité. Vo'r en songe un de ces Manitous est un présage assuré qu'on tuera des animaux que ce génie représente.

darder des esturgeons ‘ ou tuer des ours; ou, s’il ne sont pas en âge d’aller à la chasse ou à la pêche, on ne laisse pas de les engager à jeüner en leur faisant accroire que les chasseurs et les dardeurs * réussiront, s'ils en ont eu le songe. Ces petits enfants ont une passion extrême de tuer quelque bête ou de darder quelque poisson, d’où il arrive que si un rêveur réussit une fois, ils mettent toute leur confiance au rêve. J'avais de la peine à leur persuader de se débarbouiller, ils me disaient que c’était pour Dieu qu’ils jeünaient, mais l’attache qu'ils avaient à la coutume de se noircir le visage quand ils jeûnent, ne me permit pas de douter de leur mauvaise foi.

Je n'ai point trouvé de meilleur moyen pour les obliger à se dénoircir que de leur faire voir la peinture du diable auquel ils se rendaient semblables, et de leur refuser l’entrée de ma cabane, quand ils me venaient voir pour prier Dieu. J’obtins par là ce que je désirais, car le désir qu’ils ont de prier pour

1. L’esturgeon cst un gros poisson de mer qui remonte le cours des rivières cemme le saumon. Voici comment les Sauvages le prennent. Deux d’entre eux se mettent aux deux extrémités d’un canot; l’un, qui est à l'arrière, gouverne; l’autre, qui est debout, tient à la main un dard attaché par une longne corde à une des barres du canot. Dès qu'il voit l’esturgeon à portée, il lui lance son dard, tâchant de frapper au défaut des écailles. Le poisson, blessé, fuit avec l'instrument dans sa plaic, et ne tarde pas à expirer..

2, On appelle dardeurs ceux qui, à la pêche l’esturgeon ou d’autres gros poissons, se servent du dard pour frapper leur proie,

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chanter à la fin de la prière avait sur eux plus de pouvoir que la raison. Le mariage peut servir de bride à l'impudicité, mais le rêve n’en a point. A mesure qu'on avance dans la vie, on s'attache encore d’avantage à cette superstition, et les vieux y sont plus attachés que les jeunes. C’est en cela qu’ils croient se rendre recommandables parmi les leurs, en prétendant que le soleil ou le tonnerre ou quelque autre fausse divinité leur a parlé.

Cependant cette foi superstitieuse au songe est, d’après l'expérience que j’en ai, un des grands obstacles au baptême des jeunes gens et des hommes qui vont à la guerre.

Il me semble en effet avoir gagné quelque chose sur l'esprit de plusieurs Sauvages, en leur faisant voir que les Français, et que beaucoup même de leurs compatriotes, ont heureusement fait la chasse et la pêche sans avoir rêvé auparavant. Mais, quand il s’agit d'aller à la guerre, je ne connais pas de Sauvage qui ne mette sa confiance dans les songes. Il y en a même bien peu parmi eux qui n’aient la fausse persuasion que la Prière, c’est-à-dire, la pratique du Christianisme, ne porte malheur aux guerriers, ct qui ne s'adressent au démon, comme au seul arbitre de la vie et de la mort. « Les Nadouessis qui ne prient point, me disaient-ils, nous ont tué beaucoup de monde l'été passé, et la Prière en est la cause, car nous avions prié. » Il ne m’a pas été difficile de leur L T

montrer la fausseté de ce raisonnement; je ne pense pas néanmoins en avoir gagné un seul. La plupart, il est vrai, ont fait semblant de me croire, mais leurs festins célébrés en l'honneur du démon, étaient les vrais interprètes de leurs sentiments. De mon côté, pour leur faire voir que c'était à tort qu’ils blâmaient la Prière, j'attribuais les malheurs qu'ils avaient essuyés à leur idolâtrie bien plus criminelle que celle des Nadouessis qui n’ont aucune connaissance du vrai Dieu.

Kioudim, un de leurs chefs, allant à la guerre, passa ici, lui dix-neuvième; je ne voulus point le faire prier parce qu'il avait plusieurs femmes, et qu'il portait avec lui une idole de pierre qui n'avait pas même figure humaine. C'était pourtant là son dieu, puisqu'il lui offrait du pétun, faisait ses festins en son honneur, la décorait de colliers de porcelaine, l’ornait de peintures, la baisait et la caressait, et faisait l’intrépide quand il l’avait sur son dos. Quelques semaines après son départ, un des plus considérables de sa nation voulut prier Dieu dans notre chapelle; sur la fin de la prière, il dit à Dieu: « Aie soin de nos guerriers. » Je lui dis que je ne prierais point pour eux, et qu’ils seraient abandonnés de Dieu parce que leur chef portait avec soi son idole de pierre en qui il mettait sa confiance. Il parut fort étonné et me demanda si je savais que leurs guerriers seraient tués. Après avoir un peu réfléchi pour

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ne pas m’avancer témérairement, je lui répondis : « Je ne sais pas si Dieu les abandonnera ou non; mais parce qu'ils méprisent la Prière, peut-être qu’ils seront tués; cependant Dieu seul sait ce qui en arrivera. » J’en dis autant à plusieurs autres, ce qui fit qu'ayant appris la défaite de leurs gens, ils convinrent que j'avais dis vrai ; et ils voulaient même faire passer pour une prophétie des paroles que je n'avais avancées qu’en doutant.

Kioudim et ses guerriers avaient été surpris pendant qu’ils dormaient, en sorte qu'aucun ne s'était défendu ; trois seulement avaient pu échapper à la mort par la fuite; les autres avaient été tués et mis à ja chaudière. Cet accident me fournit une belle occasion de railler ceux qui méprisent la Prière, et qui mettent leur confiance dans le démon: «Oh! le plaisant capitaine, disais-je, que le démon ! Oh! que vos gens ont combattu hardiment sans coup férir! Aucun d’eux n’a eu le courage de tirer un coup de fusil. Nous sommes peu de Français ici, aucun ne prendrait la fuite quand même tous les Nadouessis nous assiégeraient. Dieu nous donne du cœur parce qu'en lui seul nous mettons notre confiance. Vous vous adressez à son esclave qui ne vaut rien et qui vous trompe. Je méprise tous les démons, je prèche incessamment contre eux, et pas un d’eux n'ose me faire du mal; vous qui croyez que le diable a du pouvoir et du courage, dites-lui de me tuer pour

faire voir qu’il peut quelque chose, dites-lui que je ne fais que parler mal de lui. » Quand je leur parle ainsi d’un ton ferme et assuré, ils me demandent de les faire prier Dieu, çe que je n’accorde pas toujours.

Le chef du parti de guerre, qui se prépare contre les Nadouessis, m’a importuné pendant deux mois pour l’admettre à notre prière, sans qu'il m’ait pu fléchir. Il avait interpellé le diable et contrefait sa voix pour faire accroire que le démon parlait par sa bouche, et il avait offert des festins en son honneur. Il prétendait que cela n’importait point à Dieu, et qu’il pouvait s'adresser au démon sans désespérer de son‘salut; qu'il avait toujours agi de la sorte avant de partir pour la guerre; jamais il ne lui était arrivé malheur, et toujours il avait ramené des prisonniers. Je lui répondais que Dieu avait eu pitié de lui parce qu'il avait bien voulu que ses filles priassent, mais qu’il n’y avait point de paradis pour lui, s’il mourait dans son péché et s’il ne renonçait au démon. Deux mois se passèrent ainsi sans que je pusse rien obtenir. Enfin il me vint trouver et me dit: « C'en est fait, je renonce au démon, il n'a point d'esprit; je crache le sang. — Voilà, lui dis-je, ce que tu as gagné er: chantant et en criant des nuits entières comme un désespéré pour interpeller le diable; ce n’est pas lui qui te rend malade comme tu penses ; c’est Dieu qui le veut ainsi, pour te mon-

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