‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 32 sur 119 · Ne pétundt c'est-à-dire ne fumût ; de petun, tabac · texte numérisé non relu

Ne pétundt c'est-à-dire ne fumût ; de petun, tabac

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Comme notre chapelle était trop petite pour contenir tout ce peuple, dès que j'avais achevé la messe, j'instruisais et faisais prier Dieu ceux que la cha: pelle pouvait contenir. Ensuite les premiers’ s'étant retirés, d’autres leur succédaient et recevaient une pareille instruction, chacun en sa langue. Nous chantions de même les prières en leur langue, à la fin

de l'instruction. les petits garçons et les petites filles

priaient Dieu à part; et ainsi se passait la journée dans ces saintes occupations. Lorsqu'il y avait trop de foule, je sortais dehors, soit pour me faire entendre de tous, soit pour conserver notre chapelle, qui autrement eût été renversée. À peine trouyai-je du temps pour prendre ma nourriture.

Le 18° jour d’août, voyant l'affection et le respect que tout ce peuple témoignait pour notre sainte Foi, je plantai à la porte de notre chapelle une croix haute de vingt-deux pieds. Ils écoutèrent avec silence l'instruction que je leur fis à ce sujet, se mirent à genoux, adorèrent la croix et prièrent Dieu. Les Miamis qui y assistaient me dirent : « Voilà qui est beau; nous t'en remercions, mais il est bon que tu expliques cela en plein conseil à tous les capitaines, »

Le 19, j'allai chez les Miamis. J’assemblai les anciens ; je leur expliquai les points principaux de la Foi et le mystère de la croix. Ils m'écoutèrent avec approbation; ce qu’ils firent bien paraître, car, dès

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Je soir, je vis des tresses de blé d’Inde, des ceintures et des jarretières rouges qu’ils avaient pendues à la croix, ce qui ne se fait parmi eux qu’en signe de vénération. R

Le 20, deux des principaux Miamis me vinrent trouver, et me-prièrent que, quand je m’en irais, je leur donnasse cette croix pour la transporter à leur

‘bourgade : « Elle n’est pas bien chez les Machkou-

tench, me disaient-ils, ils ne t’obéissent pas. » Je ne leur répondis pas clairement. Néanmoins ils firent courir le bruit que je la leur avais donnée. Les Machkoutench, à cette nouvelle, vinrent se plaindre auprès de moi, en disant qu'ils ne souffriraient pas que la croix fut enlevée de la place. Cette sainte con-

testation me donnait beaucoup de joie. Pour conten-

ter leur dévotion, je leur promis qu’elle ne serait point transportée ailleurs ; mais que, pour satisfaire les Miamis, je ferais faire une autre croix toute semblable, et de fait j'en plantai une en leur bourgade comme j'avais dressé la première chez les Machkoutench.

Vers le soir, étant allé visiter en sa cabane une malade, qui était venue prier Dieu le matin en trèsmauvais état, je fus surpris de la trouver guérie. Je ne la reconnaissais plus, car elle travaillait comme les autres femmes. Elle me raconta qu'après être sortie de la chapelle, étant arrivée chez elle, son abcès avait crevé, et s'était dissipé si heureusement, qu’elle

n’y sentait plus aucun mal. On avait amené le ma- . tin cette pauvre femme à notre chapelle avec les hommes. Je n’avais pu d'abord voir son visage, car elle avait la tête tout enveloppée. Mais, après l'instruction, la voulant faire sortir avec les autres, elle

se tint à genoux et me dit : « Mon père, ayez pitié

de moi;» à peine pouvait elle parler. Je vis alors qu’elle avait le cou et le visage étrangement enflés. Je l’invitai à prier Dieu de nouveau, ce qu’elle fit avec ferveur. Elle commença par le signe de la croix, et tint ensuite les mains jointes, comme si elle y eüt été habituée dès son bas âge. Cet extérieur était animé d’une foi vive, en vue de laquelle il plut à Dieu de lui rendre la santé.

Le 21 cette bonne Sauvage ne manqua pas de venir de bon matin à la chapelle où elle apporta un petit présent de blé d'Inde en action de grâces; j'en remerciai Dieu avec elle,

Le 22 je remarquai l’éclipse de soleil qui arriva sur les onze heures. Je ne pus pas bien observer ses qualités. Les Sauvages, qui me tenaient occupé, ne s’en mirent pas beaucoup en peine.

Le 23 je pass2is par les cabanes des Machkoutench, ainsi que je fais souvent, sans entrer partout pour découvrir les malades, car ils ne manquent pas de m'appeler quand il y en a; voilà tout d’un coup que je m’entendsappeler. « Viens voir un corps mort, me dit-on.» J’entre, et je vois un homme sur ser

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MISSION DES OUTAOUAIS. 131 séant, environné de ses sais ; il me dit qu’il n'avait pas mangé depuis cinq jours, mais qu’il avait seulement un peu fumé, parce qu'il ne se comptait plus au nombre des vivants : il se croyait mort. Lui ayant tâté le pouls, je lui trouvai un peu de fièvre, et lui dis qu’il vivait encore, mais qu’il pourrait bien mourir. Ce pauvre homme, apprenant qu’il n’était pas encore mort, demanda à manger, et fit bien voir qu’il était vivant On ne peut modérer les Sauvages quand ils sont malades, ni leur faire garder aucun régime bien suivi. Dieu lui avait donné, ce semble, quelque pressentiment de sa mort, pour le disposer à la grâce du baptème. Je m’appliquai donc à l'instruire tous les jours jusqu’au 3 septembre ; et, ce jour-là, je lui conférai le baptême qu’il m'avait demandé plusieurs fois et avec de grandes instances ; il était d’ailleurs très-bien disposé, et la chose pressait, çar il était réellement en danger.

La veille de mon départ, qui était le troisième jour depuis son baptème, je lui recommandai de faire souvent les actes de foi, d'espérance et de charité. Le lendemain matin, comme je lui demandai sil s’en était souvenu, il me pria de lui prêter mon crucifix; il le prit et puis, le caressant doucement avec la main, ce qui répond parmi nous à l’action de le baiser, «Homme-Dieu, à Jésus, je vous aime, dit-il, et si vous me rendez la vie, je vous aimerai autant que je vivrai sur la terre, et si je meurs, je

vous aimerai à jamais dans le ciel; ayez pitié dé

moi. — Voilà, me dit-il, ce que j'ai répété toute la nuit, car je n’ai point du tout dormi. » Il disait tout cela la larme à l’œil et avec affection. Il le redit encore plusieurs fois, ajoutant des actes d’espérance et foi, ét mourut quelques semaines après mon départ, dans les mêmes sentiments, comme j'ai tout sujet de le croire.

Le 29, étant allé chercher un jeune chrétien Machkoutench pour l’engager à prier Dieu, je rencontrai une troupe d’Illinois qui me suivirent. Ces bons peuples sont si ravis de voir une Robe noire, que nous ne pouvons aller nulle part sans en être accompagnés. Ils admiraient que j’eusse pris la peine d'aller trouver ce jeune garçon. Je leur en donnai les raisons, en leur témoignant l'importance que j'attachais à la Prière. Je profitai de cette occasion pour les instruire. Dieu me fit la grâce de me faire entendre. Après m'avoir remercié de mes instructions, ils m’adressèrent encore plusieurs questions auxquelles je tâchai de satisfaire. Enfin ils me demaudèrent ce que j'aimais en ce pays, puisque je paraissais faire peu de cas de leurs présents. «Tu refuses le castor, disaient-ils, tu ne viens pas à nos festins lorsque nous t’y appelons, que veux -tu donc ? » Hélas! ces pauvres gens ont l'esprit si faible qu’ils se figurent que nous ne venons en ce pays que pour y trouver cette sorte de bien ou de

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chons de l'enfer et du paradis, n’est que par manière d'entretien, tout aussi bien qu'eux, quand ils arrivent de loin, racontent des nouvelles du lieu d'où ils viennent. Je salisfis leur curiosité en leur donnant une explication des récompenses que Dieu promet à ceux qui lui obéissent, en leur montrant la différence de ces biens éternels d’avec les biens

:passagers de ce monde pour lesquels ils prennent

tant de peine. Ils m'écoutaient avec grande attention, et se redisaient en leur langue, ce que j'avais dit en langue des Miamis qui est à peu près la même que la leur.

Le dernier jour du mois d’août, j’eus une légère indisposition qui m’empêcha de parler. Notre chapelle, étant ouverte en plusieurs endroits, était exposée à tous les vents, ce qui fut cause que je pris un gros rhume. Bien que je ne pusse pas les instruire à mon ordinaire, ils venaient pourtant pour voir, disaient-ils, la Robe noire qui avait la voix morte, et le gosier malade. Je ne pouvais me faire entendre qu’à celui qui se trouvait le plus près de moi, et, par son intermédiaire, je leur disais que la Robe noire était un homme comme eux, qui était malade, et qui mourrait comme eux, qu’il n’y avait qu'un seul Esprit souverain et immortel, etc.

Le 6 septembre je partis pour retourner à notre Mission de saint François-Xavier, car, outre que la L 8

voix me manquait encore, j'étais rappelé par mon supérieur. J'eus la consolation, quelques jours auparavant, de voir mourir un enfant Miami de nation, qui, incontinent après le baptême, s’envola de mes bras au ciel. J'avais trouvé aussi un pauvre vieillard Machkoutench, malade et aveugle, car il avait le nez, les lèvres et les yeux rongés par un chancre. À peine pouvait-il parler et entendre. Il était horrible à voir, et répandait l’infection comme un cadavre. Mais il est devenu parfaitement beau en son âme; car, après l'avoir suffisamment disposé, voyant le danger où il était, nous l'avons régénéré par les saintes eaux du baptême, et nous l'avons appelé Lazare.

Le 9, descendant les rapides, nos matelots crevèrent notre canot. J'avais pris le devant par terre, et j'étais déjà arrivé au lieu nommé Kakaling, à une lieue au delà, à nuit ciose. Un de nos matelots m'en vint avertir ; nous rebroussèmes sur nos pas; mais nous ne pûmes aborder pour nous procurer quelque peu de nos vivres pour le souper.

Le lendemain, nous allâmes retirer de l’eau notrè bagage tout mouillé, au milieu duquel était me. chapelle et mes écrits. Après avoir mis le tout à sec, j'envoyai par terre deux matelots pour aller acheter un canot, et avec le troisième, qui était malade, je demeurai dégradé ! dans un îlot de dix pieds de long,

4. Dégradé, c'est-à-dire retenu sur la côte. En termes de ma-

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jusqu’au 16 de septernbre, que nous en partimes pour aller à notre chapelle de Saint-Xavier remercier Dieu, et de nous avoir affligés, et de nous avoir retirés du danger.

V. — DE LA MISSION DES POUTEOUATAMIS ET AUTRES PEUPLES DANS LA BAIE DES PUANTS.

Le 17, j'allai au fort des Pouteoüatamis pour y faire mes provisions de blé. J’y fis en même temps une petite Mission où je reçus plus de satisfaction que je n’en avais reçu d’eux par le passé.

Dans cette Mission de Saint-François-Xavier, soit

ici à notre maison, soit au fort des Pouteoüatamis, depuis un an j'ai baptisé trente-quatre personnes, entre lesquelles il y a un homme adulte malade, qui mourut peu après. Le reste sont des enfans, sans compler ceux que le P. André y a baptisés.

C'était avec consolation que je voyais même les vieillards venir à la chapelle se mettre à genoux,

rine, dégrader un vaisseau veut dire abandonner un vaisseau après lui avoir Ôôté ses agrès. Au figuré, ce mot s'applique aux personnes : Être dégradé sur une côte signifie être jeté ou abandonné sur une côte sans pouvoir reprendre la mer. Ce mot n'était guère en usage que dans nos colonies d'Amérique. Le P. de Charlevoix l’a employé plusieurs fois dans le journal de son voyage en Amérique, lettres 13e ef 14e: « Me voici dégradé par un vent contraire qui a bien la mine de durer longtemps. » (Histoire de la Nouvelle-France, édit. in-4o de 1744,t III, p. 204.)

joindre les mains sérieusement, et faire le signe de la"croix, et prier Dieu avec respect. J'y ai dit la messe paisiblement tous les jours.

Le 27, je plantai une grande croix sur un mn plateau, au bord du lac, entre le village des Pouteoüamis et celui des Puants, derrière notre chapelle. Les anciens en témoignèrent une grande joie et exhortèrent tous les leürs, par un cri public, de porter un grand respect à la sainte croix plantée dans leur pays, pour marque du Christianisme qu’ils voulaient embrasser.

Après avoir baptisé quelques enfants et un homme dangereusement malade, je fus obligé de retourner à notre maison. Quelque temps après, comme je revenais visiter ce malade, par des chemins très-difficiles et par un fort mauvais temps, j’eus la consolation de voir de loin la croix que nous avions plantée. Ce me fut aussi un grand sujet de joie d'apprendre que les enfants y ailaient prier Dieu, ainsi que je leur avais recommandé. Quand je fus arrivé, et sur mon invitation, les femmes, les enfants et même quelques hommes, m’y suivirent volontiers; ils se mirent tous à genoux à l’entour, entendirent une courte instruction, puis nous récitâmes les prières ordinaires. Après avoir consolé, instruit et disposé à la mort notre malade, visité plusieurs cabanes, soit de chrétiens, soit d’infidèles, et baptisé quelques enfants, je me retirai le soir par le même chemin, bénissant

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Notre-Seigneur, qui nous fait un peu de part des peines qu'il a prises pour le salut des âmes. Je n’eus pas néanmoins la consolation d'assister à la mort de mon néophyte. La dernière fois que je le vis, il m’avertit qu'il décabanerait le lendemain et qu’il passerait à notre chapelle pour y prier Dieu; je n’y retournai pas. Dieu permit qu'il ne vint pas ce jour-là et qu'il mourût le lendemain. Il‘était ce semble bien disposé, et j'espère que Dieu lui aura fait misé= ricorde.

Benedictus Deus et Pater Domini Nocstri Jesu Christi. Dans les forêts, où nous vivons parmi les Sauvages, Dieu nous donne cette consolation de voir l’étendard de la sainte croix planté et honore de toutes les quatre bourgades où nous sommes, en toutes lesquelles ce saint arbre a produit des fruits pour le ciel, En effet, la Mission de Saint-François-Xavier, qui est placée près de la baie des Puants, ost une espèce de centre pour plusieurs nations, les Pouteoüatamis, les Sakis, les Ouenibigouc, les Oumatcuminik, les Outaoussinagouc, elc., qui ont chacune leur langue particulière ‘. Plus avant dans les bois, vers l’occident, est la Mission de Saint-Marc des Outagamis”,

4. Les Ouenibigouc, etc., n'étaient que des tribus de la grande nation algonquine, Quand le P. Allouez dit que chacune d'elles avait sa langue particulière, il entend parler probablement des dialectes divers d'une même langue.

2. Outagamis, ou Renards, nation nombreuse de la langue algonquine.

d'où dépendent les Ouagoussak, les Makoua, les Makoueoué, les Mikissioua. Encore plus avant vers l'occident, dans les bois, se trouvent les Machkoutench, les Maramegs, les Kikabous, les Kitchiga. mich, le bourg des Miamis, où sont les Atchatchakangouen et où viennent les Illinois ‘, les Kakachkiouek, les Peoualen, les Ouaouiatanouk, les Memilounioué, les Pepikoukia, les Kilatika, les Mengakoukia. Ces peuples demeurent le long du Mississipi et parlent la même langue. Ils viennent dans ce pays, les uns en passant seulement, les autres pour y demeurer plus longtemps.

M'étant retiré à notre maison, nous avons employé le mois d'octobre à instruire et à faire prier Dieu les passants qui allaient à leur chasse d'automne et d’hiver et à baptiser ceux que les parents nous présentaient. Ce Sauvages ne s'arrêtent guère ici, parce que, cette année, il n’y a pas eu de glands ni de canards.

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