VI. — DE LA MISSION DE SAINT-MARC DES OUTAGAMIS
J’ai baptisé depuis un an, en cette Mission, c’està-dire depuis juin 1672 jusqu’à juin 1673, quarante-
4, Illinois, nation nombreuse et guerrière. Le P, Allouez dit ailleurs que ces peuples « parlent l’algonquin, mais très-différent de celui des autres peuples. Leur pays est à soixante-dix lieues de la baie, du côté du midi, au delà d'une grande rivière qui se dé-
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huit personnes, parmi lesquelles un enfant et deux adultes sont morts peu après le baptême.
Ayant appris que les habitants de plusieurs cabanes d’Outagamis étaient demeurées à leur bourg, à cause des malades qui ne pouvaient marcher (c'étaient ceux que j'avais baptisés le printemps passé), je les allai voir.
Je partis le 4 novembre, par le chemin de terre. Sur le midi, nous trouvâmes un peu à l'écart une grande roche taillée grossièrement enstatue d'homme, dont le visage avait été peint en rouge. Elle était visà-vis d’un petit rapide, à deux lieues en deçà du grand rapide qu’on nomine le Kakaling. C’est une idole que les passants invoquent pour l’heureux succès de leur voyage; nous la roulâmes dans l’eau.
Le 6, étant arrivés près du bourg, nous adorâmes la croix que nous avions plantée l'hiver passé. Nous allâmes dire la sainte messe dans une des cabanes de grosse écorce qui sont dans le fort, après quoi nous cherchâmes les Sauvages, que nous découvrîimes de
loin, à la faveur de la fumée qui paraissait dans le bois. Nous trouvâmes nos deux chrétiens malades et
et leur parenté en dix cabanes. Tout le monde, à mon arrivée, mais surtout les malades, me firent beau-
coup de caresses, apprenant que le sujet de mon
charge, autant qu’il peut conjecturer, en la mer, vers la Virginie. » (Relation de l'année 16617, ch. x1.) Le missionnaire faisait évidemment allusion au Mississipi, qui ne fut découvert que six ans plus tard, en 1673, par le P. Marquette.
voyage n'était que pour les consoler et pour les instruire, et non pour autre motif; car je ne souffris pas que les Français qui étaient avec moi achetassent pi blé ni autre chose.
De plusieurs malades adultes que j'avais baptisés l'an passé, trois sont morts ; il n’en restait que deux qui avaient encore un peu de vie. J’allai les voir, pour les disposer à la mort ; mais je m’aperçus que l’un d’eux, nommé Joseph, qui est capitaine des Outagamis et qui manie bien les affaires, ne faisait sa prière que pour obtenir la vie présente; et, comme je lui parlai de celle du paradis, il me dit qu'il ne songeait pas à la mort, qu’il n'était pas encore bien vieux, en un mot, qu’il priait Dieu qu'il lui conservât la vie du corps.
Je passai bien deux heures pour lui mettre dans le cœur l'indifférence chrétienne et pour le résigner à la volonté du souverain Maître. Rien ne le toucha plus que l’exemple de Notre-Seigneur, dont je lui racontai l’agonie et la prière au jardin des Olives. Il se rendit alors, et, malgré le chagrin d’une longue maladie , je vis un changement notable que la grâce opéra dans son esprit. Il prit le crucifix et fit luimême sa prière, conforme à celle de Notre-Seigneur, avec une soumission parfaite et une indifférence chrétienne pour la vie et pour la mort.
L'autre malade était une femme nommée Marie.
Lui ayant demandé, pour la disposer à la confession,
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si elle ne se fâchait pas quelquefois : « Hélas! ditelle, et comment me pourrais-je fâcher, moi qui ne me compte plus au nombre des vivants? Je ne suis autre chose qu’un corps mort. »
J'employai le reste du jour à instruire les autres Sauvages, qui venaient continuellement prier Dieu à la cabane où je m'étais retiré. Ils nous y apportèrent quelques enfants pour les baptiser.
J'y trouvai un autre malade. C'était un jeune:
homme qui, étant en guerre, avait été blessé à la cuisse d’un coup de flèche; la pierre de la flèche étant demeurée dans la chair, lui avait causé un ulcère qui coulait continuellement et l'avait réduit en tel état qu’il semblait un squelette. Je le disposai au baptême, qu'il reçut avec joie et avec de grands remerciements, et je le nommai Marc.
En même temps, deux femmes chrétiennes étant réduites à l'extrémité, je leur donnai les derniers sacrements.
Le 11, je partis pour faire travailler à notre église.
Le 20 du même mois, je partis de rechef pour aller voir ces malades, que j'avais laissés à l'extrémité. Je n’y séjournai qu’un jour, parce qu'ils décabanaient pour aller à la chasse du castor. Pendant cette journée ils vinrent tous, même les plus vieux, pour nous écouter et pour prier Dieu. À deux de ces malades, que je trouvai à l’extrémité, je donnai le sacrement de l’extrême-onction, après les y avoir instruits et
bien disposés , ce qui se fit avec grand respect nonseulement de leur part, mais même des autres qui étaient présents, et qui admiraient cette cérémonie,
Après avoir suffisamment instruit les gens de cette bourgade, j'ai été contraint de la quitter pour un temps, étant appelé pour évangéliser d’autres Sauvages, partie dans la baie des Puants, partie chez le nation du Feu‘; je n’y pus donc retourner que truis mois après. À mon arrivée, je trouvai que le malin esprit avait fait tous ses efforts pour ruiner ce que j'avais heureusement commencé pour le salut de ce pauvre peuple.
Pour y réussir, il s'était servi de la victoire que les Nadouessis leurs ennemis avaient remportée sur eux; parce que, dans le combat, ils avaient pris ou tué une trentaine de nos Sauvages qui, pour la plupart, avaient prié Dieu avant que de se mettre en campagne.
IL est vrai que l’année précédente une bande de jeunes Outagamis, qui avaient détruits onze canots ennemis, avaient attribué cet heureux succès à la prière qu'ils avaient faite dans la chapelle avant de partir pour cette expédition. Mais, une autre bande qui avait aussi prié Dieu à l'exemple de la première, et qui même avait peint la croix sur leurs boucliers,
1. Les Français appelaient ainsi les Mascoutins. Le P, de Charlevoix prétend que c'était à tort: que le nom de ces Sauvages, Machkoutench ou Mascoutins, n’a pas la signification qu'on prétendait lui donner par ces mots.
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ayant été défaits, cela donna sujet aux bruits qui coururént dans la bourgade, où on disait partout que Dieu n’aimait pas ceux qui prient, mais bien ceux qui ne prient pas, puisqu'il leur donnait de si grands avantages.
Ajoutez à cela que la barbarie exerce encore ici tout son empire, et que nos Oulagamis sont bien résolus de ne pas traiter plus humainement les Nadouessis qu’ils en sont traités eux-mêmes. Leur cruauté est si grande, qu'après avoir brûlé leurs captifs, selon la coutume générale du pays, ils les découpent comme on fait d’un orignac ou d’un esturgeon, et les mettent cuire par morceaux dans la chaudière, pour les manger comme ils mangeraient toute autre viande.
Le malin esprit s’est donc servi des victoires que l'ennemi a remportées pour décrier la Prière et pour renouveler les anciennes querelles et toutes les im. postures qui ont autrefois été débitées contre la Foi el contre nous.
Toutes ces choses avaient tellement aliéné les espris, que j’eus de la peine à trouver où me loger, et je fus obligé de me retirer dans une vieille cabane ouverte à tous les vents. J’y dressai une pelite chapelle pour y attendre avec patience les desseins que Dieu a sur cette nouvelle Eglise, qu’il veut sans doute éprouver par des tribulations. le n’en conçois que plus d'espérance de la voir un jour très-
florissante. Et de fait, je fus bientôt consolé par l’affluence des Sauvages qui venaient en foule et sans cesse pour m'écouter, malgré toutes les calomnies que le démon avait suscitées. Je n’invectivai jamais plus fortement contre les superstitions et contre les autres désordres du pays, jusqu’à ce qu’enfin, tous ces nuages étant dissipés, le cours de l’évangile reprit son train ordinaire. Alors je repris dans ma petite chapelle toutes nos fonctions avec beaucoup de tranquillité, et j’y baptisai avec les cérémonies de l'Eglise ceux que j'en jugeai dignes.
J'allais aussi avec la même liberté dans les cabanes pour y expliquer nos mystères. Dans une de ces visites, ayant baptisé une femme fort malade, j'appris sur le soir de ce même jour, qu’elle s’en allait mourir; j'y retournai promptement, et je la trouvai à l’agonie; elle était environnée de femmes qui pleuraient selon la coutume du pays. Voici comment se faisait cette cérémonie : Quatre femmes des plus proches. parentes étaient assises, deux aux pieds de la malade et deux à la tête, et, tout échevelées et baignées de larmes, chantaient bruyamment
et déploraient la mort de leur fille, ainsi l’appelaient- |
elles. Ces larmes et ces cris durent jusqu’à ce que le mourant ait rendu l’âme.
Je m'approchai donc, et leur dis que je voulais |
parler à la malade. Elles firent silence, et se mirent à essuyer leurs yeux pendant que je fis faire à la
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moribonde les actes nécessaires pour se bien disposer à la mort. Je dis tout à loisir les prières de la recommandation de l’âme, après quoi elles recommencèrent leurs pleurs. Mais je les fis encore cesser pour assister la malade et lui faire renouveler les acies de foi, d'espérance et de charité jusqu’à ce que m'apercevant qu'elle avait perdu tout sentiment, et de plus, la nuit me pressant, je me retirai. Elle mourut cette même nuit, et j'ai sujet de croire que Dieu lui a fait miséricorde.
Les autres malades persévèrent dans l’exercice de la patience chrélienne; plusieurs s’étonnent de ce qu'ils ne meurent pas, et reconnaissent que c’est la Prière qui les fait vivre. Comme je demandai à l’un d'eux où était le chapelet que je lui avais mis au col après son baptême, il me répondit qu’il était entre les mains de son fils, parce qu'il avait été malade ces jours passés, el que, pour le guérir, il lui avait donné son chapelet ; et de fait, il ne lui eût pas plutôt attaché au cou, que la santé lui fut rendue.
Les ambassadeurs des Outagamis chez les Iroquois, qui étaient de retour depuis quinze jours, en avaient reçu de mauvaises impressions contre le
| Christianisme. Voici comment j'en fus informé.
Le 11 février, les anciens m’appelèrent au conseil, où leurs ambassadeurs me remirent les lettres du i)
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P. Garnier‘. Après que je les eu lues, ils me demandèrent si les affaires étaient bonnes; je répondis que oui, pourvu que les Iroquois tinssent parole*. J'ajoutai qu'il y avait pourtant une chose mauvaise, à savoir, que leurs ambassadeurs chez les Iroquois avaient trop parlé; qu'ils avaient dit avoir chassé la Robe noire de leur pays et ne vouloir plus entretenir de commerce avec les Français. Ils furent si surpris d’une telle imposture, qu’ils demeurèrent longtemps sans rien dire; enfin ils s’écrièrent : « Ce sont les Iroquois qui ont forgé cela; ils n’aiment pas les Français, mais nous aimons la Robe noire. Nous te prions de continuer d'avoir soin de nous, d’instruire nos enfants et de nous aimer. »
Avant que de quitter cette bourgade pour continuer mes courses, je baptisai quelques jeunes filles suffisamment disposées, et qui savaient bien le catéchisme et les prières.
J'ai cette consolation que tout ce bourg est bien instruit de nos mystères. Aussi, depuis le matin jusqu’au soir, je ne m'occupe à autre chose, et j’ai lieu d’être satisfait sur ce point, car ils sont bien persua-
A. Le P. Julien Garnier était chargé de la Mission de Saint-Michel, chez les Tsonnontouans.
2. On voit, par les lettres que les missionnaires des Iroquois écrivaient alors au gouverneur du Canada, que les Hollandais et les
Anglais poussaient les peuples de cette nation à se déclarer contre les Français.
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roquois écriandais et les clarer contre
dés que je ne les vais voir pour autre chose que pour leur apprendre le chemin du Ciel.
Voilà une partie de ce que le P. Claude Allouez mande de sa Mission, qui n’a de bornes que celles que son zèle y veut mettre, découvrant et instruisant toujours de nouvelles nations. Pendant que d’un côté le P. Marquette est allé en découvrir de plus éloignées, jusqu'à la mer du Sud, et que de l’autre le P. Albanel est parti une seconde fois pour aller chercher celles qu’il avait déjà découvertes, à la mer du Nord. Ainsi, le midi et le septentrion entendront parler de leur Créateur, et l'Évangile va s'étendre aux deux extrémités de cette Amérique, où la grande multitude de peuples qui l’habite ne manquera d'instruclion que faute d'ouvriers évangéliques qui passent les mers pour les venir instruire.
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