‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 35 sur 119 · WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

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et sans jamais s’en dispenser, quelque souffrant qu’il füt lui-même.

IL était ennemi de l’oisiveté, aussi travaillait-il continuellement, tant qu’il se porta bien, soit aux champs, soit à la maison; et, ce qui est plus à estimer, c'est que jamais le travail ne lui faisait quitter ou diminuer ses dévotions, ni celles-ci ne le retiraient point du travail. Il joignait au travail des prières et oraisons jaculatoires qu'il n’interrompait presque jamais. Une si sainte vie a été suivie d’une sainte mort.

Une bonne Huronne me disait, il n’y a pas longtemps, en me rendant compte de conscience : « Mon Père, Dieu m'a fait depuis quelque temps une grâce de ne-chérir plus quoi que ce soit; je m'étonne du changement que je trouve en moi. Autrefois, il me semblait que toute la porcelaine et tout le blé que j'avais n'étaient jamais assez pour contenter mon avidité. Plus j’en avais et plus j’en désirais avoir ; jamais je n'étais satisfaite. Maintenant, c’est tout le contraire. Je ne porte plus envie aux personnes riches; je leur porte plutôt compassion de ce qu’elles mettent leur affection à des choses qu’elles ne possèdent qu’en passant et dans les courts moments de la vie présente. »

Une de ses amies lui ayant dit en confidence qu’elle avait de la peine à quitter sa demeure de Notre-Dame de Foye, pour aller s’habituer à Notre-Dame de

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Lorette, eut d'elle cette réponse : « Je vois bien que la peine que vous avez de changer de village vient de l'amour que vous portez aux champs que vous avez ici, et que vous ne pouvez pas transporter si loin; mais, considérez, je vous prie, si nos parents défunts ont emporté quelque chose des leurs avec eux, quand ils ont quitté ce monde pour aller au Ciel. Pourquoi ne nous accoutumerions-nous pas à faire pendant notre vie, ce qu’il nous faudra faire à la mort?» Cette réponse, si sage et si chrétienne, apaisa le mécontentement de la Sauvagesse. — Si les sentiments de ce cœur détaché des biens de la terré ne se fussent manifestés que par des paroles, ils n'auraient nas mérité de bien grands éloges ; mais les œuvres qui en ont été le fruit les ont rendues bien plus recommandables. Après avoir fait plusieurs aumônes d’une caisse de blé que je lui avais mise entre les mains, elle me vint dire qu’elle était presque vide ; mais que j'en trouverai deux autres pleines en la place ; c'était elle qui les y avait mises du sien. Ne voilà-t-il pas des entrailles de miséricorde? C'est dommage que cette âme charitable n’ait autant de moyens que nos grandes dames de France. Ah! combien de monastères et d’hôpitaux lui verrait-on fonder! ah! que de milliers de pauvres en seraient assistés !

Cette bonne chrétienne me dit souvent : Que ne suis-je née en France, j'aurais cru dès mon enfance,

j'aurais élé bien élevée, et bien instruite en la crainte de Dieu, je ne l'aurais peut-être jamais offensé. » Et quelquefois, s'adressant à sa fille, elle lui dit: « Garde-toi bien, ma fille, de ressembler à ta mère; tu es obligée d’être bien meilleure qu’elle, toi, qui reçois Mr ta jeunesse tant de bonnes instructions que je n’ai jamais eues. »

La femme d’un de ses neveux, qui demeure avec elle, l'avait provoquée un jour par des paroles outrageantes ; et, comme cette impudente continuait à décharger sur elle sa bile, au lieu de lui tenir tête, elle sortit de sa cabane, afin de lui ôter l’objet dont la présence ne servait qu’à l'irriter davantage. Après quelques heures, elle rentra tout doucement dans sa cabane et sans mot dire. Le lendemain au matin, comme si ce qui s'était passé la veille n’eût été qu’un songe, elle la salua la première, et lui commanda d’apprèêter le diner sans lui en faire le moindre reproche. La nièce fut tellement gagnée par cette douceur qu’en un instant tout son fiel se changea en miel ; et elle se mit en devoir de la servir mieux que jamais elle ne l'avait fait. Voilà comme les bons chrétiens, se laissant dévorer comme des brebis par les loups, convertissent ceux-ci en agneaux. Plût à Dieu que beaucoup de chrétiens, qui ont sucé la Foi avec le lait, puissent au moins, une fois en leur vie, imiter la générosité de cette pauvre Sauvage !

Les vertus, quand elles sont parfaites en une âme,

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se liennent toutes l’une à l’autre comme les anneaux d’une chaîne. Je vois cela en cette pieuse néophyte. Elle était attaquée d’une grosse -fièvre; j'envoyai quérir un chirurgien pour la soigner, mais on ne le

trouva point; et, comme je pressais qu'on l’allât :

chercher encore une fois, elle me dit avec un grand calme : « Hélas! il ne presse pas tant qu’on le fasse venir ; il viendra quand il plaira à Dieu. » Lorsqu'elle se trouva un peu mieux, elle m'avoua qu'elle avait été si mal, qu'elle croyait en devoir mourir. Et cependan!, à voir le repos d’esprit avec lequel elle endurait le mal, et le peu d’empressement qu’elle mettait à faire hâter le chirurgien, vous eussiez dit qu’elle ne souffrait que fort peu. Cette bonne veuve a suin d'ouvrir et de fermer la porte de la chapelle matin et soir. Quelquefois aussi elle prend soin de la balayer. Un jour, comme elle

rendait ce bon office -à la Sainte Vierge, elle fut

tentée de vanité à cause du monde qui la regardait. Elle chassa cette pensée en disant à part soi: « Mais qu'est-ce que c’est de balayer une chambre pour en prendre de la vaine gloire? Ne sont-ce pas les dernières servantes de la maison qui s’employent à cela; cet exercice donc me doit plutôt humilier qu’enorgueillir en me représentant que je suis la dernière du bourg, puisque je suis appliquée à faire le dernier office de tous ceux qu’on pratique en l'honneur de la bienheureuse Vierge. Cette charge me convient,

non point parce que je sois meilleuré que les autres, mais parce que je suis la plus vile et abjecte de toutes. »

Les Iroquois que Notre-Seigneur a attirés de leur pays pour venir ici faire profession ouverte de la Foi, sont pour la plupart les plus fervents de nos chrétiens. Un ancien d’Agnié vint ici ce printemps à dessein de ramener quelques femmes qui étaient redemandées par leurs parents, sous prétexte de les instruire en la Foi; la dogique des Agniées ! répondit pour toutes que, si leurs parents voulaient les recevoir dans le pays, ils ne devaient point servir d’au- “tres finesses que d’embrasser tout de bon la Foi, et de se faire baptiser; «car il n’y a point d'apparence, dit-elle, que, refusant d'être instruits par les Pères qui ne sont que pour cela dans le pays, ils voulussent recevoir nos enseignements, nous, qui ne sommes que des femmes idiotes. » Et ainsi le bon vieillard dut s'en retourner sans avoir rien gagné.

Toutes les fois qu’il se présente quelques occasions commodes d'envoyer des lettres dans leur pays, ces bonnes Iroquoises me pressent d'écrire à nos Pères pour les solliciter de parler à leurs parents afin de les engager à embrasser le Christianisme. Elles

4. Dogique est le nom que, dans les Missions étrangères, on donne à ceux des naturels qui instruisent leurs compatriotes. Il paraît qu'il y avait au Canada des dogiques ou catéchistes non-seulement parmi les hopames, mais encore parmi les femmes.

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composent même de petites exhortations en leur langue pour être envoyées à leurs parents. Elles y ajoutent des présents pour les rendre favorables à nos missionnaires. En un mot, elles n’omettent rien de ce que la charité chrétienne leur suggère pour attirer à la Foi leurs parents et leurs compatriotes.

Marie Tsaouenté, la plus considérable de toutes, ne s'est pas contentée de faire écrire à son père, qui est au pays d’Agnié, de la venir trouver ici pour y faire son salut, mais elle a ajouté aux paroles un présent de mille grains de porcelaine pour l’attirer

plus efficacement. Elle a mis ce présent entre les :

mains d’un Jroquois catéchumène parti de Québec pour retourner en son pays, seulement à dessein d'aller quérir toute sa famille, et de l'amener ici pour être instruite et baptisée tous ensemble.

Ces pauvres étrangères firent au commencement

du mois d'août un acte de grande charité. Un Huron, fort adonné à la boisson aussi bien que sa femme, avaient donné tant de scandale et de peine à tout le bourg de Notre-Dame de Foye, qu’on fut contraint de le chasser et de lui défendre de paraître dorénavant parmi les chrétiens; on détruisit même sa cabane, et les enfants y mirent le feu, afin de lui ôter tout prétexte de rentrer dans le bourg. Par suite de ce bannissement, le pauvre misérable n’habitait plus que parmi les halliers ou en plein champ, tan-

tôt d’un côté et tantôt d'un autre, Cependant plusieurs de ses compatriotes lui portaient par charité, mais en cachette, un peu de nourriture pour l’empêcher .de mourir de faim. À quelque temps de là, des chrétiennes [roquoises venues l’an passé de leur pays, ayant appris que la famille de cet ivrognetavait été chassée du bourg à cause de sa mauvaise conduite, tinrent conseil entre elles et résolurent d'offrir aux Anciens un présent de plus de quatre mille grains de porcelaine pour obtenir à ce fugitif la permission de rentrer dans le bourg. Cette porcelaine ayant été présentée à l’assemblée des Anciens, on loua d’abord la générosité chrétienne de ces bounes étrangères qui, loin de se réjouir de la punition d’un des ennemis de leur nation, voulaient racheter sa liberté et son rappel parmi ses compatriotes. On jugea donc qu'il ne fallait pas laisser sans résultat une si bonne œuvre; et, pourvu que le criminel donnât des marques d’un vraie repentance, on accorderait ce que demandaient pour lui ces généreuses étrangères. On l'envoie chercher, on le fait comparaître dans l’assemblée, on lui reproche ses débauches et le scandale qu’il donne depuis si longtemps, puis on lui demande quelle pensée il a pour l'avenir. On lui déclare que, sans de pauvres Iroquoises qui avaient demandé sa grâce en offrant trois colliers de porcelaine, jamais on ne l’aurait admis en aucune cabane, tant on a en horreur ses ivrogneries, et qu'au reste

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c'était son plus jeune enfant qui avait surtout excité la compassion de ses bienfaitrices, car s’il n’y eût eu que lui et sa femme, on se serait probablement trèspeu inquiété de leur sort. .

Le Sauvage écouta ces reproches avec grande attention et beaucoup de confusion, puis il répartit : «Mes oncles, je vous prie de croire que je n'ai point été fâché de ce qu'on a brûlé ma cabane et de ce qu'ensuite on m'a obligé de séjourner au milieu des champs, parce que je suis convaincu d’avoir bien mérité un tel châtiment. Que si, en considération de ces bonnes Iroquoises qui se portent pour mes avocates, vous me voulez recevoir à merci, je vous promets de ne jamais plus retomber dans mes fautes passées ; si je ne tiens parole, je vous conjureden’avoir jamais plus pitié de moi. Je souhaiterais bien qu’en votre présence ma femme fit les mêmes protestations que moi; car c’est elle qui est la principale cause de nos mauvais déportements. » Là dessus on jugea à propos d'appeler cette femme au conseil. Aussitôt qu'elle fut venue, on lui fit les mêmes reproches qu'à son mari; puis on ajouta qu’il avait publiquement déclaré que c'était d’elle que venait tout le mal, quoique son sexe aurait du sans doute la rendre plus retenue. Cette femme ne se laissa point troubler de ces réprimandes; elle fit une réponse qui étonna toute l’assemblée. « Mes oncles, dit-elle, voilà qui va bien, — Oui, s'il est vrai que je suis seule cause

de tout le mal qui arrive dans notre ménage, soyez assurés que désormais vous ne serez plus scandalisés à notre occasion, car je suis pleinement résolue de changer de vie; et si j'ai causé le désordre par ma mauvaise conduite, je veux à l'avenir mettre le bon ordre par une manière de vie plus réglée. Je suis une pauvre pécheresse, je l'avoue; mais je ne laisse pas de confesser d’avoir la Foi. Car, lorsque j'ai été chassée du bourg, on me conseillait de me retirer en quelque autre pays où je puisse vivre à ma fantaisie, avec la liberté de faire tout le mal que je voudrais; la crainte d’être damnée m'en a empéché. J'aime bien mieux vivre au milieu des bêtes dans les bois, avec l'espérance qu’un jour on aura la bonté de nous recevoir dans le bourg; — ou bien, si nous tombons en quelque maladie mortelle durant notre bannissement, que l’on ne nous refusera pas l’absolution de nos péchés quand nous demanderons à nous confesser. Voilà ce qui nous a retenus près d'ici; voilà ce qui ne nous a point permis de nous éloigner de Notre- Dame de Foye. Au reste, mes oncles, je sais fort bien que la personne, que mon mari et moi avons le plus offensée, est la bienheureuse Vierge à qui ce bourg est consacré, et de qui il porte le nom. Nous voudrions être bien riches pour lui faire un beau présent, afin de l’apaiser ;'je ne possède que cinquante sols. Je lui en fais-un don, afin qu'on en achète de la cire ou quelque autre chose qui soit employé en son

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honneur. J'espère que cette Mère de bonté voudra bien accepter cette petite offrande, et nous pardonner tous les mauvais exemples que nous avons donnés à nos compatriotes. » Ce discours attendrit toute l’assemblée, et produisit tant d’effet-sur l'esprit des anciens, qu'on rétablit dans le bourg cette pauvre famille exilée, même sans vouloir accepter pour le fisc public les colliers de porcelaine qu’avaient offerts les bonnes Iroquoises. On leur rendit leurs présents; et depuis lors cet homme et sa femme ont persévéré dans leurs devoirs de chrétien.

L'exemple des écoliers français, qui, tous lessoirs, en sortant de.classe, vont chanter au salut dans la chapelle de Notre-Dame de Foye, à opéré ce bien que les petits Sauvages, pour les imiter, ont appris à chanter en leur langue de beaux cantiques. Ils les chantent non-seulement à l’église, mais même dans leurs maisons, dans les rues, dans les champs et partout où ils se trouvent ; en sorte que ces pauvres petites créatures ignorant toutes les chansons profanes de leurs ancêtres, n’ont en bouche que les motets spirituels que le Père leur enseigne. 11 arrive de là qu'en peu de temps ils apprennent avec plaisir les mystères de notre Foi, et toutes leurs prières qu’on leur fait chanter sur divers airs, changeant la lettre et les tons, selon qu’on fait dans l’église au retour des fêtes solennelles.

Entre autres personnes venues du pays iroquois

pour professer librement la Foi chrétienne, nous avons eu la jéie de recevoir un de nos capitaines hurons, nommé Jacques Onnhactetaionk, avec toute sa famille composée de dix personnes. Ce bon chrétien avait été conduit par le P. Le Moine à Agnié, afin qu’il l’aidât, par son exemple, à la conversion de celte nation. Mais, voyant que l'ivrognerie mettait beau. coup d'obstacles à la Foi parmi ces pauvres Sauvages, et craignant d’ailleurs que ses enfants ne se laissassent aller aux mêmes désordres, s'ils habitaient plus longtemps parmi eux, il prit, l'été dernier, la résolution de venir retrouver ses compatriotes, afin de vivre plus librement en chrétien parmi eux.

Dès que ce capitaine fut arrivé à Notre-Dame de Foye, où les Hurons demeurent à présent, ce fut à qui lui ferait un meilleur accueil. Les mères de famille lui portaient à l'envie des charges de blé d'Inde, Quelques-unes même, pour surpasser les autres en libéralité, lui abandonnèrent des champs de blé d'Inde presque mûrs. On fit en réjouissance de son retour plusieurs festins; et, pour qu’il fut rétabli en sa charge de capitaine, les matrones lui apportèrent chacune des colliers de porcelaine comme un fonds d’où il put lirer de quoi exercer des libéralités, selon l'exigence de cette charge. Cela fait, on assembla le conseil, où tous élant réunis, je lui offris d’abord un collier de porcelaine; et puis, selon la commission qui m'en avait été donnée, je lui rendis /a voix de

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