‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme] (volume 2)Chapitre 36 sur 119 · Le · texte numérisé non relu

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capitaine !, dont notre bourgade avait été privée depuis si longtemps. « Ce n’est pas moi, fui dis-je, qui te rends aujourd’hui la parole, c’est Celui qui t'a préservé de tant de dangers parmi les Iroquois; c’est Jésus qui t'a si heureusement retiré de ce pays infidèle, c’est lui qui te remet en ta bouche la parole d'un capitaine chrélien. Considère tout ce que condamnerait, tout ce que recommanderait le Sauveur Jésus, s’il était en ta place, et tâche de faire de même: si tu en agis ainsi, tu seras le collègue des lieutenants de Dieu ; tu affermiras leur parole; et, étant bien uni avec eux, il n’y aura vice que vous ne bannissiez de la colonie huronne, ni vertu que vous n’y fassiez fleurir. »

Onnhactetaionk remercia le Père, mais sans lui faire aucun présent ; il attendit le jour où il donnait un festin; et alors, prenant la charge de capitaine, il répondit, selon la coutume, par un collier de porcelaine qu’il présenta à Notre-Dame, la Sainte Vierge Mère de Dieu. 11 voulait contribuer par cette offrande à la construction de sa maison de Lorette, qu’on doit bâtir dans le nouveau bourg huron, sur le plan de celle qui est venue de Nazareth. Il offrit encore deux autres colliers ; l’un destiné à Mgr le comte de Frontenac, notre gouverneur; l’autre, qu'il présenta aux femmes huronnes, pour les réunir toutes dans

4. Le droit de parler dans les assemblées en qualité de capitaine,

un même esprit, et rallumer en elles le feu du zèle et de la charité.

Non content d’exciter le zèle des autres, il a témoigné le sien par de belles harangues qu'il a faites en sa qualité de chef de bourgade. La première fois qu'il parla en public, ce fut contre l’ivrognerie. Il en exposa si bien les inconvénients, il représenta si vivement les malheurs que ce vice cause aux peuples qui y sont adonnés, que, depuis ce discours, nous n'avons pas eu à déplorer dans notre bourg aucun désordre de cette nature. Voilà qui nous fait voir combien est puissant, même parmi les plus sauvages, le bon ou le mauvais exemple de ceux qui président.

Plaise à Dieu de conserver la ferveur et le zèle de ce bon capitaine à exterminer l’ivrognerie qui est l'unique ennemi qui nous reste à combattre parmi nos Sauvages chrétiens. Le larcin auquel, avant le baptême, les Hurons étaient extrêmement sujets, est maintenant si éloigné d’eux, qu’ils feraient scrupule de s'approprier un double, un clou, ou une épingle qu'ils auraient trouvé le long des chemins. Ils n’ont pas sitôt ramassé quelque chose qu’ils me la viennent apporter, afin que je la restitue à qui de droit. Pour les jurements, blasphèmes et imprécations qui sont si communs parmi les Français, nos Sauvages hurons n’en savent pas même les termes ; et les superstitions de leurs ancêtres sont tout à fait oubliées

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et abolies. La stabilité dans le mariage, qu'on a eu autrefois tant de peine à introduire et à faire observer dans leur pays, règne maintenant parmi eux aussi bien que chez les meilleurs chrétiens d'Europe. Le luxe dans les habits ne trouve guère ici d'entrée dans les familles; les excès qui accompagnent ordinairement les festins des Sauvages sont bannis de leurs maisons ; leurs repas, même les plus magnififiques, consistent en une chaudière pleine de viande oude poisson, et grande à proportion du monde qu’on invite. Le vice impur est en horreur parmi eux, en sorte qu’il y a ici, parmi la jeunesse huronne, beaucoup plus de pudeur et de retenue que parmi les Français.

Salutem ex in.nicis nostris. Ces pauvres gens doivent tout ce changement si complet dans leurs leurs mœurs à la perte de leur pays et à leur transmigration dans le nôtre. Que Dieu est admirable dans ses desseins! Votas facite in populis adinvenhiones ejus. Qui aurait jamais dit que pour faire chrétienne la nation huronne il la fallait exterminer? Je pleurais autrefois les désastres des Hurons détruits par les Iroquois, et maintenant j'en loue Dieu, car je crois évidemment que si ce peuple fût demeuré florissant comme il était jadis, nous n’eussions pas gagné en cent ans sur leurs esprits, pour les façonner à une vie chrétienne, ce que nous avons gagné en peu d'années. Je porte le même ju-

gement sur les Iroquois. Je suis convaincu qu'il est bien difficile de les convertir pleinement dans leur pays, mais que si nous pouvions peu à peu les détacher du lieu deleur naissance pour les attirer dans nos colonies huronnes, nous aurions grande facilité d’en faire en peu de temps de braves chrétiens. Hélas! on pour- . rail en venir à bout à peu de frais! Si nous avions seulement des habits à leur donner, en attendant qu'ils eussent appris, par le moyen de la chasse, à s’en pro- curer eux-mêmes, nous verrions bientôt parmi nous grand nombre de ces pauvres Sauvages. Beaucoup déjà sont dans des dispositions favorables à la Foi, mais ils n’ont pas assez de courage pour en faire profession publique au milieu de leurs compatriotes infidèles et corrompus. En voici une preuve bien évidente ; c’est la transmigration assez récente de près de cinquante, venus ici d’un seul bourg iroquois sur la parole que le P. Bruyas leur a donnée, de la part de M. de Courcelles et de M. Talon, que rien ne leur manquerait parmi nous. Que si la simple promesse d’avoir ici soin d’eux, après leur arrivée, a eu tant de pouvoir sur leurs esprits, que ne fera pas son accomplissement lorsqu'il sera publié dans tout le pays? Je voudrais que les âmes zélées pour le salut de ces peuples vissent quelle est la dévotion que font paraître les Iroquois aussitôt qu’ils sont arrivés à notre Mission. Ce serait pour eux un motif de redoubler leurs prières afin d'obtenir du bon Dieu, à

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générosité de rompre les liens qui les y retiennent, et de se venir ranger auprès de nous. Car à moins que Notre-Seigneur, sollicité par les gens de bien, ne fasse un vrai miracle pour détacher ces Iroquois de l'affection naturelle qu'ils ont pour leur patrie, ils ne pourraient jamais se résoudre à l’abandonner pour venir demeurer parmi des étrangers. L’expérience de plusieurs années nous a convaincu que les personnes les plus riches de l’Europe n’ont pas plus : de peine à quitter tous leurs biens pour s'engager dans l’état religieux, que nos Iroquois en ont de quitter leurs parents, leurs amis, leurs champs,

. leurs cabanes, pour aller s'établir en un autre lieu

où ils ne sont pas assurés de trouver rien de tout ce qu'ils ont abandonné. C’est pourquoi, toutes les fois que nous voyons venir à nous de ces pauvres gens, nous devrions autant admirer la puissance de la grâce sur eux que nous admirons le pouvoir de l'inspiration divine qui a obtenu que des princes, que des grands seigneurs aient renoncé à leurs états pour entrer en des cloîtres et s’y consacrer au service de Dieu. Or, comme ces grandes conversions sont ordinairement l’effet de la prière des âmes fer-

ventes, ainsi celles des Iroquois qui viennent ici pour

se sauver doivent être demandées avec instance par {ous ceux qui ont un vrai zèle pour la gloire de Dieu.

Au reste, quand ces paüvres Iroquois ont une fois rompu les liens qui les tenaient attachés a leur pays et qu'ils se sont rendus auprès de nous, ils y trouvent tant de repos d’esprit et Dieu les comble de tant de consolations intérieures, qu'ils ne savent comment exprimer leur satisfaction et leur joie. L'un d'eux me disait quelques jours après son arrivée que, comparant la douceur de la vie qu'il menait ici avec la manière de vivre des Iroquois, il lui semblait d’avoir échangé l'enfer pour un paradis de délices.

Un jeune guerrier de la même nation, après être derneuré quelque temps chez les Hurons de Québec, en forma à peu près le même jugement. Etant retourné dans son pays, il affirmait que la façon de vivre de nos Hurons était si surprenante et si éloignée de celle des autres Sauvages, qu’il se doutait bien que le récit qu'il en faisait serait pris pour une fable. C’est le même guerrier qui, passant par la prairie de la Magdeleine, où il y a une autre colonie huronne, fut si touché des bons exemples des chrétiens qui la composent, qu’il résolut luimême d’embrasser le Christianisme, et il exécuta son dessein après être retourné dans son pays pour y chercher ses parents et leur procurer, en les amenant parmi nos Hurons, le bonheur d’une vie chrétienne. ;

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que Dieu suscite des personnes zélées pour l’augmentation de sa gloire et de son royaume; nous en voyons aussi parmi nos pauvres Sauvages qui ne respirent rien tant que de gagner des âmes à Dieu.

Un de nos bons chrétiens Hurons, Louis Thaondechoren, est de ce nombre. On en pourra juger par le récit d'un voyage qu'il a entrepris depuis peu dans le pays des Iroquois pour y porter l'Evangile et y publier le nom de Jésus-Christ.

Il y a vingt ans qu’il fait fonction d’instructeur et de prédicateur dans cette église des Hurons. Comme ilest doué d’un bon esprit et d’un beau naturel, il s'est toujours montré docile et fidèle à la grâce; et, dès la première fois qu'on lui parla de nos mystères, il demeura si persuadé de la vérité de notre Foi, qu'il n’en a jamais douté depuis. S’étant donc fait chrétien malgré les oppositions qu’il éprouva de la part de ses parents, il les quitta pour s'attacher au service de nos Pères ; toute la récompense qu’il en exige, c’est qu'ils l’entretiennent de choses spirituelles, qu’ils lui apprennent des histoires saintes. Ce pieux Sauvage a si bien profité à leur école, et il en est sorti avec une si parfaite connaissance des vé< rités chrétiennes, que, joignant à la science et à une dévotion affectueuse une éloquence naturelle, simple et entraînante, il a un don tout particulier de parler de Dieu, et de gagner les âmes ; il est de la

nation des Tionontateronons!. Il y a longtemps-que son zèle l’aurait ramené dans son pays pour y travailler à la conversion des âmes, si sa femme et quatre enfants qu'il a ici, ne l’avaient justement empêché d'entreprendre un si grand voyage. Au moins, pour satisfaire autant qu'il peut à son ardeur de précher Jésus-Christ, il a souvent monté jusqu’à Montréal, au temps des traites, pour instruire et pour convertir les Sauvages des diverses nations qui sy rendent. Ë

Cette année, ayant été du nombre de ceux qu'à choisis M. le comte de Frontenac pour son voyage de Catarokoui, il a eu une nouvelle occasion de porter la Foi beaucoup plus loin qu’il ne l’avait portée jusqu'alors; aussi, ne se contentant pas d’avoir expliqué nos principaux mystères aux députés [roquois venus à Catarokoui? vers notre gouverneur, il lui communiqua l’ardent désir’ qu’il avait de pu-

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1. Tionontateronons, ou Etionnontates, tribus sédentaires de la langue huronne. Une colonie de ces Sauvages était établie à la Mission de Saint-Ignace de Michillimakinac.

2. M. de Frontenac, gouverneur du Canada, fit au printemps de l'année 1673 un voyage dans l'intérieur du pays pour s’aboucher avec les chefs des principales nations sauvages. I1 s'arrêta quelque temps à Catarokoui, situé sur la gauche du Saint-Laurent, à l'endroit eù ce fleuve sort du lac Ontario pour descendre vers Montréal. D'après les plans de M. de Courcelles, son prédécesseur, il fit élever un fort, qui, du nom de son fondateur, a été pendant assez longtemps appelé Fort de Fronteñac. L'emplacement du fort et du pays adjacent est maintenant occupé par la ville de Kingston, cheflieu du district de Midland dans le haut Canada,

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