II. — DU BAPTÈME ET DE LA MORT DE QUELQUES ADULTES
J'ai baptisé depuis un an avec les cérémonies de l’église six adultes seulement. Je mets dans ce nom- ‘bre un jeune garçon de 15 à 16 ans, à qui je ne pense jamais sans une extrême consolation. Un jour que j'étais allé dans sa cabane, je lui trouvai le visage tout défait, et lui ayant demandé quel était son mal, j'appris qu'un ulcère qui lui avait rongé la moitié de l'estomac, le faisait mourir peu à peu, sans qu’il eût pu trouver ni de remède à son mal, ni médecin qui se chargeât de le guérir. Je m’offris à Jui dans la pensée que Dieu bénirait peut-être le service que je rendrais à ce moribond, et que son âme serait ma récompense si je donnais quelques soula-
gements à son corps. On m’avait envoyé de l’onguent souverain pour les ulcères ; le premier emplâtre que j'en fis, nettoya si bien la plaie de ce jeune homme, que les vers cessèrent de s’y former. Je le pansai tous les jours pendant un mois et demi que mon remède dura. Cet ulcère, qui était auparavant de plus d’un demi-pied et trois doigts avait été tellement réduit, que tous ceux qui l'avaient vu auparavant ne pouvaient assez louer l'efficacité de mon remède. Mais hélas! il me manqua alors qu'il était le plus nécessaire pour achever cette cure. Aussi au bout de peu de temps le mal se renouvela.
L’assiduité que j'avais apportée à le panser gagna le cœur de ce jeune garçon et de ses parents, qui ne pouvaient assez me témoigner leur reconnaissance. Pour lui, il crut ne pouvoir m’obliger davantage que de venir quelquefois prier à notre chapelle, Je lui réitérai plusieurs fois l'assurance de ma bonne volonté, et je lui témoignai mon déplaisir de ne pouvoir plus panser son mal, qui, faute de remède allait empirer. En effet, l’ulcère augmenta si fort qu’en peu de temps il lui gagna les entrailles. Alors je l’avertis que la mort approchait, et que puisqu'il se voyait contraint d'abandonner son corps à la pourriture, il procurit du moins à son âme un bonheur éternel. Il me répondit qu'il en était content, et dès que je l’eus instruit il me pressa de le baptiser ; je lui accordai sa demande après l’avoir éprouvé autant que son état
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me le permit. Il avait désiré qu’on le baptisât dans Ja chapelle, où, à raison de son extrême faiblesse, il eut beaucoup de peine à demeurer pendant les cérémonies du baptème, et encore plus à retourner dans sa cabane, après qu’elles furent achevées. Je l’assistais de petits rafraîchissements que j'avais apportés, et l'ayant exhorté à souffrir patiemment son mal, dans l'espérance d’une meilleure vie, je m'’absentai du bourg durant six jours; pendant ce temps, il fit selon la coutume son festin funèbre, où il n'invoqua point d'autre divinité que Jésus, le maître de la vie, ainsi que je l’appris de ceux qui y avaient assisté. Cependant la tendresse de sa conscience lui fit craindre d’avoir offensé Dieu en cela, et l’obligea de me demander à mon retour l’absolution du péché qu’il croyait avoir commis. Je lui dis qu’il n’avait pas offensé Dieu, et je l’encourageai à persévérer dans ses bons sentiments. Il me demanda cependant à prier Dieu, et il voulut recevoir le sacrement de pénitence pour effacer, disait-il, ses péchés d’impatience. Après avoir fait avec moi des actes de contrition et les autres actes d’un chrétien agonisant, il me dit qu'il allait trouver son père qui était mort chrétien. Il y a lieu de croire qu’il en est arrivé ainsi, car il est décédé avec toutes les marques d’un prédestiné. Voilà ma chirurgie bien récompensée.
Outre ces adultes baptisés avec cérémonie, j'ai conféré aussi le baptème à huit personnes âgées qui, à la
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réserve d’une seule, sont toutes passées à une vie meilleure. Ces sortes de gens exercent bien un missionnaire, quand leur maladie est un peu de durée. IL faut beaucoup de patience pour souffrir leur mauvaise humeur et leurbizarrerie sauvage, si l’on veut, malgré les rebuts que l’on a, procurer leur salut, et rendre leur foi persévérante. J'ajoute à ces huit personnes quatre vieilles femmes éloignées environ de neuf lieues d’ici, et distantes de trois à quatre lieues les unes des autres. La neige qui commençait à tomber avait fait retirer dans le bourg la plupart des Sauvages qui vivaient de pêche dans l'endroit où résidaient ces vieilles femmes. L’une était sourde, l’autre sourde et aveugle, la troisième infirme et la quatrième à l’extrémité. J’allai tout exprès les trouver dans un temps où je savais que les deux premières n’avaient chacune qu’une autre vieille Sauvage pour compagnie, et qu'ainsi je pourrais crier aussi haut que je voudrais sans leur faire honte, ce qui réussit grâce à Dieu. Je les instruisis et les baptisai pendant la nuit, après m'être heureusement tiré d’un trajet dans la rivière où je fus contraint de me jeter pour n'être pas entraîné par les eaux avec le méchant canot où je m'étais embarqué. Les deux autres moururent fort peu après leur baptème. Une d’elles était par malheur environnée des jongleurs du pays et de quelques chasseurs qui lui apportaient un chevreuil pour faire son dernier festin. Ce fut bien là qu’il me
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fallut user de l’importunité que conseille saint Paul et de l’impudence de la foi, dont parle Tertullien ; et, malgré les murmures des uns et l’impatience des autres, qui interrompaient à chaque instant les instructions que j’adressais à la moribonde, la faire, pour ainsi dire, entrer par force dans le royaume des cieux.