‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme]Chapitre 33 sur 88 · PRÈS DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

PRÈS DE MONTRÉAL

Les Sauvages iroquois qui s'étaient retirés à la prairie de la Magdeleine pour y être instruits ct vivre chrétiennement, comme ils ont fait depuis plusieurs années, se sont toujours plaints que ces prairies étaient trop humides pour leur blé d'Inde, et nous ont demandé avec instance une autre terre, qu'ils puissent cultiver avec plus de succès. C’est ce qui leur fut accordé l’an passé, et on leur désigna les terres qui sont au-dessus de la prairie de la Magdeleine et qui bordent le Sault-Saint-Louis, d’où cette Mission a tiré le nom de Saint-François-Xavier-du- Sault. C’est là où ils se sont établis pour y continuer la vie toute chrétienne qu'ils menaient auparavant, et pour faire de nouveaux progrès dans les pratiques de toutes les verlus, comme on pourra juger par

l'extrait d'une lettre du P. Cholenec, qui aide le P, Frémin à cultiver cette belle Mission.

Extrait d'une lettre du P, Pierre Cholenec, de Saint-François-Xavier-du-Sault, le 2 janvier 1677.

Mon RÉvÉREND PÈRE,

Pax Christi.

Je prie Votre Révérence, au commencement de celte année, que je lui souhaite très-heureuse, d'agréer ces faibles étrennes que je lui présente. J’ai cru que je ne lui en pouvais donner de plus agréables que si je lui envoyais un narré court et simple de la vie toute chrétienne que nos bons Sauvages continuent de mener dans ce nouvel établissement de la Mission de Saint-François-Xavier, comme ils faisaient auparavant à la prairie de la Magdeleine !. Je le fais d'autant plus volontiers que Votre Révérence me l’a recommandé, et j'espère en outrequ’elle aura la bonté, elle et toutes les personnes qui liront ce récit, de nous aider à remercier Dieu, qui verse incessamment tant de bénédictions et de grâces sur cette Mission.

La Mission de Saint-François-Xavier, outre la chapelle et notre maison, se compose de vingt-deux

4. Voir ci-dessus la note 4 de la page 66 sur la donation du terrain du Sault-Saint-Louis.

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cabanes habitées par des Hurons et des Iroquois. Elle est gouvernée par les mêmes capitaines qu’à la Prairie, savoir : deux capitaines hurous et deux capilaines iroquois. Il y a lieu d'espérer qu'on y aura bientôt quatre capitaines des principales nations iroquoises.

C’est une chose belle, et qui cause sans doute bien de la joie à tout le paradis, de voir le repos, la douceur, l'union, la piété, la dévotion et la ferveur de nos Sauvages dans ce nouvel établissement. Comme leurs dévolions ne sont pas gênées par la concurrence des Français, on peut dire que la liberté qu'ils ont à présent de faire les choses à temps et à leur façon, a servi à augmenter et à affermir la piété, en ce qu'elle y apporte l'ordre et la règle. On le remarque bien clairement pendant le cours de la semaine, mais plus particulièrement le dimanche, qu’ils donnent tout à Dicu et au salut de leurs âmes. Ils s’y disposent dès le samedi après midi, où ils commencent à se confesser, selon leur louable et ancienne coutume; les plus fervents et surtout ceux de la Sainte-Famille le font tous les huit jours, et les autres tous les quinze, pour l'ordinaire. Après ces confessions suit le salut de la très-sainte Vierge, qu'ils font d’une manière si dévote qu’on juge seulement à les voir, ou qu’ils se sont déjà disposés par la confession à célébrer pieusement le dimanche, ou qu’ils pensent à se confesser le lendemain matin, comme en effet ils

viennent dès la pointe du jour, et occupent le P. Frémin jusqu'à la messe dans cet exercice de son saint ministère.

Le dimanche matin, le Père dit la messe sur les huit heures; les Sauvages y chantent presque autant qu'elle dure, les hommes d'un côté et les femmes de de l’autre, alternativement et à deux chœurs. Ils en agissent toujours ainsi maintenant, lorsqu'ils chantent dans la chapelle ; aussi, pour cet effet, les hommes sont placés du côté de l’évangile et les femmes du côté de l’épître. Après l’évangile, le Père donne le sermon ou le fait donner par le dogique, qui est incomparable en ce point. Il le fit bien paraître dernièrement, le jour de Noël; car le Père l'ayant averti la veille qu’il eût à prêcher le lendemain sur la fête, et ne lui ayant dit rien autre chose, ce bon néophyte prêcha fort longtemps et très-bien. Il sut renfermer et éxpliquer dans son instruction tout ce qui regardait le mystère du jour, le voyage de la sainte Vierge enceinte et de saint Joseph son époux, leur entrée dans Bethléem, le refus qu’on ieur fit dans toutes les maisons de leur donner le logement, leur retraite dans l'élable, comment la sainte Vierge y accoucha, et tout le reste qui regarde les anges, les pasteurs, etc.; en sorte que le Père en éleit dans l'admiration, comme il me l’a avoué depuis lui-même. -

Après le sermon, le dogique entonne le Credo en

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leur langue, sur le ton de l’église, et ils continuent ainsi leurs chants jusqu’à la fin de la messe. Vers les dix heures, on sonne derechef pour venir à la chapelle, et pour lors, au lieu de la seconde messe qu'ils avaient coutume d'entendre, ils disent le chapelet de la très-sainte Vierge tout au long. Environ une heure après midi se fait l'assemblée de la Sainte-Famille, où le Père leur fait réciter les prières accoutumées et leur dit un petit mot de l’obligation particulière qu'ils ont de travailler avec ferveur à leur salut, et de se faire l'exemple et le modèle de tous les autre dans le village. Véritablement ils le sont, hommes et femmes, et d’une manière qu’on aurait de la peine à croire si on ne le voyait de ses propres yeux. Si j'en voulais parler ici, ou plutôt si j'avais le temps de raconter dans le détail tous les traits édifiants qui prouvent l'estime qu’ils font de ce beau nom, l’idée qu'en ont tous les autres qui n’appartiennent pas à cette pieuse confrérie, en outre les bons exemples des membres de la Sairte-Famille et même leurs fautes, si quelquefois ils en font, je suis assuré que je ferais rougir de confusion plusieurs de nos Français qui font gloire d’en être‘. C’est tout dire, qu’une faute légère faite par quelqu'un d’eux ira par toutes les cabanes et donnera matière, toute une journée, non pas à la médisance ou à la raillerie, selon la

4. Cette confrérie avait été établie à Québec pour les habitants de la ville,

mode de nos Français, mais à l’étonnement et à une sainte indignation, chacun mettant la main sur sa bouche et s’entre-disant : « Chose étrange! une personne de la Sainte-Famille faire cela! »

Sur les trois heures du soir on sonne vêpres, pour lesquelles il y a deux rangs de siéges de chaque côté de l’église, depuis l’autel jusqu’au bas de la chapelle, où les Sauvages s’asseoient, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, pendant que le Père, avec le dogique et deux petits choristes, prennent le surplis vers la gauche de l’autel; et puis ils viennent tous quatre vers le milieu de l'autel, où le Père, ayant les deux enfants sauvages à ses côtés et le dogique derrière lui, ils font tous quatre ja génuflexion au très-saint Sacrement. Au même temps, tout le monde s'étant levé, le dogique entonne le Deus in adjutorium, que tous chantent ensemble avec le Gloria Patri. Après

quoi le dogique entonne ies psaumes. Ils disent les

vêpres à deux chœurs, se levant tous à chaque G/oria Patri, ete., qui se chante, comme parmi nous, à la fin de chaque psaume; le reste du temps ils se tiennent assis.

Les psaumes que chantent nos Sauvages sont tirés de leurs prières, que le Père ! a choisis et mis sur les principaux tons de l'Église : — 1° La prière qu'ils disent au lever et au coucher, sur le huitième ton. —

1. Le Père Frémin, fondateur et premier pasteur de l'Eglise de la Prairie,

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2° La prière pour l'élévation, sur le premier ton. — 3° La prière pour l’Ange gardien, sur le quatrième ton. — 4° L'action de grâce pour le don de la Foi, sur le premier ton. — 5° Les commandements de Dieu, sur l’Zn exitu. — Is disent après l'hymne sur le chant Iste confessor ; puis l’Ave Maria, sur le huitième ton, pour remplacer le Magnificat. Enfin, se dit l’oraison avec le verset et répons qui la précèdent ; tous y répondent aussi bien qu’à l’Amen.

Après les vêpres on donne le Salut du Saint-Sacrement. De la sorte, le soleil est déjà couché quand tout est fini; et ainsi le Père tient ses Sauvages en haleine et leur fait passer tout le dimanche en dévotion, et toutes les fêtes de même.

O mon Père, quelle gloire pour Dieu, quelle joie pour le Paradis, quelle édification pour les Français qui voient ce bel ordre, et qui entendent ces saintes et célestes harmonies! Ils en sont tous enchantés, lorsqu’ils y assistent, et le publient ensuite partout, et certes avec raison : car pour moi j avoue que, de tout ce que j'ai vu jusqu'ici parmi ces bons néophytes, rien ne m'a tant charmé que de les voir chanter ainsi dans leurs vêpres les louanges de Dieu; car ils s’en acquittent, hommes et femmes, avec tant de dévotion et de modestie que je puis dire, sans hyperbole et dans la pure vérité, que notre église ressemble plutôt à un chœur de religieux qu’à une chapelle de Sauvages. Voilà comme nos chrétiens passent les di-

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