MISSION D'ONNONTAGUÉ
Le P. Jean de Lamberville est à Onnontagué; c’est
le bourg de la troisième nation, où Garakontié donne toujours des marques de sa fermeté dans la foi, et de l'amitié qu'il a pour les Français.
Le Père s’est acquis un grand crédit par l'usage qu’il sait faire de plusieurs remèdes, ce qui lui donne entrée dans toutes les cabanes, et accès auprès de tous les malades, de sorte qu’il lui en échappe peu qu’il ne baptise avant qu’ils meurent. Outre l'emploi qu’il a dans Onnontagué, il est obligé de faire de temps en temps des courses aux environs. À la dernière qu’il fit jusqu’à dix lieues du bourg, il arriva heureusement pour baptiser un agonisant, qui mourut bien-
1 Confrérie de la Sainte-Famille, (Voir t. 1, p. 150.)
tôt après. Puis, ayant passé une rivière, il trouva plusieurs chrétiens malades, qu'il confessa ; puis, y joignant la saignée, il arriva que, par le moyen de ja médecine temporelle et de la spirituelle, Dieu leur rendit la santé. Il baptisa encore en ce même endroit un homme et une femme, qui étaient très-bien disposés. Il lui fallut en même temps travailler à préparer au sacrement une autre femme qui avait de grandes aversions des Français et de la Foi, il y réussit si bien qu’elle mérita de recevoir le baptême avant que de mourir. À peine avait-il achevé, qu'il lui fallut promptement repasser la rivière pour saigner un jongleur malade ; maïs ne le trouvant pas digne du baptème, le Père se mit incontinent en route pour aller, à deux lieues de là, le conférer à une femme et à un enfant qui reçurent en même temps la santé, après les remèdes qu'il leur donna.
Voilà comme un missionnaire doit être tout à tous, ne laissant échapper aucune occasion pour gagner les âmes à Jésus-Christ. C’est ce que le Père fait et au dedans et au dehors d’Onnontagué. Aussi a-t-il augmenté cette année son église de soixante-douze chrétiens, parmi lesquels quarante sont morts après le baptême, ainsi que plusieurs adultes, entre autres quelques captifs d'Andastogué, qu’il a baptisés au milieu des feux dans lesquels ils sont morts.
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MISSION D'OIOGOUIN.
Le P. de Carheïl n’est pas si heureux parmi la quatrième nation, qui est celle des Oiogouins; ils sont devenus si superbes etsi insolents, qu’ils l'ont assez rudement maltraité quandilsétaient à l’état d’ivrognerie, ilsont mêmerenversé une partie dela chapelle ; mais ces rebuts ne lui font pas perdre courage, et en récompense Dieu lui a donné la consolation d’avoir mis cette année vingt et un enfants dans le ciel et probablement onze adultes, morts après le baptème ; ce n'a pas été sans livrer bien des combats.
Voici comme il décrit la peine qu’il a eue pour baptiser une jeune femme, d’où l’on jugera des autres. Elle ne s’est rendue, dit-il, qu’à l'extrémité, et je ne l’ai gagnée que par la patience, par la douceur et par la constance à espérer d'elle ce que tous les rebuts que j’en souffrais avaient pensé plusieurs fois me faire désespérer. Elle permettait facilement que je la visitasse, après quelques remèdes que je lui avais donnés. Elle me laissait parler de toutes autres choses que de la principale, qui était le salut de son âme. Sitôtquej’ouvrais la bouche pourlui eninsinuer quelques mots, elle entrait dans des emportements qui étaient surprenants, et que je n’avais jamais re-
marqués dans aucun Sauvage. J'étais contraint de me retirer au mème instant, de peur de l’irriter encore davantage, et de la porter à un endurcissement sans remède. Comme sa maladie n’était qu’une langueur causée par les vers qui la rongeaient insensiblement, deux mois se passèrent sans que je discontinuasse de la visiter tous les jours, et sans qu’elle cessât de me rebuter de la même manière, et même avec des redoublements de colère, qui m’obligèrent enfin de me présenter seulement devant elle sans lui dire mot. Je tâchais toutefois de lui dire des yeux et d’un visage plein de compassion ce que je n’osais plus lui dire de bouche. Et comme un jour je me fus aperçu qu’elle paraissait touchée extérieurement de quelques petits services que je lui rendais en lui faisant du feu, dans l'abandon où je la voyais, personne n’ayant plus soin d'elle, je crus qu’elle souffrirait que je lui parlasse de ce que je désirais uniquement pour elle, et qu’elle avait toujours repoussé avec horreur. En effet, elle me laissa approcher, et m’écouta assez longtemps, sans entrer dans ses emportements ordinaires ; mais pourtant avec des agitations de corps qui marquaient celles de son esprit combattu des différents mouvements de la grâce et de la nature. Je commençais de concevoir quelque peu d'espérance, lorsque se tournant en furie vers moi, elle me prit au visage, avec tout l'effort dont elle était capable, et assurément elle m'eût peut-être grièvement blessé si ses forces eussent
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égalé sa fureur ; mais elle était si faible qu’elle ne me pouvait faire le mal qu’elle voulait. Sa faiblesse fut cause que, lui abandonnant mon visage, je continuai mon instruction en lui disant que l'intérêt que je porlais à son âme m’obligeait, quoi qu’elle fit, de ne pas la quitter. Je fus cependant contraint de la laisser encore celtefois, même dans la pensée de n’yplus retourner. Je ne laissai pas d’yretournerle lendemain matin, plutôt pour voir si elle était morte que pour lui parler. Je la trouvai à l'extrémité, mais elle n'avait pas encore perdu l'esprit. « Hé quoi! luidisje, tu n'as plus qu’un moment de vie, pourquoi veux-tu te perdre pour toujours, puisque tu peux encore te sauver ? »
Ce peu de paroles amollitson cœur, que tant d’autres r’avaient pu ébranler. Elle se pencha vers moi, elle fit la prière que je lui suggérais, témoigna de la douleur de ses péchés passés, demanda le baptème pour les effacer, et elle le reçut pour être confirmée dans la grâce par la mort qui suivit peu de. temps après.
J'ai appris, par l'exemple de cette malade, que jene dois jamais abandonner personne, quelque résistance qu’elle puisse apporter pendant qu’elle aura quelque reste de vie et de raison ; mon espérance et mon travail ne devant avoir de terme que là où Dieu en met à sa miséricorde.