‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme]Chapitre 72 sur 88 · VUE POLITIQUE · texte numérisé non relu

VUE POLITIQUE

I, Les missionnaires de la Nouvelle-France, considérés au point | de vue politique, c'est-à-dire dans leurs rapports avec le gouvernement et l'administration du Canada.

A ce seul mot de politique, il nous semble voir ces vieux missionnaires, ces généreux apôtres des Sauvages, s'agiter

1, P, de Ravignan , de l'Exvstence et de l'Institut des Jésuites te édition, Paris, 1855), note IT de l'Appendice, pp. #30 et suiv,

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dans la poussière du tombeau et réclamer contre une imputation si injurieuse à leur foi et à leur piété, et si opposée au but surnaturel de leurs travaux évangéliques.

A Dieu ne plaise que nous ne voulions aussi, avec certains hommes que la prévention aveugle, attribuer au zèle et aux travaux de ces pieux missionnaires aucune vue humaine, aucun dessein de politique mondaine ou purement naturelle. L’unique but des missionnaires, et qui ressort évidemment de tous leurs actes et de leur dévouement héroïque jusqu'au sacrifice de leur vie, ce but est entièrement spirituel et apostolique : la gloire de Dieu, le salut des âmes. On ne peut nier cependant que, pour atteindre ce but surnaturel, les missionnaires n'aient pu et n'aient dû travailler, dans les bornes de leur ministère, au bien temporel et matériel de la Colonie. Et de fait, tout le monde en convient, leur intervention ou leur influence ont contribué puissamment à la conservation de la domination française dans le Canada. Et dût-on leur en faire un crime, ils se sont montrés en ce point vraiment français, et ils ont prouvé hautement, par leurs œuvres, qu'ils avaient à cœur les intérêts de la France et de ses colonies.

Les pièces officielles du dix-septième et du dix-huitième siècle en font foi, et pour n'apporter ici qu’un témoignage qui résume et renferme tous les autres, Louis XIV, envoyant au Canada M. de Frontenac avec le titre de gouverneur général, lui recommandait d’avoir beaucoup de considération pour les missionnaires Jésuites : « Ce sont eux, disait le roi, qui ont porté les lumières de la foi et de l'Évangile en la Nouvelle-France, et qui, par leur vertu et leur piété, ont contribué à l'établissement et à l'augmentation de cette colonie!. »

Nous remarquons, dans la dépèche royale, que ce sont les moyens surnaturels, le zèle des missionnaires, leur vertu, leur piété, qui ont amené des résultats si availageux pour le bien temporel de la Colonie.

A. Mémoire du roi pour servir d'instructions données à M. de Frontenac, que Sa Majesté a nommé gouverneur du Canada (Dépêches concernant le Canada, année 1672; Archives de lu Marine,

à Paris.)

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Un auteur moderne énumère et expose brièvement les principaux services que les Jésuites ont rendus au gouvernement du Canada.

« Les missionnaires, dit M. Moreau‘, ont été, depuis Champlain, les instruments les plus actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur avons dû nos plus importantes découvertes, nos expéditions les plus heureuses, nos traités de paix les plus avantageux. Souvent ils ont réussi, par l'ascendant qu'ils avaient pris sur les Sauvages, à détourner la guerre qui menaçait la Colonie ; et toujours ce sont eux qui nous ont concilié les amitiés les plus fidèles, les plus inaltérables dévouements des tribus indigènes. Le gouvernement canadien les employait dans toutes les circonstances difficiles : ici pour ménager l'alliance d'une nation indienne, là pour en maintenir une autre dans une neutralité nécessaire ; ailleurs, pour apaiser des querelles, terminer des différends ou pour assurer l'exécution d’un traité. Quand la paix se négociait avec les Sauvages, c'étaient les missionnaires qui portaient la parole au nom du gouverneur. Ainsi, dans la grande assemblée de 1701, à Québec, les Abénaquis furent harangués par le P. Bigot, les Hurons par le P. Garnier, les Iroquois par le P. Bruyas, les Outaouais et les Algonquins par le P. Angelran. Il y avait à cela deux raisons : la première, c'était que les missionnaires parlaient presque seuls toutes les langues indiennes; la seconde, qu'ils avaient, par leur caractère et par leurs services, la plus grande autorité parmi les tribus. Quand la paix était faite, on donnait aux indigènes, devenus nos alliés, un missionnaire : il n’y avait pas de garantie plus sûre et mieux acceptée des deux côtés?.

« À une époque où la guerre était allumée entre les Français et les Iroquois, le gouverneur général, M. de Dénonville, écrivait à M. de Seignelay, le 8 août 1688 : « Il n'y a que « Dieu qui ait pu garantir cette année le Canada. Je n’y ai «aucun mérite. M. de Callières vous dira mieux que je ne « puis vous l'écrire combien le P. de Lamberville a été né-

1. Moreau, article sur l'Histoire du Cunada de M, Garnecu, inséré dans le Correspondant, t, XXXII, pp 343-354. 9, Ibid, p. 34

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cessaire, avec quelle habileté il a détourné l'orage qui nous menaçait, de quelle manière il gouverne l'esprit de ces Sauvages, qui sont plus clairvoyants qu'on ne peut s'imaginer. Si vous ne trouvez moyen de faire retourner ces Pères dans leur ancienne Mission, vous devez attendre beaucoup de malheurs pour cette Colonie; car je dois vous dire que jusqu'ici c'est leur habileté qui a soutenu les affaires du pays, par le nombre d'amis qu'ils se sont acquis chez tous les Sauvages, et par leur savoir-faire à gouverner l'esprit de ces barbares, qui ne sont sauvages que de nom. »

« L'année précédente, deux missionnaires, le P. Angelran et le P. Garnier, avaient rallié à la grande expédition du marquis de Dénonville les deux chefs des Hurons et des Outaouais. Par là ils avaient, pour répéter les propres expressions de la lettre à M. de Seignelay, détourné le plus grand malheur qui püt arriver à la colonie. Ce furent, dans l'Acadie, les deux PP. Bigot qui conservèrent à la France l'alliance des Abénaquis.

« Ce respect des Sauvages pour les ministres de l'Évangile, cette confiance, cette soumission, pourrions-nous dire, constituaient une des principales forces du gouvernement de la Nouvelle-France. Par quel zèle, par quel dévouement, par quels travaux, par quels sacrifices ils avaient été acquis ! La vie du missionnaire était une vie vraiment apostolique. Il n'y avait pas, dans les tribus, un seul prêtre qui n’eût pu se rendre à lui-même le témoignage que le grand Apôtre s’est rendu dans la seconde épiître aux Corinthiens : « J'ai fait un « grand nombre de voyages et j'ai couru divers périls : pé- « rils sur les rivières, périls de la part des païens, périls dans « les déserts, périls sur la mer, périls parmi les faux frères. « J'ai souffert toutes sortes de peines et de fatigues, les « veilles fréquentes, la faim, la soif, le froid, la nudité! »

Malgré ce dévouement désintéressé et héroïque, les missionnaires du Canada ont cependant été accusés de s'être mèêlés de politique, et d'avoir voulu entrer trop avant dans les affaires de gouvernement ou de l'administration civile,

1. Moreau, article sur l'Histoire du Canada de M. Garnea, inséré dans le Correspondant, t. XXXWIE, p. 356,

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Cette imputation, on la lit en plus d'un endroit ; mais la preuve, nulle part. 1l est vrai que dans les premiers jours de la Colonie, où l'on était souvent à la veille de périr de faim ou d'être égorgés par les Sauvages, tous les Français qui se trouvaient en Canada ne composaient, pour ainsi dire, qu'une seule famille, famille chrétienne, unie par-les liens d'une même foi et d’une véritable charité; et qu'ainsi chaque particulier tâchait, en ce qui dépendait de lui, de contribuer au bien public. Or, dans cette position critique, les missionnaires qui par l’ascendant qu'ils avaient pris sur les tribus indigènes étaient pour l'ordinaire les intermédiaires entre ces peuples el les Français, jouissaient par là même d'une certaine autorité dans la Colonie qu'ils avaient plus d'une fois arrachée à une ruine imminente. Ont-ils jamais abusé de cette autorité, qui, du reste, n’était qu’une autorité morale? Je ne sache pas; je n’en ai trouvé aucun exemple. Quand, plus tard, le gouvernement du Canada reçut une forme plus régulière, que les différents pouvoirs furent constitués chacun avec ses attributions spéciales, les Jésuites furent les premiers et les plus fidèles à obéir.

Il est ici, toutefois, deux points à éclaircir : 4° la part d'autorité que le premier évèque de Québec s’attribua dans l'administration de la colonie ; 2° le débit des boissons enivrantes par rapport aux Sauvages. L'autorité de l’évêque était grande ; il est vrai, à un nom distingué, celui de Montmorency-Laval, il joignait une haute vertu et de rares qualités; il n’est pas élonnant qu'on lui ait accordé une part assez large dans l’administration d’une colonie naissante et qui s’appuyait tout particulièrement sur la religion. M. de Laval t-il cherché à étendre son autorité au delà des bornes, i-t-il été trop arrêté à ses idées, comme on le lui a reprothé? Ce n’est pas à nous d’en juger; quoiqu'à vrai dire il nous semble que la présomption soit en faveur du vénéable prélat. Du reste, il était seul responsable de ses actes ; bien qu’il fût l'ami des Jésuites, il est incontestable que ces religieux n’exerçaient sur lui aucune influence, et qu’au wntraire ils lui devaient et lui rendaient obéissance en ce qui regardait le gouvernement ecclésiastique. ILE

Ceci nous mène au second point que nous avons indiqué, le débit des boissons enivrantes. Cette triste affaire a longtemps occupé et partagé la colonie. Les uns, les hommes religieux, condamnaient cette vente de boissons faites aux Sauvages par les Français ; elle était, à leurs yeux, une violation dé la loi évangélique , et même de la loi naturelle. D'autres, c'étaient les politiques, tâchaient de la justifier sous le prétexte d'utilité et de nécessité ; ils pensaient qu'on pouvait la tolérer et en empêcher les plus graves inconvénients. L'expérience est venue confirmer le jugement des premiers. Écoutons ce qu'en écrivait, en 1690, un homme d'une probité à toute épreuve et d’une piété sincère, l'ami de Montlausier, le marquis de Dénonville, qui avait été gouverneur du Canada. Dans un mémoire adressé à M. de Seignelay, il trace le tableau suivant des ravages qu'avaient causé en ce pays les boissons enivrantes :

« Il y a bien longtemps que l'on se plaint avec raison des maux que l'eau-de-vie fait, et des empêchements qu'elle porte au progrès de la religion. L'avarice seule a fait dire le contraire à ceux qui croyoient s'enrichi: par ce malheureux trafic, qui, assurément, est la perte non-seulement des Sauvages, mais des Français et de tout le commerce. La preuve est dans l'expérience que, depuis plusieurs années, l'on n'a vu personne s'enrichir dans ce négoce et que l’on a vu périr tout ce grand nombre de Sauvages, nos amis, que nous avions autour de la colonie ; et dans le peu de vieillards que l'on voit parmi les Français, qui sont vieux et usés à l’âge de quarante ans. La débauche d'eau-de-vie est fréquente en ce pays-là comme celle du vin en Allemagne; les femmes même en boivent.

« J'ai l'expérience des maux que cette boisson cause parmi les Sauvages, c’est l'horreur des horreurs; il n’y a crime et infamie qui ne se commetlent entre eux dans leurs excès. Une mère jette son enfant dans le feu ; ils se mangent le nez, c'est ce qui se voit communément. L'image de l'enfer est chez eux dans ces débauches. Il faut avoir vu ce qui en est pour le ctoire tel. Très-souvent ils s’enivrent exprès pour avoir le droit d'exercer leurs vieilles rancunes; lei

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LES MISSIONNAIRES AU POINT DE VUE POLITIQUE. 954 châtiments ne se peuvent pas faire comme on le feroit par rapport aux Français qui tomberoient en faute. Les remèdes sont impossibles tant qu'il sera permis à tout le monde de vendre et trafiquer de l’eau-de-vie, quelque peu que chacun à la fois en puisse donner, les Sauvages s'enivreront toujours ; il n'y a artifice dont ils ne servent pour en avoir et pour s'enivrer, outre que chaque maison est un cabaret, Ceux qui disent que si on ne donne de l'eau-de-vie à ces Sauvages, ils iront aux Anglais en chercher, ne disent pas vrai, car il est certain qu'ils ne se soucient pas de boire tant qu'ils ne voient point l’eau-de-vie, et que les plus raisonnables voudroient qu'il n'y en eût jamais eu, car ils se ruinent en donnant leurs pelleteries et leurs hardes pour boire, et se brûlent les entrailles !. »

Dans l'origine, les gouverneurs avaient interdit la vente de ces boissons ; plus tard même, quand l'administration de la province eut été établie sur des bases plus régulières, le Conseil Supérieur de Québec portait en 1663,1664, 14667, des arrêts pour défendre de vendre, traiter ou donner aux Sauvages aucune boisson enivrante, Mais les plus hautes autorités du pays, le gouverneur et l'intendant s'étant prononcés en faveur des boissons, le même Conseil Souverain rendait, en 1868, un arrêt aussi contradictoire dans les termes qu'il devint funeste dans ses effets ; il permettait à toute personne de vendre des boissons aux Sauvages, et défendait à ceux-ci de s'enivrer sous les peines portées dans ledit arrêt du 10 novembre 1668. Déjà, dès l’année 1661, l'évêque de Petrée ? avait défendu absolument la vente de l’eau-de-vie, et avait porté contre les infracteurs les censures de l'église. Le clergé du Canada et les Jésuites, autant par soumission à leur évêque, que par conviction et pour obéir à leur conscience, avaient secondé de tout leur pouvoir le zèle du pieux prélal.

Cet acte de vigueur, si nécessaire dans l'intérêt spirituel

4. Mémoire du marquis de Dénonville pour M. de Seignelay (Archives des Colonies, année 1690).

2, M. de Laval n'était encore que vicaire apostolique sous le litre d'évêque de Pétrée; il ne fut évêque en titre de Québec qu’en

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