I. 1920. Mgr. A. Baudrillari
Collaborons !
Travailleurs de l'esprit, compagnons, dispersés à travers le monde, séparés depuis cinq ans par les armées, la censure et la haine des nations en guerre, nous vous adressons, à cette heure où les barrières tombent et les frontières se rouvrent, un Appel pour reformer notre union nouvelle, plus solide et plus ferme que celle qui existait, avant.
La guerre a jeté le désarroi dans nos rangs. La plupart des intellectuels ont mis leur science, leur art, leur raison, au service des gouvernements. Nous ne voulons accuser personne, adresser aucun reproche. Nous savons la faiblesse des âmes individuelles et la force élémentaire des grands courants collectifs : ceux-ci ont balayé celles-là, en un instant, car rien n'avait été prévu afin d'y résister. Que l'expérience au moins nous serve, pour l'avenir !
Et d'abord, constatons les désastres auxquels a conduit l'abdication presque totale de l'intelligence du monde et son asservissement volontaire aux forces déchaînées. Les penseurs, les artistes, ont ajouté au fléau qui ronge l'Europe dans sa chair et dans son esprit, une somme incalculable de haine empoisonnée ; ils ont cherché dans l'arsenal de leur savoir, de leur mémoire, de leur imagination, des raisons anciennes et nouvelles, des raisons historiques, scientifiques, logiques, poétiques, de haïr; ils ont travaillé à détruire la compréhension et l'amour mutuels entre les hommes. Et, ce faisant, ils ont enlaidi, avili, abaissé, dégradé
(1) Si la France, encore une fois imprévoyante et insouciante, fermait les yeux à l'évidence, si elle détournait son regard de la nécessité vitale où elle se trouve de s'imprégner profondément de Science pour devenir forte et être toujours respectée, elle signerait son arrêt de mort... dans un avenir qui ne dépasserait probablement pas un demi-siècle ! [D'où la nécessité de la collaboration...]. 1920. Ch. Moureu,
la Pensée, dont ils étaient les représentants. Ils en ont fait l'instrument des passions et (sans le savoir peut-être) des intérêts égoïstes d'un clan politique ou social, d'un Etat, d'une patrie, ou d'une classe. — Et à présent, de cette mêlée sauvage, d'où toutes les nations aux prises, victorieuses et vaincues, sortent meurtries, appauvries, et, dans le fond de leur cœur (bien qu'elles ne l'avouent pas), honteuses et humiliées de leur crise de folie, la Pensée, compromise dans leurs luttes, sort, avec elles, abaissée.
Debout ! Dégageons l'Esprit de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées ! L'Esprit n'est le serviteur de rien. C'est nous qui sommes les serviteurs de l'Esprit. Nous n'avons pas d'autre maître. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, pour rallier autour d'elle, tous les hommes égarés. Notre rôle, notre devoir, est de maintenir un point fixe, de montrer l'étoile polaire au milieu du tourbillon des passions dans la nuit. Parmi ces passions d'orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix; nous les rejetons toutes. Nous prenons l'engagement de ne servir jamais que la Vérité libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, nous ne nous désintéressons pas de l'Humanité. Pour elle, nous travaillons, mais pour elle tout entière. Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple, — unique, universel, — le Peuple qui souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur le rude chemin, trempé de sa sueur et de son sang, — le Peuple de tous les hommes, tous également nos frères. Et c'est, afin qu'ils prennent, comme nous, conscience de cette fraternité, que nous élevons au-dessus de leurs combats aveugles l'Arche d'Alliance, — l'Esprit libre, un et multiple, éternel.