CONFESSION PEU ORDINAIRE D'UN DÉCORÉ
— « Vous n'êtes pas décoré !? N'auriez-vous pas fait la guerre ?
— « Non, car nous ne sommes pas batailleur et nous avons conservé malgré tout une âme pacifique. Nous avons refusé de souiller notre main d'homicides. Ce n'est pas que nous ayons craint la mort : nous avons redouté le crime et non le péril. Et vous, êtes-vous décoré ?
— « Oui, je suis décoré de la guerre : je suis « as des as des as ! ». Bien que chrétien, je me suis enrôlé par goût des aventures et pour me faire rapidement un nom illustre par le bruit de mes exploits. J'étais vaniteux comme un paon et j'avais le prurit d'être considéré comme un héros. Ce n'est pas tant pour mon pays que je pris les armes, car déjà je savais un peu que « les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un Etat que les plus sanglantes défaites » et « qu'en fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes... ». Bien qu'ayant, paraît-il, des aptitudes intellectuelles suffisantes, je n'ai pas eu le courage de consacrer deux heures de mon existence à ce que j'estime être la plus noble des occupations, à ce qui nous rend semblables à Dieu : la divine recherche de la vérité. J'ai été trop lâche pour rester fidèle à mes convictions et pour me mettre au-dessus du jugement du monde.
« Je n'ignorais pas, en effet, que quiconque use son existence pour secourir et soulager son prochain, pour faire le bonheur de la grande Société humaine dans l'ordre des sciences, des lettres et des arts, par des voies pacifiques, ou bien en combattant la guerre par la parole et par la plume, je n'ignorais pas que celui-là est le plus souvent haï, malmené, vilipendé, miné, torturé, et que l'héroïsme avoué par la morale touche peu de gens ! Je n'ignorais pas que « tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure..., que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête, sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main... et qu'on n'a jamais tort avec un homme, pourvu qu'on le tue » ! Je n'ignorais pas que « l'assassinat et le vol à main armée sont moins méprisés en gros qu'en détail, parce que, perpétrés au nom d'une nation, ils satisfont la vanité des survivants victorieux ». Je savais que les hommes considèrent même comme des titres d'honneur ce qui est digne de mépris, qu'ils donnent le nom de vertu aux plus grands crimes, qu'ils glorifient ce qui devrait être flétri et qu'ils environnent de prestige une furie qui devrait faire horreur. Etant chrétien, je savais qu'il est, au jugement de Dieu, « plus glorieux de tuer la guerre par la parole que de tuer les hommes par le fer », mais « les considérations du monde combattent souvent celles du Ciel » et j'ai préféré l'approbation
cela se fît simultanément dans les différents pays; mais cela doit-il être une condition sine qua non ? La persécution officielle ! dira-t-on. Qu'imorte ? Que vaudrait une foi pour laquelle on ne risquerait rien ? Un omme d'honneur s'inspirera de l'exemple du Christ et il ne s'attardera pas aux grossières dérisions ni aux insultes d'une foule imbécile.
Signalons qu'en Norvège les convictions antimilitaristes dispensent du service militaire. Bravo ! Pourquoi n'en serait-il pas de même ici ?
(1) Dès maintenant le lecteur pourrait lire la longue note qui termine ce chapitre.
des humains à celle de Dieu; je savais, en effet, que quiconque s'obstine à défendre la paix entre les hommes, sait qu'il risque, pour sa foi, son repos, sa réputation et ses amitiés même, et je n'ai rien consenti à risquer pour ma foi; je savais que si la guerre sévit, c'est encore le pacifiste qui expose le plus courageusement sa tête, et je n'ai pas eu ce courage. La pratique des vertus chrétiennes ne conduit pas aux décorations ; or, vaniteux, je brûlais d'en être constellé !
« Aussi le calcul déforma-t-il ma conscience progressivement et bientôt glissant sur la pente fatale, j'adoptai une façon de penser tout à fait conforme à mon intérêt. Avide de gloriole, je décidai donc de me faire un grand nom en occasionnant de grands malheurs. Et puisque, dans cette confession, je dois bien tout dire, j'avouerai que, dans l'accomplissement de mes forfaits, je fus soutenu non seulement par la vanité, mais encore par l'idée que, snob éperonné, corseté et monoclé, je suivais la meilleure voie pour plaire aux femmes, car :
« Entre l'homme d'Épée et l'homme de Science, Les dames au premier inclineront toujours Et toujours le plumet aura la préférence ». « La Madelon (1) pour nous n'est pas sévère Quand on lui prend la taille ou le menton...». « J'ai donc cherché une gloire cruelle dans le sang de mes frères, une gloire féconde en ruines. J'ai marché à la boucherie, grisé et ensorcelé par l'éloquence de mes chefs qui, dans des harangues enflammées, — au moyen de \ieux préjugés et d'arguments comme celui-ci : « tuez-les, sinon ils vous tueront » ! — cherchaient à réveiller chez leurs subordonnés l'instinct de combattivité du fauve et la férocité ancestrale endormis ; j'ai combattu, endiablé par l'artifice oratoire de certains aumôniers militaires qui, bien que consacrés au service du Dieu de mansuétude et d'amour, excitaient en nous la haine contre nos ennemis (qui sont pourtant nos frères en Jésus-Christ !), l'exaspéraient cette haine souvent par tous les moyens du « bourrage de crânes », parfois même par les calomnies les plus audacieuses et plus infamantes.
« Héros de la barbarie, j'ai donc ravagé des provinces, mutilé des hommes et je les ai horriblement massacrés. « As des as des as », j'ai abattu beaucoup d'avions. J'ai tué, j'ai tué sans émotion et sans scrupule, avec frénésie, comme une bête féroce, pleine de bravoure. J'ai fait, sciemment et de propos délibéré, des veuves et des orphelins, j'ai immolé des innocents, je me suis enivré de destruction, je me suis repu de sang et de carnage ! Mon seul souci : massacrer, massacrer encore, massacrer
(1) L'autre jour, nous étions dans le tram. A cause d'un régiment tenant orgueilleusement et superbement le beau milieu de la chaussée, nous mîmes 47 minutes (au lieu de 12) pour faire 3,4 kilomètres ! Il y avait, parmi les voyageurs, des gens très pressés, appelés par des affaires graves et urgentes. Une jeune fille, qui allait appeler un médecin pour sa mère mourante, pleurait de tristesse et d'énervement... pendant que l'armée, que nous devons payer de nos deniers, jouait La Madelon..» Naturellement, le ministre de la guerre, l'apostat Devèze, en bon libéral arriviste et impérialiste, trouvera tout cela très beau !
le plus possible pour satisfaire les besoins de mon héroïsme carnassier et de mes instincts sanguinaires, massacrer... tout en préservant ma peau !
« Pendant l'armistice, l'ivresse du combat s'est dissipée et la raison, qui fait l'homme, commença à reprendre ses droits. Avec le traité de paix, nous eûmes déception sur déception; les joutes oratoires du maudit Congrès de Versailles n'ont conduit qu'à du gâchis. De plus en plus, le désenchantement nous obsède ; de partout monte un soupir de lassitude et de découragement, le malaise nous étreint, nous avons une indigestion d'héroïsme. « Dans les masses, doléances et murmures : anciens combattants, ouvriers, bourgeois, employés, entrepreneurs, hommes de commerce et hommes de finance, à tort ou à raison, tout le monde geint(l), tout le monde bougonne » (2). « Vainqueurs, nous connaissons l'angoisse des vaincus ».
« Lorsque je vis « les désastres auxquels a conduit l'abdication presque totale * de l'intelligence du monde et son asservissement aux forces déchaînées »; lorsque j'appris que la guerre fut prolongée contre le vœu du représentant du Christ sur la Terre (Sa Sainteté Benoît XV étant intervenue de nombreuses fois en faveur de la paix, particulièrement en août 1917), lorsque je constatai que, de cette mêlée sauvage, les nations alliées « sortent meurtries, appauvries et, dans le fond de leur cœur (bien qu'elles ne l'avouent pas), honteuses et humiliées de leur crise » de jusqu'auboutisme ; lorsque j'entendis le maréchal Foch affirmer que « de la victoire nous avions fait sortir la faillite » et qu'il répudiait le Traité, lorsque je sus enfin, que « la Belgique est moins bien protégée aujourd'hui qu'en 1914 », alors je me sentis l'âme navrée à l'idée de tant de sang répandu, de tant de larmes versées et le remords de mes forfaits commença à poindre.
« Mais l'Etat estimant que, par mes horribles massacres, j'étais, brave scélérat, arrivé à la perfection du métier, voulut me récompenser dignement et il me décerna toutes ces décorations (3) qui constellent ma poitrine.
(1) D'anciens officiers, croix de guerre, jouent de l'orgue de barbarie; ceci passe encore. Mais un diplômé de l'Université d'Oxford s'est fait chauffeur; d'autres universitaires sont marchands de poisson, et des licenciés en droit se font inscrire au Bureau municipal des employés demandant à être enrôlés comme balayeurs de la Ville-Lumière, Paris !
(2) Card. Mercier, Mandement de Carême, 27 janvier 1921.
(3) En Belgique, le coût des décorations prodiguées, depuis l'armistice jusqu'au 1er janvier 1921 (soit en deux ans) à 1.035.000 individus, dont bon nombre furent des quémandeurs peu scrupuleux ou bien pistonnés, dépasse 5 1/2 millions de francs, c'est-à-dire plus de 7.000 fr. par jour. Prix de la vanité ! Et l'on manque d'argent ! Il y a, par exemple, 3.416 chevaliers de l'ordre de Léopold civils; 1.271 chevaliers de l'Ordre de Léopold militaires; 3.981 chevaliers de l'Ordre de la Couronne; 2.805 chevaliers de l'Ordre de Léopold II; 70.560 Croix de guerre; 7.590 Croix de chevalier de l'Ordre de Léopold II (militaire); 80.000 médailles de l'Yser; 400.000 médailles de la Victoire, 400.000 médailles de la Commémoration, etc., etc. La liste complète est vingt fois plus longue ! Plus de cinq millions et demi de francs pour des rubans qui n'ont aucune valeur au point de vue de la sélection, puisqu'ils sont si nombreux ! 52 kilomètres de rubans et 26.000 kilos de médailles ! — Puisqu'on a besoin d'argent, pourquoi ne pas taxer les décorations ?
Il parvint ainsi à étouffer en moi à peu près complètement tout sentiment de regret en le remplaçant par d'autres, plus forts et victorieux : la gloriole et la vanité !
« Oui, je suis décoré de la guerre... Par intérêt étroit et mesquin, j'ai, chrétien impie, vinculé ma conscience et trahi les ordres de notre Maître, le Prince de la Paix ! » (1)
Bienheureux les pacifiques, ils seront appelés les enfants de Dieu.