Hébreux, xi
Autant que les hommes ont pu jamais s’unir durablement, c’est dans la communion d’un même idéal, ou plus modeste ou plus grand, qu'ils se sont . accordés. L’union ne s’est jamais faite et il n’est pas à prévoir qu'elle se fasse jamais entre eux sur une base de raison pure. La raison pure, cela n'existe pas réellement, cela n’a aucune -consis-
tance vitale, c’est l’abstraction froide et inféconde, | à peine le squelette de la vérité ou son ombre.
Consciemment ou non, tous les hommes admettent qu’une chose à la fois ne peut pas être et n’être pas, sous le même rapport, et que rien ne naît de rien ; ils admettront pareillement que deux et deux font quatre, et toutes les conséquences de ces beaux principes. Mais ce n’est pas là-dessus qu’on pourra fonder l’unité morale du genre humain. Cette unité, dans la mesure où elle s’est réalisée, . ne l’a jamais été que moyennant un même sentiment de solidarité sociale, certaine communauté d’aspirations, acceptation des mêmes règles de mœurs et des institutions encadrant ia vie commune, sorte de respect mutuel dans la fraternité, dévouement à la societé ainsi formée, religion de la patrie. Si les peuples de la terre en viennent à ne constituer réellement qu’une famille, ce n’est point par la seule raison qu’ils se rejoindront, car ils ont dès maintenant et depuis toujours la même
orientation sinon le même développement de raison, et l’on ne voit pas qu’ils aient réussi à s’entendre; ce sera quand ils sentiront, qu’ils concevront le même idéal mystique de solidarité universelle, quand ils réaliseront ensemble la religion de l’humanité.
Nous osons parler de mysticisme, et ce n’est pas pour proclamer que l'idéal, la foi, le devoir sont hétérogènes à la raison; nous ne pensons pas ouvrir ainsi la porte au matérialisme scientiste, qui se croira autorisé à nier l’idéal s’il n’est point démontrable, ni au fanatisme qui refusra de donner aucune justification de sa foi et qui se moquera de la science. Nous avons distingué la foi de la raison, nous n’avons pas opposé l’une à l’autre; nous avons dit comment l’une supporte l’autre et comment celle-ci adapte celle-là aux conditions de l'existence humaine. Voilà tout notre crime, et nous n’avons aucunement conscience d’avoir péché contre la lumière. Si nous avons paru mettre et si nous avons mis la foi avant la raison, c’est parce que la foi porte la raison et la force à reculer constamment les limites qu’elle voudrait fixer à la vérité; nous n’avons pas pour cela mis ia foi
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dans l’absurde, nous l’avons simplement posée comme source de progrès dans la connaissance du vrai et dans la pratique du bien. Il y a une évidence de l’idéal moral et humain qui est,pour ainsi dire, au-dessus de toute démonstration rationnelle, et les virtuoses du syllogisme se feraient beaucoup d'illusion s'ils s’imaginaient pouvoir amener par les ressources de leur art les fanatiques du matérialisme ou ceux d’une vieille tradition religieuse à confesser leur erreur. Les fanatiques aussi se servent de leur raison et savent argumenter : comme ils ne sont pas tout à fait dans le faux, il n’est pas aussi facile qu’on pourrait croire de leur faire perdre pied dans une escrime de logique. C’est à la simple considération des choses qu'il faudrait surtout les renvoyer pour qu'ils se convertissent eux-mêmes. Ceux qui ont ouvert la porte au matérialisme scientiste, au fanatisme de l’incroyance, ce sont ceux qui ont exalté la valeur absolue de la raison humaine, telle qu’elle existe en chacun de nous, et qui ont placé toute leur fo dans la science; et ceux-là aussi ont fait la partie belle au fanatisme de la croyance, en s’exposant à rejeter vers lui un monde qui a plus besoin de foi que de science. Mais expliquons-nous à fond sur cet épouvantail du mysticisme, que l’on a soulevé bien mal à propos.
Les chevaliers de la raison pure sont assez naturellement les ennemis du mysticisme. Ils ne semblent pas s’apercevoir que, prenant cette position, ils s’insurgent contre l’humanité, où le sens mystique n’a pas cessé de jouer un grand rôle. Ils s’insurgent aussi bien contre eux-mêmes, le culte spécial qu'ils ont pour la raison n’étant pas autre chose qu’une considération mystique de cette raison, qui ne la mérite pas. Le mysticisme est le sentiment que l’homme éprouve naturellement devant le mystère, la considération qu'il a pour le mystère, l’honneur qu'il lui rend, le service qu'il lui fait. Et le mystère dont il s’agit est la grande force spirituelle que l’homme pressent comme agissant dans le monde et en lui-même,
la puissance de l’idéal réel qui le pousse, le conduit,
l’attire en avant. Le mysticisme est la forme naturelle ou le complément nécessaire de l'intuition profonde qui nous révèle l'esprit, l’infini, le divin, en nous et hors de nous. Il y a du mysticisme dans la contemplation du vrai, dans l’admiration du beau, dans l’amour du bien, toutes choses que nous sentons et voyons plus grandes que nous, et qui restent, dans la clarté qui nous séduit,
mystérieuses pour nous. Qu’a-t-on donc à dire.
contre le mysticisme, et d’où vient qu’on le regarde comme un objet si effrayant, une chimère
si. dangereuse? Le mysticisme, c’est ia religion; le mysticisme, c’est le respect; le mysticisme, c'est l'atmosphère normale de la vie morale et de la vie sociale; le mysticisme, c’est l’auréole divine de notre humaine misère; et c’est de cela que vous avez peur comme d’un affreux danger pour notre raison! Par quoi donc le remplaceriez-vous, si vous pouviez en priver les pauvres humains? Ne leur auriez-vous pas déjà fait quelque tort en essayant de les instruire à s’en passer?
Enserrés dans l’étreinte de la matière, nous vénérons la puissance de l'esprit qui se manifeste en nous et que, malgré tout, nous pressentons et reconnaissons aussi hors de nous. L’être, le vrai, le beau, le bien sont choses plus profondes que nous ne les voyons, et nous avons conscience de cette profondeur qui nous échappe. Ce n’est pas à tort qu’on a présenté le sentiment religieux et mystique comme étant le sens de l'infini. Mais l'infini dont nous parlons n’est point abstrait, c’est un infini vivant. Le sens que nous en avons est inexprimable; il précède en quelque façon ia raison, qui, en s’essayant à ie définir, le rétrécit; et l’on peut dire aussi bien qu'il l'enveloppe et la soutient. Il est la lumière supérieure qui, dans toutes les opérations bien conduites de la raison, — nous savons très pertinemment qu’elles ne sont pas toutes
ainsi, — introduit une âme de vérité. Il est, si l’on veut la source de la raison droite, comme il est le principe de la volonté juste; 1l est la force spirituelle qui, individualisée en chacun de nous, se retourne vers son origine,percevant en même temps l’immensité dont elle est issue, et son infirmité en nous-mêmes; c’est la puissance de l’esprit dans notre fragile humanité. Cette puissance n’est pas hétérogène à la raison, qui sort d’elle pour régler les rapports conscients de notre existence éphémère en ce monde matériel. Elle est, s’il nous plaît encore de ie prendre ainsi, la raison, mais elle n’est pas tout entière, et tant s’en faut, dans la raison; car la raison, ce n’est, après tout, que notre intelligence appliquée à ce qui se voit, se pèse et se mesure; et la puissance dont nous parlons supporte notre raison même, comme elle supporte notre volonté, crée notre liberté. C’est elle, au fond, qui empêche la raison de se fixer dans les systèmes étroits qu’elle construit naturellement, et où elle est toujours disposée à s’enfermer. C’est elle qui répugne au matérialisme scientiste où aboutit la raison quand elle s’ahsorbe dans le monde visible; c’est elle aussi bien qui répugne au fanatisme théologique, c’est-à-dire, encore et toujours, à la raison quand elle s’emprisonne dans üne économie conceptuelle de la foi que le pro-
grès humain est en train de dépasser. C’est elle qui est la foi et qui produit la religion.
On a tort de confondre le mysticisme avec le dogmatisme de la foi. Ce dogmatisme, qui est un abus du mysticisme, est en même temps une aberration de la raison. Car ce ne sont pas les mysti-
ques,— et nos rationalistes l’ignorent avec un peu trop d’unanimité et d’entrain, — ce ne sont pas les mystiques qui font obstacle au progrès de la science. Ce n’est pas François d’Assise qui a organisé l’Inquisition, ce n’est pas François de Sales qui a condamné Galilée, ce n’est même pas Fénelon qui a poursuivi Richard Simon. Le mysticisme peut avoir, il a eu ses aberrations, comme la raison a les siennes tous les jours. Maïs le caractère mystique de la connaissance humaine en son principe ne laisse pas d’être un grand fait humain, en sorte que vouloir éteindre le sens mystique dans l'humanité serait chose aussi absurde et immorale que de prétendre y éteindre la raison. Il y a un mysticisme sain et normal qui a eu dans le christianisme de magnifiques témoins.Nous venons d’en citer quelques-uns qui sont de présentables échantillons d'humanité. L’on en pourrait citer des
« milliers d’autres. Or, ce qui caractérise, au point. de vue intellectuel, les vrais et grands mystiques, c’est une sorte d’indifférence naturcile involontaire,
pour les spécialités de la dogmatique traditionnelle, un sentiment profond du mystère de Dieu, qui est le mystère des choses, le mystère de l’esprit, et une grande pitié pour les êtres, surtout pour ces pauvres êtres que nous sommes. L’Inquisition, qui n’a pas fini de terrifier nos rationalistes, et qui fut, du reste, une institution peu morale, une fort mauvaise police de l’esprit,mais qu’on doit juger par rapport à la société et aux circonstances qui l’ont vue naître, l’'Inquisition fut une affaire de politique éclésiastique et d’intransigeance théologique; à vrai dire,elle ne fut point suggérée par le sens religieux, par l’esprit chrétien, mais par une façon de rationalisme dogmatique au service de l'impérialisme romain.
Au surplus, les aberrations du sens religieux et moral tiennent à l’infirmité de la raison qui l’interprète,et elles ne doivent pas plus nous faire nier la valeur humaine de ce sentiment que les écarts de la raison même ne doivent nous faire nier la valeur humaine de nos connaissances et de la science. Ne nous lassons pas de répéter que l’humanité n’est point née parfaite, mais qu'elle se fait, qu’elle est à faire. La vraie science n’est point derrière nous; nous travaillons à son avènement, et l’humanité civilisée y travaillera indéfiniment après nous. [l en va de même pour l’éducation religieuse
et morale de l'humanité : cette éducation n’a
jamais été parfaite, elle n’est pas faite, eile reste à
faire, et elle devra progresser tant que l'humanité vivra. Cette éducation, nous le savons bien, ne se fera pas sans la raison ni contre elle, mais ce que nous aurions besoin de comprendre aussi, c’est qu’elle ne peut aucunement se faire par la raison toute seule, par la simple culture de l’esprit,par le culte de la raison au-dessus de tout. La culture du sens religieux et moral, qui est proprement le sens de l’hüumanité, y importe d’abord, et une méthode purement rationaliste de l’éducation humaine induirait à une mutilation de l’humanité. Autant dire qu’une telle méthode est inapplicable, et que l’humanité ne manquerait pas de s’y dérober. Les rationalistes ont pu déjà s’en apercevoir. La cause de leur insuccès est dans leur prétention même de faire de la morale avec de la science, de la chaleur avec du froid. Le régime de rationabilité pure auquel ils ont voulu soumettre les hommes est glacial et desséchant comme le vent du nord. L’humanité en a le frisson; par leur fait elle est exposée à se rejeter vers les extrêmes, le matérialisme brutal ou le fanatisme aveugle, qui lui donnent quelque sensation de bien-être.
Prenons donc l’humanité comme elle est, prenons-nous tels que nous sommes, ne traitons pas
uniquement par l'esprit de géométrie un être qui n’est pas tout à fait étranger à l'esprit de finesse. Cest au sentiment religieux et moral que les hommes doivent ce peu d’humanité qu’ils ont jusqu’à présent réalisé. Radicale est l’erreur de ceux qui prétendent fonder premièrement sur la raison et la science un régime parfait de sociabilité, d'humanité, quand toute sociabilité, toute humanité a jusqu’à présent résulté d’une sorte d’inspiration, d’une intuition plus lumineuse au fond et de plus longue portée que toutes les constructions de la raison, le travail de celle-ci n’ayant jemais servi qu’à l'aménagement, à l’organisation pratique de la vie sociale, et le principe de cette vie étant, si on l'ose dire, prérationnel et prélogique. Le progrès moral et social n’est dû que pour une part au développement de la raison et de la science, et ce n’est point pour la partie essentielle et principale.
Si cette assertion semble paradoxale à plusieurs, il suffira de leur rappeler le cas du christianisme, qui, certes, ne procéda pas d’un effort de science rationnelle, mais qui fut un magnifique saut dans un idéal apparemment chimérique, et qui pourtant réussit,contre la raison et la science du temps, sans doute parce qu’il était, au fond, plus raisonnable, plus réellement vrai de vérité humaine
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par son esprit de charité, de bonté, de fraternité, que la civilisation rationnelle et dure, plus dure qu’elle n’en avait conscience, au milieu de laquelle il s’implanta. Il s’en rendit maître en s’y adaptant. Ceux qui ont pensé que le christianisme fut le triomphe de la barbarie ne se sont point avisés que la barbarie aurait triomphé sans lui d’une civilisation qui manquait d'âme. Le christianisme, au contraire, a préservé d’un complet
anéantissement cette culture rationnelle dont on
se fait maintenant une arme contre lui. Le rationalisme avait miné les vieilles religions du monde méditerranéen, mais c’est le christianisme qui a fait faire aux peuples désabusés des anciens cultes un pas en avant sur le chemin de i’humanité. Le rationalisme use les religions, mais il est impuissant à les remplacèr. Les religions meurent, la religion ne meurt pas. À présent que nous voyons monter à l’assaut de notre civilisation décadente une barbarie nouvelle, tenons-nous pour assurés que la raison pure sera impuissante à conjurer le danger, et que c’est dans une rénovation du sentiment religieux que se rajustera finalement l’équilibre de l’humanité.
On objectera, on ne peut pas se dispenser d’objecter, nous nous objectons que le sens mystique a toujours été créateur d'illusions et qu’il sem-
blerait comporter presque nécessairement une part de chimère. C’est qu’il comporte un idéai, qu'il implique une aspiration vers le mieux, qu’il se dessine un but en avant de la réalité présente, qu'il s’élance d’abord vers ce but sans compter avec les difficultés de la réalisation. Il appartient à la raison pratique de le contrôler, de donner à son effort des objets déterminés et immédiatement réalisables. La raison, sans un idéal religieux et moral, est courte de toutes parts, et non seulement
par quelque endroit. Le sentiment religieux, sans.
ie contrôle de la raison, se perd dans le vide,tombe dans l’absurde. Les deux se font contrepoids, et l’un ne saurait détruire l’autre sans se faire tort à lui-même. Si la raison veut faire grief au sens religieux des illusions qu'il a entretenues et qu'il entretient encore dans le monde, on peut aussi bien demander compte à la raison de ses erreurs innombrables et de sa pédantesque assurance, de
l'illusion qu’elle aussi se fait sur son propre pou-
voir et sur la portée de ses acquisitions, de sa déplorable facilité à prendre ses hypothèses pour des réalités et ses partis pris pour des principes indiscutables. On pourrait remontrer à cette raison superbe qu’un manque de logique est assez souvent l’unique chance qu’elle se laisse de tom-
ber dans le vrai.
L’illusion mystique n’est pas la vérité humaine, mais On pourrait presque se demander si elle n’en est pas, dans une certaine mesure, la condition, presque la forme naturelle, eu égard à notre infirmité, parce que nous ne pensons l'esprit, la réalité supérieure, l'idéal réel, qu’en images analogues mais inférieures à leur objet. Cet objet, pourrait-on dire, est infiniment plus vrai que les images par lesquelles nous essayons de le représenter. Ce n’est point motif pour entretenir délibérément des illusions constatées, mais c’est motif suffisant pour regarder sans colère, quand elles sont inoffensives, des illusions que nous ne pouvons partager, et pour que nous prenions garde, en corrigeant ces illusions chez nous et dans les autres, de ne point léser la vérité supérieure dont ces illusions sont ie symbole imparfait. Le rapport de l'illusion mystique et de la vérité humaine pourrait bien être à peu près le même que celui qui existe entre nos pensées en général et la vérité des choses qu’elles concernent. C’est un point que nous recommandons à la méditation des philosophes. En tout cas, il importe au bien de la pauvre humanité que Ia raison corrige l’illusion mystique, et que le sens mystique corrige la fatuité de la raison.
Quand on regarde impartialement, d’assez haut et d’assez près, la nature humaine telle que nous
la pouvons voir, l’histoire humaine telle qu’il nous est donné de la connaître, on est induit à penser que l’évolution générale de l’humanité procède d’une force intime,antécédente et supérieure à tout contrôle réfléchi de l’humanité sur elle-même, et que néanmoins ce contrôle exerce une influence sur l’évolution, soit pour la seconder soit pour l’entraver. Ce contrôle réfléchi est ce qu’on appelle communément raison. La force intime dont nous par. lons,et qui porte la raison même,n’est pas une puissance aveugle; elle aussi, eile d’abord, est lumière, lumière et chaleur, lumière et vie. La raison, qui l’adapte aux lourdes conditions de notre existence dans le monde de la matière, l’appesantit en la réglant, et cette détermination, qui est un rétrécissement, est indispensable. Mais la raison ne peut vouloir se substituer à cette puissance sans se priver elle-même de sa substance spirituelle. La rai-
L La
son est comme une incarnation de l'esprit, mais
elle n’est sans lui qu’un corps sans âme et un simuiacre d'intelligence.