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que les conditions extérieures des sociétés hu-
maines et qui s’'imaginerait assurer leur avenir par une simple coordination de leurs intérêts matériels. L'histoire manquera de sa vraie lumière et de son utilité principale, si elle ne s’attache qu'aux faits, et si elle ne réussit pas à voir comment s’est formée, comment peut grandir l’âme de l’humanité. Dans ces sciences aussi, dans ces sciences surtout, le travail doit être conduit en esprit d’humanité. [1 y a un intérêt moral de la vie individuelle et de la vie sociale, qui doit primer et régler tous les autres intérêts sans en compromettre aucun.
Ainsi la vérité, même dans l’ordre moral, n’est pas à préjuger d’après l’utilité. En principe, l’uti- Jité réelle et durable ne peut être que dans la vérité. Mais la vérité, notre vérité, n’est pas un absolu. Nous ne la rencontrons pas toute faite et nous ne l’emmagasinons pas immuable dans le trésor de nos connaissances. Notre vérité se fait; elle peut croître, elie peut aussi diminuer. Nous savons bien comment, en chacun de nous, elle se fait de la sorte, progressivement, et comment aussi elle peut, en certains cas,se défaire. L'esprit général d’une nation est pareillement susceptible de progrès et de décadence. La science d’aucune époque n’a été infaillible; la science de notre temps ne l’est pas. La vérité n’est donc jamais tout en-
tière dans notre esprit, et,vu la fragilité de celui-ci, elle n’y est pas non plus logée en toute sûreté. Quoi que nous fassions, il y entre, sans que la plupart du temps nous en ayons conscience, une part plus ou moins large de préjugé ou d’illusion. Dans les idées que nous admettons sans discussion comme vraies, l’accoutumance fait une partie de notre certitude. Ce sont vérités qui comporteraient plus ou moins de déchet si on les soumettait à un examen sévère, et qui peuvent être toujours utilement refondues. C’est pourquoi, en fait, le pragmatisme règne, jusqu’à un certain point, partout, étant généralement considérées comme vraies les idées sur lesquelles une société vit, et par lesquelles réellement elle subsiste. Ces idées sont donc vraies relativement; elles le sont au moins partiellement, la société subsistant et par ce qu’elles ont de réel et par la confiance qu’elle leur fait. Ne médisons donc pas trop du pragmatisme, tout en le critiquant philosophiquement autant qu'il le mérite, et en réduisant, autant qu'il est possible et à propos, sa part dans la conduite de notre existence. Les rationalistes les plus convaincus ne laissent pas d’être, peu ou prou, des pragmatistes qui souvent s’ignorent. Ajoutons qu’ils sont aussi, ne leur en déplaise, des mystiques involontaires.
Force nous est d’en venir au problème fondamental, le rôle de la raison et celui de la foi, de la foi mystique, dans la direction de notre vie spirituelle et morale.
Le problème est des plus délicats à traiter devant nos contemporains, dont plusieurs, et non toujours des moins instruits,ne peuvent,sans un certain frémissement d’aversion et de crainte, entendre prononcer les mots de foi, de mysticisme, et même de religion. Pour eux, la foi, ce sont surtout les vieux dogmes que l'Eglise romaine s’acharne à maintenir, contre toutes Îles évidences de toutes nos sciences, comme des vérités absolues, et qu'ils redoutent encore jusque dans la foi morale, répudiant ceile-ci avec ceux-là pour la plus grande gloire de la raison; le mysticisme, c’est le détraquement des visionnaires ou le fanatisme des théologiens, qui, à ce qu'il paraît, brülaient autrefois les mal pensants pour les sauver de l’enfer, sentiment aveugle et désordonné, délire intransigeant d’une foi qui se déclare indiscutable et qui voudrait anéantir tout ce qui la contredit; quant à la religion, ce sont les confessions religieuses qui se partagent le monde, si
toutefois elles ne sont pas en train de le laïsser échapper de leurs mains, groupements caractérisés par des symboles périmés, par un culte rendu à des êtres de mythe, par un régime de spiritualité surannée, dont une humanité éclairée ne saurait s’accommoder.
Or la foi dont nous parions est comme une intuition du sens moral de la vie, elle n’impiique pas : le mythe de la révélation divine, mais ii est vrai qu’elle exclut aussi bien le mythe de la raison pure; notre mysticisme est tout simplement le sentiment religieux, et nous n’admirons pas le fanatisme persécuteur, mais nous estimons que le fanatisme n’est pas un monopole des religions et qu’un fanatisme antireligieux peut exister, qui est tout aussi funeste en ses résultats que Le fanatisme religieux; enfin, notre religion n’est pas la profession de l’un quelconque des cultes établis sur la surface de notre globe, que ce soit le fétichisme des nègres, ou le catholicisme antimoderniste. réglé par Pie X, ou une forme plus ou moins libérale du protestantisme; ce n’est que la ronsidération religieuse de l’humanité, mais aucune éducation morale ,aucun ordre social ne noùus semblent possibles sans cette considération. Et nous alions essayer de montrer comment les distinctions par nous faites sont fondées en réalité
Parlons premièrement de la foi et de la raison, et répétons, pour commencer, la thèse amorcée ci-dessus : il y a un mythe de la foi, que professent les théologiens des Églises chrétiennes, et un mythe de la raison, que professent beaucoup de philosophes dits rationalistes.
Le mythe de la foi qui nous est le plus familier consiste à canoniser les croyances fondamentales de la tradition chrétienne, en les supposant révélées une fois pour toutes à l'humanité par un Dieu éternel, créateur du monde dans le temps, qui, après s’être manifesté aux ancêtres des [sraélites, se serait révélé finalement et pleinement en Jésus: une formule de salut aurait été, pour les siècles des siècles, donnée aux hommes, qui n’auraient qu’à l’adopter, à se l’assimiler, sans avoir le droit d’y rien changer, sans avoir besoin d’y rien ajou ter. Il apparaît, en réalité, que le christianisme; venant après le judaïsme, a dégagé, mieux que toute autre religion, la loi de l’humanité, mais qu’il n’en a pas donné la formule absolument définitive. Il n’a pu concevoir ni appliquer ce principe autrement que dans les conditions à lui imposées par la mentalité des temps et les circonstances de l’histoire. Il fut une grande manifestation de vérité humaine. Il n’a pas été,il ne pouvait pas être, il n’est pas toute la vérité; et il s’insurge contre
l’évidence en s’affirmant comme une révélation divine, complète en elle-même et immuable ; à quoi s’ajoute, dans le catholicisme, le déconcertant paradoxe d’une institution divine comme Ia révélation qu’elle garde, et régie par un despoteinfaillible. Mythe de la révélation. Pratiquement, tout cet appareil de religion ne sert pas qu’à l’entretien. de la foi; il en serait plutôt l’immobilisation et l’assujettissement. Ce n’est pas au prix de ces charges-là que la foi nous est une intuition vraiment révélatrice, support de toute connaïssance, et principe de la vie morale.
Mais il y a aussi un mythe de la raison pure, qui consiste à faire de celle-ci comme le substitut de la révélation théologique. Historiquement, un mythe procède de l’autre, et le rationalisme scientifique est issu du rationalisme théologique. Car la théologie scolastique a voulu être la science de la foi. Posant en principes absolus les croyances traditionnelles, le rationalisme théologique a édifié sur cette base, par déduction logique, des systèmes où il s’est flatté d’emprisonner la vérité. Moyennant une transposition facile, le rationalisme scientifique a cru posséder, dans les données essentielles de la raison et la méthode du raisonnement appliqué à l’expérience, la source et la règle de toute vérité, même morale, une faculté
infaillible qu’aurait chacun de trouver le vrai, la même dans tous les hommes, doués — on oublie volontiers de nous dire si c’est au même degré — de ce pouvoir de juger impersonnellement et, par conséquent, de penser pour tous. Ce noble pouvoir serait le seul dont il y aurait lieu de compter qu'il fera l’union de tous les hommes, l’expérience universelle témoignant — du moins on nous l’assure — que le sentiment ne peut que les diviser. Et ce mythe de la raison souveraine pourrait bien n'être pas moins décevant que celui de la révélation transcendante. Cette raison-là, si elle existait, serait une révélation sans miracle, mais tout de même une révélation, que l’on devraït supposer complète dès l’origine, complète en tous les hommes, les rendant tous également capables d'atteindre aux mêmes sommets de vérité, au même degré de moralité, la moralité, pour beaucoup de rationalistes, se confondant avec la connaissance exacte, et leur tendance générale étant de mettre Le tout de l’homme dans sa raison.Croire à l'humanité, nous a-t-on expliqué, c’est croire à la raison. C’est sur ce principe que sont fondées les démocraties modernes et le dogme du suffrage universel : tous les hommes, ayant la même raison, doivent être jugés capables de pourvoir directe ment aux intérêts généraux de la communauté;
ils choisiront donc et ils contrôleront de leur infaillibilité les mandataires qu'ils chargeront d'exécuter leurs intentions. Le sexe masculin a joui d’abord de ce privilège, et il ne serait pas facile d’expliquer rationnellement pourquoi l’on n’y a point dès l’abord fait participer les femmes; mais l'injustice commence à être réparée, elle l’est déjà en beaucoup d’endroits, elle finira par l’être partout; et l’on peut croire, avec infiniment de vraisemblance, que les choses n’en marcheront pas plus mal, les femmes, après tout, ayant la même raison que les hommes, cette admirable faculté de penser impersonnellement, qui caractérise l’humanité en tous ses représentants.
En fait, cette notion de la raison universelle, égale, infaillible, immuable, moyen naturel d’accord unique et facile entre tous les hommes, est, dans ses termes absolus, une des plus extraordi- . naires fictions dont se soit leurrée la pauvre huma- nité. L’infaillibilité du pape n'est, en comparaison, qu’une minus@ule fantaisie. Car le pape, étant données les conditions de son éligibilité et celles où 1l exerce son pouvoir comme organe offciel de la tradition catholique, ne peut guère se prononcer, sur les questions qui y ont rapport, autrement que dans le sens de cette tradition même. La tradition peut être fort discutable, mais il
serait malaisé au pape d’y échapper, de n’être pas infaillible relativement, c’est-à-dire eu égard au principe qui le porte. Et son infaillibilité vaut exactement ce que vaut le principe. Mais la foule des humains, comment serait-elle infaillible sur le principe de ia raison qui est censée commune à tous, alors que cette raison n’est pas en tous également formée, c’est-à-dire que le fondement constant et les conditions de lPinfaillibilité relative n'existent pas? Ce n’est pas la symphonie des esprits que l’idée rationaliste a jusqu’à présent réaiisée, mais une cacophonie, le choc de toutes ces infaillibitités qui se cherchent elles-mêmes, et qui se heurtent entre elles, le chaos des prétentions et des appétits, tous légitimes, puisque la raison de chacun les trouve à son gré,et qui s'insurgent les uns contre les autres. Cette superbe raison, qui allait nous réunir tous, nous sépare de plus en plus, ce qui n'empêche pas de nous la recommander comme notre guide unique et notre unique espoir. L’éloge de la raison, qu’on nous a fait entendre, serait-il donc l’éloge de la folie? Disons, du moins, que
très certainement, l’homme est raisonneur, mais
qu'il n’est pas, tant s’en faut, aussi raisonnable qu’on nous le fait.
Qu'est-ce done que l’homme, et que penser de son intelligence ?Que valent les intuitions de ce que
nous appelons la foi et les données de ce qu’on appelle communément la raison? On dit que l’homme est un être intelligent. Il croit l'être, mais il ne l’a jamais été autant qu'il l’a cru, il ne l’est jamais autant qu’il est disposé à le croire. L'homme est un pauvre animal qui s’est péniblement élevé à la connaissance et qui travaille à grandir dans la voie où il s’est engagé.Ii n’est point exact de dire qu'il est intelligent; mieux vaudrait dire qu’il le devient, qu’il n’a pas fini de le devenir, qu'il le devient fort inégalement et diversement dans les groupements qui constituent son espèce et dans les individus qui constituent les sociétés, Le développement de l'intelligence en chaque individu est sujet à mille variations, et toujours limité. L'intelligence humaine est une chose qui se fait, qui n’est pas faite, qui est toujours en voie de formation; et nous savons tous, ou nous devrions savoir qu’elle est susceptible de déformation. L’on dit aussi bien que l’homme est doué de liberté, sa liberté étant l’accompagnement naturel de sa raison. Oril en est de la liberté morale comme de l'intelligence; ce n’est pas une qualité formée, qui existerait au même degré, invariable, dans tous les êtres humains. La liberté morale est une chose passablement relative, que l’humanité a réalisée progressivement, qui se réa-
lise inégalement chez les différents individus et qui est loin d’être constante en chacun de nous. Elle est au plus bas degré chez plusieurs, en qui la
spontanéité de l’action ne va guère au delà de ce qu’elle est dans les animaux supérieurs,qui suivent les mouvements de leur sensibilité. Si la liberté de l’homme est la possession de soi-même, la maîtriSse de ses délibérations, le choix de ses décisions, la volonté se réglant elle-même dans l’ordre au lieu de s’abandonner au désir, notre liberté doit être jugée aussi relative et imparfaite que notre intelligence. Nous ne sommes pas morale-
ment libres, nous le devenons, et nous n’avons
jamais fini de le devenir.
Nous appelons raison nos habitudes intellectuellés et certaines données, notions ou jugements,
qui sont impliquées dans le travail conscient de
notre esprit. Car nous concevons l’objet de notre connaissance comme ce qui est; et ce qui est ne peut pas ne pas être. Tout aussi naturellement nous estimons que ce qui est a sa raison d’être et une cause de son existence, faute de quoi il ne serait pas. Toutes nos connaissances et tous nos raisonnements sont fondés sur ces principes, dont ils sont des formes et applications variées. Le tout s’encadre dans l’espace et dans le temps mathématiquement mesurés. Le bagage de notre
raison consiste essentiellement dans les principes d'identité et de contradiction, de raison suffisante et de causalité, et dans la notion de quantité. Ce bagage est tout formel: c’est notre facon acquise d’arranger les choses dans notre esprit. Mais la raison n’est pas le tout de l'intelligence. Sousjacente à cette. faculté de combinaison, qui systématise nos connaissances pour j’application, est l’aptitude générale à sentir le réel, à l’apprécier comme vrai, à le goûter comme beau, à l’embrasser comme bien, aptitude orientée vers ce qu’on pourrait appeler la réalité profonde ou l’esprit des choses, et sans doute apparentée à cet esprit même ou en procédant. Fond obscur et fécond sur lequel reposent toute notre raison et toute notre science, organisées en géométrie de pensée et en définitions verbales pour le commerce humain et l’adaptation au monde extérieur où se . déroule notre existence. Il semble que, par ce fond mystérieux de notre être, nous touchons à l’intime réalité de l’univers, et l'impression que nous rapportons de ce contact se traduit dans ce que nous appelons l'idéal. Au vulgaire l'idéal est peu accessible, si ce n’est en forme très simple, et surtout dans l’ordre moral. A l’homme moyen l’idéal semble moins près du réel que la raison. Aux gens sensés, pratiques, et aux fervents d’un
certain rationalisme,surtout du rationalisme matérialiste, l’idéal n’est pas loin d’être le monde du rêve. Et c’est aussi bien le monde de la foi.
La foi, on nous reproche de n’en avoir parlé déjà que trop longuement sans la définir.Hé bien ! Ja foi, c’est la confiance donnée à cette intuition de l'idéal comme à la suprême réalité; la foi, c’est le respect sincère et la ferme volonté de cet idéal.La
foi n’est pas simplement utile pour suppléer à ce que la raison ne sait pas encore fixer scientifiquement; elle est Ie fondement qui supporte toute notre vie spirituelle et jusqu’à l'édifice toujours branlant de notre science; eile est surtout le support de la morale, comme elle est, dans l'individu, l’essence de la réligion. Et ne disons pas que ce soit la confiance de l’humanité en elle-même et bien moins encore la confiance de l’humanité dans sa propre raison, si ce n’est pour autant que l’humanité en général et notre humanité individuelle sont à considérer comme capables de saisir l’idéal sans se tromper à fond. Mais notre confiance est dans la valeur, dans la réalité de l’idéal que la foi pressent, suggère, et que la raison définit comme elle peut; notre foi n’est pas dans le genre humain, comme tel, ni dans nos chétives individualités; elle est dans l’esprit qui conduit et dans l'idéal qui soulève l'humanité, « La foi », dit l’auteur de
l'Épftre aux Hébreux, « est la conviction de ce qu’on espère, la certitude de ce qu'on ne voit pas 1». La foi, c’est la poussée de l’esprit dans l’hu-
manité. La foi, c’est la force intime qui entraîne
l'humanité vers le mieux, non seulement dans l’ordre de la connaissance, mais dans tout l’ordre de la vie spirituelle. La raison traduit et organise, — parfois étouffe ou rétrécit, — ces intuitions vivantes de l’âme. On ne peut pas se passer d'elle; car il lui appartient de régler tout l’ordre de notre vie extérieure, le courant de notre existence. Notre humanité n’est pas faite pour se plonger dans l'idéal et vivre uniquement de l’esprit. La raison se charge de monnayer pour l’usage commun l'esprit et l'idéal. C’est elle qui les figure, pour application, dans les croyances religieuses, les règles morales, les lois, les arts, les techniques. Mais ce n’est pas elle qui soutient et anime toutes ces choses. Le sentiment profond, mystique, vivant, spirituel, qui porte, comme malgré elle, humanité en avant, ce sentiment souvent défaillant, jamais vaincu, c’est l’éternelle foi, l’intuition de la vie infinie qui nous apparaît dans une sorte de vision et que nous nous attachons à réaliser.