NUE
Ainsi nous appelons religion la foi au sens moral de la vie; le respect de cette signification morale et de tout ce qu’elle peut impliquer quant à l’ori-
gine, à la valeur et à la consommation de cette vie spirituelle ; enfin le dévouement sincère et profond à l'humanité en qui cette vie spirituelle s’est développée et où nous comprenons que notre devoir est de la perfectionner de plus en plus.
Nous disons fot,parce que la signification morale de la vie n’est pas une donnée de simple raison ni d'expérience vulgaire, qu’elle est plus sentie que démontrée, plutôt intuitivement évidente que savamment déduite; parce que, pratiquement, l’influence du sens moral sur notre activité devance toute démonstration et prime tout effort de notre logique pour la justifier ou la combattre ; parce que le fond de notre être moral est l’esprit, non précisément la raison, et qu’il est à l’égard de notre moi conscient comme la source mystérieuse d’où sort celui-ci, qui ne la pénètre pas à fond; parce que les principes de la vie morale nous dominent plus que nous ne les dominons, qu'ils se laissent plus facilement voir qu’enfermer dans nos définitions, que ce ne sont pas de simples énoncés de connaissance, objets de notre réflexion, mais comme des formes vivantes d’activité spirituelle, comme un . mystère de vie supérieure où repose notre confiance,où nous trouvons consistance et appui parmi les divers accidents et travaux de notre existence.
Nous disons respect, parce que tout ce qui touche
à cet objet de la vie morale n’est pas matière de considération purement intellectuelle, de conviction théorique, et n’appartient pas à un ordre où nous nous sentions maîtres et dominateurs, comme dans l’ordre de l’expérience proprement rationnelle et scientifique, mais à un ordre qui nous dépasse et où nous expérimentons la dépendance, la petitesse, l’infirmité de notre être individuel. La préoccupation du moi tient une grande place dans les religions supérieures, parce que c’est dans l'individu que s’approfondit la vie de l'esprit; mais l’apothéose du moi est une aberration, une perversion du sens religieux. Ge qu’il y a de meilleur en nous n’est pas de nous. Les grands objets qui nous ravissent ne sont pas nous. Nous n’avons pas à être fiers de les avoir vus, car ce n’est pas de notre grâce que nous les voyons. Dans nos moments de plus grande liberté intérieure, nous sommes agis, si l’on peut dire, plus que nous n’agissons. L’humilité des saints n’est pas une simulation. Nous sommes toujours au-dessous des grandes causes que nous servons,et nous ne valons que par elles. Le religion est la sphère des objets vénérables. La vraie religion n’est pas autocentrique,mais théocentrique : l'individu s’efface devant lPuniversel,il se perd dans l'idéal qu'il veut servir. Nous disons dévouement, parce que la religion
est devoir et que la somme du devoir est le dévoue-
ment. La raison nous enseigne que, la société humaine étant de nécessité, l’établissement n’en est viable que par la coopération, chacun y apportant sa part de travail utile et s’interdisant de léser autrui. Échange de bons offices ‘et conciliation d'intérêts réciproquement satisfaits. Mais ce programme, qui paraît de sagesse élémentaire, n’est que théorique : en réalité, ce n’est pas sur un simple équilibre d'intérêts que subsistent, vaille que vaille, les sociétés humaines. Les hommes ne sont pas des pions disposés sur un échiquier et y opé-
rant automatiquement des mouvements prévus,
. qui amènent sans faute Le résultat visé. L’échiquier du monde n’est point uniforme, et il n’est pas seulement varié, il est variable et sujet à mille acci-
- dents. Les hommes ne sont pas non plus des agents
dont on se puisse flatter qu’ils rempliront exactement telle tâche pendant tel temps. Si bien construite que soit la machine sociale, — et elle ne le sera jamais si parfaitement qu’il n’y ait iieu de l'améliorer sans cesse, — il ne manquera jamais de sy produire mille détraquements, petits ou grands, soit par la force des choses, soit par l’in-
suffisance des hommes ; car les individus aussi,
volontairement ou involontairement, par accident, par faiblesse ou par lâcheté, failliront à leur tâche,
> RS ent
On aura beau mesurer les heures de travail, abolir les classes, niveler les positions : jamais, jamais la mesure de juste labeur et de renoncement personnel ne pourra être fixée de telle sorte qu'il ne soit indispensable de faire incessamment appel à la bonne volonté de tous et au dévouement extraordinaire d’un très grand nombre. En partant de l'idée, réellement fausse, paradoxalement absurde, que tous les hommes se valent intellectuellement et moralement, l’on peut décréter théoriquement qu’ils se partageront par quantités exactement égales le travail, les avantages, les charges de la société,la vie réelle ne s’enfermera point dans ces cadres symétriques, l'édifice ne tiendra, tout comme les sociétés actuelles, que par le courage et le dévouement de ceux qui ne compteront pas leur peine, et dont le dévouement, l'esprit de sacrifice ne connaîtra d'autre mesure que celle de leur pouvoir, Cest sur ie dévouement qu'ont été, que sont, que resteront fondées la famille, la cité,. la nation, l’humanité. Un juste équilibre d’intérêts les fait et les fera subsister; mais il n'y aura. jamais pour sauvegarder cet équilibre des intérêts que le dévouement des plus aptes et des meilleurs, C’est par le dévouement des siens que l’humanité grandit. Et la source du dévouement est dans le sens moral de l’humanité. .
Foi, respect, dévouement, ces trois aspects de la - religion, ces trois éléments du devoir ne sont, 3 certes, point irrationnels, ils ne sont point l’absur- . dité nécessaire, ils sont la lumière supérieure de notre existence, l’évidence la plus profonde, la vérité la plus claire. Ils ne sont point rationneis au sens vulgaire du mot, n’étant pas un produit de la simple raison; ce ne sont pas des connaissances communes ni seulement des connaissances : ils tiennent de l’élan vital d’où procède la raison même; ils sont de l’âme. Nous les appelons religion préci- sément parce qu’ils sont d’un autre ordre que celui de notre commune activité, parce qu'ils appar- . tiennent à l’ordre du sacré, comme disent certains sociologues, à l’ordre du social et de l’humain. :. Quand nous y regardons d’assez près, nous voyons bien que cela n’est pas de notre invention person- nelle, que cela ne vaut point par notre adhésion, mais que c’est notre adhésion qui nous fait participer à ia valeur de ces choses; que c’est le trésor accumulé de la vieille humanité, l'espoir de l’huma- nité future, qui par là nous sont remis; qu'il y aurait fatuité à nous de nous en regarder comme les arbitres, bien que nous en devenions les dépositaires et les interprètes. Tout cela vient de plus haut que nous, c’est l'esprit de l’humanité qui | passe en nous.
132 RELIGION ET HUMANITÉ ne
Que les sages de tous les siècles aient plus ou moins contribué à la formation de ce capital d’humanité, il n’y a pas lieu de le contester; mais ils n’ont point créé ce capital, et ce n’est point d’eux . qu est venue la contribution la plus efficace. C’est par les religions que s’est perpétuée et qu’a progressé la religion. Notre idéal humain est l’idéal chrétien, celui qui a fait notre civilisation, critiqué plutôt qu’amendé dans les derniers siècles, et qui aurait besoin, pour prendre consistance dans son élargissement, de se faire plus religeux et plus
.morai, sans rien sacrifier des droits de la raison et. de la science, mais en cessant d’être éperdument rationaliste et de s’épuiser dans cette prétention.
On abuse facilement les hommes en leur parlant à tort et à travers d’une liberté de penser que plusieurs entendent comme la faculté arbitraire de penser ce qui leur plaît et de ne tenir à aucun principe supérieur de conduite morale. On les égare de même en leur parlant inconsidérément de ieur indépendance native, comme si le devoir n’était pas la loi de l’homme, et que la vraie liberté du vouloir ne fût point à acquérir par un effort constant vers le bien, comme celle de l’es-. prit n'existe réellement que dans la recherche. loyale de la vérité. L’autonomie de l’individu est un leurre, si on ne la considère comme étant à réa-
liser par un travail patient de l’homme pour surmonter ses ignorances et ses faiblesses, en s’éievant vers un idéal humain qui le domine et qui le dépasse, par lequel, dans la mesure où il s’y soumet, il est véritablement émancipé de son infirmité. Si l’on veut la justice sociale et la Société des Nations, il est besoin de parfaire grandement l'éducation morale de l'humanité.
L’Illusion mystique et la vérité humaine :
À diverses reprises, au cours de nos précédentes études, nous avons rencontré le problème fondamental de la philosophie religieuse et de la philosophie en général, celui de la connaissance que l’homme peut avoir de l'esprit qui travaille en lui, c’est-à-dire de la connaissance la plus profonde qu'il puisse avoir du monde et de lui-même. Ainsi, au terme de nos recherches sur le sacrifice, en constatant l’immense illusion qui, de siècle en siècle jusqu’à nos jours, a perpétué l’action sacrée, : et les avantages moraux et sociaux dont cette institution, par elle-même dépourvue de sens et d'efficacité, a été le moyen ou l’occasion, nous
1. Leçon d’ouverture du cours d'Histoire des religions au - Collège de France, prononcée le 4 décembre 1920; publiée d'abord dans la Correspondance de l'Union pour la Vérité, avril-mai 1921. ;
nous sommes incidemment demandé si telle ne
serait pas la loi du progrès humain : acheter par |
beaucoup d'illusions un peu de vérité, par des dis-! ciplines plus où moins absurdes un peu de mora-!
lité. La même question nous poursuit depuis que nous nous appliquons à l’examen des origines chrétiennes. Plus nous avançons dans nôtre analyse du mouvement chrétien, plus il nous apparaît que le christianisme a eu pour point de départ, non un fait tout divin et incomparable, ni une simple expérience morale, mais une sorte de vision mystique, éminemment contagieuse, servie par une exégèse aussi visionnaire que la foi même qu’elle défendait, consignée dans une littérature de mythe ét de fiction. Cependant nous savons, et par l’expériénce de l’histoire et par notre expérience personnelle, que le christianisme a été, qu’il reste encore, en son déclin, uné très grandé fofce religieuse et morale. C’est même à propos du Christia-
nisme que le problème religieux se pose parmi.
nous aver une particulière acuité. Si nous y fevenons aujourd’hui, c’est afin d’orienter notre voie par la considération synthétique d’un sujet qui est nôtre et que nous ne nous flattons point d’épuiser. Essayons donc de mieux voir d’où procède l'illusion
mystique et comment elle a été fatale, on pour-.
rait presque dire comme elle nous est naturelle;
Es ns
comment aussi elle a toujours enfermé un élément de vérité religieuse et morale, qui est allé
enfin comment cet élément, idéal mystique d’humanité, dont la raison fournit la définition pratique, semblerait être, en son origine et dans son progrès, une intuition, de moins en moins imparfaite, de la réalité qui nous presse, de la vie
qui nous pousse, de l’humanité qui doit être et du
monde qui se fait.
L'illusion mystique résulte apparemment de l'impression produite sur l’homme par l'univers qui l’environne et semble le dominer; et cette impression est d’autant plus poignante et plus profonde que l’homme se sent plus réellement et plus complètement impuissant. Elle n’aboutit toutefois à une illusion que par l'infirmité de notre nature; car elle est, après tout, une expérience, et c’est par Le défaut de notre raison que la définition intel. lectuelle de cette expérience se trouve inexacte. Mais l’homme est prompt à la définition, parce
qu'il a besoin d'agir, et que ses définitions règlent
jusqu’à un certain point son action. À la vérité, il n'aurait pas besoin de définitions si ses gestes
grandissant dans des religions toujours périssables; |
étaient uniquement gouvernés par l'instinct et la sensibilité, comme le paraissent être ceux des animaux. L’homme est devenu très raisonneur et quelque peu raisonnable par le développement qu'ont pris, dans la vie sociale, et son intelligence et les communications intellectuelles que traduit. sa parole. Nous voyons dans la vie animale l’exercice de la parole extrêmement limité parce que celui de l'intelligence dans les rapports sociaux de l'espèce y est extrêmement réduit. L'exercice de la raison et de la parole chez l’homme est en proportion directe avec le développement et la complexité de ces rapports, développement et complexité qui sont coordonnés à la situation du groupe humain, et non seulement à celle de l'individu, vis-à-vis de l’univers ambiant.
C’est chose remarquable, en effet, que l’adaptation, dans les sociétés primitives, de l’économie sociale à l’idée qu’on se fait de l’économie universelle. Apparentement des clans humains à des espèces naturelles, animales et végétales, existant dans le même milieu; considération pour ces espèces dont on vit et que l’on traite en puissances, ayant égard à ce que nous appellerions leur esprit; même considération pour les éléments du cosmos, eau, sources, fleuves et mers, phénomêènes atmosphériques, corps célestes et disposi-
tion du firmament. On cite telles tribus d’Amérique et d'Australie dont les campements sont dessinés d’après la carte du ciel. L’homme se place naïvement au centre du monde, et l’on ne saurait dire s’il en conçoit l’ordre d’après celui de sa tribu, ou bien s’il règle l’ordre de sa tribu d’après celui du monde : la vérité doit être que les deux concepts n’en font qu’un au fond, élaboré par l’homme . social, c’est-à-dire par l’homiïe s’organisant socialement dans le monde et pensant socialement et Punivers ét lui-même. C’est pour lé besoin et ie commerce de la société, tels qu'il se les figure et les pratique, qu'il se forme une idée du monde, qu’il définit les êtres du monde et qu’il intérprète son rapport avec eux, Définitions hâtives, construites sur des imaginaätions enfantines ; réglementations qui nous semblent arbitraires, mais qui ne laissent pas d’être en coordination logique avec tes conceptions fañtaisistes. L'homme, nous venons de le dire, a commencé par être raisonneur plutôt que raisonnable, ét, même au point de son évolution où nous le voyons parveriu chez les peuples dits civilisés, 1l est encore bien moins raisonnable que raisonneur.
Toujours est-il que, à ce premier stade, le plus osbeur et le plus décisif dans lhistoire humaine, remontent, avec les lois de la pensée, et le bagage
rudimentaire de ce que nous appelons connaissances religieuses, et le modeste attirail de ce que nous appelons moralité. De là viennent « les esprits », originairement doubles des hommes et doubles des choses, créations d’une intelligence lourde, qui attribue à l’image, au songe qu’elle se fait des choses et d’elle-même, une sorte de consistance, de subsistance relativement indépendante des choses que le songe figure, et de celui même qui a rêvé le songe. La pesanteur de ce rêve provient de ce qu’il a été formé par un animal à peine conscient; la définition qui en a été faite et qui achève de lui donner corps est pour le commerce social dans lequel et en vue duquel le rêve a été formé. Et voilà pour des siècles, pour toujours peut-être, l’homme environné de fantômes qu’il a lui-même créés et qui le tiennent en respect. Car il traite ou il croit traiter avec eux, et il se gouverne d’après eux. C’est par rapport à eux et pour leur donner satisfaction que sont institués les tabous, ébauche de la morale, forme primitive de la discipline humaine et du dressage de l’animal en homme. Alors aussi commencent la divination et l'inspiration : il y a des signes qui annoncent et déterminent; il y a des animaux qui savent et qui disent; chose plus étonnante et plus inquiétante, il y a des esprits, esprits de morts
ou esprits de la nature, il n'importe, qui s’emparent des individus, parlent par eux. Affaire de suggestion personnelle, disons-nous aujourd’hui; et sûrement il y a suggestion, mais le procédé en est mystérieux, et la suggestion n’est point si personnelle qu’il nous plaît de le dire, car elle sort d’une idée socialement acquise et d’une préoccupation collective. Alors enfin naît la magie cultuelle, instituée par les anciens, enseignée par les esprits, et appelée à un si grand avenir, puisqu'elle est le point de départ non seulement de tous les cultes, mais, jusqu’à un certain point, de tous les arts et de toutes les sciences. Ainsi l’homme est équipé pour de longs voyages au pays de la chimère, tout en croyant l'être pour conquérir, avec sa raison, tout le royaume de la vérité. Nous ne pouvons le suivre en ce moment dans le détail de ses interminables pérégrinations : la seule histoire, même la plus abrégée, des théologies, des morales et des liturgies, nous retiendrait trop longtemps.
Suivons seulement en ses grandes lignes l’évolution de la pensée mystique. Déjà chez les naturels australiens se rencontre un esprit du ciel qui est en même temps un esprit de l'initiation, l’esprit qui là-haut fait grand bruit avec son tonnerre, et qui fait ici-bas les hommes, présidant à leur intro-
duction dans la vie sociale et réalisant en eux la perfection de leur humanité. C’est déjà presque le dieu tribal et le dieu national. Nous disons « presque », parce que cet esprit n’est pas encore honoré d’un culte divin. L’on y viendra : la vie sociale se perfectionnant et se compliquant, ses intérêts se diversifiant et grandissant, son caractère se faisant plus profond, les hommes devenant moins rudes et meilleurs, les esprits s’en ressentent, ils sont plus puissants, plus serviables, ils sont aussi mieux servis, ce sont des dieux. A l’économie plus graduée du monde humain correspond celle du monde divin, avec hiérarchisation des esprits, plus ou moins subordonnés au dieu national. Les lois humaines se multiplient et tâchent d’être justes, mais ce sont toujours Les dieux qui les sanctionnent. Les dieux ont fixé jusqu'aux règles de l’agriculture : les Grecs les devaient à Déméter ; mais on peut aussi bien lire dans Zsaïe (xxvarr, 23-29) que Iahvé les a prescrites aux Israélites. Ce sont les dieux qui envoient les présages, ce qui n’empêche pas la divination de devenir, en certains lieux, presque une science par la méthode; l’inspiration se règle quelque peu, mais les organes de la divinité n’en deviennent que plus influents; en Israël, ce sont eux qui conduisent quelque temps la nation, au lieu d’être au service du pouvoir mo-
LL Pa ‘a Sr, “4 (oies 40 V4 - LA Eee
narchique. La magie cultuelle se transforme en service divin, sans que l’on cesse pour cela de lui attribuer une action sur la marche des choses naturelles. L’illusion mystique est moins naïve qu’à l’âge primitif, elle s’est spiritualisée plus ou moins et moralisée; on ne peut pas dire qu’elle ait diminué; elle irait plutôt en augmentant, bien qu’elle soit plus raisonnée; car les mythologies et les théologies, avec leurs dieux plus abstraits des réalités de l’univers, sont, en quelque façon, plus chimériques, tout en étant apparemment plus logiques, et aussi plus prétentieuses, mais, en même temps, à d’autres égards, plus vraies que le magisme des cultes primitifs.
Mais voici venir les grandes religions qui s’offrent à Sauver les hommes pour l'éternité. L’Inde a pensé profondément. Le Bouddha décrète que tout est vanité. Il avait raison, le Bouddha ; mais comme aussi bien il avait tort ! Car il coneluait : absorbons-nous dans le non-être par la puissance de la réflexion et de la volonté, afin d’échapper au mal de vivre. Singulier remède ! Que ne prescrivait-il le suicide universel comme unique moyen de salut pour l'humanité ? La vie, heureusement, à toujours été jusqu'à présent plus forte que la logique des hommes et ne leur a pas permis encore de se détruire tout à fait. Le bouddhisme n’en fut
L'ILLÜUSION MYSTIQUE 143
pas moins un prodigieux effort, que soutenait une
- prodigieuse illusion, une discipline de l’anéantisse-
ment qui favorisait l’adoucissement des mœurs; et il aurait voulu corrigerles aberrations du polythéisme vulgaire ; en fait, cette splendide folie s’y adapta plutôt qu’elle ne les diminua, et tout au plus en a-t-elle modifié avantageusement l’esprit. Que si, d’autre part, nous passons, nous osons passer au christianisme, que trouvons-nous ? Ce n’est plus la chimère du néant vainement poursuivi, une réaction illusoire contre l'illusion mystique, mais c’est le comble même de cette illusion. Combien déconcertante est son idée initiale, qui pourtant n’a jamais déconcerté les croyants, l’idée du prochain avènement de Dieu pour faire régner la justice sur la terre et présider par son Christ au bonheur des saints! Et si le règne messianique était un songe d’enfant, que dire de l’eschatologie compliquée par laquelle on l’a remplacé, résidu et synthèse des mythologies antiques, du rêve juif de la justice et du rêve païen de l’immortalité? Que dire de l’audacieuse théologie qui a eru pouvoir élucider par ses mythes de la création, de Flincarnation divine, du péché originel et de la rédemption, le mystère du monde et le mystère de l’homme, quand elle ne connaissait ni le système
de l’univers ni l’histoire réelle de l'humanité? Que
dire de la contagion d’ascétisme qui, dès les pre- & miers siècles, a sévi, parce qu’on se faisait de la vie présente une idée qui n’était pas sensiblement plus exacte que celle du Bouddha? Que dire de la magie cultuelle, simplification, idéalisation relative des vieilles économies de sacrifice,mais magie toujours, À et qui a recueilli, pour ainsi dire, en se les subor- 8 donnant, toutes les superstitions du monde méditerranéen? Que dire enfin de la théocratie et du régime absolutiste de l’Église romaine, avec son pontife infaillible, qui réussit, même médiocre, à n’être point écrasé sous les privilèges exorbitants dont il a été investi? Développement indéfini de mysticisme, alimenté par une merveilleuse légende. Quand on en est détaché, l’on se demande comment cela put se constituer, tenir et durer. Et cela s’est constitué, et cela tient, et cela dure, comme a duré l'illusion mystique depuis les débuts de l’humanité. Voilà le fait.
Il n’y a pas là que de la chimère; mais chimère il y a, et fatalité de la chimère. L’illusion mystique s’est imposée en quelque sorte à l’humanité naissante, et elle n’a pas cessé de s’imposer à elle avec une telle force que l’humanité n’a jamais réussi à s’en débarrasser. L’humanité ne peut la secouer sans se faire violence à elle-même; de plus, elle ne l’a jamais corrigée que pour changer de rêve;
on peut dire que l'illusion mystique domine encore l’humanité comme si elle en était de droit souveraine. Assurément cette persistance de l'illusion mystique est due pour une bonne part à la pesanteur et à la paresse de notre intelligence. C’est la dureté de nos cerveaux qui perpétue les vieux songes et les vieilles superstitions. Cependant il y a, malgré tout, un renouvellement perpétuel de
Villusion mystique, et la force de cette illusion
n’est pas faite uniquement de notre inertie; le sens
mystique de l'humanité paraît être aussi bien une
puissance de mouvement, et ce n’est point sans motif qu’on l’a qualifié sens de l'infini. D’où vient qu’il n’a jamais été satisfait de ses acquisitions, qu'il
a toujours été soucieux de les réformer, de les per-
fectionner, qu'il vit à la fois de tradition et de révolution, qu’il s’entretient de confiance et d’inquiétude, qu’il garde, à travers toutes les fantaisies dont il se nourrit, une vertu de rajeunissement et de progrès? La force intime et la faiblesse de ses constructions sont également surprenantes et semblent lui rendre un témoignage contradictoire. Nous aurions donc à nous expliquer en même temps et la pérennité grandissante de cette force, et la caducité au moins relative, et relativement inévitable, de ses effets.
Que l’homme ait toujours pensé, qu'il pense encore trouver dans la religion les plus grands avantages, le fait n’est pas douteux; mais les avantages pourraient être aussi inconsistants que les objets chimériques dont ils sont supposés dépendre. Ce qui importe est de découvrir l’avantage positif et indiscutable qui a pu exister, qui existe, pour l'humanité, dans le mysticisme religieux. Or il est certain que illusion mystique consacre et conserve les formes de la vie sociaie, les ébauches d'humanité que notre espèce animale s’efforce à produire. Organisations médiocres et rudimentaires au début, coutumes singulières auxquelles on est parfois embarrassé de trouver un sens. La raison générale, dont les applications n’ont pas laissé d’être souvent défectueuses, est l’intérêt des groupes humains et des individus qui les composent. Les formes de la vie sociale ont été conçues en systèmes de protection pour cette vie, et leur progrès consiste à avoir de plus en plus égard à la protection des individus dans la collectivité : c’est un dressage de l’humanité pour le bien de l'humanité même. La religion y a tou-
jours présidé, et, dans les religions les plus hautes, elle prétend faire à chaque homme de bonne volonté un sort éternel de bonheur par la justice. Dans cette conception de la vie est impliquée l’idée d’un ordre humain d’où dépend la félicité des sociétés et des individus.
Cet ordre est, en effet, la condition indispensable de toute société. Il est censé dans chacune
la forme normale de l’humanité; si imparfait et si
insuffisant, si brutal encore qu’il puisse être, il est réellement la forme d'humanité qu'il prétend être; car, à son degré le plus humble, il exige, il provoque, il entretient le sens humain par excellence, celui de la solidarité, de la fraternité, de la communauté, de l’unité morale dans la société, du dévouement de chacun à la conservation de tous, et réciproquement. Quelque chose de cette solidarité peut exister chez certains animaux, mais pas avec cette conscience progressive du devoir social, pas avec cette faculté indéfinie de perfectionnement moral que nous pouvons constater dans l’ordre de la société humaine. C’est aussi bien de cet otdre et de cette solidarité que procède le sentiment de l’honneur humain, de la valeur de l’homme et de sa dignité. Tout cela d’ailleurs est mystiquement compris, vaguement défini, à moins que ce ne soit fantastiquement
148 RELIGION ET HÜUMANITÉ
exagéré. Car on ne voit rien de plus haut que cet ordre où l’on est accoutumé de vivre, et l’on regarde volontiers le peu qu’on a de culture humaine comme étant la perfection de l’humanité. L'homme n’a grandi qu’en s’en faisant beaucoup accroire, mais tout de même il a grandi peu à peu.
Quand il se tient encore pour frère des animaux, des plantes et des éléments, il a déjà cette considération mystique de la société, sorte d’Église perpétuelle qui comprend les morts et les vivants ;il a ce sentiment du devoir social, qui lui fait accepter sans murmure, On dirait presque sans qu'il s’en aperçoive, les plus pénibles renoncements; il a cette notion de la dignité humaine, qui tourne chez les faibles en vanité, mais qui est aussi bien chez les meilleurs la condition de leur force. Tout cela s’élargit quand l’homme se trouve membre d’une société plus haute, censée instituée et protégée par les dieux, quand la conscience sociale est une conscience nationale, fière de son passé, confiante en son avenir, quand la vie a plus de sens humain par l’adoucissement des mœurs et le développement des arts. Tout cela encore est plus noblement humain lorsque le sentiment de la fraternité humaine franchit ies limites étroites de la nationalité, qué se fait jour l’idée d’une humanité universelle, rassemblée dans l’unité de Dieu, assurée par
lui de son immortalité, ayant pour première loi en ce monde la charité. Tout a grandi réellement : l’idée de la société humaine, de son objet, de sa fin; l’idée du devoir, et quant à son étendue et quant au caractère de son obligation; le sens moral, et quant à sa finesse,et quant à sa puissance de désintéressement; enfin le sens de la valeur spirituelle qui appartient à l’humanité, et cette valeur même, la personnalité humaine, qui a commencé par n'être guère plus qu’une ombre, ayant fini par devenir une âme. Il y a, en vérité, une marche ascendante de l'idéal humain, d’un idéal religieux et moral, qui fait le prix de la vie humaine, qui fait l’humanite.
Mais c’est un idéal, et combien fragile à tous les degrés de son évolution ! Idéal ou rêve? La question se pose, parce que si l’idéal est beau, les réa- lités sont tristes et scandalisent notre courte raison. À y bien regarder, aucun ordre ne dure, aucune solidarité n’a préservé jusqu'à présent les sociétés de la décadence et de la ruine; aucun idéal n’a résisté à l’usure du temps, au choc des événements, à la critique des hommes. Les croyances des sociétés primitives, leurs sacrements magiques, leurs coutumes ancestrales s’évanouissent au contact de la civilisation. Les religions nationales sont également minées par le progrès des intelligences
dans les sociétés qui les portent, et elles s’effondrent par les changements politiques, le mouvement des relations internationales, la rencontre des religions à tendances universalistes : ainsi les vieilles religions du monde méditerranéen ont été minées par la science hellénique, confondues dans l'empire romain, ruinées par la concurrence du christianisme. Et le christianisme lui-même, ne l’avons-nous pas vu compromis d’abord par ses hérésies et ses schismes, corrompu dans notre monde occidental par sa propre puissance, incapable de retenir les peuples qu’il avait instruits, menacé de toutes parts par un flot montant d’incrédulité ? Ne dirait-on pas que l’histoire de l'idéal religieux se ramène à la faillite de toutes les religions ?
Encore cette accumulation de ruines n'est-elle pas ce qu’il y a de plus douloureusement inquiétant pour l’avenir de l’humanité. Qu'importe que les religions tombent, si la religion subsiste toujours plus pure,et si l'idéal devient plus efficace en même temps que plus large et plus exigeant? Le plus troublant est que le progrès peut sembler non seulement lent, mais peu solide et peu profond, comme si la discipline imposée à l’animal humain n’était jamais que superficielle et n’empêchait pas la bête à chaque instant de se réveiller, soit dans