‹ Religion et humanitéChapitre 12 sur 31 · AN PURES · texte numérisé non relu

AN PURES

L'ILLUSION MYSTIQUE ASE

les individus, soit dans les masses. Les hommes se mangeaient, ils se mangent encore dans les sociétés inférieures; ils se mangent tout en ayant déjà l’idée assez nette de ce qui est et de ce qui n’est pas à faire. Cela nous paraît horrible ; mais ne méprisons pas trop les anthropophages. Ce n’est pas chose plus morale en soi de tuer un homme que de le manger. Cependant nous admettons tous, force nous est d'admettre que les meilleurs sont obligés de tuer, en certaines occasions, ne serait-ce que pour n'être pas tués. Et l’on a pu voir quelquefois des gens qui annonçaient la paix au monde se faire, pour commencer, d’enragés massacreurs. La guerre est restée jusqu’à nos jours une façon d’exercice naturel entre les peuples, bien que cet exercice soit devenu de plus en plus ruineux. On l’accepte encore comme la solution la plus simple des conflits internationaux, bien qu'elle soit, en réalité, de plus en plus, le fléau de tous les peuples et qu’on en constate l’épouvantable stérilité. Car les hommes ont perfectionné admirablement les moyens de s’exterminer; encore un petit effort, et il sera possible de désoler presque en un clin d’œil des contrées entières; l’on peut même espérer que, le progrès aidant, le moyen se découvrira d’anéantir rapidement toute l'espèce.

I1 semblerait donc que l’exaltation morale de

l’homme soit quelque chose de relatif et de fugitif, un élan qui tombe, un pas en avant que rachète un autre pas en arrière, un effort ascensionnel que compense une chute. Ce sont les progrès mêmes d’une civilisation savante mais matérielle qui rendent la guerre et plus inévitable et plus terrible. La plus affreuse guerre que l’histoire ait connue, la plus insensée de toutes, est celle que les peuples chrétiens viennent de se livrer entre eux et qui pourrait bien, nonobstant certaines apparences, avoir consacré définitivement la faillite du christianisme. Un grand idéal y fut déployé, de grandes forces morales y furent dépensées, de nobles âmes s’y jetèrent, la fleur de notre humanité y fut consumée. Est-ce l’idéal qui a triomphé? Ne seraitce pas lui qui aurait été finalement vaincu, si toutefois il peut l'être? La paix tourmentée et troublée que nous voyons lui a tendu de dangereux pièges. On voulait la liberté des peuples opprimés; et les peuples libérateurs ont témoigné çà et là quelques volontés de conquête, les peuples libérés semblent eux-mêmes étonnés de leur liberté, ne sachant comment s’y tenir; et il y a des peuples non libérés qui s’impatientent. De grands et beaux principes ont été arborés pendant la guerre; on a pu voir ensuite se manifester de grands appétits. Les meilleurs des nôtres sont tombés avec l’espoir d’inau-

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gurer par leur sacrifice une ère nouvelle. Cette ère nouvelle ne se lève point encore, et nous revoyons surtout de vieilles convoitises, le débordement des appétits égoïstes chez les nations et chez les individus, un amour effréné du gain, un grand désir de jouissances, un sensible déclin de la moralité publique, cependant que des peuples entiers crient misère et famine. La grande voix d'humanité qui s'était fait entendre dans les dernières années de la guerre s’est tue subitement, comme brisée. De morale humaine iln’est plus question, mais d’intérêts. Cependant la révolte couve un peu partout; les nations lasses répugnent au travail ; une menace grandit contre l’ordre des sociétés. L’humanité fatiguée s'arrête, comme incertaine de sa route, anxieuse et défiante, peu sûre d'elle-même et de ses conducteurs, n’ayant plus le courage de l’espérance.

La lumière se fera-t-elle dans ce chaos ? Se créera-t-il un idéal nouveau, plus ferme et plus durable que les antiques symboles ? Une humanité meilleure surgira-t-elle de cette confusion ? Nous tâchons de croire à l’avenir, et nous y croyons, parce que nous ne nous voyons pas d’autre raison d’être. Mais quelle sombre histoire que la nôtre! Quelle lourde chaîne que celle de nos iniquités | Quelle énorme fantasmagorie que celle de nos

vieilles illusions ! Quelle incertitude que celle de notre condition ! L'histoire du passé est celle de nos innombrables déceptions : que pourra bien être celle des temps qui attendent nos successeurs ? N'y aurait-il pas moyen de tracer un chemin plus sûr à notre race vagabonde? Y pouvons-nous quelque chose? Ne sommes-nous pas emportés dans un immense tourbillon où chacun de nous est l’imperceptikle grain de poussière que le vent pousse et qui se perd dans la nuit éternelle? « L’esprit», dit l’Ecriture 1, «souffle où il veut, et l’on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. » C’est là justement ce qui rend si précaire notre existence. Nous ne savons pas très bien où le vent nous pousse.

Mais, au lieu de nous abandonner à un scepticisme stérile, serrons d’un peu plus près notre problème et tâchons de voir si la grande force, mystérieuse et insaisissable, qui mène le monde et l'humanité, n’est pas aussi notre force et notre ressource infinie. Après tout, dans cette évolution humaine, si imparfaitement et superficiellement connue de nous, nous distinguons assez bien deux éléments ou deux aspects. Il y a, certes, le chaos que nous venons de dire, il y a la bête humaine mal muselée, toujours cruelle et sanguinaire, sous

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