‹ Religion et humanitéChapitre 14 sur 31 · Renan, Discours et conférences · texte numérisé non relu

Renan, Discours et conférences

D à + one A ee

l’humanité. Ils ont privé la morale de son fondement réel,on pourrait dire de sa nature propre, et, sous prétexte de l’appuyer sur la seule raison, ils paraissent bien l’avoir assise sur le néant. Certes, l’expérience scientifique est la pierre de touche de toutes les théories rationnelles, elle est l’épreuve nécessaire et redoutable de tous les concepts, de

tous les systèmes produits par la raison; mais il y

a une expérience morale qui porte en elle-même son évidence et dont la valeur n’est pas autrement vérifiable que par cette expérience même, ou indirectement par sa nécessité sociale, une expérience spirituelle que la raison peut s’essayer à définir, mais dont elle ne réussit pas à rendre un compte complet, parce que cette expérience ne se réalise pas dans la sphère propre de l’expérience dite rationnelle et scientifique, qui est la considération du monde sensible. La raison est le guide indispensable de notre activité libre; mais cette liberté même, la moralité de nos actes humains, ce n’est pas la raison qui la produit, elle naît d'elle-même, de la conscience grandissante, du vouloir éclairé par l'intuition morale, Cette intuition n’est pas indépendante de l'intelligence qui la reçoit, qui l'interprète, la définit et l’applique, mais ce n’est pas la simple raison ni lexpérience purement rationnelle qui la suggèrent. Le progrès intérieur

de l’humanité ne se confond pas avec le perfec-. tionnement extérieur et matériel de l'existence que procure une raison bien exercée et savamment instruite.

Il paraît bien que la source profonde de l’humaine moralité, de la véritable humanité, est dans le tempérament social de l’homme, dans l’inclination et l'intuition grandissantes qui lui ont fait chercher, non seulement la protection, mais l’enrichissement, l’embellissement, l’ennoblissement de sa vie par la communauté, par une communauté de plus en plus large et qui s’essaie maintenant, tout en hésitant, en tâtonnant, nous oserions presque dire tout en rechignant, à devenir universelle. Qu'est-ce, au fond, que set instinct social, ce sentiment dela communion humaine, qui est aussi bien un sens progressivement éclairé de communion à l’esprit, à la vie dans l'infini des mondes ? Seraient-ce, comme on l’a soutenu et le soutient encore, la raison pure et l'expérience réfléchie, scientifiquement contrôlées, qui auraient entretenu dans l’humanité la flamme du dévouement, inspiré le sacrifice, créé le devoir? Le sage que nous citions tout à l’heure, Renan, serviteur et apôtre de la science, nous a dit qu’il n’en était rien, que les théories rationnelles du devoir ne tenaient pas debout, et il a même avancé, lui, rationaliste

. impénitent, que, d’un point de vue strictement

rationnel, l’héroïsme de la vertu serait une absur-

dité.

Le fait est qu’il y a un mythe de la raison pure, faculté souveraine, qui se suffirait à elle-même et qui suffirait à tout, la même dans tous les hommes de tous les temps, qui n’aurait qu’à se reconnaître, à s'exercer exactement pour procurer à l’humanité tous les avantages de l’ordre et de la paix. Hélas ! que ne s’est-elle exercée ainsi dès le com-

mencement, si elle le pouvait? Que ne s’empresse-

- t-elle de s'exercer ainsi aujourd’hui chez tous les

hommes par toute la terre, si elle le peut? N’est-il pas vrai plutôt que cette raisonsi fière n’a jamais fini, ne finira jamais de se chercher elle-même, qu’elle a grandi dans l’humanité et avec elle, se perfectionnant ou plutôt ayant besoin de se perfectionner incessamment, et qu’elle n’est pas lelevier, le moteur, le propulseur de l’humaine moralité. Très inégale comme force et très inégalement développée selon les individus, elle sert nos besoins et nos aspirations, nos aspirations morales comme les autres; et ce sont ces besoins et ces aspirations qui l’incitent à examiner, à s’exercer, à grandir par cet exercice de la connaissance. Dans l’ordre de la vie extérieure et sensible, ce sont les choses,

en même temps que nos besoins, qui la sollicitent

à s’instruire et qui l’instruisent. Dans la vie intérieure et morale, l’expérience aussi nous instruit, mais autrement, par l’éducation d’un sens plus intime que la faculté de connaissance rationnelle, à savoir celui de l’obligation morale, de l’amour dévoué, du sacrifice nécessaire. L'expérience morale est aussi une expérience réelle, mais ce n’est pas une expérience de raison dont les conclusions se justifieraient par une démonstration sensible et d'ordre purement logique. Elle implique tout un monde de réalités invisibles plutôt pressenties intérieurement que vérifiées dans le cours extérieur et matériel de l’existence, et un sentiment de confiance dans ce monde de l'esprit, dans la vertu du bien, la réalité de l’idéal, la perfectibilité de notre nature et même de toute nature. Ge monde de lesprit est donc aussi bien le monde de la foi, non pas précisément le monde de l’irrationnel et de l’absurde, mais un monde qu’éclaire une lumière supérieure à celle de la raison commune, la sphère de l'esprit se regardant, se retrouvant, se reconnaissant lui-même au lieu de s’absorber tout entier dans la considération et le traitement du monde visible. La force qui y préside est une volonté croissante de conscience et de liberté, de maîtrise de soi, d'humanité meilleure, de justice et de bonté, non seulement de

PT ie a

Lo. 2707 D

connaissance exacte pour l'usage pratique et pour

un sage balancement de nos intérêts temporels. Car c’est professer sous une autre forme le

mythe de ia raison pure que de reconnaitre dans

le passé la vertu du sentiment social et son carac-

tère mystique, ce qu’il a fait pour fonderle devoir, et de prétendre en même temp renouveler par la raison seule, corrigée à fond par l'expérience scientifique, la morale humaine qu’on suppose avoir été spontanément instituée par la société, à pour son besoin, dans des transports de délire collectif auquel on dit que s’abandonnent les = sociétés primitives. L'homme a toujours été aussi - rationnel qu’il pouvait dans les règlements d’or- ganisation sociale qu'il s’est imposés, et, si c’est Je sens mystique de la société qui lui en fait accep- ter le fardeau, le même sens mystique lui sera tou-

jours aussi indispensable pour supporter des obli-

gations qui, pour devenir, à l'ordinaire, maté-

riellement moins lourdes et plus équitables, ne

laissent pas de se faire moralement plus difficiles. Rien ne sert de constater qu'il n’a pas été dans le passé un être de raison pure, si l’on veut que maintenant il le devienne. Ce n’est pas interpréter correctement ce passé que de le considérer comme irrationnel parce qu'il n’a pas été purement rationnel; c’est mal préparer cet avenir que de le

vouloir purement rationnel, exempt de mysticisme, sans autre guide que l’expérience scientifique, où il mettrait tout son espoir. La vie sera toujours plus large que la science. La vie morale et sociale est antérieure et supérieure à l’expérimentation scientifique; elle n’a pas le temps d’at-

tendre celle-ci, pour se gouverner uniquement :

d’après ses résultats. Elle peut et elle doit s’en éclairer pour la pratique; elle se renierait et se détruirait elle-même si elle voulait et pouvait se transformer en simple exercice de raison. Disonsle sans hésiter, il y a autre chose au fond de l’histoire humaine qu’une logique défectueuse et de vieilles erreurs qu’on tâcherait maintenant de corriger : il y a la force spirituelle qui fait l’homme

social et intelligent, qui tend à le faire toujours

plus social et plus intelligent, qui domine, en les utilisant, et notre raison et notre science, qui est la source intarissable de tout progrès moral et intellectuel, qui n’a jamais été enfermée et que nous

ne réussirons jamais à capter dans nos définitions. :

Tâchons de le bien voir, ce fleuve de vie, pour nous mieux garder dans le mouvement de son courant ascendant, mais ne nous flattons pas de lui imposer comme direction les conclusions provisoires de notre petite science.

Ce qu’a été, autant qu'il est actuellement permis

hasta

DRE er AUS M EL, CARE RS ER ER

Page 1