II Corinthiens, xix, 10; 1 Corinthiens
légitime que nos appétits sensibles, de plus longue portée que notre activité matérielle et personnelle. Le dévouement n’est pas un acte calculé de notre esprit; c’est le sacrifice, au moins partiel et relatif, quelquefois total, de soi, à un intérêt qui prime celui de l'individu et auquel celui-ci se donne sans mesurer sa peine, comme si sa propre existence ne comptait que pour ce service. Que la raison même y contribue, nul ne le peut nier; qu’elle s’y porte d'elle-même, qu’elle en ait conçu l’obligation d’après ses propres expériences et qu’elle suffise à la faire observer, certainement non. Ce qui l’y pousse, ce qui l’attire et la presse en l’éclairant au delà de ses propres lumières, au delà de ses expériences exactes et matériellement vérifiées, c’est la puissance mystérieuse et sacrée que l’on a personnifiée dans les ancêtres, Les esprits, les dieux, Dieu ; c’est la puissance de l'esprit, l’âme de . justice et de bonté, l’âme d'humanité qui agit dans les sociétés humaines et dans les individus humaïns, cherchant à se réaliser davantage et y réussissant peu à peu, malgré mille défaillances.
Car si l'effort moral de toutes les religions s’est trouvé impuissant, si toutes ont connu le déclin, ce fut par leur insuffisance constatée, condition d’un nouvel effort pour perfectionner la religion qui ne meurt pas. Et cet effort
n’est jamais produit que par la foi mystique dans l’avenir de l’humanité. IL est trop clair que l’expérience rationnelle et scientifique ne nous garantit pas cet avenir et qu’elle n’en présage rien, si ce n’est la fin de l’humanité quand la planète deviendra inhabitable pour elle. La foi en l’avenir
humain, si indispensable qu’elle soit, serait plutôt
un défi à l’expérience, qui limite cet avenir dans le temps et dans l’espace, et qui, même dans ces limites, pour ce qui est de la qualité morale de cet avenir, celle qui importe le plus, n’en garantit rien. Par quoi pourra être conjuré le fléau absurde
et inhumain de la guerre? Par quoi sera solide- .
ment établie cette Société des Nations, dont la seule idée fait maintenant sourire les sages de ce monde ? Sera-ce par cette prétendue sagesse qui n’a pas la foi requise pour les grandes œuvres de l’humanité ? La seule force sur laquelle on puisse compter à cet effet, et sans laquelle tout le reste ne sera qu’expédient inefficace, est un progrès du sens religieux de l’humanité, le sens de la dignité humaine à protéger, à élargir, à réaliser de plus en plus.
Il y a une éducation et un contrôle du sens mys-
tique où la raison a sa part nécessaire. Le sens
religieux et la raison doivent marcher d’accord et
ils ne sauraient impunément se passer l’un de l’autre. C’est la raison qui corrige l'illusion mys-
tique; mais c’est aussi bien le sens religieux qui prévient la raison contre ses propres écarts en
Pavertissant de ses limites. Quand la raison parle de supprimer tout mysticisme, elle ne s’aperçoit
pas qu’elle demande la suppression de lidéal, condition essentielle de tout progrès humain,
même dans l’ordre rationnel. Une connaissance
plus exacte de la réalité vivante n’en supprime pas le mystère; si nous la voyons comme elle est, dans la lumière de cette intuition supérieure qui nous révèle notre insuffisance, elle fait plutôt ressortir le mystère des choses, plus profond que toute notre science. L’illusion rationnelle n’est pas moins
à craindre que lillusion mystique. Nous ne plai-
dons pas plus pour celle-ci que pour celle-là. Nous ne sommr's pas ennemis de la raison lorsque nous l’encourageons à la modestie et que nous signalons l'insuffisance morale du rationalisme étroit, le danger que fait courir à l’âme humaine le dogmatisme scientifique, qui est le mysticisme de la raison pure. Nous ne sommes pas ennemis de la religion quand nous dénonçons l’insuffisance rationnelle des vieux symboles et le danger que fait courir à lesprit humain le dogmatisme théologique, qui est le rationalisme de la foi. Nous cherchons notre voie dans la nuit, à travers le chaos, tâchant de discerner ce que veut l'esprit de l’hu-
manité, persuadés que notre travail, si peu qu'il soit, n’est pas tout à fait rien dans l’œuvre universelle. À cette œuvre, nous concourons pour une étape, non pour un achèvement, trop heureux si nous ne laissons pas amoindrir en nos mains le trésor d'humanité que nous ont légué les siècles, et si nous le transmettons, quelque peu amélioré et augmenté, à ceux qui, après nous, devront aussi Paméliorer et l’augmenter.
De l'Esprit!
Dissertant l’an dernier sur le caractère intime et l’objet du mysticisme ?, nous avons osé dire que le sens mystique n’est pas autre chose que pressentiment et respect de l'esprit dans l’ordre de l’être, dans la vie de l’univers et dans celle des sociétés humaines, et qu’ainsi le sens mystique est le principe éternel de la religion; il est pareillement le principe éternel de la morale, en tant qu’il est pressentiment et recherche de l'esprit dans l’ordre du bien, foi mystique dans le perfectionnement de l’homme par la vie de lesprit, effort pour la réalisation de cette vie, moyennant un idéal mystique d'humanité; il est aussi le principe éternel de l’esthétique, en tant qu’il est pressentiment et admiration de l'esprit
1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire des religions au Collège de France, prononcée le 1er décembre 1924.
2, Leçon d'ouverture, 1°' décembre 1923; résumée ci-dessus, pp. 28-41.
dans l’ordre du beau, sens de l'esprit dans les harmonies et les charmes de la vie universelle, incarnation de l'esprit dans les œuvres de l’homme, pour qu’elles contribuent à l’harmonie et au charme de œuvre mondiale; il est enfin le principe éternel de la raison et de la science, le sens et l’appétit insatiable de l'esprit dans l’ordre du vrai, ie support de toute connaissance réfléchie et l’âme de tout le travail scientifique auquel s’est appliqué depuis des siècles l’homme civilisé. Ainsi nous avons fait de l’esprit la racine de l’humanité, ou plutôt le tout de l’homme; mais on pourrait trouver que nous n’avons pas dit ce qu'est l’esprit, que nous l’avons seulement laissé entendre. Il importerait donc de le dire expressément; bien que ce ne soit pas chose très facile que de définir la notion de l'esprit, soit dans l’histoire, soit dans la pensée des philosophes, soit dans notre pensée -à nous, qui tâchons d’être historiens, qui philosophons à nos moments perdus, et qui n’en .Sommes pas moins perplexes devant les problèmes fondamentaux de l’histoire humaine et de la philosophie.
Qu'est-ce que l'esprit dans la croyance antique et dans la conception vulgaire? L'esprit, c’est le souffle de vie; c’est une sorte de brise légère, fixée dans un corps, et qui l’anime. La Genèse nous raconte et l’on nous a enseigné au catéchisme comment Dieu s’y est pris pour faire l’homme : Iahvé façconna un homme de terre, et, pour animer ce corps inerte, il lui insuffla dans les narines une haleine en vertu de laquelle la statue d’argile se trouva vivante. C’est la théorie primitive et traditionnelle du composé humain, et c’est une théorie quasi scientifique : le souffle est l'indice de la vie; le souffle disparaissant, l’homme est mort, et son corps retourne à la poussière, dont il a été réellement formé; la distinction de l’âme et du corps a été ainsi acquise et elle s’est ainsi perpétuée; l’âme est un souffle individualisé, qui provisoirement anime un corps. Par ailleurs, il ne semble pas que ce souffle ou cette âme diffère essentiellement du vent. Le souffle de Dieu, dans l’Ancien Testament, c’est aussi le vent, comme le tonnerre est sa voix, et l’éclair un trait par lui lancé. L'esprit de Dieu qui couvait la masse des eaux avant la création est un vent qui représente
la première influence de Dieu sur le chaos. Dans PAncien Testament, Dieu est plutôt feu qu’esprit, et les vents procèdent de lui comme ses messagers. . Dans le Nouveau Testament, surtout dans le quatrième évangile, Dieu est esprit; mais le mot grec pneuma signifie originairement « souffle », comme ruach en hébreu; et si l’on nous déclare que les croyants deviennent enfants de Dieu par la communication du preuma divin, en explication de cette génération spirituelle 11 nous est ditt: « Le pneuma souffle où il veut, et on l’entend bruire, mais on ne sait d’où il vient ni où il va; ainsi en est-il de qui est né du pneuma.» Au commencement de la phrase, le preuma est vent; à la fin, il est esprit : l’évangéliste n’aurait-il fait qu’un jeu de mots? N'est-ce pas plutôt qu'une affinité naturelle est encore impliquée entre le souffle du vent et la nature éternelle de Dieu-esprit, par communication de laquelle est donné au croyant le germe de l’immortalité ?
Mais il y a d’autres esprits que l'esprit de Dieu et l'esprit des hommes vivants. Le monde foisonne d’esprits, parce que, dans la pensée de l’homme inculte, toutes choses ont leur double spirituel, même celles que, maintenant, après