‹ Religion et humanitéChapitre 17 sur 31 · Jean, In · texte numérisé non relu

Jean, In

observation et réflexion, nous regardons comme inanimées ; ainsi l’univers est tout entier vivant, et

il n’est rien qui n’y soit plus ou moins personnifié; même les morts, dont on eût, ce semble, pu admettre que le souffle de vie se dissipait dans l’air, sont supposés durer. Des esprits de tout caractère et de tous degrés vont ainsi se multipliant et s’échelonnant jusqu’au grand esprit des religions monothéistes, double spirituel du monde et maître de l’univers. L'armée sinistre des démons, dans la croyance chrétienne, fait suite à la tourbe des esprits maléfiques dont s'inquiète l’imagination des peuples enfants, comme la hiérarch'e des anges et des bienheureux fait suite aux dieux favorables et aux bons génies de l’antiquité. Entassement de fantômes brillants ou sombres. Ce ne sont pas précisément des souffles, bien qu'ils tiennent de l'esprit; ce seraient plutôt des ombres ou des images flottantes; mais d’où viennent-ils ?

- La survivance des morts ne résulte pas précisément de ce qu’on attribue à leur âme une consistance personnelle et durable que n’a pas le souffle. Déjà cette consistance est attribuée à l’âme du vivant, que l’on ne se figure pas liée de façon trop étroite à son corps, puisqu'elle y est entrée pour l’animer, qu'elle s’en dégage par

la mort, et que pendant la vie, elle est censée avoir ses fugues dans le sommeil et dans les rêves, ou dans les pertes de conscience accidentelles. Encore est-il que ce n’est pas la psychologie du rêve qui garantit à elle seule la consistance de l’âme séparée ; c’est plutôt l’espèce de dédoublement qui s’opère dans le phénomène de la connaissance, et en vertu duquel le moi connu, le moi dont on. a conscience, se pose en face du moi connaissant, de la conscience même, comme un objet distinct de l’acte qui le produit. La personnalité se définit en quelque sorte pour elle-même dans ce dédoublement. Et la consistance spirituelle de tous les êtres conçus comme distincts se définit de la même manière à la conscience de l’homme connaissant : ici, c’est l’objet même qui est dédoublé, l’image que s’en fait la conscience connaissante étant comme détaché de l’objet connu, et formant par rapport à nous ce qu’on peut appeler son âme séparable. Ce n’est pas seulement parce que la nature de tous les êtres est conçue anthropomorphiquement ; c’est parce que la conscience connaissante n’objective pas seulement les choses, mais les concepts où elle individualise et personmifie les choses. La conscience humaine, qui se conçoit esprit et qui s’objective à ellemême comme esprit, objective en esprits les

conceptions qu’elle se fait de tout; on peut dire même qu'elle vit autant et plus dans ce monde spirituel qu’elle a créé, que dans le monde réel, à l’égard duquel elle se gouverne selon ses propres conceptions. Ainsi le monde des esprits est celui . qu'a rêvé d’abord l’homme conscient.

Ce n’est pas tout encore, et nous n’avons pas fini de tracer en ses grandes lignes l’histoire an- . cienne de l'esprit et des esprits. Souffles person- . nifiés, concepts extériorisés, les esprits sont . supposés agir les uns sur les autres, et les plus forts dominent les plus faibles. En un sens, les reli- . gions figurent et régularisent l’action des esprits - invisibles sur l'esprit des hommes vivants. Possession des individus par les esprits bons ou mau- vais, inspiration des hommes par les dieux, … action multiforme de la grâce de Dieu, tout cela est coordonné à la foi aux esprits et y est impliqué. Singulière +t troublante économie, mystérieuse aussi, et dont ce que nous pouvons saisir a le même caractère fantasmagorique, la même forme de rêve objectivé, que le monde spirituel lui-même. Mais ici le rêve est comme réintégré dans le sujet par une réaction psychologique, ‘une espèce de choc en retour qui soumet le sujet conscient à l'influence de ses propres créations. Et à peine ose-t-on se pencher sur la conscience hu-

maine pour en sonder la misère, ou la profondeur. …

C’est toute la question des phénomènes mystiques, des possessions, des hallucinations, des visions, de linspiration prophétique, de l’extase, des émotions religieuses involontaires, sans compter la philosophie générale de la connaissance, qui nous

revient à envisager du côté de ses origines. Disons.

que l’homme est naturellement conduit par ses

propres idées, dominé par les images qui se forment

dans son cerveau,images dont on pourrait dire, aussi et d’abord, qu’elles se sont imposées à lui

comme étant le patrimoine de la société où il vit,

en sorte que chez le plus maître de soi, le pius critique de ses propres impressions et de ses propres

pensées, le développement intellectuel, le dégage-

ment des premières impressions et des premières pensées,se produit par l'effet d’impressions novvelles et de nouvelles pensées, images plus réflé-

chies, mieux contrôlées, mais toujours images,

et susceptibles d’être modifiées par un travail ultérieur, conscient où inconscient, du sujet qui

pense. On regarde volontiers aujourd’hui comme

des cas morbides les faits de possession et de vision .: comme ils sont coutumiers et presque

normaux chez les peuples incultes, on pourrait

se demander si ce neseraient pas plutôt, dans les sociétés déjà cultivées, des phénomènes de régres-

sion, retours de mentalité primitive, manque de e conscience réfléchie, à distinguer des maladies qui proviennent d’une altération ou d’une lésion de la matière cérébrale. Il en va de même pour linspiration prophétique. Quant au degré supérieur de la contemplation mystique, simple absorption du sujet dans ce qu’on pourrait appeler le sentiment de l'infini, il est sans rapport avec la notion d’esprit, car il se résout dans une sorte d’intuition sans concept, comme si l’aboutisse-

ment de la connaissance religieuse était dans le renoncement à définir la réalité de Dieu.

A travers quels chemins perdus, au prix de quels égarements, l’humanité croyante est-elle arrivée, en quelques sujets d'élite et pour des moments particuliers de leur existence, à cette sagesse, si c’en est une ! Ce ne doït pas être, tout au moins, une forme de la folie, quoi qu’en aient dit certains savants et philosophes. Mais nous conviendrons que l’idée d’esprit a d’humbles origines, que c’est une image, une métaphore, conçue en regard de cette autre image, la matière, par dédoublement de leur commun objet. Nous accorderons que le monde des esprits, toutes les représentations mythologiques, même les figurations théologiques du monde invisible, sont Vobjectivation inconsciente de concepts plus ou

moins rudimentaires, un dédoublement du monde visible par abstraction de la pensée. Nous dirons enfin que toute l’histoire du mysticisme religieux, qui est l’histoire de la mentalité humaine en un de ses principaux aspects, est, dans une très large mesure, comme la réaction puissante de … ces concepts objectivés, de ces représentations

mythologiques et théologiques,sur ceux-mêmes qui les avaient formés, réaction d’abord non contrôlée, puis soumise à la réflexion, mais toujours fortement imaginative, sauf en un petit nombre d’élus qui ont associé à la solidité d’une foi inébranlable une sorte d’agnosticisme. Si nous demandions à ces derniers ce que c’est que l'esprit, ils nous répondraient sans doute qu’il n’importe pas autrement de le savoir, mais qu’il importe de croire au bien et de le faire. Avant d'examiner si et comment ce conseil pourrait exprimer une définition supérieure de l'esprit, écoutons ce qu’ont à nous dire sur le sujet les philosophes et les savants.

La théologie spéculative est déjà un contrôle exercé par la raison réfléchie sur les créations … spontanées de l'intelligence humaine. Ce contrôle

est poussé plus avant par la philosophie, qui est un effort de la raison individuelle s’exerçant par

ses propres forces à la recherche de la vérité.

Encore est-il que les concepts fondamentaux de la pensée religieuse se sont perpétués dans la tradition de l’intellectualité humaine. La dis-

- tinction du corps et de l’âme, de la matière et de

l'esprit, reste, pour ainsi dire, le pivot de la pensée philosophique, et elle est maintenue de nos jours, en quelque façon, même par ceux qui sembleraient devoir la nier; car les matérialistes abso-. lus ne sont tels que par la négation de lesprit, qui hante leur pensée comme celle des spiritualistes ; et les spiritualistes absolus, les théoriciens extrêmes de l’idéalisme, ne sont tels que par la

‘négation de la matière, qui hante leur pensée aussi

bien que celle des matérialistes. Resterait à savoir si la matière et l’esprit sont des choses, ou bien des concepts, et si la réalité ne serait pas plus simple et plus complexe à la fois que ne l’ont faite les spéculations des philosophes.

Si nous en croyons le divin Platon, il existe un monde des idées, transcendant à ce monde sensible et qui en contient les types éternels. C’est ce monde-là qui serait le monde vraiment réel, le monde visible n’existant qu’en participation de ce monde idéal, et notre connaissance même

n’en étant que le reflet. Ce monde des idées, qui est celui de la suprême réalité et de la suprême beauté, est aussi bien le monde divin. L’âme de l’homme est comme perdue et abîmée dans le chaos de l’univers sensible; elle s’en dégage par la pensée philosophique, et rien n’empêche d’admettre que la mort l’introduit dans le monde de la connaissance pure, monde des idées conscientes, monde des esprits, monde de l'esprit. Théologie transposée par voie d’abstraction en un poème idéaliste, évolution du spiritisme à un spiritualisme de très près apparenté à la pensée religieuse de l’antiquité hellénique et qui a fortement influencé tant celle du paganisme décadent que æelle du christianisme grandissant.

En suivant ce courant idéaliste, sans nous arrêter aux formes particulières qu’il a pu revêtir au cours des siècles, nous arrivons à ses représentants typiques dans les temps modernes, Descartes et Spinoza, puis aux théoriciens de l’idéalisme absolu, dont Hégel est le plus célèbre. Chez les premiers une conception mécanique de l’univers s'associe à une conception métaphysique de l'esprit, avec cette différence, que Descartes, ‘tout en les juxtaposant, sépare en quelque façon Dieu du monde, et l’âme humaine du corps humain, tandis que Spinoza reconnaît seulement une

substance, qui est Dieu, avec deux séries parallèles de phénomènes qui se correspondent, à savoir les modes de la pensée et les modes de l'étendue, chaque pensée correspondant à un mouvement, et chaque mouvement à une pensée.

Admettant deux catégories de l’être, Descartes croit pouvoir attribuer la liberté à Dieu et à l’âme de l’homme; Spinoza ne l’accorde ni à l’un ni à l’autre. Spinoza est peut-être plus logique, sans être plus vrai. Une part d’artifice existe dans les deux systèmes, que Leibniz a insuffisamment corrigée par sa théorie des monades évoluant dans une harmonie préétablie par Dieu. Il était naturel qu’on en vint bientôt, et l’on enest venu, soit à l’idéa- Hisme absoiu, soit au mécanisme absolu. Selon la formule de Hégel, il n’y a d’être que dans la pensée, ni de réalité que dans la raison; ainsi l’évolution de l’être se confond avec celle de la pensée, suivant le rythme : thèse, antithèse et synthèse, être, non-être, devenir, le couronnement de l’évolutiou étant dans la philosophie, c’est-à-dire la conscience de lesprit, la pensée même, qui, rentrant ensoi, se reconnait comme l'essence universelle des choses. Cependant les extrêmes se touchent, en philosophie comme ailleurs, et certains disciples de Hégel, par la simple substitution du mot matière au mot idée, comme point de départ

du système, ont professé le mécanisme le plus absolu, estimant que la matière et le mouvement, avec les propriétés qui conditionnent leur évolution, sont l’unique et éternelle réalité.

Ce mécanisme matérialiste, qui est maintenant professé un peu partout et qui se dit être la science positive, qui même revendique pour lui seul la. qualité de science, ne manque pas d’ancêtres : Thalès, Héraclite et d’autres sages de la Grèce y ont préludé à leur façon; Hobbes, au xvre siècle, d’'Holbach et Lamettrie, au xvirie, l’enseignent sans réserve; le positivisme d’Auguste Comte y adhère. en fait, en n’admettant d’autre expérience positive que celle des sens et en renvoyant les phénomènes psychiques à la physiologie céré- : brale et à la biologie; l’évolutionnisme de Darwin s’y accommode facilement; nombre de savants contemporains lui sont acquis. Nous n’en sommes plus tout à fait au mécanisme universel, mais à l’universel chimisme, ou à l’universel biologisme, ce qui est à peu près la même chose. On croit tenir tout l’être sous les prises de l’expérience sensible, comme les idéalistes croyaient le tenir tout entier dans l’idée. Déjà même lon songe à reconstruire la société sur cette base, que l’on dit être toute positive; l’on se dispose à faire de la morale une science et un art. quelque chose comme

l'hygiène de l’homme en tant qu'être social,

simple chapitre ajouté à la physiologie de l’es-

pèce. Mais ce sont encore de grands projets, le propre de la science, hélas! n'étant pas d’être faite, mais de se faire perpétuellement.

Prenant une position nette entre l'idéalisme et le mécanisme absolus, un philosophe de notre temps a voulu réhabiliter Pesprit, dont il estimait ne pouvoir nier la réalité substantielle, et il nous a donné sous le nom d’Evolution créatrice un grand poème de l'esprit. À vrai dire, ce poème contient deux éléments bien distincts : une critique de la connaissance, et une cosmogonie. La critique fait ressortir le caractère plus ou moins artificiel et pratique de nos concepts et le rôle profond de l'intuition, de la perception immédiate, mais indéfinissable, qui précède ct supporte toute connaissance réfléchie. Sans verser précisément dans ce qu’on appelle pragmatisme, ni tomber dans le mysticisme, comme le lui reprochent des scientistes quelque peu superficiels, M. Bergson a bien montré le caractère, non pas relatif, — il se défend d'employer le mot, sans doute parce que celui-ci ne rendrait pas exactement sa pensée, —— mais imparfait, de toute idée abstraite et de toute construction scientifique, nos idées n’étant que la définition ébauchée d’un objet dont l’infinité dépasse

toutes nos définitions. De cet infini la théorie de l’évolution créatrice entreprend de nous donner, non pas la définition, ce qui serait en contradiction avec le principe démontré par la critique, mais une certaine notion, un pressentiment traduit en images qui en insinuent le caractère et qui figurent approximativement le rapport de l’univers à son principe profond, autant dire qui interprètent la genèse du monde visible, la loi de cette évolution perpétuellement créatrice de l'univers. C’est cette ‘osmogonie qui est, à proprement parler le poème de l'esprit; car l’esprit y est la force primordiale, inépuisable dans ses manifestations, source de tout être, de toute vie, de toute connaissance, de toute liberté, l’esprit étant par nature, et infiniment, l’être qui vit, qui connaît et qui veut.

Le point délicat, obscur aussi,le mystère de ce grand poème, est la genèse du monde matériel, son rapport avec l’esprit,dont il procède comme de la force unique et de l’être premier. Si nous l’entendons bien, la véritable substance de l’être, c’est l'esprit; mais l'esprit, on nous le dit, a des flux et des reflux; le flux de l’esprit est une poussée de vie;

son reflux, le flux descendant, la défaillance de l'esprit, serait la matière visible, soumise aux lois de la nécessité, mais que l’esprit,par la poussée

renouvelée de son flux ascendant, s’efforcerait de ramener dans le courant de la vie, de la cons-

cience et de la liberté; car la vie «est comme un

flot qui monte et qui contrarie le mouvement descendant de la matière », et le physique est « du psychique inverti » 1. Or ici notre pensée s’ar rête hésitante, et involontairement nous nous rappelons la façon dont certains gnostiques ont expliqué l’origine du monde matériel par la déchéance ou la passion d’un être divin. Le monisme de M.Bergson aboutit à un dualisme incomplet, au terme duquel on pourrait entrevoir la restauration du divin plérôme. N’y aurait-il pas encore

là, au fond, une hypothèse savante qui nous ‘serait proposée, et non un fait qui nous serait

décrit en images? Pour finir, on se demande ce qu'est l'esprit et ce qu’est la matière, si ce sont deux formes d’une même substance, ou bien encore deux formes de la pensée; il paraît bien que ce sont deux courants de l’être, auxquels cotrespondent l'intuition qui entrevoit l’esprit, et la raison qui s'applique à mesurer la matière. Mais alors ne serait-ce pas une énigme qu’on aura formulée en explication de la vie, c’est-à-dire de l’esprit, dans le monde et dans l’homme ?

Page 1