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L'Evolution créatrice

DE L'ÉSPRIT 189

derait sans peine avec toutes les théories possibles de l’univers, aussi bien avec l’idéalisme le plus effréné qu'avec le matérialismele plusintransigeant. Mais une pareille notion de l’esprit ne convient guère qu’à des lettrés; sans la qualifier d’amusement, nous pouvons dire qu’elle ne répond pas aux besoins profonds de l’humanité, aux exigences de la vie commune, ni au caractère d’une sagesse soucieuse d’équilibrer moralement la nature de l’homme, et qui ne se borne pas à l’orner extérieurement. Gela étant, s’il ne nous suffit pas que l’esprit soit une pensée claire, coquettement exprimée, un certain goût de l’art, des sentiments délicats cultivés pour eux-mêmes ou pour le relief, pour l’agrèment de l’existence, pour la bonne tenue de notre personnalité, et si d’autre part ni l’anthropomorphisme de l'esprit dans les religions, ni la négation de l'esprit par les savants, ni l’idéologisme de l’esprit dans les philosophies ne nous donnent entière satisfaction, qu’avons-nous à faire de l'esprit, et ne serait-il pas plus sage de porter notre attention sur des objets plus consistants ?

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Nous pouvons difficilement nous empêcher de penser que nos ancêtres ont rêvé en distinguant des choses les ‘esprits des choses. Sans doute y a-t-il aussi quelque part de rêve dans les spéculations des philosophes qui ont supposé, derrière le monde visible ou au-dessus, un monde conceptuel qui le réglait. Enfin il n’est pas impossible que nous rêvions encore nous-mêmes toutes les fois que nous essayons d’établir une distinction absolue entre l'esprit et la matière, ces deux termes, issus d’une connaissance rudimentaire du monde et de l’homme, induisant naturellement au dualisme dont ils procèdent, quand une considération plus attentive des choses et de l’humanité nous inviterait plutôt à ne pas scinder l’univers ni nous-mêmes en deux compartiments juxtaposés et plus ou moins perméables Pun à l’autre. Il nous devient, semble-t-il, de plus en plus difficile d'entendre ceux qui nous parlent d’esprit pur, surtout quand ils en arrivent à faire de la pensée la suprêmesinonl'uniqueréalité; mais, à dire le vrai, il ne nous est guère plus facile de suivre jusqu’au bout ceux qui affirment la réalité de la matière au point de nier l'esprit.

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Ne serait-ce pas que notre pensée à nous se débat entre deux fantômes qu’elle ne réussit pas à exorciser, parce qu'ils ont pris possession du langage commun et même de notre mentalité, au point de la dominer encore lorsque tout l’engage à leur échapper en regardant nettement ce qu'ils recouvrent de leur séculaire apparence ?

On peut dire que maintenant les philosophes et les savants qui font de la matière l’unique réalité y intègrent le dynamisme, la puissance de l'esprit, et que ceux qui opèrent avec la notion

d’esprit font de la matière l’expression sensible, ou la dégradation, ou l’envers de lesprit. Ce qu’on

admet de part et d’autre est l’existence d’une force mystérieuse, insaisissable en son fond, puissante et agissante, inépuisable et indestructible à travers ses manifestations successives et indéfiniment variées. Il n’y a plus d’esprit ni de matière au sens où l’entendaient les vieilles religions et ies vieilles philosophies. Nous réussissons mal à nous représenter la matière inerte, être potentiel, susceptible de recevoir mouvement et forme. Nous ne concevons guère mieux les esprits, bons et mauvais génies, anges et

démons. Peut-être même notre oreille se fait-elle

spontanément un peu distraite quand certains philosophes essaient de mesurer les chances d’im-

mortalité que posséderait la personne humaine; et la plupart d’entre nous sont franchement sceptiques et d’un scepticisme très amusé devant les révélations des esprits désincarnés que certains ont trouvé moyen de consulter. Ce qui nous arrive par cette voie donnerait une si pauvre idée de la survivance iudividueile que mieux nous vaudrait sans doute r’être pas immorteis de cette façon-là ; mais ce n’est pas non plus ce genre d’immortalité qui paraît nous être garanti.

Un fait domine aujourd’hui plus que jamais toute considération de philosophie, l’unité du monde physique en son immensité, la coordination, ou, pour mieux dire, l'identité fondamentale des forces qui y agissent, la prolongation à Pinfini de cette identité, qui fait la chaîne des êtres

et de l'être à travers les mondes. Avons-nouws .

trouvé, trouverons-nous jamais le nom qui convient

à cette force infinie par laquelle est portée, réalisée, conservée, la machine universelle? Pouvons-

nous seulement nous flatter de nous en faire un.

concept qui ne soit pas trop ridiculement insuffisant et où se réfléchisse l’infinie réalité de son objet? Nous venons de nommer la machine universelle, et nous savons bien pourtant que ce n’est pas une machine artificiellement manœuvrée, mais que cela vit profondément, éternellement, que de cette vie

infinie, dont nous sommes un infime échantillon, nous sommes loin de connaître tous les secrets, toutes les modalités, toutes les ressources.

Aussi bien le mot « vie » n'est-il guère moins équivoque relativement à cet objet que le mot . «esprit» et que ie mot «matière ». N’y aurait-il pas une vie de ce que nous appelons le monde inanimé, une vie du granit et des métaux, une vie de la terre, une vie des astres, et d’abord une vie de l’atome, une vie de tout ce qui est. N’y ayant rien qui ne soit vivant par le seul fait d’être, et d’être ce qu'il est, et toute l’économie du monde n’étant que manifestation, progrès, dégradation, transformation, évolution de la vie. Au sens étroit où nous l’employons communément, l’affectant aux

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__ phenomènes de la vie végétale et de la vie ani- 1 male sur la terre, le mot a l’inconvénient de pre- __ senter comme surajouté à l’évolution terrestre - et à l’évolution mondiale, comme séparé en principe de cette évolution, ce qui est réellement un produit, une forme, une partie de l’évolution vitale sur la terre et dans le monde.

Quelles qu’aient été, quelles que soient ies conditions de leur apparition, ces phénomènes résultent des forces qui agissent dans le tout, et par la mise en valeur des mêmes éléments. Il y a plus de vie dans le végétal que dans la pierre; il

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y en a plus dans l’animal que dans le végétal; il y en a plus dans l’homme que dans le simple animal; mais la source de toutes ces vies est la même. En toute rigueur de langage, l’évolution dite vitale est comprise dans l’évolution de la nature entière et elle en fait partie, elle est un aboutissement de cette évolution; et pareillement l’évolution sociale et spirituelle de notre espèce sur la terre est comprise dans l’évolution

vitale. De cette évolution spirituelle nous parlons.

volontiers comme d’un fait transcendant, radicalement différent de tout le reste, et nous avons la

fatuité de nous considérer comme les rois de l’uni-

vers, alors que nous sommes seulement, pour nous en tenir au plus certain, les animaux les plus subtils et les plus turbulents qui existent sur la face de notre globe. Mais animaux nous sommes, quelles que soient nos prétentions, et c’est l’évolution vitale qui porte, arime et embrasse notre

évolution spirituelle, comme c’est l’évolution phy-

sique qui porte, anime et embrasse l’évolution vitale. Disons, si cela nous piaît, que l’évolution spirituelle est la fleur et ie couronnement de la vie; le principe de la vie, c’est la force qui est en tout, qui produit tout, qui est tout.

Elle est donc aussi bien l'esprit; nous pou-

vons même dire qu’elle est esprit, car le nom

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mais à

d'esprit convient mieux sans doute à son rôle universel et au caractère de son activité que ceiui de matière où que celui de force, le premier étant trop lié à la conception d'inertie, le second à celle de mécanisme. Rien ne nous empêche de conserver le nom d'esprit, à condition de déterminer le sens où nous l’entendons. L’esprit n’est pas simplement l’idée, ou le monde conceptuel, ou la conscience réfléchie; l'esprit est le dynamisme qui est en toutes choses et qui est toutes choses, qui est en nous et qui est nous. De ses manifestations la plus singulière pour nous est celle qui se réalise en nous, chétifs, et dans nos semblables, chétifs comme nous. Le mythe de l’âme, pour un temps captive dans le corps, puis immortelle, traduit à sa façon la fragilité de notre existence et son rapport avec la vie universelle d’où tout provient et où tout se perd. À y bien regarder, l’homme est à la fois une production minérale, végétaie, animale, et de plus humaine, une force qui devient vie, vie ambulante, vie consciente. Ainsi les modalités di- . verses et variables de l’être n’impliquent pas diver- - sité nisubstitution de force principielle.L’être est un et multiple, spirituel et matériel, éternel et périssable: dans le langage mythique des vieilles théologies, c2 serait Dieu perpétuellement incarné,

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mourant incessamment et toujours ressuscitant. Pour nous l'esprit est surtout l’aspect cons-

cient, intelligent et moral de cette poussée in-

finie de l’être. En ce sens, l'esprit n’est pas seuiement la puissance de vie morale et sociale qui est en chacun de nous, c’est le capital de cette

vie supérieure, péniblement accumulé dans les

sociétés humaines, laborieusement transmis à

travers les générations successives, provisoire- |

ment confié à nous tous, et subsistant par nous,

qui tenons de lui notre meilleure raison d’êtr:.

Car c’est dans cette participation à la vie supérieure de l’humanité que notre existence est à

considérer comme valant plus que celle d’une

plante ou d’un vulgaire animal; c’est dans la réalisation progressive et toujours plus abon-

dante de cette vie spirituelle qu’est aussi bien la.

loi de l’humanité, son unique et suprême intérêt.

Il est évident que l’évolution des sociétés hu-

maines et des relations existant entre ces sociétés a toujours été, qu’elle restera toujouis condition-

née par ce que nous appelons couramment les | nécessités et avantages matériels de leur sub- …

sistance; mais il n’est pas moins évident que la satisfaction de ces nécessités et avantages a

été pareillement, dans l’intérieur des sociétés, … réglée par un certain développement de culture

intellectuelle et selon certaines considérations de discipline morale; il est certain aussi que, de plus en plus liée maintenant à des rapports internationaux, elle se coordonne aussi bien et de plus . en plus à un progrès scientifique et à une sorte de droit nouveau qui seront communs à tous les . peuples,en sorte que cette satisfaction et cette - conciliation des intérêts matériels devront trouver dans une véritable communion de vie spirituelle et leur principale ressource et leur plus sûre garantie. On peut déjà parler et l’on parle . d’un esprit de l’humanité. Il est question de coopération intellectuelle et nonseulement de rapports commerciaux. On voudrait organiser dans la paix les relations mutuelles des sociétés humaines : * autant dire que l’on s’essaie à organiser entre elles une sorte de coopération morale. La coopération, qui à toujours été la loi interieure des sociétés, tend à devenir la loi internationale, la loi de l'humanité. Coopération matérielle, coopération intellectuelle, coopération morale font une seule et même coopé-

ration, qui est l’œuvre de l’esprit C'est une grande œuvre que cette œuvre-là; c'est, à proprement parler, l’œuvre du salut, le règne de Dieu, depuis longtemps annoncé en figure et qui, bien que toujours fragile et toujours imparfait, peu à pou se réalise, Il importe beau:

coùp moins de spéculer sur la nature de lesprit, sur sa transcendance possible et sur les caractères. de son évidente immanence, que de travailler à l’œuvre de l'esprit, de contribuer à son avènement et d’y participer. L'esprit n’est pas tout entier dans ses manifestations inférieures, où on le dirait contraint par la nécessité; il s’épanouit dans ses manifestations supérieures, où éclate la liberté. Dans cette liberté même, entendons le développement d’une conscience relativement maîtresse d’elle-même, de ses impressions et sensations, de ses connaissances et de son vouloir, apparaît sans doute un trait essentiel et intime de l'esprit, qui, étant d’abord la force, s’achève dans la bonté. En ce qui nous concerne, l’œuvre de l’esprit, nous venons de le dire, est le perfectionnement de l’humanité, la révélation et la réalisation de l'esprit dans ies individus et dans les sociétés, dans la société universelle des hommes, révéla: tion ct réalisation qui s’opèrent dans tous Les progrès de l’industrie, de la science, de l’art, de ia moralité surtout, disons de la culture humaine, au sens plein du mot cuiture et du mot humanité. C’est pourquoi le service de Pesprit est la joi,

la perfection, la joie de l’homme, c’est pourquoi

le service de lesprit ne fait qu’un avec la religion de l'humanité.

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