EST
De la Foi :
Dans les deux précédentes leçons inaugurales de ce cours nous avons traité du mysticisme et de l'esprit. Nous pourrions aujourd’hui parler de la foi, qui est une forme normale du sens mys-
tique et un élément essentiel dans la vie de l’es-
prit. Il nous importe d’autant plus d’aborder directement le sujet, que le malentendu y est facile à raison de la confusion qui règne sur ce
point dans les idées, même des personnes doctes.
Le mot « foi » jouit, dans certains milieux par ailleurs très scientifiques, du même discrédit que le mot «mysticisme » ou que le mot « religion »; là on déclare hautement quela foi est une faiblesse . et celui qui ose reconnaître que la foi a un rôle nécessaire dans la vie de l’homme et des sociétés humaines est aussitôt considéré comme appar-
1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire des religions au Collège de France, prononcée le 5 décembre 1925.
tenant à une espèce antédiluvienne, comme ayant une mentalité rétrograde, inconsciemment pénétrée de théologie, insuffisamment ouverte aux lumières de la raison pure et de la science positive. C’est qu’il existe plusieurs notions de la foi, correspondant à différentes théories de la religion, notions plus ou moins artificielles, comme le sont souvent les théories, et que la notion réelle de la foi, de la part qui effectivement lui revient dans la constitution de l’humanité,reste peut-être encore à définir.
Il n’y a, ce semble, aucun paradoxe à soutenir que les théories théologiques de la foi n’expriment pas la véritable psychologie de la foi, et qu’ainsi s’explique en partie, sans être pour autant excusable,la froideur méprisante qu'’ont.à l’égard de la foi même, beaucoup de savants contemporains. Les théories dont il s’agit sont d’ordinaire beaucoup moins une analyse de la foi vivante qu’une apologie des croyances, du système de croyances, où la foi s’arrête dans tels groupes religieux. Car il n’y a pas de foi sans croyance; mais la foi n'est pas la croyance; la foi est, à proprement parler, le sentiment de confiance en l’objet que
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la croyance est censée définir. Comme cet objet a comporté des définitions variées et contradictoires, il se trouve que les théories de la foi ent été conçues en regard, non seulement du système de croyances qu’elles voulaient garantir, . mais aussi bien de ceux qu’elles voulaient écarne ter.
Prenons nos exemples dans l’histoire du christianisme. La première théorie chrétienne de la foi est celle qu’a formulée saint Paul, et c’est une théorie du salut chrétien : on est sauvé par la foi en la rédemption qu’a opérée la mort de Jésus crucifié, mais la Loi et les œuvres de la Loi, même les œuvres en général n’y peuvent servir. A y bien regarder, cette théorie, quoi qu’on ait pu dire en sens contraire dans les derniers siècles : et jusqu’à nos jours, n’exprime pas directement Ja psychologie de la foi qui anima la première génération chrétienne; elle reflète la position prise par le christianimse naissant à l'égard du judaïsme dont il se séparait; c’est une conception apologétique et polémique, en rapport avec les besoins de la controverse, et aussi, on pourrait dire et surtout, avec l’attitude prise par Paul luimême à l'égard des autres missionnaires chré-
MALE ts
De tiens.
à Cette théorie, on commence seulement à s’en
apercevoir, est loin de représenter simplement une expérience, en même temps personnelle et typique, de lApôtre. Il s’agirait d'expérience très particulière en $a nature, puisque €e qu’on appelle salut, dans le langage chrétien, ne saurait être, en toute rigueur de langage, matière d’expérience. La théorie de la foi, dans les épiîtres
de Paul, n’est même pas la psychologie de ia
foi qu’a eue Paul, auteur de cette théorie, Paul ne s’est pas converti au Christ pour avoir éprouvé que la foi en Jésus rédempteur était la seule garantie de salut, et que la Loï n’y pouvait rien; il s’est converti pour avoir subi la contagion de la croyance qu'il persécutait, pour avoir cédé à l’attirance d’un messianisme dont il avait d’abord été choqué, pour avoir été induit, par le travail de sa mentalité visionnaire, à croire que l'espérance d'Israël était en voie de réalisation par le fait de Jésus, jadis crucifié, maintenant ressuscité en gloire, prèt à venir pour le grand jugement et pour l'instauration du règne de Dieu. Il a conçu seulement après coup sa théorie de la justification, lorsque l’évolution de son apostolat l’eut mis aux prises avec l'opposition judaïsante sur la question des observances légales, question qui était pratiquement résolue depuis que Barnabé et les missionnaires d’Antioche avaient commencé à
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faire des recrues parmi les païens sans imposer
à ceux-ci la circoncision. La théorie de Paul est liée aussi, dans une très large mesure, à l’apologie personnelle qu’il a construite pour justifier sa séparation d’avec les autres missionnaires chrétiens, par lui traités de judaïsants pour le besoin de sa cause.
Force est d’ailleurs de constater que cette théorie, si on la prend en bloc, est restée autant dire sans écho dans les premiers siècles chrétiens, si ce n’est que l’hérétique Marcion, la tournant en désaveu radical du judaïsme et de l'Ancien Testament, en a fait la base de sa doctrine. Ainsi ce n’est pas sur cette théorie que l’Eglise chrétienne a été fondée dans le monde païen, mais sur la simple foi au Christ immortel, maître de bonne vie et médiateur d’immortalité pour ses fidèles. Il va sans dire que la foi salutaire, dans la théorie de Paul, implique, comme support et objet de cette foi, certaines croyances déterminées, et non seulement celle de la valeur rédemptrice attribuée à la mort de Jésus. Elle implique de même, comme fruits de cette foi salutaire et de la grâce divine, fruits de l’Esprit, les vertus et les bonnes œuvres. Mais Paul, dans l’ardeur de sa polémique, *en dirigeant la pointe de sa théorie eontre la Loi et les observances légales, s'était laissé aller
NV PE ee
à nier l'existence de toute-loi par rapport au chrétien, et toute signification des œuvres par rapport au salut : équivoque et paradoxe que la tradition chrétienne avait prudemment laissés
tomber, jusqu’à ce qu'il plût à Luther de les …
relever.
Luther, en effet, après Paul, et en s’autorisant de lui, a formulé une théorie de la justification par la foi seule, où l’on admet volontiers que s’est aussi exprimée l'expérience religieuse du fameux réformateur. Pas plus que celle de Paul, elle n’est ni ne pouvait être conçue en dehors de toute expérience; mais, comme celle de Paul, c’est la théorie absolue, généralisée, systématisée, d’une expérience personnelle, limitée, relative; et la pointe en est tournée contre la doctrine catholique de la justification, contre le système catholique de l’autorité en matière de croyance, de direction morale et de gouvernement hiérarchique. Pour Luther la foi est un don de Dieu, la confiance moyennant laquelle le croyant participe à la rédemption opérée par le Christ, devient juste devant Dieu par imputation, quoique restant
pécheur par nature; de la foi naissent l’amour .
etles œuvres, qui ne constituent pas des mérites. —- Réaction de la conscience religieuse et morale contre le matérialisme cultuel, l’intellectua-
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lisme théologique, le despotisme ecclésiastique.
Est-ce la découverte de la religion pure, l’institution définitive du culte en esprit? Ce ne l’est qu’en intention, en persuasion, en vision. La foi luthérienne consiste essentiellement dans la confiance en Dieu, en Christ, en la vertu de la satisfaction opérée par lui, mais elle continue d’impliquer comme postulat indiscutable tout le dogme
chrétien; elle répudie l’autorité de l’Église, mais
c’est pour évoquer et accroître celle de l’Ecriture; elle répudie le sacramentalisme magique et le mécanisme des indulgences, mais que de magie
“elle retient dans ses lourdes notions du péché
héréditaire et du salut par le sang du Christ! Elle a, elle croit avoir l’intuition supérieure de tous ces mythes et de toute cette magie divine, que le catholique accepte par l’autorité de l’Eglise; admettons qu’elle a un peu réduit et allègé cette mythologie et cette magie; son intuition n’en est pas moins tout autre chose qu’une expérience, et elle pourrait bien comporter une assez large part d’illusion visionnaire.
C’est, dira-t-on peut-être, la condition de toute expérience humaine, surtout dans l’ordre psychologique et religieux. Ce l’est, apparemment, jusqu’à un certain point. Encore est-il que, pour cela même, l'expérience religieuse n’a pas à se
prévaloir d’un caractère transcendant qui la soustrairait à tout contrôle. La théorie de Luther ne résulte pas d’une expérience directe qui la supporterait tout entière et qui en ferait un monument éternel de psychologie humaine; c’est, en grande partie, une construction logique, conçue en regard et en antithèse d’autres constructions logiques, les doctrines du catholicisme médiéval, que Luther a transposées et refondues plutôt qu’il ne les a éliminées. En fait, il avait réussi, par un effort de volonté, en s’aidant de Paul, à conquérir la paix de sa conscience, et il a créé un type relativement nouveau de christianisme; la réalité de sa religion, de celle qu'il a léguée au protestantisme luthérien, est beaucoup plus compiexe et mêlée que sa théorie de Ia foi; elle comporte une part d’illuminisme personnel, une part de croyances traditionnelles, même une part de sacramentalisme mitigé, sans compter le sacrement de la Bible, répertoire de la parole divine; les œuvres, qui ne servent à rien pour la justification, sont beaucoup dans la vie, et la morale luthérienne ne souffre pas du discrédit qui la frappe dans la métaphysique luthérienne du salut. Bref, la théorie de ia justification par la foi seule est plutôt la définition anti-catholique du luthéranisme que la psychologie de la foi
de EE et TS
DË LA Fôt 207
vivante et le résumé de la religion dans le chris-
tianisme luthérien.
Nous avons connu en nos jours un amendement des précédentes formules qui n’en a pas fait disparaître l’équivoque ni l’artifice. Paul et Luther impliquaient dans la foi les croyances qu'ils
.jJugeaient appartenir à la révélation divine;
certain protestantisme libéral, moins assuré des croyances et de la révélation dont il s’agit, se contente d’affirmer le salut par la foi indépendamment des croyances. Devant l’inconsistance bien établie des dogmes traditionnels,en face des
orthodoxies qui prétendent retenir l'adhésion
à ces dogmes comme condition de salut, de notables théologiens,afin de sauverce qu'ils jugeaient être l'essence du christianisme et aussi bien l’essence éternelle de la religion véritable, ont semblé faire bon marché des croyances, et ils ont proclamé que la foi sauve, non moyennant telle croyance déterminée, mais avec toute croyance coordonnée au principe de la foi-confiance. Ici encore, non seulement on ne répudie pas les œuvres, — et comment répudierait-on l’action morale, en dehors de laquelle la religion perd toute raison d’être, et la religion chrétienne, issue du prophé-
tisme juif, serait privée de son objet? — mais on
implique des croyances et même on formule les
croyances élémentaires que l’on dit être le support
naturel de la foi en tant qu’étant les symboles les mieux appropriés à son objet essentiel; la foi qui sauve est la confiance filiale au Dieu-Père, qui pardonne le péché.
Résidu quelque peu vaporeux du christia-
nisme, mais qui suppose le christianisme et qui en retient au moins trois mythes, auquel s’en
ajoute d'ordinaire un quatrième : premier mythe, la personnalité d’un Dieu, père de l'humanité, notion très primitive et qui est demeurée telle dans la religion chrétienne, nonobstant les commentaires philosophiques dont on ne s’est pas iassé de la pourvoir; mythe du péché, non moins ancien que le précédent, auquel ila été coordonné dans son évolution, et qui n’a pas été moralisé au point de dépouiller le caractère magique d’impureté, qui originairement lui appartient; mythe du salut, compris comme assurance et bonheur résultant du pardon que ce Dieu fait de ce péché à l’homme repentant. Par surcroît, l’on veut, c'est le quatrième mythe, que Jésus lui-même ait apporté au genre humain cette révélation de Dieu et du salut. Ceci est un mythe historique,
vu que, si l'essence de l'Evangile est quelque part, :
c’est dans l’idée du règne de Dieu et de son avè-
nement, les idées du Dieu bon, du péché, du pardon,
5 DE LA FOI à 209
étant non seulement plus anciennes que ie christianisme, mais beaucoup moins en relief dans l’Evangile que l’idée prophétique du règne de Dieu. La théorie de la foi salutaire qui nous est ainsi présentée n’est pas loin de renfermer une contradiction; elle n’exprime pas réellement la foi des chrétiens protestants qui en ont trouvé - la formule; elle a été conçue en regard du travail critique des derniers temps, devant ia grande débâcle théologique, devant l'effondrement de la Bible, comme une sorte de barrage protecteur : du christianisme évangélique, non plus seulement … contre le catholicisme, mais contre la dissoiution qui de partout menace le mythe chrétien du salut, La théorie catholique de la foi s’est maintenue à travers toutes les contradictions et en élargissant . son formulaire à l’encontre de toutes es hérésies ; elle ne s’est pas modifiée en allégeant son dogme, mâis en l’enrichissant et en l’alourdissant. Ses derniers perfectionnements ont consacré les pé- rilleuses victoires de l’ultramontanisme sur le gallicanisme, du dogmatisme théologique sur le dogmatisme rationaliste, du traditionalisme sur le modérnisme, Du symbole dit des apôtres, libellé au cours du second siècle contre les hérésies gnostiques, au symbole antimoderniste, élaboré
contre la science critique des origines et de l’histoire chrétiennes, les acquisitions doctrinales ont été considérables, et les dernières comportent même la désignation expresse de très nombreuses opinions qu’on ne doit pas professer. Dans le catholicisme romain, la foi semble être devenue, avant tout, l’adhésion totale de lesprit à un
ensemble de doctrines censées révélées de Dieu ets
infailliblement interprétées par l'Eglise; et comme la masse de ces doctrines n’est point assimilable pour le commun des fidèles, il est admis qu’on adhère explicitement aux dogmes fondamen-
taux, implicitement à tous les autres dogmes
définis par l'autorité de l'Eglise. La foi du catho- …
lique n’en est pas moins liée théoriquement à un
bloc de croyances qui ne sont pas toutes anciennes !
et qui ne laissent pas d’être présentées comme des vérités immuables. Cette foi, qui prétend
régler l'intelligence, ne suffit pas au salut; il est |
admis, naturellement d’ailleurs, que, si la justi-
fication est fondée sur la foi, elle n’est accomplie : que dans la charité, l’amour parfait de Dieu.
et du prochain.
Théorie non dépourvue d’apparences logiques, …
mais qui ne correspond pas mieux que les autres …
à la réalité qu’elle prétend définir. Il y a contra-. diction sensible entre l'importance attribuée en
. principe à la définition des croyances, et l’impossibilité pour le fidèle de trouver en chacune de ces croyances un principe de vie spirituelle, si ce n’est même de les concevoir. Beaucoup de ces SON MAS DOUL AE ai AUtRo nortes. Pratiquement la relip catholique s’entretient dans la foi et le culte du Christ-Dieu, la foi et le culte de ia Vierge et des saints, la foi et l’obéissance à l'Eglise, une pratique suffisante de la morale chrétienne. On ne peut d’ailleurs se dissimuler que la tendance actuelle du catholicisme romain est à résumer toute l’économie du salut dans l’obéissance à l’Eglise, c’est-à-dire l’obéissance au pape, qui représente à lui seul la révélation de Dieu, l’autorité du Christ et le magistère de l'Eglise, les trois élé- ments essentiels du christianisme traditionnel
à travers ies âges, et que les formulaires, les théo- ries de la foi ont voulu défendre contre les dissi- dents. Aujourd’hui ces formulaires et ces théories sont tournés contre le protestantisme, contre le rationalisme, contre les plus récentes conclusions scientifiques, cependant que la foi vivante continue de suivre la voie que nous venons de dire, à travers les écueils que les théologiens, avec un succès qui paraît de plus en plus incertain, s’emploient à exor- Ciser.
Du dehors et rétrospectivement il n’est pas trop difficile de voir à quoi ont servi les théories de la foi que nous venons D GAPANLEMSOR. brièvement. Le |
tianiane à l'égard du judaïsme; si peu consistante
qu’elle ait été en elle-même et dans son équilibre
logique, elle correspondait à une réalité : le chris-. tianisme n'était viable qu’en s’émancipant de. la Loi mosaïque. La théorie de Luther peut
n'être pas la foi vivante du protestantisme
allemand dès premiers temps, elle a contribué
d’abord à créer et ensuite à garantir l’autono- : mie du protestantisme à l'égard du catholicisme romain; si peu consistante qu’elle ait été en elle- : même et dans son équilibre logique, elle correspondait à une réalité : la conscience chrétienne ne pouvait être libérée qu’en s’émancipant de la papauté. Les théories actuelles du protestan: tisme libéral peuvent n'être pas la foi vivante de ceux qui les professent, elles contribuent à. créer et à garantir l’autonomie de la foi à l’égard . du dogmatisme théologique et à sauver la foi. même dans le grand désarroi de la pensée contemporaine; si peu consistantes qu’elles soient en elles- 3 mêmes et dans leur équilibre logique, elles corres-…
PPT TORTUE, TOUTE
als
pondent à une réalité : les vieux dogmes chrétiens s’écroulent, et pourtant l’on ne saurait fonder
. la vie morale que sur la foi. La théorie du salut
dans le catholicisme romain peut n’être pas la foi vivante des catholiques qui en nos jours demeurent vraiment croyants, elle continue à protéger la rehgion catholique et contre le protestantisme et contre l’incrédulité ; si peu consistante qu’elle soiten elle-même, si minée qu’elle soit par tout le travail scientifique, et l’on peut dire par tout
… le courant de la vie moderne, elle correspond à
une réalité : l’humanité vit de tradition autant
. que de raison; elle est, en principe et en droit, . une et universelle.
On ne peut donc pas dire que ces théories aient été ou qu’elles soient absolument fausses : pas da-
vantage on ne peut dire qu’elles aient été ou
qu’elles soient absolument vraies. La plus grande difficulté qu’elles offrent pour nous, entre beau-
. coup d’autres, est, semble-t-il, dans leur notion . dusalut, qu’elles n’ont point su dégager du mythe,
ce qui ieur donne à toutes,pour nous, un caractère
de non-réalité. Si la foi ne se peut attacher qu’à
5 un mythe, qu’avons-nous à faire de la foi, plus « que du salut? Un mythe ne se peut recommander qu’à la foi; mais, si l’on nous fait grâce du mythe, … ou s’il nous est impossible de l’admettre, la foi,
qui, nous disait-on, sauve, garde-t-elle une raison d’être? La question n’est pas aussi simple qu’elle paraît, et nous avons maintenant à l’examiner.
IT
La foi se perpétue à travers des mythes qui ne
cessent pas de se transformer et dans lesquels
essaient de se définir la notion et les moyens du salut.Il est vrai que le mot «salut» est le nom propre de l’espérance chrétienne, mais il convient à la définition de toute espérance religieusement humaine, et nous pouvons le prendre en cette acception générale. Pour une considération superficielle, le mot sert d’étiquette commune à tous les rêves dont s’est entretenue la foi dans les religions : dans les cultes primitifs, c’est l’idée de la nourriture matérielle, de la subsistance commune, que l’on croit assurées par la pratique de certains rites
traditionnels, la vieille magie de la tribu; dans
les cultes nationaux, c’est l’idée de la conservation
et de la prospérité du peuple, que l’on croit ga-.
ranties par la protection des dieux et le service
régulier qui leur est rendu; dans les religions de salut éternel, de ce qu’on appelle spécialement les salut, c’est-à-dire l’immortalité bienheureuse des
individus, c’est l’idée d’une félicité parfaite dans une existence qui ne finit pas. La foi du salut est la foi à la réalisation indéfinie d’une vie complète, heureuse dans sa plénitude. Nous ne pouvons pas nous empêcher de voir que cette foi s’accroche à beaucoup d'illusions, et que la plénitude de vie qu’elle se flatte d’atteindre ne cesse pas non plus de lui échapper; mais nous sommes bien obligés aussi de reconnaître que cette foi soutient l'effort de l’homme pour atteindre la petite part de bien-être ou de perfection vitale qu'il atteint effectivement, en sorte que les croyances dont il s’entretient et les figurations cultuelles où il se récrée ne sont pas tout à fait illusoires, si l’on tient compte du résultat obtenu. Sans doute la constitution native de l’humanité met-elle dans son existence consciente comme un songe du but à poursuivre et un élan indéfectible vers l’objet que suggère le rêve,une confiance dans la vie qui se fait et que l’on imagine inépuisable. La foi ne serait-elle pas radicalement le sentiment naturel de confiance en la vie, sans lequel la conscience même de cette vie, à tous égards fragile et de toutes parts menacée, serait insupportable ?
Cette vie, en effet, est un mouvement conscient qui va se réalisant, non seulement dans les indi-
vidus pris à part, mais dans la série indéfinie des générations et dans la continuité des groupements sociaux; non seulement dans le développement physique des êtres humains, mais dans leur développement spirituel et moral, dans la montée des sociétés humaines vers la civilisation, vers une culture de plus en plus féconde et vers de meilleurs destins. Car, à considérer d’assez haut, l’histoire des hommes, on dirait que les humanités se sont acheminées lentement, à tâtons, le long des siècles, vers des buts inconnus, toujours succombant à la peine,et toujours se relevant pour un nouvel effort, souvent malheureuses et jamais lasses, rivales entre elles et tendant à s'associer en des groupes de plus en plus larges, tant qu’à la fin l’idée vient à poindre d’une communauté pacifique de tous les peuples. | :
Oh! ils ont mis du temps à former ce rêve; ils s’y sont repris à plusieurs fois pour l’ébaucher, et, à dire le vrai, ils ne savent pas encore comment s’y tenir. D’aucuns prétendent qu’ils ne s’y tiendront jamais, et que c’est la plus grande chimère dont ait jamais essayé de se griser l’hüumanité. C'est vrai. Jamais rêve mystique de pareille envergure ne s’est produit au sein des religions, et Comte ne s’est peut-être pas abusé en proclamant que c'était la religion, Mais Comte ne paraît pas
s’être aperçu qu'il caressait un idéal, et il a cru pouvoir d’un seul coup fonder l’humanité en philosophie, en religion, en réalité. Il n’a réalisé qu’un système dont certains de ses disciples ont répudié précisément la partie religieuse, comme n’appartenant pas à l’ordre de la science et de la raison mais à l’ordre mystique, lequel est pour eux l’ordre de la déraison. Le fait est que la notion morale de l’humanité n'appartient pas à l’ordre des réalités présentes, qu’elle n’est pas réalisée, non seulement dans la vie des peuples, mais même dans la pensée de la très grande majorité des hommes actuellement vivants. À ne considérer que l’état politique des groupes humains et leur mentalité dominante, l’idée d’une humanité universelle pacifiquement organisée n’est pas autre chose qu’une utopie, et beaucoup le professent assez ouvertement, qui se flattent de garder leur foi aux anciennes religions. Beaucoup de
gens qui se disent chrétiens ct catholiques ne
sentent pas que la guerre est le crime des crimes, non seulement le plus grand fléau, mais la tare le plus odieuse de l’espèce humaine, et, à proprement parler, l’inhumanité. Maigré tout, l’idée tend à se réaliser; elle est ce qu’on appelle un
idéal, quelque chose qui n’est pas et qui voudrait
être, qui commence d’être par le fait qu’on S'y
attâche, qui se réalise dans la foi avant de se réaliser dans la vie. La foi religieuse a-t-elle jamais été autre chose que l’adhésion confiante à un idéal humain, petit ou grand, que cette foi même contribuait à réaliser dans une mesure appréciable? La foi ne serait-elle pas une condition des plus nécessaires et l’un des plus puissants facteurs du progrès humain?
. Cest surtout, dira-t-on, le support de toutes les superstitions,de toutes les illusions et de toutes les folies mystiques, l’ennemie de la raison et de la science, l’âme de tous les fanatismes. Elle est assurément le support de la crédulité, elle a perpétué maintes erreurs, elle est associée à tout le mal comme à tout le bien qu'ont fait les religions; mais on peut dire que sa responsabilité dans le mal, — si l’on peut parler de responsabilité, —.est beaucoup moins engagée que celle de la raison. La foi par elle-même n’est ni aveugle ni clairvoyante; ce n’est pas un principe de discernement; ce n’est pas la foi qui, de son chef,a inventé les superstitions, ni les systèmes théologiques, ni les orthodoxies, ni la compression des intelligences sous le régime de l’Inquisition; c’est la raison, une raison spéculative et pratique insuffisamment éclairée, trop sûre d’elle-même, et qui, paresseuse, s’est fixé à elle-même des
limites qu’elle devait finir par trouver insupportables. Les théologiens scolastiques ont été, ils sont encore, pour la plupart, de très fiers rationalistes, auxquels ressemblent. comme des frères les théoriciens absolus de la raison et de la science, qui se font de l’une et de l’autre une conception mythique tout à fait analogue à celle que les théologiens se font de la révélation.
La raison de ces théoriciens est censée infaillible, et leur science toujours certaine, alors que, dans la réalité, la raison définit approximativement des connaissances toujours superficielles et relatives, philosophiquement parlant, et que notre science est toujours perfectible, parce qu’elle ne cesse jamais d’être imparfaite. La raison et la science sont choses qui se font, qui sont en évolution, qui ont besoin de grandir pour subsister; la raison est une faculté d'investigation et de classement, la science une méthode de recherches, une synthèse toujours provisoire de résultats. C’est rêver que de les supposer indépendantes de toute foi et comme se suffisant à elles-mêmes. Car, quoi qu’elles en disent, ou plutôt quoi qu’en disent leurs avocats intransigeants, ce n’est pas seulement dans leur propre évidence et la certitude immédiate de leurs conclusions qu’elles prennent assurance, mais d’abord et radicalement
dans leur pouvoir de connaître. Antérieurement à toute critique de la connaissance l’homme croit au travail de sa pensée, et la critique de la connaissance l’induirait facilement au scepticisme universel, si sa foi en lui-même, identique au besoin de vivre, ne s’étendait au travail de son esprit. En viendrions-nous à soutenir ce paradoxe, que la foi est la substance même de la raison et de la science, et que c’est par une aberration de la raison, par une erreur de la science, que la raison et la science se sont prises à considérer la foi comme leur ennemie inconciliable ?
On se donne tant de peine,et depuis si longtemps, à les concilier, qu’il peut sembler insensé de ne pas regarder la foi et la raison savante comme des puissances étrangères l’une à l’autre, et qui, si elles sont toutes les deux indestructibles, ne peuvent être qu’antagonistes ou astreintes à un régime de concordat par lequel seront délimités leurs domaines respectifs, réglées leurs relations mutuelles. Ainsi l’a entendu la tradition chrétienne, qui, après avoir posé ce dualisme, s’est acharnée à le réduire, à trouver la formule d'accord entre les deux termes; foi et raison, révélation et science, tant et si bien qu’elle cherche encore sette formule, et qu’elle ne finira pas de la cher-
cher, aussi longtemps qu’elle admettra deux ordres de vérités, l'ordre de la vérité divine, qui serait É: une ordre de vérités révélées, et l’ordre de la : vérité humaine, qui est un ordre de vérités ac- “quisesr-lexpremier.ordre..étantematurellement de "Vérité définitivement complètes, et le second de vérités susceptibles d’accroissement. Le problème créé par cette distinction n’a pas cessé d’être débattu depuis des siècles; il l’est encore, mais dans des conditions singulières; car, si, pendant longtemps, on a voulu concilier les deux ordres en absorbant plus ou moins l’un dans l’autre, ou bien en subordonnant l’un à l’autre, ou bien en les détachant l’un de l’autre, une solution radicale a été proposée, qui consiste à tenir pour inexistant l’ordre des vérités divines, en déclarant périmé, par la même occasion, le rôle de la foi dans la formation de l’humanité.
La thèse traditionnelle de l'harmonie entre la raison et la foi a été très difficile à mettre sur pied, et elle n’a jamais été en satisfaisant équilibre. Lorsque Paul émit sa théorie du salut, il ne songeait pas à l’accorder avec la science du siècle, science, d’après lui, fragile et plus ou moins démoniaque, destinée à périr prochainement avec le monde inférieur où elle avait vu le jour. Quand le christianisme commença de s’intellectualiser,
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ses apologistes présentèrent la foi chrétienne comme une philosophie révélée, plus sûre et plus com- plète que la philosophie hellénique. Quand Origène formula sa synthèse théologique, il conçut de même le dogme chrétien"comme ce-HÉ vélée, une philosophie supérieure, que n’aurait pu découvrir tout entière, mais qu'elle pouvait pénétrer et démontrer, une distinction essentielle étant d’ailleurs marquée entre la croyance des simples et cette théologie des doctes. Finalement, la distinction des vérités naturelles, objet de la philosophie et de la science purement humaines, et des vérités surnaturelles, objet de la révélation divine conservée dans les Livres saints et dans la tradition de l’enseignement ecclésiastique, parut s'imposer. Thomas d’Aquin fonda sur cette distinction sa synthèse théologique; l'Eglise romaine l’a retenue; le concile du Vatican l’a consacrée; il est de foi que la raison peut démontrer l'existence de Dieu, mais non le mystère du salut. « Il existe deux ordres de connaissance, distincts non seulement par le principe, mais aussi par l’objet; par le principe, parce que dans l’un, c’est par la raison naturelle, dans l’autre,
c’est par la foi divine que nous connaissons; par
l’objet, parce que, en dehors de ce que la raison naturelle peut atteindre, on nous propose à croire
DE LA FOt 223
des mystères cachés en Dieu, qui ne peuvent être connus s'ils ne sont divinement révélés. Mais bien que la foi soit au-dessus de la raison, aueun désaccord véritable ne peut exister entre elles, puisque le même Dieu, qui révèle les mystères et donne la foi, a mis dans l’âme humaine la lumière de la raison. Nous définissons donc que toute assertion contraire à la définition de la foi éclairée est complètement fausse. Or l'Eglise, qui, avec la mission apostolique d'enseigner, a reçu l’ordre de garder le dépôt de la foi, tient aussi de Dieu le droit et le devoir de proscrire une prétendue science, pour que nul ne soit trompé par - une philosophie vaine et erronée 1»
Telle est la doctrine officielle de l'Eglise romaine, et la pratique y répond. Le système est fait de postulats, et non fondé sur des réalités. — Conception statique de la vérité, qui, tant dans l’ordre naturel que dans l’ordre de la révélation, serait par elle-même immuable : la pensée humaine n’a pas ce caractère, la science n’est jamais faite, elle se fait toujours, en se renouvelant perpétuellement ; ce qu'on appelle révélation a aussi son histoire, les dogmes se sont formés et se transforment par ceux-là mêmes qui en proclament l’immu-