‹ Religion et humanitéChapitre 3 sur 31 · MN EAU · texte numérisé non relu

MN EAU

ne.

INTRODUCTION 33 et l’art, trois formes ou manifestations de notre vie et de notre activité spirituelles, en rapport avec les trois aspects ou qualités de l'esprit, puissance, bonté, beauté... Le mysticisme, en tant qu'essence et principe de la religion, n’est pas la révélation d’un au-delà transcendant, c’est le pressentiment d’un au-delà spirituel et, si on l’ose dire, immanent aux réalités visibles, et le respect de cet esprit en toutes ses manifestations... Le mysticisme, en tant que principe et essence de la moralité, est le sens d’obligations spirituelles qui dominent la vie maté- rielle, le sentiment d’une spiritualisation nécessaire de l’existence physique... la reli- : gion vécue et pratiquée, une réalisation d’es-\ | prit, de liberté véritable, de sainteté, dans la L conduite humaine ; c’est à la fois une exalta. tion et une béatification supérieure de l’homme dans le dévouement à l'humanité.

Le mysticisme, en tant que principe et essence de l’art,... est le sens de l’esprit dans les harmonies et les charmes de la nature ; et l’art est une réalisation de l’idéal, une incar-

nation de l'esprit dans les œuvres de

l'homme pour qu’elles aient l’harmonie et le charme des œuvres de la nature, le prestige du beau; l’art humain traduit la vie de l’esprit, il élève les formes sensibles à l’ordre spirituel ; il célèbre et fait briller. l'esprit, comme la religion l'adore, et comme la morale en vit... La nature de l’homme est plus profonde que sa faculté de critique rationnelle, et c’est du fund de la nature humaine que procèdent, avant tout rudiment de science méthodique, non seulement la faculté, le besoin et le désir de connaître, mais, avec et dans cette faculté même, ce besoin et ce désir, le sens mystique, le sens de l'esprit, fondement de la connaissance, source de la religion, de la morale et de l’art, racine de l’humanité » (:bid., 37-39, 41-49, 44, 48).

Des théories très récentes et sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister ici, parce qu’elles envisagent un point que l’on peut dire préhistorique ou préhumain du mysticisme, ou bien qu’elles en considèrent les manifestations ou états extraordinaires, dont elles voudraient faire, à proprement parler, le mysticisme, tiennent celui-ci pour une forme

d'érotisme transposé ou masqué. Il peut, en effet, et même il doit y avoir un fond de vérité dans la théorie qui dérive de la sexualité les sentiments affectifs de l’homme, Car c'est à la sexualité que commencent et aussi bien à la sexualité que semblent à peu près se limiter les sentiments affectifs qui se rencontrent en beaucoup d'espèces animales.

L'instinct génital produit l'amour animal et le soin affectueux de la progéniture. On concevrait que de là soit partie l’évolution sentimentale dans le règne humain; mais

c’aura été par grand élargissement, par mul-

tiple transformation, par très variée spiritualisation. Il ne s’ensuivrait pas que tous les sentiments religieux et sociaux, y compris la religion et la moralité, ne soient pas autre chose que de la sensualité déguisée, de la sexualité plus ou moins camouflée ou bridée, d’incessantes manifestations à demi satisfaites, à demi contraintes, de l’appétit sexuel. L’humanité procède de l’animalité, on peut dire qu’elle se produit dans l’animalité, mais elle n’y est pas enfermée, et, dans son développement spirituel, on doit reconnaître.

qu’elle la domine. Par là l’évolution sentimentale de l'humanité n’est pas plus réductible à la simple animalité que son évolution intellectuelle et scientifique. L'intelligence animale se réduit aussi, pour le principal, à percevoir les occasions de satisfaire les appétits de l'appareil digestif et génital ; de là sera parti encore, dans le règne humain, tout le travail de l'intelligence et de la science; peut-on dire néanmoins que tout ce travail se résume aujourd'hui dans l'industrie que savent mettre les hommes à organiser leurs ressources alimentaires et la reproduction de leur espèce ? Assurément, c’est dans ce cadre de la vie naturelle que la vie intellectuelle de l’homme se développe; mais assurément aussi elle le dépasse, et elle le dépasse en

faisant œuvre d’esprit dans l’ordre intellec-

tuel comme elle fait œuvre d'esprit dans l’ordre des sentiments.

Touchant les accidents et états mystiques

je N extraordinaires la leçon sur le Mysticisme

(cbid., 34-37) donne ces explications: « On pourrait disserter longuement sur la vision

mystique. Définissons-la :lesonge d’un homme !

gs)

Mystic Vision

éveillé, que celui-ci prend pour une commu- | nication d'en haut. Rappelons même, en!

preuve plutôt qu’en correctif de notre définition, que des songes ordinaires ont été souvent et sont encore, à l’occasion, pris pour des avertissements surnaturels. La vision est donc le produit, apparemment spontané, d’une activité mentale inconsciente, produit que le sujet interprète, d’après des opinions antérieurement acquises, comme une sorte de révélation à lui faite par un esprit supérieur. Cette persuasion n’est point par elle-même une preuve certaine de folie... On peut concevoir des visions mystiques aussi normales que, par exemple, les trans-

ports inspirés d’un poète. Après tout, les intuitions du génie sont aussi des visions, et | la valeur en est éprouvée par le contrôle de l'expérience, de la raison pratique... Il en va des intuitions mystiques comme des autres :

leur valeur relative se démontre par le contrôle de l'expérience religieuse et morale, de la raison pratique appliquée à l’ordre de l'esprit. Innombrables sont les visions mystiques dont la valeur a été exactement celle

de pures rêveries; mais n'est-il pas vrai que la somme de tout ce que le genre humain a inutilement rêvé dans tous les ordres de la pensée exclut toute statistique et toute imagination ? »

« Le degré supérieur de la contemplation mystique », — qu'il faut soigneusement distinguer de la simple vision, — « exclut toute définition de son objet. Quelques-uns disent que l’extase est un cas morbide, l’absorption temporaire de l'esprit dans une idée fixe, et sans doute ont-ils tort de l’affirmer d’une façon générale et absolue. Car tout ravissement tient de l’extase,et, quand on essaie de le définir, on ne le peut que par analogie, par métaphore, par comparaison... La fréquentation des mystiques chrétiens, par exemple dans les beaux livres de M. Henri Brémond, ne donne qu'assez rarement une impression d’extravagance ou de faiblesse d’esprit; en général, les plus grands font peu de cas des visions... ; leur extase ne les absorbe pas dans une idée mais plutôt dans une intuition sans limites ; ce qu'ils en rapportent est un sentiment de confiance et

d'amour ; ils n’en peuvent du reste parler que d’après les croyances de l'Eglise qui leur sont familières et dont ils sont les premiers à proclamer l'insuffisance théorique. Ainsi le mysticisme, à son plus haut degré, qui est aussi sa plus simple expression, n’est pas la

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vision sensible ni la révélation conceptuelle |

d’un au-delà céleste ; c’est le sentimentintui- | tif d’un au-delà présent, d’un infini où s’ab- |

sorbe momentanément la conscience du moi,

pour se retrouver ensuite agrandie, affermie, meilleure ; c’est, au plus haut sommet du mysticisme chrétien comme dans le nirvana bouddhique, autant dire la désaffectation de l’animalité dans l'homme, du sensualisme . égoïste et intéressé, au profit de l’humanité, de l'esprit désintéressé et dévoué. »

Ceux qu'on appelle spécialement mystiques ne constituent pas une catégorie particulière d'humanité malade, puisque tous les hommes, qu'ils s’en aperçoivent ou non, sont plus ou moins mystiques; ils ne constituent pas davantage une catégorie d’humanité parfaite; car,s’il y a des saints parmi les mystiques, tous les mystiques ne sont pas

des saints ; il peut y avoiret il y a eu des mystiques médiocres, ou dévoyés, plus fous que sages, ou sensuels et d’une sensualité morbide, ou simulateurs à moitié dupes de leur propre jeu. C’est que les mystiques sont des hommes, et que notre espèce est vraiment très mêlée. La folie temporaire du P. Surin ne prouve pasque tous les mystiques soient des fous. De ce qu’il y eu a des amitiés, des paternités et des maternités spirituelles plus ou moins suspectes, ou même ouvertement sensuelles, il ne suit pas que toutes le soient; de ce qu’il y a des saints équivoques, il ne suit pas que tous soient faux ; de ce qu'un ascétisme inconsidéré à induit quelques mystiques à des actes révoltants pour le goût d’une humanité normale, comme certains cas de scatophagie, on n'est pas fondé à soutenir, ainsi qu'on l’a fait récemment avec trop d'insistance, que tous les mystiques chrétiens ont été scatophages. Est-ce que les mystiques, après tout, n’ont pas fourni jusqu’à présent les plus beaux types d'humanité ? Répétons que la mentalité mystique n’est pas nécessaire-

ment une mentalité visionnaire. Actuelle: , ment la mentalité visionnaire est une rechute : dans les degrés inférieurs de l’évolution | humaine, mais la mentalité mystique, quoi | qu'on dise, est identique à l'esprit dans |; l’homme.

Les trois essais sur /’Esprit,la Foi,la Relsgion,s’expliquent suffisamment d'eux-mêmes etn’ont pas besoin de longs commentaires.

On conçoit que la leçon sur l'Esprit soit venue après l’étude sur le Mysticisme, où l’on avait tant parlé de l'esprit sans le définir expressément ; il était opportun de préciser le rôle

de la foi dans le mysticisme et dans la vie

de l'esprit ; enfin il y avait motif de couronner toutes ces études par un aperçu synthétique sur la religion. Un peu partout ce sont les mêmes idées qui reviennent, mais en s’éclairant, semble-t-il, à mesure qu’on en regarde les différents aspects.

Dans l’essai sur l’Ésprit,on ne s’est pas pro-

posé de construire une philosophie générale

de l’univers. Que s’y risquent ceux qui s’en

croient capables. On a voulu examiner la question de savoir si la distinction de la

| matière et de l’esprit ne serait pas un faux

problème, à nous transmis par des vocables

’ qui ont perdu leur signification, et si le vrai

problème ne serait pas dans le choix des moyens par lesquels il conviendrait de pourvoir à ce que nous pouvons appeler encore le progrès spirituel de l'humanité. Conception à la fois réaliste et idéaliste, mais non métaphysique et absolue,noninconditionnée, du monde et de l’existence humaine. Peutêtre n'est-il pas, en somme, très philosophique de se représenter l'univers comme une grande masse, inerte par elle-même, que manœuvrerait un grand être invisible, parfait, tout-puissant, tout connaissant, tout dirigeant, touchant nécessairement au monde par l'efficacité de son vouloir, de nulle façon mêlé au monde par la souveraine indépendance et l'infinie simplicité de sa nature sans limites, désintéressé de tout en vertu de cette nature, intéressé à tout par sa bienveillance, et même suivant avec une sollicitude incessante les ébats de :

la fourmilière humaine qui s’est mise à pul-

luler sur la terre, coin perdu de l’immensité.

Mais peut-être n'est-il pas plus philosophique de tout ramener à une combinaison d’atomes perpétuellement variable, en vertu de lois qui les font perpétuellement s’agréger et se désagréger dans une série fatale de

métamorphoses où tout s’équilibresans avoir

proprement sens ni valeur.Tout cela est plutôt vivant ou aspire à vivre. Mais qu'est-ce que la vie ?

La vie, nous pouvonsdire que c’est l'esprit, ou que l'esprit en est l’aboutissement ; la vie et l'esprit, nous pouvons dire que c’est l’épanouissement de la force qui est partout répandue et partout agissante dansle monde, Nous ne pourrions nier la vie et l'esprit sans nier notre propre existence ; nous nous exagérons sûrement la valeur de notre pensée, mais nous ne pourrions considérer cette valeur comme nulle sans nous suicider intellectuellement ; nous ne pouvons davantage renier pratiquement la signification morale de notre existence sans tuer en nous l'humanité. L'esprit est dans l’homme, le

poussant vers un idéal de société bonne et de conscience satisfaite. L'esprit est l’être sous l’aspect du vrai, du bien, du beau ; il est ennousse reconnaissant sous cet aspect; il est la conscience de l'être en cette forme pour nous supérieure; il est la volonté de perfectionner cette forme indéfiniment; il est à lui-même sa ressource et sa loi:ilest l’eftort vers une liberté grandissante dans le cadre apparent d'une nécessité qui l'opprime ; l’évolution de l’humanité, si l'humanité ne veut pas se perdre, doit être une ascension de l'esprit.

Par nous l'esprit se reconnaît en un moment de son immortalité auquel nous participons ; et c’est en lui que nous nous survivrons. Demander s’il ne pourrait pas être immortel en nous à jamais pourrait bien être encore un faux problème, comme de rechercher si ce qui passe est durable. Il se trouve que les limites de notre existence phénoménale sont assez étroites ; mais il est malaisé de concevoir comment notre existence personnelle, qui ne diffère pas de cette existence phénoménale, pourrait n’être pas enfermée

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dans ces limites. Notre activité n’est pas perdue pour autant dans le mouvement universel, et il n’est pas réellement indispensable, pour nous encourager dans la vie de l’esprit,quenousentretenions un rêve d’outretombe que la moindre réflexion nous montre inconsistant et irréalisable. Notre être impérissable est celui de la masse vivante d’où nous sommes un moment sortis et où la mort nous replonge pour l'éternité. Pour nous individuellement ce n’est pas ce lendemain éternel qui importe, mais le jour présent, avec sa tâche spirituelle qu'il convient de remplir afin d’être en paix avec nous-mêmes et de tenir convenablement notre place au foyer de l'humanité.

Le thème de la foi, comme les autres qui sont ici abordés, serait plus facile à traiter en un volume qu’en quelques pages. On a dû marquer seulement les points essentiels, et d’abord l’inconsistance rationnelle des théories théologiques de la foi, toutes coor- données au postulat irréel d’une révélation divine ayant de manière ou d'autre une valeur absolue. Il n’est sans doute pas indif-

férent de montrer que ces théories, dont on a lieu de s'étonner que même des psychologues non confessionnelsles aient acceptées comme reflétant directement des états d’âmes et ce qu'on appelle des expériences religieuses, sont plutôt des spéculations où l’élément expérimental est dominé par des postulats théoriques antérieurement acquis et par des préoccupations polémiques. Fait considérable pour la juste appréciation de ce qu'on appelle expérience religieuse. Car l’appellation est peut-être abusive, ce qui est donné ordinairement comme expérience religieuse n'étant ni pure expérience ni religion pure.

Les mouvements intérieurs qui se produisent dans le sujet religieux absorbent celui-ci dans le momentmèmeoils s’opèrent; dans la mesure où il se reprend pour les examiner, ces mouvements s’évanouissent, et la considération s'attache plutôt à limpression ou au souvenir quien reste, pourles définir d’après les concepts et le langage courants de la théologie dans un milieu donné, c’est-à-dire dans les termes de raison qu'emploie cette théologie. On a vu plus

haut ce qui en est de l’extase ; mais la présente remarque vaut pour tous les faits de psychologie religieuse en tant qu'expériences personnelles : on n’imagine pas le même individu se livrant en même temps à une prière ardente, et observant attentivement sa propre ferveur avec les réactions qui surviennent dans son intérieur en vertu de cette prière. Ceci soit dit, non pour nier la réalité de l'expérience religieuse, mais pour en marquer le caractère très particulier en tant que fait d'observation psychologique.

Iln'était pas moins nécessaire de montrer ce que la foi paraît être en réalité dans la vie de tous les hommes, c’est-à-dire le support et le fondement de la vie spirituelle. La foi est à la base de toute notre vie intellectuelle, morale et esthétique, étant le sens de l'esprit, qui est le sens mystique, et l’assurance dans le travail de l'esprit, dans l’invention et l’achèvement de l'esprit. Il n’était pas non plus inutile de signaler comment et pourquoi l'accord, tant débattu, de la raison et de la foi est un faux problème, un problème qui n'existe pas, non seulement

parce que les révélations dont font état les théologies ne sont, à proprement parler, ni révélées ni divines, et parce que le problème dont il s’agit implique un dualisme inexistant dans l’ordre de la vérité à nous connaissable, mais parce qu'il implique aussi bien

une fausse idée de la foi et une fausse idée de la raison. La foi n’est pas de soi un réper-

toire de croyances absolues, ni la raison une autre source de vérités immuables. C’est la

raison seule qui a crééles dogmes qu’elle a

fait accepter à la foi, et c’est elle qui se donne encore parfois le tort d’ériger en dogmes les données de la science, toujours perfectibles.

Un autre problème existe réellement, qui est d'intérêt perpétuel, et c’est l’éducation progressive de la raison soutenue par la foi, le moyen de promouvoir l’ascension de l'esprit,

d'assurer l'équilibre de laconsciencehumaine, de l'esprit humain en chacun, l'équilibre de la conscience collective, le progrès de la fra. … ternité universelle dans l'humanité. Œuvre de haute raison mais d’infinie difficulté, et qui ne saurait avancer qu appuyée sur une indes- … tructible foi, une foi de plus en plus cons- …

ciente, de plus en plus éclairée, de plus en plus énergiquement voulue, de plus en plus moralement agissante.

C’est vers le thème de la religion que convergent tous ceux qui ont été précédemment traités. Car, en parlant des sciences religieuses et de leurutilité, de l'illusion mystique et du mysticisme, de l'esprit et de la foi, c’est de la religion qu'on parlait, de son rôle historique, de son caractère et de sa valeur, de ses chances d’avenir dans l'humanité Mais il y avait lieu de synthétiser toutes .ces observations, de façon à prendre une idée

; plus nette du phénomène religieux, de lareli- . gion comme forme universelle et perpétuelle

. d'humanité. Les religions sont des actes de foi en l'esprit, des élans vers l'esprit, des

manifestations de l'esprit ; elles marquent les degrés auxquels se sont peu à peu élevés les hommes sur l’échelle indéfinie de l'esprit.

On conçoit que, devant le chaos que présente à première vue l'histoire des religions, certains aient pu croire quel’humanité,de plus en plus instruite, finirait par se passer de : religion. Mais une considération plus atten-

"VE. Le LS OS 4:

tive montre que, si les religions passent, la

religion demeure, grandissant et s’élargissant. La religion ne saurait périr dans l’humanité, pas plus que la foi, pas plus que l'esprit, pas plus que le sens mystique d’où

elle est issue, qui l’entretient et qui paraît

devoir la faire vivre tant que l’humanité

même subsistera sur la terre, à moins que

l'espèce ne meure moralement avant de disparaître et qu’elle ne soit préalablement retombée en animalité. C’est, en etfet, danse les religions que s’est peu à peu dégagée la notion spirituelle de l'humanité, notion essentiellement religieuse, et qui, en achevant de se définir, définira par là-même la religion héritière de toutes les religions qui l’auront préparée. Mais l’avenir des hommes est jusqu'à un certain point dans leurs mains ; c’est à eux qu'il appartient, en somme, de créer la religion qui les sauvera. Ils n’y parviendront que par un grand effort, non seulement de science et d’habileté, mais de foi et de moralité, disons de désintéressement et de réciproque dévouement.

… RELIGION er HUMANITÉ

Du rôle et de l'avenir des Sciences religieuses ‘

L’an dernier, à pareil jour, nous disions nos espé-: rances, saluant l'aurore d’une humanité nouvelle dans la Société des Nations ?; nous nous risquions toutefois à remarquer que cette humanité nouvelle, l'humanité requise pour une telle société, était, pour ainsi dire, à créer; et, devant l’humanité qui existe, nous n’hésitions pas à reconnaître que les difficultés de sa transformation rendraient, pour un temps indéfini, l’œuvre de la paix aussi dure à sa facon que l’œuvre de la guerre. Nous

ne nous étions pas trompés. On dirait mainte-

1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire des Religions au Collège de France, prononcée le 1er décembre 1919 ; pu- bliée d’abord dans la Correspondance de l’Union pour la Vérité, janvier 1920.

2. Leçon sur La paix des nations et la religion de l'avenir, prononcée le à décembre 1918 ; publiée à part en 1919.

nant que l’humanité se cherche, qu’elle hésite, qu’elle regarde avec moins d’effroi son triste passé, qu’elle retrouve ses vieux appétits, et qu'il faudra peut-être d’autres épreuves, non moins terribles que celles d’où elle vient à grand” peine de sortir, pour la décider enfin à s’engager dans la voie où, par une meilleure discipline, c’est-à-dire par l'intelligence de ses véritables destinées, par

moins d’égoisme individuel et collectif, elle trou- :

verait plus de dignité, de sécurité et de bonheur. Mais les occasions ne nous manqueront pas de revenir sur les conditions de la paix humaine, et d’ailleurs ce vaste sujet n’est pas de notre domaine patticulier. [Il en est un tout aussi actuel, qui nous touche de plus près, c’est la question de savoir à quoi servent, dans la crise du moment, les tra: vaux intellectuels qui font notre occupation ordinaire.

En établissant, l’an passé, la part nécessaire de l’élément religieux, d’un idéal de religieuse moralité dans l’économie nouvelle de la vie des peuples, nous avons implicitement revendiqué pour nous un rôle non médiocre dans l'humanité quise fait. Il pourrait bien n’être pas inutile de justifier notre prétention et de montrer que, si la science est un facteur du progrès humain, nous ne sommes pas en dehors de la science; que, si notre peu sage espèce

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doit enfin se tirer de la mare de sang où elle se plonge sans remords depuis des siècles, le temps vient où les sciences de l’homme compteront plus que les sciences de la nature, pourvu qu’ellesmêmes comprennent l'importance de leur fonction et leur devoir envers l’humanité.

Parmi les troubles et les embarras de ce temps, les savants ne pouvaient pas manquer de se demander ce qui adviendrait de la science dans la société qui va naître. Chose assez significative, ce sont les maîtres de l’heure, les représentants des sciences de la nature, de ce qu’eux-mêmes appellent « la science » tout court, qui ont manifesté le plus hautement leurs appréhensions, tout en affectant pour la plupart une pleine confiance dans l'avenir. Vers le milieu de cet été, un très grand journal ! a ouvert une enquête touchant « le sort de la recherche scientifique dans la société de demain », «l'influence que pourrait avoir l’évolution sociale actuelle sur les études supérieures », les « moyens d’assurer la continuation de la recherche scientifique et le recrutement du personnel indispensable ». Le troi-

1. Le Temps, 18, 20, 22, ab, 27 juillet, 1°r,8,15, a1 août 1919,

sième point, d'intérêt immédiat, était aussi le plus facile à traiter; sur les deux autres, les savants qui ont adressé des réponses au Temps n’ont pu émettre que des conjectures, et le plus grand nombre se sont efforcés de les présenter favorables. Mais ce qu’il y a de plus frappant en cette enquête pourrait bien être l’unanimité avec laquelle les savants qui ont émis les avis demandés considèrent seulement comme recherche scientifique l’étude du monde physique, réservent leur sollicitude pour les laboratoires, et semblent mettre tout l’avenir de f’humanité dans les progrès de la biologie.

A peine une voix timide, la voix d’un jeune historien, s’est-elle élevée pour dire en deux mots qu’il conviendrait de ne pas limiter la recherche scientifique aux sciences naturelles, lui-même apparemment regardant comme accessoire l’objet de son travail professionnel. Cette enquête, du reste, et les réponses qu’elle a provoquées, n’ont fait que traduire un état d'esprit assez commun chez nous, non seulement parmi les savants de métier, mais dans ce qu’on appelle le grand public, même dans le monde lettré, accoutumés que nous sommes à

regarder la littérature comme une sorte d’art indé-

pendant, non comme l’expression normale du savoir. L'opinion courante et dominante est que les sciences de Ja nature sont la science propre-

ment dite, tout le reste étant plutôt matière littéraire, matière d’art ou de poésie, à moins que ce ne soit de curiosité. Le préjugé, —- car c’en est un, — ne date pas d’hier, et il y aura quarante ans bientôt que Renan!, parlant avec dédain des « sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites et qu’on négligera dans cent ans », regrettait de ne s’être pas adonné aux recherches vraiment scientifiques, où sans doute il n’aurait pas manqué de se signaler par d'importantes découvertes. Or les études religieuses sont encore plus mal notées chez nous que les autres études historiques, la matière en étant, pour beaucoup, censée inférieure, sinon ridicule, tandis que d’autres, forcés de subir ce qu’eux-mêmes appellent aussi « la science », regardent volontiers ces études comme une conspiration contre leur religion particulière : done, pour ceux-ci, curiosité dangereuse, pour ceux-là, curiosité futile. Se pourrait-il que notre condition soit si misérable, et que nous ne comptions pour rien dans l’œuvre de l'humanité ? S’il en était ainsi, c’est que nous aurions nous-mêmes aussi mal compris notre tâche que la comprennent ceux qui n’y voient pas d’objet.

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