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Leçon de clôture du cours d'Histoire des religions au

Collège de France, prononcée le 27 mars 1926.

le passé et dans le présent, des traits communs, une orientation générale, des convergences? Vu

le caractère du phénomène en question, l’idée générale qu’on en pourra prendre sera nécessairement en rapport avec notre connaissance actuelle de l’histoire humaine, l’état actuel des sciences de l’humanité, la philosophie qui actuellement se dégage de toutes les sciences. Autant dire qu’une définition du phénomène religieux n’est qu'une hypothèse déterminant provisoirement la signification de la religion dans l’ensemble

du fait humain. Si l’on en juge par le grand nombre

des définitions plus ou moins discordantes qui se

sont déjà produites, cette signification serait

fort malaisée à déterminer. Peut-être est-elle surtout complexe, et conviendrait-il d’avoir égard à ses différents aspects. Essayons, pour notre compte, de dire ce que nous paraît être la religion, ce qu’elle nous paraît valoir, et quel nous semble devoir être son avenir,

À prendre les religions pour ce qu’elles ont été jusqu’à présent et ce qu’elles sont dans la pensée

des croyants, la religion serait le grand moyen

per

du salut pour l’homme, une assurance pour la …

vie, à l’égard des puissances dont cette vie dépend. Mais dès l’abord apparaît la complexité dont nous venons de parler. La vie humaine n’est pas chose S si simple à connaître et à définir, ni le salut, ni les puissances dont dépendent la vie et le salut, … ni la dépendance même dont il s’agit; aussi bien voyons-nous les idées qu’on se fait de tout cela varier à l'infini dans les religions. Ce qui domine dans les cultes primitifs, c’est-à-dire dans les cultes pratiqués par les hommes les moins avancés en civilisation, est la préoccupation de la vie naturelle, de la subsistance des groupes humains, clans ou tribus. Ce qui domine dans les cultes des hommes jouissant d’une civilisation déjà développée, qui sont organisés en cité ou en nation ayant son existence propre, qu'ils savent défendre et, à l’occasion, étendre par la conquête, c’est la préoccupation de la vie nationale. Ce qui … domine dans les cultes qui ont rompu le cadre de la nation et qui s’adressent à tous les hommes en … promettant à chacun de le conduire à la perfection ou au bonheur suprême de l’être humain, c’est la préoccupation de l’immortalité ou du salut éternel des individus.

Nous venons de dire le trait dominant qui permet de répartir Les religions en trois classes, d’après

les degrés de l’évolution religieuse, et nous estimons cette classification légitime, parce qu’elle est fondée en réalité. Ce n’est pas à dire qu'il n’y ait déjà dans les cultes qualifiés primitifs, qui visent la conservation du groupe, un rudiment de culte national, comme il y a un rudiment de nationalité, et dans la façon de traiter les morts un certain sens de ce qui est dans les religions supérieures la vie éternelle. Ce n’est pas à dire.

que dans les religions qualifiées nationales ne

subsiste intensivement la préoccupation de la subsistance matérielle, et qu’on n’y rencontre de façon souvent plus développée que dans les cultes

… primitifs la préoccupation de l’au-delà dans le

culte des morts, surtout des grands morts; mais la considération de la vie nationale prime tout, et c’est au salut du peuple que pourvoient avant tout les dieux. Ce n’est pas à dire que dans les religions de salut éternel la préoccupation de la subsistance matérielle et celle de la subsistance nationale soient absentes, mais ces considérations sont, en général, subordonnées à l’intérêt éternel . des individus,bien que,dans la pratique,les religions du type universel apparaissent comme de grandes utopies qui n'étaient pas susceptibles de réalisation et qui se sont tant bien que mal adaptées aux conditions matérielles de l’existence humaine

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et à la permanence des nationalités. Aïnsi la classification que nous avons proposée n’est point radicale et absolue, mais on ne peut pas dire qu’elle soit inutile et sans objet. Ajoutons que la religion est d’abord et qu’elle reste un phénomène social; bien que chaque individu puisse se faire, en un sens, et qu’il se fasse sa petite religion, pour l’historien il n’existe pas de religions individuelles ; aussi bien les cultes primitifs forment-1ls en quelque façon le lien social de la tribu, les cultes nationaux, le lien social de la nation, et les religions de salut éternel tendent plus ou moins consciemment à établir un lien social d'humanité.

Mais « tout n’est ici-bas que symbole et que songe ». Les religions ont jusqu’à présent travaillé dans la région du mythe, et elles n’ont pas réussi à se dégager de la magie. A les prendre par le dehors, tels qu’ils s'offrent à l’observation directe, les cultes primitifs ont pour objet de régler le cours des phénomènes naturels, la pluie et le beau

temps, la reproduction des végétaux et des ani-

maux, même l’adaptation des individus à la vie commune et le rapport des morts avec les vivants, moyennant des rites censés efficaces et qui sont pour nous de la figuration magique. On croit spontanément à l'efficacité de la parole et du geste mimique pour réaliser ce que l’on souhaite, con-

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traindre les éléments, assujettir les esprits ou les tenir en respect, promouvoir la vie. Le monde

est comme enchanté, et on l’enchante à plaisir, en se flattant de le diriger. Comme il y a là foi, tradition, respect, culte, il serait arbitraire de nier qu'il y ait religion, sous prétexte que le rite est censé contraignant, efficace par lui-même, et que les êtres ou leurs esprits ne sont pas considérés

comme libres. On leur attribue la liberté qu’on

s’accorde à soi-même, car on ne pense pas à la liberté. Les pratiquants de ces cultes y mettent toute la religion dont ils sont capables; et le fait est que la racine de toutes les religions est dans ces eultes, où, pour satisfaire à leur propre définition de la religion, certains ne voudraient pas voir autre chose que magie.

Dans les religions nationales il y a des dieux qui sont censés conduire le sort des hommes en même temps que pourvoir à l’ordre de la nature. Ge sont de puissantes personnalités où s’incarne en quelque façon le génie d’un peuple; au fond, ce sont des esprits dont un travail un peu plus avancé de la pensée croyante a fait des dieux. Les esprits

n'étaient guère plus qu’un rêve extériorisé; les

dieux sont presque une idée à laquelle on prête la vie. Ils reflètent, —et comment ne la reflèteraient ils pas? — la mentalité des peuples qui les ont

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conçus et qui se les figurent, on peut le dire, à leur propre image. Ges dieux s’occupent de leurs clients, et l’on entretient leur bienveillance par un culte assidu, un service qui d’abord est censé nécessaire aux dieux mêmes pour l’accomplissement de leur fonction supérieure. Le régime des sacrifices, dont l’origine remonte aux cultes magiques, devient ici un grand service de table pour les êtres divins, et un moyen de communier avec eux, de perpétuer le lien qui les unit à la nation et à ses membres. On les prie pour la nation, collectivement, et chacun les prie pour soi, individuellement. Ceux qui mettent l'essence de la religion dans la prière individuelle, Le recours d’un homme libre à un dieu libre, devraient faire commencer la religion avec les cultes nationaux; encore n’y trouveraient-ils guère de religion pure; car le

dieu national est supposé s'intéresser naturelle-

ment à ses clients, et ceux-ci sont supposés avoir un droit naturel à la protection du dieu, dont la prière doit attirer l’attention, plutôt qu’elle ne mérite strictement son intervention. À y bien regarder, les cultes nationaux sont une magie

dégrossie, comme les croyances des religions nationales sont un rêve quelque peu rationalisé.

Si l’on veut que le dernier mot de la religion soit

dans la formule mystique : « Dieu et lâme,

Tâme et son Dieu », les religions nationales n’y

répondent pas encore. Mais c’est peut-être que cette définition est celle d’un certain mysticisme chrétien, non de la religion en général, ni même de la religion chrétienne ou de l’une quelconque de ses formes historiques.

Un rapport plus intime,une relation mystique plus étroite existe dans les religions deisalut éternel,entre la divinité salutaire et les individus sauvés, mis à part le bouddhisme, qui a du salut une idée et une méthode à lui propres. L'idée de l’immortalité bienheureuse est née dans le culte de certains dieux qui avaient leur initiés, leurs privilégiés, leurs

familiers; ceux-ci ont été censés devoir subsister

après leur mort auprès des dieux en participant à leur félicité. Survivance et immortalité sont deux. Les hommes ont cru d’abord à la survivance par incapacité de concevoir inexistants les morts qu'ils avaient connus; de ces morts, qu'ils ne supposaient pas heureux, ils avaient plutôt la crainte. Il y avait pourtant de grands morts que l’on croyait puissants dans l’au-delà; et quand fut acquise l’idée de dieux immortels, l’idée d’une immortalité bienheureuse, par eux donnée en grâce à leurs fidèles, s’affirma naturel-

lement. Dans les cultes méditerranéens, cette

croyance à une immortalité bienheureuse appa-

238 RELIGION ET HUMANITÉ rut surtout en connexion aves le service de dieux morts et ressuscités, anciennes divinités agräires dont le renouveau printanie” avait fini par être interprété en résurrection pour l'immortalité. Le mystère chrétien du salut résulte d’une combi-

naison réalisée entre cette conception et le monothéisme juif, l’idée messianique, originairement

nationale, s’étant muée en celle de la rédemption

universelle par la mort du Christ et l’association | S

de ses fidèles à sa gloire de ressuscité. Toutes Les formes actuellement existantes du christianisme reposent encore sur cette base, et l’on peut parler d’un mythe chrétien du salut, plus ou moins atténué dans les sectes protestantes qui renoncent à professer la divinité de Jésus-Christ. Mais la simple idée du Dieu créateur est assurément mythique,et sans doute aussi celle de l’immortalité attribuée aux personnalités humaines; à plus

forte raison celle du péché originel et du Christ. :

rédempteur, et le poème évangélique de l’incarnation avec la naissance miraculeuse et la résurrection dans la gloire. L’islamisme de même est une prophétie de salut, dérivée surtout du judaïsme,

mais condensée dans la foi au Dieu unique, créa

teur du monde, qui s’est fait connaître à Abraham,

Moïse, Jésus, principalement à Mahomet, et qui donne l’immortalité à ses fidèles.

DE LA RELIGION se 239

Uné conception tout autre du salut apparaît dans le bouddhisme, où ne se rencontrent originairement ni la notion positive de l’immortalité bienheureuse, ni le culte d’êtres censés supérieurs à l’homme, «Pour quelle raison», fait-on dire à Gôtama lui- même «le Bouddha n’a-t-il pas enseigné à ses disciples si le monde est fini ou infini, si lesaint continue à vivre ou non dans l’au-delä? Parce que la connaissance de ces choses-là ne fait faire aucun progrès dans la voie de la sainteté, parce que cela ne sert pas à la paix et à l’illumination, Ce qui sert à la paix et à l’illumination, voilà ce que le Bouddha a enseigné aux siens : la vérité sur la douleur, la vérité sur l’origine de la douleur, sur la suppression de la douleur, sur le chemin qui mène à la suppression de la douleur. 1» Le bouddhisme est autant dire la religion, non de Dieu, ni de l'humanité, mais de l’homme, invité à rentrer en lui-même pour se dérober à toutes les misères de l’existence et à là conscience même de “ l'être, qui est une illusion; le salut ici est dans l'extinction de tous les sentiments et de la personnalité dans le calme absolu auquel atteintde son vivant le moine parfait, mais où il n'entre définitivement que par la mort.

1, Oldenbérg, Le Bouddha, trad. Faucher, 2* édit. p. 294.

Sublime philosophie et sublime folie. Car c’est le comble de l’aberration dans le comble de la sagesse, un mythe produit par une critique sévère et méthodique de l'existence. Par rapport au commun des religions, où le trait le plus apparent,

* sinon le plus essentiel, est le culte de puissances

supérieures, et le recours à ces puissances, l’élan de l’homme vers Dieu, le bouddhisme est presque

un athéisme, une religion à l’envers, une absorp-

tion ou une résolution de l’être humain en luimême, jusqu'à un tréfonds qui n’admet plus la distinction dù moi et du non-moi, et qui, sans être le néant, n’est ni l’être infini ni un être déterminé. Le bouddhisme est encore une religion par la transcendance de l'effort qu’il comporte, comme il est encore une morale, et pour la même raison, bien qu’il ignore le principe de l’obligation, comme il ignore le culte divin. C’est avant tout une ascèse personnelle. Il n’en prétend pas moins être une discipline humaine de salut universel; il a ses couvents d’ascètes, on peut dire de parfaits, et ses fidèles du second degré, qui sont seulement sur le chemin du salut et n’atteindront que dans une réincarnation ultérieure la paix du nirvana. Dans cette religion singulière, qui d’ailleurs n’a réussi à subsister qu’en s’amalgamant à des religions de type commun et en en adoptant aussi les formes,

. même les croyances, avec celle d’une félicité éter- nelle, il appartenait à l’homme de se sauver lui- même.

Plus donc on approfondit l’histoire des reli-

gions, moins il apparaît facile de définir la reli-

gion : comment trouver une formule qui convienne aux Cultes primitifs et en même temps à des reli-

gions aussi disparates que le bouddhisme et le christianisme? Définissons, si cela nous plaît, la religion : attitude morale, les formes et les pratiques de vie censée supérieure, moyennant lesquelles . les hommes essaient de s'adapter aux conditions spirituelles de leur destin. Mais si la religion est . malaisée à définir, la valeur des religions est tout

. aussi malaisée à déterminer.

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L’impression première que donnent l’histoire

. des religions et leur état présent est celle d’une

de

confusion sans limites. Inextricable fouillis de

mythes et de superstitions, d’où se dégagent, dans

les religions supérieures, des systèmes de salut

non moins fantaisistes que les autres religions, les deux principaux de ces systèmes, ceux qui ont

connu la plus grande et la plus durable fortune,

le bouddhisme et le christianisme, s'étant défi-. nis d’abord en un programme chimérique et n'ayant subsisté qu’en s’assimilant aux cultes qu’ils avaient affecté de supplanter. Les religions sont un effort inconsidéré de l’homme pour dominer un destin mal compris, et elles se flattent d'atteindre ce but, soit avec le concours de puissances supérieures dont l'existence même n’est pas autrement démontrée, soit par l'effet irréalisable d’une discipline ascétique, toutes les religions ayant d’ailleurs leur mythologie et leur ascèse plus ou moins développées. Systèmes de croyances invérifiables auxquels se coordonnent des systèmes de rites censés efficaces, et des systèmes d’in- | terdits censés nécessaires ou obligatoires : tel nous apparaît d’abord l’ensemble des religions, et ‘il n’est pas étonnant que certains y voients implement la masse des fictions dont s’est jusqu’à présent amusée l’humanité; que plusieurs même, au lieu de «fictions », aient dit «mystifications »; ou bien encore qu’on ait cru pouvoir définir la. religion:«un ensemble de scrupules qui font obstacle. au libre exercice de nos facultés ». : |

Toutes ces opinions plutôt fâcheuses sont défendables jusqu’à un certain point. L'histoire des religions est une forêt de mythes dont les plus étudiés, les dogmes théologiques, ne sont pas.

Es.

pour cela plus consistants; car l’incarnation du . Logos n’est pas un fait mieux établi que la naissance miraculeuse d’Athéna ou celle de Dionysos; Vobtention du nirvana ou celle de la vie éternelle ne sont pas mieux garanties au fond que la descente au Sheol ou chez Adès. Il est vrai aussi que l’extraordinaire vitalité de ces croyances n’a pas été entretenue seulement par la crédulité naturelle de nos intelligences paresseuses, ou par la force des habitudes sociales, mais grâce aussi à une part de fraude ou de collusion; de fictions cons- cientes ou consciemment affirmées par des gens É qui en avaient perçu le manque de solidité; de légendes élaborées pour l'édification avec une hardiesse qui nous fait trembler souvent pour la parfaite sincérité de leurs constructeurs ; de faits censés miraculeux oùintervenait parfois la main d’opérateurs ou d’organisateurs qui en savaient préparer la réussite. On ne pourrait davantage nier que le tabou, l’interdit religieux porté au hasard, du moins à ce qu’il nous semblerait, ne soit au point de départ de toutes les morales et de toutes les législations humaines. Ajoutons que, si l’on en croit d’éminents psychologues et de considérables . sociologues, la folie même aurait joué un grand

rôle dans tout cela. Les religions, remarquent

les sociologues, ont connu et connaissent les accès

de délire collectif : les bacchanales ne sont pas un phénomène isolé dans l’histoire des religions; on en retrouve l’équivalent dans maints cultes de sociétés dites non civilisées et dans mainte autre religion, par exemple à l’aube du christianisme, ou bien chez telle secte chrétienne de ncs jours où se renouvellent, sous une forme ou sous une autre, les expériences des glossolales et des prophètes que décrit la première épître de Paul aux Corinthiens. De leur côté, les psychologues, qui de nos jours se font volontiers psychiâtres, observent que la vision et l'inspiration prophétiques sont des cas mentaux de très près apparentés à la . folie,si même ils n’en représentent une forme carac- : téristique, en sorte que le mysticisme à tous ses degrés, c’est-à-dire, la religion, dans son principe et ce qu’on a pu en considérer comme les manifestations essentielles, serait une maladie mentale de l’humanité, maladie qu’on devrait supposer avoir atteint son paroxysme dans les grands héros des religions, leurs fondateurs et leurs principaux saints, tous plus ou moins favorisés de vision et d’extase. | Terrible réquisitoire, et qui semblerait ne pouvoir aboutir qu’à la condamnation absolue de toutes Les religions, de toute religion, de tout mysticisme, si nous n’étions dès l’abord obligés de

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